Le Passage (Aleramo)

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Le Passage, suivi de Transfiguration
19..
trad. 1922



LE PASSAGE


Tout sera transformé en quelque chose de riche et d’étrange.
Shakespeare.


LE SILENCE[modifier]

Le silence attend. Le silence, la plus fidèle chose qui m’ait enlacée dans la vie.

Plus grand que moi, au fur et à mesure de ma croissance, il croissait, lui aussi, semblait toujours vouloir m’écouter ; nous nous taisions ensemble, et je me retrouvais toujours la même entre ses bras, sans stature, sans âge, créée par le silence même, peut-être par un sien désir immuable, ou peut-être non encore née, larve qu’il protégeait.

Une fois encore, je suis seule, je suis loin, et autour de moi tout se tait.

Loin est qui m’aime, qui peut-être, cette nuit, est sur le point de disparaître et me bénit, ayant cru en moi. Loin, ceux que j’ai fait souffrir et ceux qui m’ont fait souffrir, ceux qui voudraient m’oublier et ne savent pas qu’ils ne m’ont pas encore connue. Et il y a des coins où je ne suis pas attendue, et où sont et palpitent d’autres tourbillons de lumière et d’ombre. Le silence les encercle en vain.

Sur les eaux tranquilles, là-bas à travers les joncs, les étoiles reposent.

Pourquoi dois-je te céder, ô mon fidèle ?

Toi qui, de mes inutiles questions si répétées à travers mes sanglots, faisais dans mon cœur d’inattendus frissons de mélodie, quand je regardais fixement jusqu’à la torture des formes dociles et inconscientes d’elles-mêmes, quelque tison se consumant, quelque branche secouée par le vent, un bout de mur blanc ou une allégorie de voiles, ailes sur la mer…

Je suis seule, nul souffle que le mien n’agite la flamme de cette petite lampe.

Dehors, dans l’obscurité, quelque chose s’efface, meurt petit à petit.

Également éloignées de moi la mort et la vie, si enfin je parle.

Mais comme si cette heure, toutefois, était ma dernière heure.

Comme si je ne devais jamais plus me retrouver neuve sous la caresse de l’air.

C’est notre heure, ô mon fidèle, heure immobile, comme les eaux, là-bas, à travers les joncs où les étoiles reposent.

LES AILES[modifier]

Je prends ma force et je prends ma peine et mon anxiété.

Qui m’a fait si forte ?

Si longtemps, j’ai cru que c’était un miracle ; je savais avoir en moi des éléments en guerre : la douceur de ma mère et la violence de mon père, la craintive mélancolie de l’une et la rebelle hardiesse de l’autre, le désir de chanter à voix basse pour moi seule, et celui d’agir au milieu du monde, instinct de soumission et instinct de conquête, en opposition perpétuelle : dans tout cela, je ne voyais que raisons de faiblesse. Mes parents se sont trompés en s’unissant, me disais-je, la cause du mal que je porte en moi sans remède est dans la diversité de leurs tempéraments. Et si, malgré le mal, il y a en moi tant d’incroyable valeur, me disais-je, il s’agit là d’un prodige qu’il est vain de sonder.

Mais tout récemment, une nuit que je veillais après je ne sais combien d’autres, en une chambre où montait le rythme dur d’un fleuve débordé, et qu’en mon insomnie, couchée immobile, je regardais fixement le fantôme d’un long supplice d’où je m’arrachais alors avec une plus grande impulsion de vie, soudain, une pensée, qui était en même temps une certitude, passa devant moi comme un éclair, dans les ténèbres. Pensée ou idée, je ne sais. Je ne sais si les noms dont je me sers pour toutes les choses dont je parle sont leurs noms vrais. Ils ont été créés par d’autres, tous les noms, pour toujours. Mais ce qui importe n’est pas de nommer, c’est de montrer les choses. Cette nuit-là, comme j’écoutais la voix du fleuve gronder durement sous les arches du pont et contemplais dans mon cœur une douleur déjà indurée, déjà prête à devenir pierre, je me surpris à songer à ce qui avait uni mon père et ma mère, à leur amour. Je pensai à leurs deux jeunesses. J’avais été conçue dans l’extase et le délire par ces deux créatures alors neuves, belles, victorieuses pour moi de toute tristesse, en ce premier instant de moi-même.

Baiser d’où je suis née, tu étais un chant qu’exprimaient pour moi deux amoureux, tu étais un chant total, et je t’ai emporté dans mes veines, écho que rien n’a jamais pu étouffer. Moi, la première-née, fruit de joie, fusion de deux flammes. Ils s’aimaient parce qu’ils ne se ressemblaient pas, parce que tout de l’un émerveillait l’autre. Et leurs existences se jetaient l’une vers l’autre pour moi, pour former une créature unique, qui vivrait la vie intégrale, la vie si diverse en eux deux, l’accepterait et l’aimerait dans sa totalité. Ils ne le savaient pas. S’ils l’avaient su, peut-être, après m’avoir vue naître, se seraient-ils séparés, peut-être n’auraient-ils pas voulu créer ensemble d’autres enfants avec un élan moindre, pour un destin moins puissant. En moi seule s’est transmis vraiment ce qui les accoupla : la force d’amour qui éternellement dissout tout mal en moi. Que de fois, au cours des nuits, ai-je offert mon cœur à une lame luisante et l’ai-je écouté battre sourdement dans le grand vide ; toujours, car ce n’était pas encore l’heure de la mort, j’ai pu me relever et me tendre à l’aube vers le ciel bleu, tendre mes bras à la journée nouvelle. Et si ces deux êtres, aujourd’hui si loin, ne m’avaient rien donné d’autre, cela suffirait, cette claire volonté d’être.

Le flambeau de la vie — mes mains l’ont saisi.

Créature matinale, je secoue doucement l’air quand le jour surgit limpide, et bénit mon front et me ravit, vraiment fait de ciel.

Matins de printemps où, adolescente, je découvris que les branches des oliviers étaient d’argent et frémissaient et brillaient sous le soleil ! Matins de ce dernier septembre dans l’île de rochers et de broussailles, aussi âpre que belle ! Et il me semble que d’autres m’attendent, sur des rivages que je ne connais pas encore, et peut-être là où j’ai déjà passé, en de grises soirées. Retours parfaits de mélodie, instants d’identité lumineuse ! La terre et moi nous sommes une seule chose intense que soulève l’azur.

Mais un autre rythme aussi revient sans jamais s’affaiblir : sur une étendue immense de mer en furie, dans le fracas de blanches ondes, de blanches ailes de mouettes dansent. Il semble qu’elles dansent, en accord avec les cimes flottantes, accompagnant de leur vol et de la nuance de leurs reflets candides l’eau soulevée et l’écume et les nuages épars à l’horizon. Elles cherchent leur vie parmi la fureur, elles vivent en se libérant avec une fière harmonie dans l’espace irrité. Quand les grandes eaux redeviennent couleur de turquoise et que seulement un léger frisson les ride, les mouettes disparaissent.

Anxiété, aile inquiète de mon âme.

« Seigneur, faites-moi devenir grande et brave », priais-je enfant à côté de ma mère. Seule époque de ma vie où j’aie prié, mon unique prière, et c’était plutôt un engagement, presque un pacte.

Anxiété de tout comprendre, de tout respecter et de tout surmonter. Attention trépidante et infatigable, religieuse vigilance de mon humanité. Comme si j’eusse été, au lieu d’un être, une idée à extraire, à manifester, à imposer, à porter en lieu sûr. Est-ce qu’une vie sacrée respire occultement en moi ?

Pourtant, je suis celle-là même qui sourit aux fraîches aurores, semblable à une corolle ouverte pour ce jour-là seulement.

Avec mes mains amoureuses, j’ai levé le flambeau qui m’a été transmis. J’ai contemplé le mystère agité de mon esprit, et le lucide aspect de l’univers, et tant d’êtres que j’ai pensé vivants comme moi, hommes et femmes, et le battement de leurs veines sur leurs fronts.

Des hommes et des femmes sont sur mon chemin pour que je les aime.

Je les aime, je les sens vivre, leur vie s’ajoute à la mienne.

Quelle chose serais-je sans ces rencontres sur les routes que j’ai parcourues ?

Tout m’attendait, et à l’heure exacte.

Tout m’ont donné. Il semblait que tous avaient été créés pour moi, pour faire que je devinsse, oui, plus grande par chacun d’eux que j’approchais, et plus brave. Je les regardais éperdument, et en adorant ainsi je croyais me donner et au contraire je prenais. Grâce de visages et de corps, éblouissements d’âmes, gloire de jouissances et de souffrances, message sans fin. Des paroles me sont venues même des vies difformes et des vies informes. Et où je passe ignorée, presque furtive, là aussi j’imagine parfois toucher en esprit ceux qui ne m’aperçoivent pas, les ravir un instant à eux-mêmes, en une chaude étreinte. Hautes vallées, chaumières au milieu des prés ; l’herbe amortit le frôlement de mon pied. Qu’importe de se montrer et de parler ? Une onde suave pénètre soudain le cœur de qui, là, dans la chaumière, attend humblement sa fin.

Et la chimère est là, toujours.

Si j’écris, si je creuse dans ma pensée ou dans ma passion — et mes mots distillent du sang — je crois me donner et au contraire je prends. Je m’illusionne parce que je nourris de moi ma proie. Mais celui qui m’écoute est comme était mon enfant quand il buvait à ma mamelle et que je le tenais dans mes bras, chose mienne qui faisait précieuse ma vie.

Je m’affirme à moi-même : rien d’autre, rien d’autre !

Oh ! mais j’affirme tout ce dont je suis composée, tout ce qui est autour de moi et que j’absorbe ! Rien n’est perdu. Et quand j’ai soif d’être aimée, c’est encore mon amour pour toutes les choses qui demande à être reconnu, c’est le monde qui veut être embrassé et chanté.

Et peut-être personne n’a cueilli sur mes lèvres ce soupir en quoi je suis tout et rien.

J’avais les joues de rose et longs et lourds les cheveux, j’avais la voix douce et je semblais une petite madone ; c’est pour cela qu’ils m’ont souri, et pour les heures d’enchantement, ils m’ont bénie. Mais quand sont venues les heures mauvaises, peu ont su ne pas me haïr.

Toujours, quand la vie se fait terrible et cruelle, j’entends les hommes la blasphémer et la renier. Je les entends l’appeler méchante, je les sens l’imaginer avec un regard qui louche dans les obscurités mystérieuses.

Est ce parce que mon enfance ne connut pas la peur que je n’ai jamais admis cette idée d’un perfide mal originel ? La nuit était pour moi jusqu’alors une immense prunelle brune, c’était la vie qui se condensait pour que les fils et les filles de la terre la regardassent sans peur, innombrables constellations d’yeux. Et si la méchanceté n’est pas dans les ténèbres, elle ne peut être non plus dans les cœurs des hommes. L’enfant que j’étais voyait parfois souffrir autour d’elle, elle voyait les causes simples ou étranges de ces souffrances ; en retenant sa respiration, elle scrutait l’inexplicable, mais elle n’attribuait jamais rien à une volonté consciemment méchante. Rina, petite qui t’appelais Rina, il ne faut pas oublier que tu fleurissais sans souci dans ton petit jardin, petit arbre droit et svelte. Mais alors, dans un bourbier ou dans la fente d’une roche dure, mon âme aurait donc poussé autrement ? Ces certitudes qu’au fur et à mesure que mon existence se déroulait, j’ai cru apporter comme des révélations de la divinité, pouvaient me rester inconnues pour un petit écart ? Y a-t-il un destin individuel aussi pour les idées ? aussi pour la fécondation de la vérité ? Et moi, est-ce que je vaux en tant que je suis le produit de ce destin, par l’ensemble de mes persuasions, ou par ce que j’étais avant encore que je commençasse à penser, par les vertus avec lesquelles je suis née, d’intelligence, d’ardeur, de sincérité, de courage, de ténacité ?

Mon père me parlait. S’il avait été un autre homme, si lui aussi avait poussé autrement ? Il pouvait avoir cette même forme d’esprit et ne pas réussir à me l’imposer s’il n’avait raisonné avec sa puissante passion, s’il n’y avait pas eu tant de fraîche spontanéité dans toutes ses impressions et, dans son caractère, cette ardeur souriante au fond de laquelle j’avais l’intuition de quelque chose que je peux aujourd’hui dire stoïque. J’admirais son tempérament, comme j’admirais sa haute taille. Il aurait pu, tel qu’il était, me signifier tout un monde de théories opposées, m’exalter Dieu et le mystère au lieu de la volonté et de la puissance de l’homme, et je l’aurais écouté, également tendue toute pour comprendre, pour me pénétrer de sa faculté de foi, et convaincue déjà au timbre et à l’accent de sa voix, comme au bruissement d’un grand arbre, comme au murmure d’une eau pure.

Mais si je n’avais jamais connu mon père ?

Ou si l’épouvante m’avait saisie, un soir de mon enfance, altérant pour toujours dans leurs claires orbites, mes prunelles étoilées ?

Voir le monde avec un regard autre…

Le voir avec les yeux de celui auprès de qui, dès l’enfance, passa la foudre. De grands yeux verts comme l’Arno qui lui a donné son nom : et si je lui parlais seulement d’un vol d’hirondelles sur son fleuve au printemps, il les roulait en tressaillant comme à un appel désespéré.

Et celui qui dans son enfance souffrit tant du froid, qui dans son enfance ne joua jamais… je l’ai rencontré alors qu’il avait déjà le visage ombré de fines rides, et qu’il n’espérait plus aucun bien pour lui sur la terre. Durant des années je l’ai senti heureux. Il posait la nuit sa main sur mon cœur. Une fois, en rêve, il lui sembla que ce cœur ne battait plus ; il se réveilla en hurlant : « Ce n’est pas juste, ce n’est pas juste ! » Oh ! qu’il m’entende, si ma voix lui parvient ! Qu’il entende que je suis la petite Rina qui le regarde lui enfant, que nos âmes enfantines sont à se regarder étonnées, venues de si loin l’une vers l’autre… Elles se sont étreintes avec un si grand émoi, mais elles ne pouvaient pas changer. Et encore à présent, encore en cet instant, si je lui dis que jamais, souffrant pour sa douleur, je ne l’ai inculpé d’être différent de moi, et si je pense qu’il n’en a pas été ainsi de lui, si je pense qu’il a pu avoir pitié de lui seulement et non pas de nous deux, je baisse la tête, je baisse la tête.

Également loin de la vie et de la mort ? J’ai dans la bouche une saveur de terre. Je ne compte plus les soirs ; je regarde le bois qui brûle, le reflet des flammes blanchit les plis de ma robe et fait trembler sur la paroi l’ombre d’une branche fleurie où l’on sent déjà le printemps, branche achetée presque furtivement, comme l’homme achète une heure d’ivresse, emportée ici dans mes bras en rougissant ; oh ! parfum doux, pétales légers que je ne veux pas baiser ! J’ai dans la bouche une saveur de terre.

Sur l’autre paroi, je sais que tremble mon profil. C’est ainsi que le vit, peut-être seulement ainsi que se le rappelle, celui qui me dit un jour que cette ombre chinoise resterait pour toujours l’image la plus charmante qu’il eût vue de sa vie.

Chose de grâce sertie, chose reflétée, obscur contour, âme murée. C’est ainsi qu’il m’aimait.

Lui à qui j’avais murmuré : « Joie de mes yeux, ris », quand la première fois je lui plus sous la lumière solitaire.

Fuyant, son rêve, et pourtant, comme ces flammes, il avait vigueur d’élément, semblance d’éternité.

Comme le satin des eaux quand le soleil se couche parmi des nuages jamais pareils.

J’étouffe. Semblables à de noires ondes compactes qui se gonflent et retombent et remontent, les visions de mon esprit m’environnant me font défaillir de vertige. Qu’est ce que ce grondement, ce bruyant battement de mon cœur, ce monstrueux et invisible piston qui fait marcher le bateau alors que j’implore pour qu’il s’arrête ?

Satiété de cette mer en furie, de ces innombrables crêtes d’écume uniforme, baveuses — abîmes.

Combien d’autres fois tournerai-je ainsi comme en cage entre quatre murs ?

Dans le monde et sous le soleil et sous les brumes. Aucune maison n’est mienne, bien que toute chambre où je passe s’ imprègne pour toujours de moi.

Et les arrêts nocturnes sous les toitures de fer, noms divers, nord ou sud, une même fuite de fumées rougeâtres, un même grincement de chaînes !

Les bords des champs — combien d’autres hivers ? Humides sous des nuées mouvantes, avec des chênes jaunes sur un fil d’horizon ou sous l’ombre épaisse des vergers d’orangers. La terre est partout noire, de novembre.

J’appuie mes poignets à mes tempes.

Ma raison, es-tu là encore ? Oui, tu domines encore toute pulsation et tout bourdonnement, merveilleuse !

Ce geste que je fais souvent d’appuyer mes poignets à mes tempes pour m’assurer que je ne suis pas folle, un temps viendrait-il jamais où je l’oublierai ? Le jour où la ruine viendrait derrière mon front, je n’aurais plus ces torturants instants de doute. Mais peut-être referais-je encore, sans plus en savoir le sens, ce geste qui, depuis l’enfance, m’appartient, depuis que j’ai vu la folie détruire ma mère.

Au delà, au delà de ma raison, de ma raison opiniâtre, m’attend peut-être mon fantôme. Sur une plage errera peut-être un jour une femme qui rappellera aux autres celle que je fus, et ne saura plus son nom, rêvera et ne se sentira jamais seule, rêvera la petite tête blonde de son enfant sous sa caresse, rêvera de blondes lumières enamourées et de blondes ombres de forêts, et peut-être sourira doucement, et les paumes de ses mains et ses doigts s’agiteront sur sa tête comme des ailes d’or.

S’il est vrai que cette plage m’attend au bout de mon destin, pourrai-je prévoir le moment où j’y serai jetée ?

Je suis encore, c’est cela, la fillette qui, tant de fois, restait le soir éveillée dans l’obscurité pour tâcher de surprendre le moment où elle entrerait dans le sommeil…

LA LETTRE[modifier]

Parmi tant de routes que j’ai parcourues, ouvertes à mon courage, il en est une que je n’ai pas cherchée, qui m’est apparue à l’improviste, une route entre toutes tracée pour que j’apprisse ce que veut dire cheminer. Cheminer, aller de l’avant, après avoir laissé tout derrière soi, tout ce qu’il y a de plus amer, mais aussi tout ce qu’il y a de plus cher — et personne ne vous attend, et personne ne vous défend. La route monte, elle fait des lacets ; de chaque côté, il y a le désert ondulé ; au bas, une grande ville apparaît et disparaît. J’avais vingt-cinq ans. Détachée de toute mon existence antérieure, ma nouvelle destinée m’était inconnue. Le monde allait peut-être secouer ses poussiéreuses toiles d’araignée, entièrement recréé pour que je le comprisse. Tout autour, le printemps. Et la sensation inexprimable que tout ce qui avait été se transformait, oh ! très lentement, en souvenir, tandis que mes veines battaient rapides ; et rapide et léger était mon pas. La sensation qu’un jour le souvenir aussi se ferait léger, soumis. Comme si le passé n’avait été que cauchemar, sombre imagination. Et avec la même volonté fatale du vent qui féconde la fleur, je le résumerais dans un livre, précisément comme une frémissante fiction, j’accomplirais le terrible effort d’interpréter à la manière d’un rêve mon long malheur et toutes mes larmes…

Ô mon enfant, mais de ce sombre rêve, tu étais pourtant sorti, vivante réalité de chair, mon enfant, passion profonde de mon sang…

Pourquoi t’ont-ils arraché de moi ?

Tu étais à moi, tu étais avec mon âme la seule chose vivante de ma sombre jeunesse ; je t’avais fait grandir comme je grandissais moi-même, non pour ce jour-là, mais pour d’autres qui devaient venir… Mon enfant, et j’ai pu sauver mon âme de ce cauchemar, et toi, je n’ai pas pu te sauver ! Ils ne t’ont pas rendu à moi, bien que je te réclamasse en hurlant… Ils n’ont pas voulu, tu es resté loin de moi, loin de moi. Resté pour toujours le petit qui avait déjà presque sept ans. J’ai essayé, ma créature, j’ai essayé de te deviner autre, d’imaginer comment pouvaient être tes yeux quand tu avais huit ans, quand tu avais dix ans et douze ans… Je cherchais à me représenter ta taille, mois par mois, et ton sourire et tes cheveux… Mais ta voix, mon fils, je ne la pouvais savoir ! Tu venais dans mon sommeil, rêve d’un rêve. Et rien d’autre, plus jamais.

Une seconde destinée.

Route montante, parcourue tant de fois ce printemps-là, blanche sous le soleil, sans un bruit sous les étoiles, et je cheminais seule, je descendais à la ville, je remontais à la maison près de la pinède, et je me parlais à moi-même pendant toute une bonne heure.

Moi seule pour me répondre.

Seule avec quelque chose de ferme et de rude, mais que je ne savais pas, qui restait sans représentation, sans aucun rapport avec l’immensité et la majesté environnantes. J’allais. Brûlant de certitude, brûlant de volonté. Parfois, le gazon vert semblait m’inciter à me jeter à plat ventre en sanglotant, et je ne cédais pas.

Printemps lointain et sacré ! Je le revis de temps en temps dans mon cœur avec un étonnement toujours plus profond, mais je ne peux prendre par la main la jeune pensive que j’étais alors et la montrer dans son miracle.

Quelle était véritablement ma nouvelle destinée ? Qu’attendais-je de ma résistance ?

Mais je ne me demandais pas cela. Je m’étais soustraite à une existence vile, je m’étais libérée saignante après un combat qui avait duré dix ans en moi. Pour moi, oui. Pour apporter plus tard à mon fils une conscience sauve, oui. Mais déjà il me semblait que j’allais par le monde comme une innomée : une femme entre tant de femmes, un créature humaine dans le grand flot de l’humanité. J’avais voulu être moi, non pour me distinguer, mais pour me sentir digne de me confondre dans le tout : non en croyant orgueilleusement en moi, mais pour pouvoir croire en la vie.

Et ce que maintenant je veux écrire ici s’agite sournoisement, essaie de m’échapper…

Mon âme, sois forte. Il y a des cimes de glaces étincelantes sous le soleil que mes yeux pourront revoir quand tu te seras purifiée.

J’ai dit à cette époque que je n’avais obéi qu’à un ordre intérieur en quittant la maison où j’étais épouse et mère. Comme on va au martyre. Et c’était vrai. J’ai dit que personne ne me poussait à mon acte terrible et que ce n’était pas par amour d’un autre homme que je m’exposais ainsi à perdre pour toujours mon enfant : cela aussi était vrai.

Mais une chose fut passée sous silence ; alors et plus tard dans mon livre.

Ce n’était pas par amour d’un autre homme que je me libérais ; mais j’aimais un autre homme.

Je l’avais choisi de loin, en cette dernière année de ma vie de là-bas, comme témoin de ce qui fermentait en moi, soif lucide d’une existence libre et sincère, frémissante sensation de possibilités infinies pour mon esprit et pour ma chair, et déchirement et déchirement pour ce que je n’avais pas le courage de briser. Choisi de loin, par lettre, me le rappelant à peine tel que je l’avais entrevu en deux ou trois rencontres, avec le sourire constant des timides, une grâce un peu féminine dans sa haute figure, et des yeux clairs. Poète nostalgique de sentiments et de rythme. Il m’avait dit sa mélancolie vagabonde, l’hésitation de son esprit entre le monde de sa culture et celui de sa pensée et la retraite déjà lasse de ses rêves de gloire. Je savais être restée pour lui une image de gentillesse, un visage de sœur grave, suave dans son souvenir indéterminé, et j’avais vaguement l’idée qu’autour de mon front il voyait une couronne des fleurs étoilées et argentées de son alpe. Quelque chose de ma mère s’émouvait en moi quand je pensais à lui, de ma mère romanesque et douce dans sa beauté blanche, au temps de sa jeunesse. Mais un soir, je me surpris à l’évoquer avec une intensité plus grande : haletante, de ma sombre solitude, je le vis exilé sur le rivage d’une mer empourprée, exilé et seul lui aussi, et de loin, les yeux éblouis, je lui tendis les bras. Ah ! Ce n’était pas ma mère, ce soir-là, qui parlait par ma gorge ! Je lui criai que je le voulais mien, que je voulais l’aimer, je l’enveloppai de tout mon désir multiple ; violente, le regard ébloui, je criai, ivre de moi, de cette mienne voix qu’enfin quelqu’un entendrait tout entière. Il m’écouterait, il me regarderait ! J’ôtais de mon front les étoiles de ses glaciers, je le rejoignais, courant pieds-nus sur le rivage en feu, en cette heure du couchant, et ainsi je voulais qu’il m’aimât, et, dans ma réalité demeurée jusqu’à ce soir-là inconnue à moi-même, ainsi je voulais qu’il me prît…

Et de loin était venue sa réponse, un soupir mélancolique, un craintif étonnement devant ces accents de vie jamais entendus jusqu’alors. « Parle encore, parle encore… » et c’était comme s’il avait renversé son beau visage pâle, les yeux mi-clos, épuisé comme après un de ces baisers qui semblent devoir palpiter éternellement dans les veines.

Il y a une branche d’amandier en fleurs sur ma table : et son parfum de miel, la plus inexprimable douceur que mes sens aient éprouvée à travers le printemps, et sa grâce miraculeuse donnent peut-être en ce moment à ma mémoire des lumières que dans la réalité de ce temps-là je ne percevais pas.

Je me vois comme j’étais, pénétrée de soleil, et j’oublie que je ne le savais pas.

Après ce premier cri où mon instinct s’était manifesté, j’avais fait de ce jeune homme lointain et presque inconnu mon amant. Un amant tel qu’il était nécessaire en cette heure-là à mon esprit. Je sentais bien qu’en réalité il était resté seulement surpris, puisqu’il ne venait pas à moi, après cet appel.

J’avais confusément l’intuition qu’il vivait et pleurait pour une femme qui depuis peu l’avait quitté. Et pourtant, de même qu’il ne se dérobait pas à la séduction de ma voix et assistait à cette création de moi-même qui avait quelque chose de fantastique dans sa troublante spontanéité, je continuais par lettre à lui parler comme si, malgré tout, il était mien, comme à celui que le Destin me donnait…

Amour, espoir du miracle ! Puissance en toi dormante, perpétuelle attente de son éveil !

Amour, c’est de toi que je m’inspirais et non de la mesquine créature : de ton image à toi, mystérieusement sortie du fond de ma substance : amour, je te regardais, toi que je ne connaissais pas, et qui pourtant croissais dans mon âme comme autrefois mon enfant dans mon ventre : tu me voulais pour te servir, active et en même temps extatique, pour te servir et t’adorer…

Amour, et je t’appris.

J’appris à tendre les mains à la braise enflammée de l’extrême horizon.

J’appris à désirer, à renoncer, à me prodiguer sans demander de compensation, sans jamais recevoir de don qui valût le mien.

Amour, mais tu me trouvais belle, je le savais.

Tu me persuadais que je te méritais.

Avais-je été femme, jusqu’alors ! Non, pas même en enfantant, pas même en allaitant mon enfant, je n’étais parvenue à sentir en moi la raison de mon existence et celle du monde. Mon enfant, je l’avais adoré, mais comme une partie de moi, plus arcane, qui m’attachait, oui, encore plus à la terre ; mais, m’interrogeant encore, sans mon consentement, sans l’accord de ma volonté avec la volonté de la vie : mon enfant n’était pas un fruit de l’amour, il n’était pas non plus, pauvre petit cœur palpitant de mon cœur, il n’était pas fils de moi toute, il était né de moi avant que je fusse moi-même, née toute, avant que j’eusse vraiment fleuri.

Comme une grande rose au soleil, la femme s’ouvrait, maintenant, et son parfum s’en allait là-bas.

Je mettais dans ma lettre ma journée chaque soir, dans la blanche enveloppe, mon essence.

L’homme éloigné la recevait, la respirait.

Si je regarde et caresse un visage aimé, la vie se suspend en nous et autour de nous. Si je prends dans mes bras celui que j’aime et si je me fonds en lui, la vie qui crie dans notre sang n’est déjà plus de l’un ni de l’autre. Mais si je parle, seule à seul, si j’écris sur une page que verront seulement deux yeux autres que les miens, vraiment je me transmets ; quelque chose de moi pour toujours passe en toi, que je ne récupérerai jamais plus, que tu emporteras avec toi dans la mort…

« Aimé, tu es loin, toutes tes heures je ne puis les imaginer, pour ma soif. Regarde, c’est le matin, et je suis dans le jardin, mes nattes sur les épaules, je semble être la sœur de mon enfant ; mais dans mes yeux, la nuit ne m’a laissé qu’horreur. Pourtant je ris au petit, je rentre avec lui à la maison, les bras chargés de fleurs et de branches, et dans l’ombre silencieuse, je l’embrasse puis je le fais lire, syllabe par syllabe, je guide ses doigts pour écrire. Les heures passent, l’enfant est las, il va jouer, je reste seule. La poste ne m’apporte rien de toi, aujourd’hui encore. Depuis tant de jours… Pourquoi t’aimé-je ? Je me rappelle à peine le timbre de ta voix telle que je l’entendis derrière moi un soir que tu surgis dans le vestibule d’un théâtre et que tu me saluas joyeusement… »

« Pourquoi t’aimé-je ? J’ignore ton baiser, je n’ai jamais vu au fond de ton regard. Et tu ne m’as jamais dit une parole qui ait pénétré, révélatrice, féconde, dans mon esprit. Mais, vois-tu, tu es libre, tu es jeune, tu as tremblé à mes accents : et j’ai senti, à peine avais-je commencé à te parler, que je pouvais te faire la vie plus forte et plus grande, et peut-être te rendre heureux. Avant, je ne savais pas cela. Je ne savais pas que mon instinct était de donner le bonheur, et de m’aimer dans un être heureux, heureux par moi. Que le froid, malgré mes vingt ans et mon enfant, et ma passion et l’orgueil de mon effort et de tout l’effort humain ! Je ne savais pas quelle chose me manquait : une âme où mon âme se reflétât. Amour, intime miroir, amour qui me trouves belle ! Et lorsque tu me vois, tu es bienheureux, ne fuis pas, ne fuis pas ! La vie commence à présent pour toi comme pour moi. Je t’aime, vois-tu, pour ton hésitation à vaincre, pour ta lassitude à guérir, pour tes mélancoliques et vaines nostalgies à quoi j’oppose la ferveur de mes pressentiments : je t’aime pour ton craintif étonnement quand je te parle et que j’exalte la vie. J’aime celui que tu peux devenir si tu crois en moi. As-tu confiance ? Je suis une petite femme, éloignée et inconnue, mais ma volonté de connaître et de créer est plus vaste et plus intense que la tienne. Si tu me donnes la main, même de si loin, ma volonté passera en toi. C’est cela que je désire, même si rien d’autre n’arrive. Que tu croies à mon cœur comme à une chose qui brûle plus que le soleil, et que tu saches que, jour et nuit, à tout instant, mes yeux, même dans le sommeil, ont la vision de ton sourire, ton sourire qui peut-être ne fleurira jamais près de mon visage, un sourire fier, ô mon amour. »

Amour, espoir du miracle ! Puissance en toi dormante, perpétuelle attente de son éveil !

Les oliviers, sous le soleil, sont d’argent et frémissent et brillent : de grandes eaux d’azur s’étalent derrière les branches brunies et un frisson les effleure. Le visage du monde n’a pas changé depuis le temps où j’avais quinze ans et n’aura pas changé dans mille ans : radieux et silencieux, il me regarde plus que je ne le regarde, il me regarde, petite, mais seule, vivante, pour peu d’instants, mais neuve toujours.

J’évoquais pour l’amour la belle adolescente que j’avais été. Et soudain, ma nécessité fut de dire pour la première fois comme cette mienne adolescence avait été tuée. Les rêves de vierge que je n’eus pas le temps de rêver, la nubilité que je ne connus pas, ma vie violée. L’amour devait venir pour qu’enfin je comprisse. Mais sans honte et sans rancœur. Et ce n’était pas non plus pour faire naître la compassion chez l’aimé que je lui confiais la féroce tristesse du sort que j’avais subi pendant tant d’années. Je ne voulais pas être plainte. Ce sort ne m’avait pas détruite et ne m’empêchait pas, maintenant, de me mettre nue, idéalement, d’accomplir mes vraies noces avec l’époux digne de savoir tous mes secrets.

Lettre nuptiale écrite une nuit de mai, en une chambre d’auberge solitaire ; et après qu’elle fut écrite, un vertige m’abattit le front contre la table, je sentis une étrange saveur dans ma bouche et réellement, un filet rouge me sortit des lèvres, tacha le bord des pages… Sang mystérieusement fleuri avec le jet de mon âme, lettre consacrée…

Quand j’eus repris connaissance, j’allai à la fenêtre. D’une ligne douce de collines boisées de cyprès, l’aube surgissait, argentée : un fleuve glissait, vert, sous de légères voiles ! L’Arno ! L’Arno ! Le vent passait frais, à travers mes cils, dissipant toute impression de malheur. J’étais à Florence, pour la première fois seule, par hasard. Je devais repartir le lendemain, anxieuse de revoir mon enfant. Pourtant, tout à l’heure, la mort m’avait frôlée, en cette chambre d’auberge, penchée sur une page où, si la mort m’avait prise, des yeux étrangers auraient découvert, en le raillant et profanant, tout ce que j’avais été… Pourquoi ne tremblai-je pas ?

Mon âme, tu as connu toutes les angoisses, mais non celle de lutter peureusement contre ton ombre, non celle de te sentir impréparée à devenir ombre.

Tu es une chose seule, que tu vives ou que tu meures. À tout instant, même si personne dans l’univers ne t’assiste, et qu’aucun témoignage ne demeure, tu es sûre de toi-même, et tu peux trépasser en paix. Sûre, même si tu te délivres, ou si tu erres, ou si tu gis, terrassée, dans les ténèbres. Et tu sais que tu n’emporteras pas avec toi dans le mystère une seule goutte de haine envers la vie.

Solitude silencieuse à l’heure suprême, épreuve dernière qui peut-être t’attend, mort qui peut venir au moment où la vie te demande quelque acte terrible, et tu l’accompliras, et personne que toi seule ne peut t’entendre…

Personne ne me voit qui sache m’absoudre…

Mon âme, tu sais supporter aussi cela.

Tu étais seule et muette quand tu surgis du néant et tu n’es pas terrorisée de devoir rentrer seule et muette dans le néant. Tu as vécu, tu as été flamme, tu l’es en cet instant qui peut être ton dernier instant, et tu ne demandes pas autre chose.

Mais pourquoi pleurai-je le soir de ce même jour, en cheminant sous les grands arbres le long du fleuve, tandis que m’arrivaient les sons d’une musique gaie ou mélancolique, je ne sais plus, et que la foule passait derrière les haies fleuries de roses ?

Mon pauvre sein secoué de sanglots silencieux, le rythme qui m’arrivait avec le vent, le soir qui descendait sur le printemps, une pitié immense, pitié immense et désolée, l’abandon de toute fierté volontaire, des larmes dans le soir sur ma misère éperdue, sur l’infime réalité de mon désir solitaire, un pressentiment intraduisible, des soirs et des soirs, et des soirs de printemps à venir, solitaires, dissolvants, enveloppés de frissons !

Et encore aujourd’hui, depuis tant de temps que notre amour est mort, tant de temps que toi-même, Félix, tu es mort, blanche poussière dans ton cimetière de montagne, je pleure dans mon cœur quand je pense que tu ne vins pas, après cette déchirante confession, me chercher.

Il sembla, oui, pendant un instant, que tu te promettais à moi, l’admiration et la confiance s’agitant dans ton esprit. Mais après, tout de suite après, tu gardas le silence. Et durant un mois, je restai sans un mot de toi. Je restai atterrée de l’effroi que je devinais en toi, révoltée de ton impuissance à traduire en vérité de vie l’image que je t’avais donnée de moi, de toi et de l’amour.

Mais, ce matin de septembre où tu arrivas à l’improviste, et où je t’enveloppai d’un regard dont tu portas en toi la sensation jusqu’à ta dernière heure, tu me dis « Je ne t’avais pas vue… maintenant je suis à toi. »

De loin, tu m’avais trouvée grande, mais il fallait que tu visses mon visage enflammé et mes yeux rayonnants pour te sentir vaincu : c’est ainsi, c’est ainsi.

« Pardonne-moi », murmurai-je, non ce jour-là, mais plus tard, la première fois que nous nous baisâmes. « Pardonne-moi », répétai-je deux ou trois fois, mais tu n’entendais pas, ivre de joie.

Moi-même, je ne savais pas pourquoi cette parole montait du fond de mon être. Peut-être plus qu’à toi, c’est à moi que je demandais pardon.

Ton visage était clair et il y avait des flammes dans tes cheveux et pour la première fois je trouvai belle l’ardeur virile — une fervente lumière d’été semblait émaner de ton corps jeune et souple, tandis que tu jouissais de m’éteindre, puis la volupté développant sur ton sourire une gravité mortelle, ce fut comme si tu me donnais ta vie — je te tins sur ma poitrine, je te contemplai mien — oh ! je te sentis cher avec une douceur, avec une tendresse infinies, mais l’échange parfait de l’offrande ne s’était pas produit, l’extase parfaite n’était pas descendue en moi…

Te simulai-je la félicité que je n’éprouvais pas, ou simplement gardai-je le silence ! Ou avais-je sur mon visage le reflet de ton ivresse ? peut-être ne me demandas-tu rien.

Tu me remerciais, soumis et superbe, comme si je t’avais seulement alors donné la preuve de mon amour, seulement en enlaçant mes membres aux tiens.

Vie, à chaque voile que ma main détache de toi, tu restes encore voilée, et mes yeux, dans leurs vastes orbites, sous le grand arc de mon front, cherchent de plus en plus à voir, sans te déchirer, quelle chose tu es, chaque fois en vain, vie, jours tous à souffrir, voiles tous à soulever, mystère qui veux être reconnu par chaque goutte de mon sang tant que mes veines battront !

Il me remerciait. Je lui demandais pardon. Nous étions jeunes, tous deux de nature candide, enfants de l’alpe, enfants du rêve. Nous exprimions irrésistiblement, chacun pour soi, sa nue vérité en ce murmure presque imperceptible parmi les baisers. Nous étions des enfants candides.

Il n’est pas question de refaire le destin.

Il y avait du soleil par les jardins où nous marchions, chacun absorbé en soi-même bien que nous tenant par la main, avant de nous séparer.

Douce était sa main, douce l’expression de son regard d’azur tourné vers le mien. Il était dans la lumière blonde, créé entre les plantes et les eaux pour m’accompagner en cette heure mienne avec ce calme silence.

Peut-être l’amour n’était-il pas autre chose.

Seule, seule prendre le timon de ma destinée.

Assumer, claire, grave, toute la conscience de mon intime liberté, de mon inaliénable liberté.

Seule me juger, seule tendre l’oreille au commandement intérieur, seule obéir.

Même si l’amour était autre, était tel que je l’ai contemplé en moi, merveilleux de vertu, il y a quelque chose qu’il n’atteindrait pas, qu’il n’atteindra jamais, nœud profond de mon être, fibres de rêve, fibres secrètes, cordes de volonté invisibles tendue entre ma première et ma dernière journée.

Écoute-toi dans ta substance, femme, substance qui seule est tienne : fais en sorte d’entendre ce qu’elle réclame pour elle, toi seule tu le peux, personne ne saurait t’aider, écoute, en dehors de tout sentiment et de toute idée, en dehors de ton supplice et de ton droit, en dehors de ta maternité, où sacrifice et rébellion, humilité et orgueil ont la même grandeur et où pèsent d’un poids égal la joie et la douleur, ta loi parle — écoute-la.

Elle parle frémissante. Tu l’entends. Souviens-toi. Souviens-toi pendant tout le temps à venir.

Et si à ton dernier jour, après des milliers de journées inexorables, tu gis épuisée dans un désert, invoque la mort si tu veux, mais encore souviens-toi d’avoir écouté ta loi à l’heure lointaine et ne la renie pas en fermant les yeux.

LA FOI[modifier]

Mentales images, lueurs d’intimes symboles, paroles qui furent des visions, morceaux d’horizons, plaintes, plaintes, densités de conscience, violence silencieuse par quoi l’âme est reportée dans le passé, dans les lieux d’autrefois, tension de la vie vers ce qui fut, vers la vérité qui est dans les mortes heures vécues, spasme, vertige, déchirement et volupté des fibres se pâmant dans l’impatience de créer !

Maison solitaire près de la pinède, genêts par les pentes ondulées déclives vers Rome, étendue de terrain au couchant toute cultivée de fleurs, champ irisé de jacinthes, visage rose d’une de mes sœurs, visage attentif, mélancolique, billets de mon enfant, même en rêve, l’écriture incertaine, puérile, la frêle voix qui gémit : « Maman, je veux aller vers toi… »

Si le vent, quelque matin, donne un peu de hâte aux nuages, la femme qui passe sous les pins croit ouïr la plainte de la mer.

Parmi les broussailles du Palatin, près d’une petite statue de femme qui a la tête mutilée, un après-midi, je me dis doucement, tremblante et sûre à la fois : « Je ne vois qu’une seule règle bien fixe pour vivre, la sincérité. »

La sincérité. Et cependant…

Mais si je parlais de l’amour que j’ai ressenti et que je ressens encore pour le jeune homme lointain, tout le monde ne croirait-il pas que je suis partie de là-bas pour lui ? Et ce serait injuste à l’égard de tous deux. La veille encore de mon départ, il me répétait par lettre : « Pense à tant de femmes qui acceptent de vivre dans les mêmes conditions que celles où tu te trouves, souffrent, se sacrifient à leurs enfants : supporte, toi aussi, toi qui as en plus la lumière du talent et le réconfort de l’art ; sois bonne, patiente, prudente ; nous nous retrouverons de temps en temps en d’autres heures de soleil, nous nous donnerons du courage… »

Toute la responsabilité de l’acte que j’ai accompli est mienne.

Le printemps rayonne, la richesse de genêts s’étale solitaire sur les pentes comme la resplendissante sagesse sous le ciel. Personne ne monte en cueillir une grande couronne pour l’emporter dans ses bras, dans son refuge d’ombre.

Comment était le monde, avant le Verbe ? Et comment sera-t-il quand le Verbe se sera dissous et que tout sera confondu sans distinction ? Toutes les plantes et les eaux et les pierres, ce sera nous, l’esprit, Platon et Dante, nos poèmes, nos architectures, nos batailles, les girons des femmes heureuses, le silence heureux des nuits, l’extase ?

Pourquoi, quand je suis en compagnie d’un homme, ai-je besoin de cueillir son âme en toute limpidité ?

Nœud de tourment obscur, un somnambulique ennui sans signification et dans les paroles que j’entends, fatiguées, et elles ne m’enseignent rien. Mais, dans le regard de qui me parle, si un peu de ce regard s’arrête sur moi, l’étonnement se répand, intensément…

Yeux virils, lacs troublés, noirs ou bleus ou d’or, troublés si je les regarde fixement, lacs blêmes, avec la sérénité des miens.

Il leur manque à tous une petite chose qui est peut-être le secret de ma force : la simplicité. Je pense ainsi. La valeur de la vie leur échappe. Ils ont une âpre soif d’oubli, ils n’ont pas la volonté d’exister, d’éteindre l’existence contre leur poitrine pour lui communiquer leur propre ardeur. Y a-t-il de la chaleur dans vos cœurs comme dans le mien ?

« Rina — m’écrit Félix — j’ai peur. »

« Défends-toi », lui réponds-je, et le soleil semble m’entendre, passant sur les grandes places entre les fontaines et les maisons : et les passants font autour de moi un halo. — « Aie l’orgueil de m’aimer mieux qu’aucun autre. » Je me redis à moi-même les paroles que je lui envoie comme pour en chercher le sens le plus vrai.

Espaces d’or.

Et un jour, je cueille un accent singulier dans la voix d’un ami, d’une des rares personnes qui ont respecté ce que j’ai fait, sans porter de jugement. Il est à mon côté, dans la rue, il me regarde, murmurant : « Une femme, une femme libre. » Petit de taille, il a dans sa personne quelque chose d’une plante qui se raccrocherait à une roche. Il continue à parler ; il y a comme une craintive espérance dans sa voix, un peu rauque. « Qui sait si en quelque manière nos routes ne se croiseront pas ? » Il répète : « Étrange, étrange ! » Comme un visage peut rapidement changer de couleur plus qu’aucun pays de rêve sous les cieux ou sur les mers ! Et qu’est-ce en moi que cette inattendue nécessité de courage ? Courage pour l’imminence du destin, pour ce que tu ne sais pas, Rina, mais qui est décrété ? Et celui-là qui te connaît si peu affirme que tu es libre.

Pourquoi Félix n’est-il pas ici, maintenant qu’enfin il m’aime ? Pourquoi ne me possède-t-il pas davantage ? Lui qui a peur, lit-il dans son âme ? Qu’y voit-il, au delà de toute angoisse ?

Je l’appelle, je le secoue. « Dis-moi une fois, toi, la parole sûre, la sentence sereine. Tu le peux, c’est pour cela que je te le demande. La balance doit s’équilibrer, tu dois me restituer d’un seul coup toute la substance de volonté et de fermeté que je t’ai donné peu à peu… »

Fièvre et folie de vérité, ô mon cœur pur, mon cœur d’aurore !

Pouvoir chanter la créature toute vivante, toute claire que j’étais !

Je ne suis plus celle-là, depuis tant d’années. Mais celle que j’étais resplendissait comme une immortelle. Si je pouvais la chanter, beauté qui peut-être resplendit pour la première fois devant moi ! Je suis une autre, orgueilleuse de celle que je voudrais chanter comme si je n’avais jamais porté son nom. Les années m’on faite lumineuse autrement, d’une gloire autre. Vous qui me rencontrez maintenant, et qui vous émerveillez de me trouver malgré tout aussi fervente et aussi innocente, amis qui voudriez me défendre comme une enfant du cercle d’absolu dans lequel je brûle pourtant toujours, hommes et femmes qui vous indignez presque de ma perpétuelle crédulité de primitive — vous vous indignez et puis, avec une pensive tendresse, vous m’embrassez — vous ne savez pas, vous ne savez pas le temps où ce destin d’ardeur et de candeur se dessina pour moi. Comme je sentis et parlai, sereine et délirante à la fois, sentiments et paroles descendus de sphères inconnues, tout un présage, et sans m’étonner et sans me regarder, respirant comme vents frais de mer des idées fermes, des idées inexorables, croyant d’elles seules la vie formée ! Ma foi d’alors ! Et rien ne me coûtait aucun effort. J’étais une existence, non encore une résistance. Je ne sais pas dire, je ne sais pas dire. À certains moments de l’histoire, à certaines apparitions de vierges mères, quand la sagesse des millénaires se transmet dans une humble étable, la marche, le regard, l’accent du monde se font graves et suaves. J’étais toute neuve, toute prête. Imaginant la mort proche de moi : image qui depuis lors ne m’a plus jamais quittée : toujours, depuis que j’ai vécu, saine dans toutes mes fibres en pensant n’avoir que peu de saisons devant moi : sans terreur. Fleurir, mais en vue de la mort. Avide de reconnaître, en toute minute qui me reste, une loi d’ascension, un rythme et de la chaleur. Ne reverrai-je plus jamais mon enfant ? Que du moins en une haute âme virile, avant que je meure, mon image s’imprime, en l’âme d’un homme que lui, plus tard, pourra écouter comme un messager de la vérité. La vie est grande. Les possibilités de la faire toujours plus grande sont infinies. Nous sommes nés pour vaincre, pour affirmer, pour l’héroïsme, pour le martyre, pour l’intime accord avec le mystère. Cruelle, mais glorieuse offrande : qui s’y soustrait abdique sa propre, sa profonde réalité : « Nous devons devenir ce que nous sommes ». Ce mot est en moi sans que je puisse savoir s’il a déjà été prononcé. Au delà des apparences, où atteignent nos capacités de recherche et de bataille ? À quelle forme généreuse nous confronterons-nous au jour que la blanche nuée cache à l’horizon ? L’essayer, la deviner, créer quelque chose qui en soit digne. Témérairement. C’est à quoi sert la liberté. Ne se rend libre, à tout prix, que celui qui a cette fièvre, cette folie. Pour une liberté plus vraie, pour aller à la rencontre du monde transfiguré…

Ô mon cœur d’aurore !

Inquiétude inconnue, parmi les voix d’oiseaux et d’enfants, un jour, à Tivoli, à travers le feuillage de perle troué sur la plaine et sur le lointain étincellement de Rome, inquiétude muette et surprise en même temps pour tous mes sens, et dans le visage de l’homme qui est près de moi, ombré de fines rides ; un sourire anxieux à cause de ce qu’il voit dans mes yeux, inquiétude et tendresse indicibles, dont il croit et ne peut pénétrer le sens, sourires et regards suivis comme des musiques, puis soudain le silence et deux mains qui se tendent, un long moment s’étreignent.

Là-bas, le jeune homme que j’ai tant aimé souffre. Je l’aime encore, je l’aime encore. Son amour est comme un enfant de moi, une fleur née de mon désir de vie et de vérité. Mais pourquoi n’en ai-je jamais parlé à cet autre homme que j’accompagne pourtant constamment depuis des mois comme une petite sœur, comme une troublante indicatrice au bonheur ? Soupçonne-t-il celui-ci, ce que je suis réellement ? Je me suis tue par timidité, je me suis tue par pudeur, par un instinct de secret. Ah ! Félix, notre amour met autour de moi une magnétique persuasion ; à nul être vivant je n’en ai jamais dit une syllabe, mais il se sent dans ma douceur, comme on sent la fleur dans le miel et le soleil dans la fleur. André s’en est laissé envelopper sans s’en douter, sans s’en rien formuler à lui-même… André qui est notre aîné.

Je l’ai cru tranquille. Sa poésie est d’une sensibilité souterraine, sombre, à cause de souvenirs avilissants, sceptiquement avide de fantaisies lucides. Je regarde sa personne et son visage qui disent le tourment de générations courbées sur la glèbe en des pays de brumes. Les femmes qui l’ont illusionné, belles roses blondes, ne lui ont donné aucune réalité de joie. Je ne saurai jamais pourquoi, une nuit, je l’ai vu en rêve, couché par terre, pleurant, me suppliant de l’aimer. Larmes insupportables ! Je me suis réveillée en appelant Félix, Félix aux yeux de gentiane et aux cheveux de flammes, Félix, qui a mon âge et cette haute et gentille stature que je voudrais voir un jour se profiler sur le ciel, au sommet d’un de nos rochers. Ai-je donc aussi dans le sommeil la volonté armée pour disputer à l’adversité mes conquêtes ? Je te veux sauvé, Félix, c’est toi que j’aime, je veux être ta chose, te donner tout ce que je possède, te faire monter plus haut que tous, toi, toi.

Nous avons eu si peu d’heures à nous. Et toutes, ma longue passion les a exaltées. Pourquoi devrions-nous nous cacher ? Ah ! que je dise enfin tout à cet homme, que je lui envoie la lettre désespérée que tu m’écrivais hier comme sous la menace d’un malheur, tandis que je vivais l’heure ambiguë et magique sous les ombrages de Tivoli… Il faut, il faut qu’André sache que j’appartiens à un autre. Si je suis coupable d’avoir trop tardé à parler, qu’il me pardonne. Qu’il me pardonne, si je lui ai fait quelque mal, si quelque fantôme cher à sa fantaisie s’évanouit ce soir ; nous sommes trois à souffrir, ce soir, d’une même inexplicable violence.

Dans la maison près de la pinède, dans la grande chambre au couchant, sur le lit où sa douleur de mère lui a arraché tant de cris, une femme s’abat un après-midi avec un sanglot de bonheur, frémissante.

André a répondu.

« J’ai le cœur gonflé d’un orgueil immense : je ne me suis jamais senti aimé ainsi par une personne contre tout son être. »

Orgueil, déchirement, résignation, attente.

« Et moi aussi, je vous aime. Mais je ne remuerai pas un doigt pour vous conquérir. Vous viendrez. »

Puis, soumis, haletant :

« Non, non, qu’il en soit comme vous déciderez. Vous ne pouvez pas vous tromper. C’est la première fois que je me trouve devant une femme qui est peut-être plus grande que moi, et je n’en éprouve pas d’humiliation, mais un sentiment d’infinie douceur. Je ne vous demande rien ; peut-être ne désire-je rien. Je vous regarde agir. Ce que vous ferez sera beau, même si cela ne répond pas à votre véritable loi. Et surtout, travaillez et ne parlez pas de la mort… Cette nuit, à plat ventre sur le carreau de ma chambre, je l’ai encore invoquée, moi qui l’ai vue tant de fois m’appeler insidieusement. Mais je vous promets que je serai fort. Tant que resplendira dans ma mémoire le souvenir de cet instant vécu à la Villa d’Este, je ne demanderai rien de plus… »

Bonheur, chose divine, comme une divinité, chose dure et sévère !

Comme la splendeur du soleil, comme le silence d’un brin d’herbe, comme un lointain d’océan, divine et terrible chose à supporter !

La femme sanglote.

Elle n’a pas un instant d’hésitation, de doute, d’ombre. Elle est dans le creux d’une main.

Sommeil sur quoi je veillai, jeunesse que je contemplai s’assoupir, calme sur mon sein après une nuit d’ivresse suprême, créature, dans mes bras endormie, créature de mon âme, jeunesse du monde respirant suavement dans le sommeil, après avoir été foudroyée par une lumière d’éternité, sommeil sur quoi je veillai, en posture d’adoration…

Qui a imaginé deux amants couchés ainsi, l’un veillant l’autre, après avoir dit adieu à leur amour en pleurant ?

En quelle nuit, au souffle de quelle immense passion, au delà du firmament ?

Invisible, Insatiable, Volonté, Vérité, Force, quel que fût son nom, comme je l’adorai, après l’avoir subie ! Comme je l’avais entendue, j’avais moi-même été pleine de férocité et pleine de pitié, exécutrice et consolatrice, ivre et lucide, miroir et fantôme, et les heures, comme vagues à marée haute, avaient chanté, alternées… Les heures avaient mêlé gémissements désespérés et regards radieux, horreur et victoire, ses cris et les miens ; elles avaient vu encore une fois s’unir nos membres haletants, nos corps qui s’étaient plu. Jeunesse, mon premier aimé, doux bras dont je dois arracher ma chair qui commençait à peine à apprendre la joie ! Mourir, mourir ! On ne peut, il faut se dépouiller de ce désir de consomption : oh ! volupté ! il faut vivre, la vie est plus cruelle que la mort ; oh ! lèvres que je ne baiserai jamais plus, yeux qui ne me verront jamais plus renversée et riante ! Et ton cœur, ton cœur d’enfant qui m’écoute et devient homme ! Tu es, toi qu’aujourd’hui j’abandonne, celui que j’ai tant attendu ! Aujourd’hui que tu ne peux plus rien pour moi, je te rejette pour toujours loin de moi comme une chanson finie… La vie nous veut créateurs, comprends-tu ? Elle monte et nous soulève. On ne sait plus si l’on jouit ou si l’on souffre. Elle veut qu’on se rebelle et en même temps qu’on s’incline. De même qu’on se donne puis qu’on se reprend pour que ne devienne pas mensonge ce qui a été vérité, que ne se traîne pas livide ce qui est né ardent… Oh ! nœud de nos vies, sa dernière flamme est la plus haute. Nous nous sommes trouvés sur la terre pour nous faire éprouver l’un à l’autre cette souffrance, féconde plus que nul délice. Pour défier le vertige sur cette cime très haute. Tout est loin, et aussi ce qu’on a décidé : tout est petit en comparaison de cette notre ultime étreinte, de la force qui, de moi est passée en toi, du sommeil que tu cueilles sur mon cœur, ô mon enfant…

Sommeil sur quoi je veillai. La mer chantait. Immobile, j’adorais et je pleurais. Une de mes larmes tomba sur son front ; il ouvrit les yeux et dit : « Elle est chaude comme du sang. Tu m’as marqué pour toujours. Je te bénis ! »

LE NOM[modifier]

L’Humilité m’environne.

Profonde comme les ombres violettes dans la vallée couronnée de nuages d’argent.

Je suis née au milieu d’août, dans le Piémont. Mais peut-être au ciel, en ce mien premier matin, se tenaient suspendus de grands fantômes blancs et, dans la campagne d’Assise, où ma mère avait passé jeune épousée dans le clair vallon fleuri où je voudrais mourir, peut-être toute la suavité de la terre se vêtait de violettes.

Humilité, sentiment de femme, vraiment sentiment maternel. Sommet de l’être qui s’est exprimé en toute sa puissance et s’est transmis. Victoire extatique ! Si l’orgueil fut nécessaire, ah ! triste chose ! maintenant, il a disparu. Les ailes inquiètes de l’âme se reploient.

« Je suis à vous, » écrivis-je à André ; « mais n’allez pas vous tromper, aimez-moi dans la vérité, quelle qu’elle soit. »

L’heure d’été flambait. Comme aujourd’hui, à nulle sœur je n’aurais voulu souhaiter un sort semblable au mien, sort que toutefois je n’aurais voulu échanger contre celui d’aucune.

Puis, un soir, l’un près de l’autre pour la première fois depuis l’aveu, il me dit : « Tu es belle, entends-tu ? Tu es toute belle. » Il me demanda : « Lui écriras-tu, à lui, lui diras-tu cette journée ? » À ma réponse un peu rauque : « Non, cela ne le regarde plus », ses petits yeux bruns sourirent un instant, cruels.

Se souvient-il ? Dans le creux de sa main, il tenait mon cœur : « Je te garderai », disait-il. « Je sens que c’est pour toujours », murmura-t-il un autre soir. Palpitant et recueilli, mon cœur le priait : « Ne dis pas cela, ne dis pas cela, je ne sais rien de l’avenir, je ne veux pas savoir. Je suis à toi sans aucune condition. Ne me promets rien. Reste libre. Je t’aime grand. »

Être pour lui un moment de repos,.. le génie peut-il en avoir ?

La terre tourne. Parmi des myriades de points lumineux, mon regard d’amante ne peut le retenir qu’un instant. Être pour ses yeux errants un menu scintillement, une petite étoile sans nom, silencieuse… Quand ai-je été allumée ? Quelles larges zones irisées découvre-t-il autour de moi ?

Été, saison pleine, et mon visage de rose en prière, prière d’action de grâces.

Paniers de pêches, parfums et couleurs, bourdonnement de petits travaux au matin dans les rues bourgeoises, cris d’hirondelles, le soir, derrière les branches de la place. Dans la chambre, entre ses bras, quand j’arrivais, il m’appelait Joie, il m’appelait Clarté, il m’appelait Victoire. Je sentis son pauvre torse soulevé de sanglots, sa pâle, maigre poitrine semblable à celle du Crucifié, après qu’il eut pressé la mienne d’Ève, un après-midi qu’il me sembla en pensée que nous recommencions vraiment l’histoire humaine, dans l’ombre chaude du petit lit, que nous la recommencions avec notre couple, racheté. Un enfant, un enfant ! à la vie qui est bonne, à la vie qui est grande ! Le visage souffreteux de l’homme, ses traits sans grâce, terreux, se transfiguraient. La femme, avec son amour, le pénétrait d’eurythmie, toutes les transparences de la mer, toutes les radiosités de l’éther réunies étincelaient dans l’étreinte. Un enfant ! avec des sens transcendants, avec des lèvres et des mains pour des baisers et des caresses musicales et par instants animées, à des créatures surgies de la respiration du cœur, à des visions ivres de foi…

Clarté, Joie, Victoire. Et un jour, au dos d’une des pages où, dans la paix nocturne de la pinède, je lui susurrais mes extases, il écrivit : « Sibilla ». Nom de mystère qui devait me rester, nom de mon destin, fier et altier, nom que je n’ai jamais aimé, mais que j’ai porté comme un don périlleux, Sibilla, nom fleuri, inconscient de sa durée, quand un seul encore m’écoutait.

« Tu es plus une admiratrice qu’une amante de la vie », devait me dire plus tard un jeune définisseur, et moi, d’approuver, surprise.

Mais en cet été d’or, un seul m’écoutait, un seul encore croyait me connaître.

Dans le monde entier, lui seulement, pendant quelque temps, put approcher son oreille pour m’entendre grandir.

Des hirondelles criaient dans le ciel, des pousses d’eucalyptus rougissaient, des fontaines, au vent éparpillées, nous entouraient. Terrasses de cafés, restaurants souterrains, poussières des chemins hors les murs, touffes de châtaigniers sur les cimes albaines en vue des lacs, minuscules yeux glauques, et de l’incandescent filet de mer à l’horizon. J’étais vêtue de mousseline blanche, et il me répétait : « Souris. » Tous les thèmes de ce que fut notre chanson s’affirmèrent. Il me mit entre les mains des volumes et des volumes. Des analogies singulières me rappelaient mon enfance, l’éducation paternelle. Est-ce peut-être pour cela que je décrivais avec tant de lucidité l’enfant que j’avais été ? Il me comparait à une sauvage, une sauvage qui aurait agi avec un sûr instinct et les instruments les plus délicats de la civilisation. Déjà, au commencement de notre amitié, il m’avait reconnu un style, d’élan et de domination à la fois. Maintenant, il demandait : « Quelle influence mon voisinage aura-t-il sur toi ? Je ne voudrais ni te troubler, ni te changer. » Et, dans un de ces mouvements contradictoires que je ne savais pas encore aussi irrésistibles en n’importe quel cerveau viril, immédiatement, il ajoutait : « Mais ton livre aura ma marque. » Amalgame masculin, tempérament masculin, écorce caverneuse que pénétrait mon esprit fluide en cet été doré ainsi qu’en mon enfance, ou semblablement aux nuages qui flottaient sur la croupe des monts pour en prendre petit à petit les formes, projection dans le ciel des cimes solides. « Tu ne regardes pas les aspects du monde, tu as les yeux tournés toujours en dedans. » Roses, c’est vrai, je vous avais vues jusqu’alors seulement comme des apparences qu’il n’était pas nécessaire de fixer, de nommer, de distinguer ; roses, vous étiez serties dans la lumière de la vie comme les gradins de pierre, comme les courantes voitures de métal, de bois, de verre, comme les éclatantes dents des bouches jeunes, roses, les blondes pâleurs d’aurore, les ondulations d’eaux, les seins des statues, les clignotements d’astres lointains… Il y avait eu des nuits où mon père m’indiquait du doigt telles constellations, et j’aimais à m’égarer dans ce lointain peut-être tumultueux dont je savais que l’écho ne me parviendrait jamais. Est-il besoin de regarder ce qui resplendit ? Mon attention allait uniquement, oui, aux choses invisibles : elle allait aux inaccessibles accords de l’esprit, à leurs reflets sur les physionomies humaines, frissons de pouls, silences denses, intenses… Ce qui me surprenait, ce n’était pas la création, mais l’homme, porteur dans la création, d’une flamme cachée. Avec une passion fervente, j’épiais dans sa conscience la volonté de l’univers, le mystérieux ordre dynamique. J’épiais, je surprenais. Oh ! solitude ! L’homme se dresse devant moi comme si vraiment je faisais partie de l’inconscient, fleur, nid, étoile : et de tout son travail intérieur, de l’assaut qu’il mène témérairement aux causes et aux formes de toute conception et de toute architecture, je ne suis en aucune manière sa complice : femme, sous les espèces de l’éternité, immobile, contemplative, lointaine.

« Souris. »

Avec la saveur de mon baiser ingénu et mon sourire, je lui transmettais la foi. Frémissante, j’attendais un don plus grand que le mien.

« Ma créature », me disait-il ; et pourtant alors, il s’anéantissait comme un enfant dans les bras de sa mère, oh ! combien humain, avec la terreur et la rancœur d’un enfant échappé d’un cauchemar… Pauvre, pauvre cher ! À mon tour, je l’appelais par son nom, me serrant, dans un élan passionné, à sa réalité nécessiteuse. Des fleurs passaient de mon sang dans le sien, toutes les choses joyeuses que son enfance n’avait pas eues, l’audace candide de la santé et de la richesse, presque les belles couleurs sur les joues. Il se persuadait, il voyait des jardins là où avaient été des marécages, et me comparait à la figure de sa mère parmi les parterres émaillés, les lèvres ouvertes au chant…

Joie, tu étais comme un tableau qu’épanoui de mes doigts j’aurais vénéré.

Félix le comprit le jour où nous nous revîmes, et ce fut la dernière fois que nous nous revîmes, le jour qu’il me trouva au chevet d’André, et l’après-midi était douce ; André reposait convalescent sur des oreillers blancs, après des semaines de maladie. La fièvre s’était abattue, pesante, dans la chambre de mon second baptême, avait mis à ma merci la chair et les nerfs de mon ami ; peut-être n’avais-je pas été envoyée pour autre chose, afin que je me sentisse nécessaire là où je me croyais un jeu supérieur. Le malade guérissait grâce à mes soins. Indicible métamorphose de l’amour en tendresse, passage imprévu de la liberté à l’esclavage, volonté dans l’ombre, tic-tac de la pendule, tic-tac égal de la pendule. Et Félix, qui après l’acceptation frénétique du sacrifice, m’avait écrit et écrit en délirant de regret comme un captif qui aurait été conduit à travers des régions ensoleillées, protestant qu’il ne voulait pas se résigner, jurant de me reprendre, Félix, venu dur et tremblant pour cueillir aux angles de ma bouche un frémissement irréfragable, s’assit près de nous deux pendant une heure, une heure que même à son âme, certes, il ne put jamais raconter, entre la zone azur de ma grave suavité et la zone rouge-brun de l’homme sûr ; il s’arrêta un instant, « oiseau de passage », comme il aima à s’appeler ; peut-être, en effet, ne parlâmes-nous que d’oiseaux de passage, car nous étions en septembre…

Soir de septembre, où je ne vécus pas ma douleur ! Celui qui s’éloignait désespéré et convaincu, ne fut pas même suivi par ma pensée silencieuse. J’étais abattue par le sentiment d’une autre souffrance, la surprise devant le tourment imprévu de celui qui semblait vouloir s’abîmer dans les oreillers, cachait son front, me montrait seulement ses épaules et ses mains contractées. Maladie jusqu’alors inconnue, que je respirai : atroce jalousie du passé, soif de fantômes ! Et il râlait : « Il est beau, tu dois l’avoir aimé plus que moi ! » Ah ! homme ! homme ! Je venais de limbes où les mouvements irréfléchis de l’instinct m’avaient pendant une si grande partie de ma jeunesse comblée de dégoût ; maintenant, me croyant lancée dans la sphère des vivants, dans le domaine des rares qui savent ou cherchent à savoir pourquoi ils sont nés, je voulais justifier même ce qui me frappait avec le moins de générosité. Laissez-moi dire, laissez-moi dire ! Il y a une créature fraîche comme l’instant qui fleurit sur le pré ou sur la grève, qui n’a rien derrière soi, ni appui, ni exemple, et qui avance son front arrondi. Que devrait lui importer l’instant d’avant et celui d’après ? Elle est faite pour se donner et pour chanter la joie que ce don vient faire resplendir sur le visage du monde. En quoi peuvent la toucher histoire et religion, puisqu’elle est l’innocence ? Les ailes violettes des cyclamens, les ailes des coquillages lui suffisent. Mais celui que son sein nu trouve plus doux que n’importe quelle rivière caressée par le soleil couchant en un pays heureux n’est pourtant pas satisfait. Peut-être a-t-il tort, mais la force qui le pousse à se tourmenter, la terrible manie aux aspects infinis terrasse son âme, et la fraîche créature au front arrondi comprend cela, elle est intelligence et amour, elle souffre mais comprend, lys de la vallée, vêtu de lumière, alouette sauvée de tout ouragan, faite pour chanter et contrainte à méditer, à cultiver en elle-même des facultés sans grâce, ô poussiéreuse mémoire, ô asthmatique logique ! elle est contrainte à analyser et à noter, à trouver un sens aux mots abstraits, un sens à la catégorie des valeurs, à l’ascète comme au guerrier… Ascète et guerrier, pour vous ! Vous affirmez que vous êtes esprit et que je suis nature, et peut-être vous ne vous trompez pas. Si, en m’immolant avec la ténacité d’un effort dont vous ne saurez jamais l’âpreté, je vous prouve que je peux reconnaître tout de vous, en me servant des mots mêmes que vous vous êtes façonnés, chaînes de plomb pour moi, si je vous donne la preuve lucide que ma vie de femme fut attentive à vos manières et à vos fins, ne reconnaîtrez-vous pas, en toute loyauté, les deux termes que dans votre rude orgueil vous déclariez inconciliables ? Puis, vienne, peut-être un matin, peut-être un soir, comme la soudaine fleur blanche de vesper dans un ciel de violettes et de flammes, quelqu’un avec un rire étincelant, une jeune merveille, une double divinité, et nous sommes anéantis dans mon étreinte, ô saveur de vie conclue !

Ailes de cyclamens, ailes de coquillages ; forêts à l’ombre blonde, dunes lunaires ! En un jour de tempête, sans trace au ciel de couleur, j’aperçus à l’improviste la plus jolie irisation dans un peu d’écume que l’onde avait laissée sur la plage. Miroir instantané du soleil caché, évanescentes images de l’invisible !

Braises incandescentes à l’extrême horizon, dans les couchants de toutes les saisons, pour mes mains, amour !

…….

Un pont.

« Pour toi », disais-je à l’image de mon enfant. Mais ce n’était pas pour lui seulement, et déjà je murmurais : « Si lui ne m’entend pas, ce que je fais ne sera toutefois pas vain. »

Je revois cette époque, au delà du pont. Tout ce que je n’écrivais pas : l’automne ailé, la floraison des colchiques, le désert à losanges tamisés, les agneaux qui naissaient parmi les troupeaux nomades. Certaines heures suspendues, comme renversées dans le temps, la terre envahissant le ciel. Le rythme qui me dominait à mon insu, toutes mes énergies : rythme qui certes promettait de se révéler à moi, fût-ce dix ans plus tard, promettait de ne pas s’évanouir, même si je cessais de l’écouter : qui n’était déjà dans mon allure et dans mon regard, en ces dernières promenades par les routes dominant Rome. La ville où mon destin paraissait gravé en quelques rudes traits : dévouement à mon œuvre, dévouement à mon ami : puis, peut-être, autour de ma tête lasse, les bras de mon enfant. Rudesse, obscurité, courage. Certaines après-midi grises descendaient envahir la maison solitaire, la pluie changeait les champs en nuages, le froid interrompait ma fatigue… Frissons, peut-être aussi de fièvre. Si quelqu’un m’avait dit : « Qu’as-tu ? » je n’aurais pas entendu. « Pourquoi ton cœur bat-il si fort ? Que vois-tu ? Il semble que tu n’aies jamais connu ni douleur ni joie, ou que tu aies tout oublié. Il me semble que ta vie ne soit qu’une dépouille, quelque chose qui ne t’appartient pas, et ta respiration a la violence de l’eau et du vent… »

LE PÉCHÉ[modifier]

Sept ans. Un arbre d’épais feuillage.

Les feuilles, jours, heures, instants, ont bu toute la lumière, toute, se sont toutes laissé pénétrer par l’air. Rien qui n’ai été pleinement senti et consumé.

Qu’est-ce que la nostalgie ? Le rappel désolé d’émotions interrompues, tronquées, de choses entrevues et non possédées, de lieux et d’âges où nous ne pûmes pas nous donner tout entiers. Je n’ai pas la nostalgie de mon enfance parfaite ; j’ai celle de l’adolescence qui m’a été ravie. Les mois où j’élevais mon enfant, si je les revis en pensée, passionnés et radieux, ce serait un sot sacrilège que de les regretter. Ainsi, je ne souffre pas, maintenant qu’il est clos et lointain, en pensant au temps où André eut, par moi, sa vie satisfaite et pleine, quand je le sentais heureux et que j’en étais ivre, quand j’étais venue, oh ! instinct de la femme, instinct d’abnégation, pour le délivrer des monstres du doute, de la terreur du passé, à en empoisonner mes veines, créées saines. Que, par le spectacle de mon tourment, il se sentît plus certain de sa propre joie, puisque telle était la joie de son âme ! Un râle qui lui échappa une fois devait en engendrer tant dans ma poitrine ! Et je lui disais : « Si quelqu’une des femmes que tu as désirées, si la dernière, tiens, apprenait de moi à t’aimer et s’offrait à toi, ô ma vie, je ne ferais pas un mouvement pour te retenir… » Je lui disais : « Comment puis-je me faire l’illusion de te suffire et croire que tu aies oublié toutes les autres, celles qui ne se sont pas données et pourtant affirmaient qu’elles t’aimaient, celle qui était vierge et avait des joues de pêche, cette autre qui était une fastueuse dominatrice, et celle-là, celle-là qui est près d’ici, qui a l’arme que je ne possèderai jamais, l’ironie sur ses lèvres minces ? » Je les plaignais de n’avoir pas su l’adorer. Elles vécurent dans mes hallucinations, elles qui m’ignoraient, elles vécurent exaltées et béates, tantôt l’une, tantôt l’autre, me remerciant ou me méprisant. Moi qui, dans mon cœur, n’avais jamais absous ma mère d’avoir par jalousie perdu son empire sur soi-même, un nombre infini de fois, je me sentis au milieu de mon sommeil réveillée en torture, appelée par une eau profonde pour me soustraire aux flammes, comme elle, le matin où elle s’était jetée de la fenêtre sur le pavé… « Il fallait résister, maman ! » lui avais-je férocement crié quand elle fut sauve de corps, mais pour toujours frappée dans son esprit. Ah ! tout ce que sans pitié, inexorable comme la lumière, prétendit en moi le sentiment de la force humaine, tout me vint en son temps, proposé par le destin ; je dus, avec moi-même, avec mon sang, démontrer tout possible.

Ne jette pas la pierre, jeunesse sans péché !

Libre, non plus effaré, il connaissait pour la première fois de sa vie le calme sentiment de la possession. Une femme était sienne, lui appartenait, se consumait pour être plus encore à sa merci. Un jour, il m’expliqua : « Je t’aime, vois-tu, comme chez nous on aime son lopin de terre. »

Il y a des milliers de feuillets d’alors que je ne veux pas relire, d’alors, encre pâlie, crayon effacé, il y a en paquets, au fond de mon bagage de vagabonde, des milliers de notes sans autre raison que par nécessité de me reconnaître, en dehors de tout ce que j’avais rejoint, en dehors du livre même que j’écrivais, que je publiais, que je défendais, notes de surprise, le plus souvent, notes de spasme, analyses, enquêtes, divinations puérilités, ébauches, égarements, tous mes sens qui cédaient au verbe, qui du verbe se sustentaient, la mélancolie que les hommes ont figurée en Narcisse, une pudeur sauvage, une sauvage nudité, toute loi, toute harmonie secrète, des milliers de pages sans dates, feuilles racornies pour oreiller à ma lassitude, si jamais la lassitude me terrasse.

Pour le repos, que je ne connus jamais durant une nuit entière, jamais durant une heure de jour entière.

Toutes es énergies se tendaient, sans pitié pour moi, afin de rafraîchir le front de l’homme que je voulais voir ainsi bénir toujours la vie. Je lui étais un baume frais en vertu des orgies de larmes auxquelles je m’abandonnais quand il ne me voyait pas, en vertu du tourment inapaisable qui donnait à mes yeux un éclat de nuits les plus sereines. Je le questionnais dans son sommeil, priant que l’enchantement durât sur lui, qu’il ne s’éveillât pas. Comment avait-il passé si rapidement de sa sombre négation à une telle confiance ? Ce n’était pas à cause de la beauté de mon âme qu’il ne sentait pas, comme il sentait par contre chaque soir et chaque matin celle de mon corps, qui lui était, celui-ci, vraiment oui, semblable au lopin de terre qui nous fait vivre. Ma forme éclatante avait suffi au miracle, la chaleur de mon sein, que je ne me fisse pas d’illusion ! Et la vérité lui aurait-elle paru mensonge, si j’étais tombée malade, si j’étais morte, si ce monde en haleine perpétuelle ne l’avait plus exalté ? Comment le savoir, puisque la vue seule d’un froncement de ses sourcils en rêve me faisait tressaillir de terreur ? J’étais désormais l’esclave de ma force, de mon imagination créatrice, du rythme imprimé à mon cœur. Mon pouvoir était cela, de faire trouver bonne la vie. Ma force, c’était de conserver ce pouvoir, même si de mon côté je perdais tout mirage. Amour. Sans pourquoi, sans objet presque. Mes yeux qui n’avaient jamais de fêtes ne s’en plaignaient point. Aurais-je été aimée, sans ma beauté ? Visage qu’il m’enseignait à encadrer, corps gracieux, jusqu’alors austèrement dédaigneux de tout miroir ! Tant de gens crurent, en nous voyant unis, à un sacrifice physique de ma part. Non, c’est un autre sacrifice que je jetais à ses pieds, et il ne sut vraiment jamais, lui qui pourtant m’avait dit : « Tu dois avoir confiance en moi ». Avoir confiance. Cela ne veut-il pas dire certitude d’être deviné ? Et je l’avais subitement perdue. Ces feuillets couverts de notes, je les cachais, seule chose mienne que je ne lui permettais pas de connaître, unique, jalouse propriété mienne. « Tu n’as pas besoin de mon âme — lui disais-je en le regardant dormir — et pourquoi devrais-tu t’apercevoir qu’elle souffre ? Tu as la tienne à alimenter, à conserver, à défendre. On nous croit un et nous sommes deux. Tu es, toi, centre du monde, toi avec ta conception désormais immuable, dans la maison bien solide de ton esprit. Il te manquait seulement cela, pauvre grand enfant, l’équilibre organique, et avec moi, tu l’as obtenu. Tu reposes ainsi toutes les nuits, avec ta main sur mon cœur : et sa belle respiration te suffit. Tel est ton amour, sans dissolvante soif de te donner, sans volupté de te confondre. Tu ignores mon vertige à moi qui suis prête à disparaître si tu le veux, si je dois le faire, si ta mission, si ton plus grand bien l’exigent. Tu ignores cet anéantissement lucide de mon être. Je t’apporte chaque soir une richesse plus grande, et je la brûle en silence dans tes bras, pour que tu ne voies rien de plus qu’un éblouissement chaud sur ma peau. Je m’augmente, je m’augmente de la foule brute à côté de qui je passe, des enfants que je m’abstiens de caresser, du misérable repas que j’avale froid, de toute lumière qui défaille, de toute question que je me pose, toujours plus impitoyable. Pas une minute pour moi ne soit tension, effort. Je voulais me confondre dans le tout, et je suis de tout si détachée ! Même de mon livre, pauvre humble témoignage de résistance humaine, chose rigide, sans bénédiction, sans divinité souriante !… Dieu me sera-t-il révélé par ta poésie ? Toi, puisque tu as le génie, fais de moi ce que tu veux. Je ne peux que brûler entière, telle que je suis, telle que je deviens de soir en soir. »

Dieu.

Non, je ne le nommais pas.

Mais la vie est une chaîne de sommets.

Sur les monts s’élèvent les jours constructifs qui défièrent la douleur, la douleur au bas dans la plaine, la douleur, mer, océan, eau stagnante ou tempêteuse.

Cimes blanches, sommets de longues années, riants sommets sous le soleil !

Je ne nommais pas Dieu, en ce temps-là.

Mais — renoncement à toute justice tangible : à mon fils même ; aspiration à sortir de moi, de cette mienne conscience si atrocement conquise, de la forme de vie presque sainte qui encore me paraissait trop facile, vile ; l’avenir en des milliers d’années, qu’en de certains instants je croyais avoir déjà dépassé : multiplication, idéale extension de frissons dans le temps ; qui, qui donc musiquait de notes si virginales les lignes viriles de mon front ?

Sommet religieux — mais je ne savais pas le toucher.

Je commis pourtant alors le péché dont je me suis confessée, peut-être le seul péché concret de ma vie. André m’y poussa et je ne m’y opposai point. Il ôta de mon livre les pages où je disais mon amour pour Félix. Et je laissai ainsi amputer ce que je voulais, ce que je criais être œuvre de vérité.

Comme n’importe quelle autre des coupures faites sur le manuscrit, comme sur un travail littéraire quelconque. Il mit dans les marges des mots de lui. Où était la petite gaillarde qui s’appelait Rina, qui seule, après tant d’humiliations, avait un jour agi avec intrépidité et s’était déliée ? Rebaptisée, replantée. L’homme a un instinct si ingénu de cultivateur !

Et l’autre personne offensée ? Que dirait Félix, à la publication du livre ?

Larmes que je ne pleure plus, créatures perdues, forêts immobiles dans le temps…

Paroles à dire, mon âme. Paroles que tu dis quand la minute te surprend, parmi des myriades d’autres et tu sens alors que la mort n’aurait pas pu te fermer la bouche avant que tu les aies dites.

Pacte mystérieux entre la mort et la destinée. Elles t’aiment les deux sœurs, elles t’aiment à la même mesure.

Ailes autour de mon front, souffle méditatif, force, élément.

Champs labourés de ma passion, et eaux et rochers, certitudes, effrois, hymnes.

Images qui deviennent paroles.

Et silences, abîmes, distractions et, de là, retours, à la minute exacte, ô destinée certaine comme la mort !…

Félix ne lu pas mon livre.

Il mourut en me nommant encore Rina.

Il ne se tua pas. Il mourut en deux jours, de je ne sais quel mal foudroyant, sans personne auprès de lui, peut-être sans croire mourir.

M’a-t-il appelée ? Je ne l’ai pas entendu, je ne l’ai pas revu, André m’a dit la chose un matin, doucement. Et doucement, j’ai murmuré non, non, j’ai murmuré que ce ne devait pas être vrai.

Non au Destin, Rina ?

Mais j’avais différé, différé… Pour ne pas faire de peine à cet autre homme, je n’avais plus jamais écrit à l’abandonné ; la force m’avait manqué d’aller au fond de mon espérance de créer, d’animer une fraternité amoureuse, après l’amour, après la dernière nuit, veillée sur l’amour. Misère de moi ! Laisse-moi, toi André. Va-t’en si cela te fait mal. Laisse. Il m’était cher ! Je ne pourrai jamais plus lui faire savoir combien il m’était cher. Le temps s’était arrêté ; il y avait quelque chose de fixé ; même après dix ans, en le revoyant, j’aurais pris entre mes mains cette tête où les cheveux étaient flamme, tendresse, spasme…

Et ne suis-je pas ici — et il y a si longtemps, Félix, que tu es blanche poussière en ton cimetière de montagne — ne suis-je pas ici, frisson encore, pensée de toi encore ?

J’ai aimé d’autres hommes, après celui-là même auquel je t’ai sacrifié ; d’autres, plus solidement, avec un plus sauvage désespoir. Mais pour aucun peut-être, je n’aurai jamais cet accent qui peut-être était à toi, cœur élégiaque, cœur qui, le premier avant les autres, tremblas et tressaillis en m’écoutant. Ce matin où j’appris ta mort m’apparut comme la fin de ma jeunesse. Eh non ! elle finit seulement aujourd’hui, aujourd’hui que j’achève de t’évoquer, Félix. Pour qui ? À partir d’aujourd’hui, tu ne m’appartiens plus, et tout ce que de toi je n’ai pas su fixer s’évanouit pour toujours ; et ce qui est noté ici ne sera jamais plus qu’une chose rêvée et que nous avons donnée, ô notre jeunesse, à la vie.

Lointains, verts, azurés, brodés d’ombres d’argent, il y a des yeux qui ne vous verront plus.

Ô sortant de la mer, crêtes de glaciers incandescentes vers le soir, sillon des oiseaux dans le ciel : dans ce regard, jamais plus.

Ses yeux se seraient-ils lassés ? Les apparences sont des adolescentes éternelles.

Ou bien la beauté de la terre ne se corrompt-elle jamais pour cela seulement que les miroirs humains ne se ternissent pas tous, que tel se brise quand il est plus clair ?

Surprises dans le sommeil, surprises dans la bataille, inconscientes ou rebelles ou prêtes, les horizons sont pénétrés de jeunesse fauchées, de jeunesses qui ne mûrirent pas, ne se corrompirent pas, sans fruits, sans œuvres, et ce n’est peut-être que pour cela que les couchants dans le ciel ont toujours des magies d’aurore.

Un peu de chanson, un peu de chanson, qui me dise d’essence sans nom, d’essence seulement, sans explication.

LES CARAVANES[modifier]

Les saisons se suivent, reviennent identiques ; il y a quelque chose qui croît, quelque chose, selon des lois qui paraissent contradictoires, obscures — et combien de temps vivra-t-elle, si, autour d’elle, tandis qu’elle se formait, il y eut des ciels si divers ?

Les chairs de la femme savent la lenteur solitaire du temps qui gonfle un ventre et aux innombrables instants rythmés par le double cœur, il y a un terme fixé ; mais qui pourra me dire si mon œuvre sera terminée dans un an ou dans dix autres années, cette œuvre qui devra ensuite rester immuable, œuvre mienne, poussière d’étoile ?

Et elle est traversée par le vent, par des odeurs de pain chaud, des odeurs de maçonneries mousseuses, des odeurs de copeaux sous le rabot.

Comme suspendue ainsi que des atomes désagrégés, elle est fouettée par un vent de volonté étranges.

Oeuvre commencée en croyant également lointaines la vie et la mort qui, au contraire, bourdonnent, bourdonnent, qui fulgurent, lacérant l’air. Création commencée comme on prie, instant frémissant de la conception, comme pour l’enfant, et tout le reste n’est seulement que besogne, destinée de travail.

La vie et la mort passent comme des éclairs.

Éclat du soleil, au coup de midi sur les murs, sur les terrasses, sur les jardins de tant de maisons qui m’eurent à midi. Vent du soir sur mes paupières, sur les cils de mes yeux qui viennent de pleurer, vent doux.

Travail, tourment, larmes, fraîches perles solitaires. Maisons fixes, nuages flottants.

Je vais écrire une page de bravoure : l’écrire comme elle fut vécue, avec une dure volonté et si peu pour moi ! Moi qui ai dans le cœur tout autre chose qui semble déborder et que je ne puis encore réaliser.

Bravoure compacte, profondément gravée.

Fillette, je me séparais nettement du jeu, une fois qu’il était terminé, comme un corps ruisselant d’eau se jette sur le sable. Puis, parmi les ouvriers de mon père, des centaines dans le souffle énorme des fourneaux — est-il resté dans mon regard un peu de la flamme et de l’incandescence de la matière en fusion ? — je me sentais sertie, palpitante, en cette activité défiant presque le cerveau qui la dirigeait et les muscles des autres. J’ai aligné des chiffres, debout j’ai surveillé des travaux manuels, j’ai porté pour m’amuser des poids sur les bras qui quelques années plus tard devaient porter mon enfant. Fille de patron. Tant de forces à dépenser, tant ! pour arriver, exténuée, à comprendre la liberté douce d’une ligne de montagne bleue, là-haut…

Et, plus tard, de pauvres nécessités matérielles s’ajoutant à la douleur fidèle : la valeur du sou, la nourriture préparée de mes propres mains, la vaine tentation d’un fruit, d’un peu de parfum : le travail pour ce sou, la lourde fatigue de dépouiller des journaux, de feuilleter des revues, les yeux sur des épreuves étrangères, la plume qui traduit des volumes et des volumes, niaiseries, des mois, des années…

Les bouts de mes doigts sont comme des pétales, pourtant.

Apologie de Socrate, découverte un soir, compensation d’infinies biographies de torchons !

Je vis passer des caravanes.

Elles continuent leur marche, certainement.

Des femmes, dans des salles d’hôpitaux, me tendirent leurs petits, des milliers de femmes, pauvres traits durs, lèvres arides. En des heures matinales, qui étaient fraîches et parfumées, misérablement des milliers de petits membres nus avec leurs condamnations, me furent montrés.

Je vis, dans les faubourgs, de sales paquets d’indigence, qui avaient été enfants du peuple, avaient indifféremment travaillé et volé, et maintenant, sortis de prison, impassibles, s’entassaient.

Autour de la ville, l’espace s’ouvrait interminable pour la fuite. Terre de l’Agro romain, avec ses attentifs petits nuages dans le ciel d’or. Toutes les formes apparaissaient pour s’estomper ainsi grises à terre, nomades bas-reliefs. Et le gris et l’or, la rase campagne et le cave velum du temps chantaient.

Fut-ce un été ou un hiver ? Je ne sais. Je vis cette majesté déserte se creuser comme certains regards, et inattendues, dans des champs d’ombre d’où toute humanité semblait écartée, remuer des vies. Choses d’argile encore ou déjà ? Elles me demandaient : « D’où viens-tu ? Comme tu es blanche !!! »

(Douleur, douleur d’aujourd’hui et de toujours, je ne te surmonte pas, tu es présente. Les images que j’évoque n’enlèvent ni n’ajoutent rien à la saveur de terre que j’ai dans la bouche. Mais, née dame et guerrière, j’écris de la même main qui, légère, a porté hier une branche de roses au jeune blessé qui ne me connaît pas. Il l’a baisée avec une sensation étrange, et belle était la branche, entre cet étonnement soumis et mon sourire distant.)

« D’où viens-tu ? »

J’indiquai Rome qui, comme un jardin de cristal, apparaissait à peine surgissant au fond de cette immensité.

Une joie sanglotante, un instant, peut créer une rude loi pour des années.

Toute la terre romaine devint mon fief, devint mienne plus que si je l’avais, à partir de l’adolescence, parcourue à cheval, au galop. Possession auréolée et à côté de moi, on vit venir ceux que je traînais à ma suite avec André. Des villages de roseaux et de mottes de terre et des cavernes insoupçonnées, des êtres intrigués sortirent avec empressement à l’arrivée de nouveaux venus, d’instituteurs, de livres. Le sol se creusait de plus en plus vers la mer ou vers les monts, tout poussière ou tout marécage ; il brillait, fébrile, étalait à ma vue de grands yeux de rosée, certains matins qu’une soudaine mélodie, dans la chevelure des pins, s’accordait au vol élevé de l’alouette.

Les plus vieux rirent et pleurèrent en apprenant à épeler — cela est le souvenir le plus sûr de ma longue œuvre : il vaut que je ne regrette pas la force et la passion que je leur ai données.

Doigts terreux tremblants qui, désormais, apprenaient une science inutile pour eux, comme une musique seulement, désormais.

Et là était la justice : dans la réalité et la timidité de cette joie, à eux et à moi.

Je parus enrôlée pour toujours parmi ceux qui ont l’existence remplie ainsi, qui fondent des écoles et des hospices, échangent de pathétiques visites, ont foi en un avenir social ordonné.


Un fantôme surgit ; il va nu-pieds, il a un geste charmant.

François, saint de « ma vallée ».

Si cet esprit, le reçoit encore, les grises ironies sont encore toujours négligées.

Comme si j’étais à sa gauche, quand ? qui le sait ? et comme s’il eût mis avec ses bras en croix sa main droite sur ma tête, et m’eût dit, comme à son Bernard :

« Andando e stando ».

En allant et en demeurant, amour.

Joie de donner, joie de recevoir, sans savoir rien de demain, sans rien attendre.

Là où il y avait eu matière de roche grise, uniforme et toute brûlante, voici de frais ruisseaux, des jeux de couleurs.

Avec Saint François se sont rendus sensibles les printemps d’Italie. Les murs se sont peints. Par les landes, on a chanté.

Ô Sienne ! Ô Ravenne !

Liberté mystique. Sagesse d’espace de ma terre, réalité inépuisable et universelle.

Andando e stando.


Ce fut en ce temps-là que mon livre courut par le monde.

Et il y a une zone trouble — ai-je dit que je le défendais ? — détachée de moi, ma valeur, et le chiffre obscur débattu âprement : moi qui m’étais mise à nu pour me plonger neuve dans les eaux et dans le vent, je restais presque sans souffle. Zone trouble qu’on appela presque glorieuse, zone amère, saveur ingrate.

Les femmes, celles qui écrivent, pourquoi ne comprenaient-elles pas ?

Je n’ai pas oublié, mais qu’elles soient pardonnées je pleurai sur elles.

Où j’arrivais sans date, là seulement je vivais.

Postérité. Pages lues avec certitude d’esprit, lointain message, le nom importe peu, puisqu’on ne l’avait jamais entendu auparavant, parole qui s’inscrivit pour toujours. Je suis peut-être ensevelie depuis des siècles. Et quand je suis rencontrée sur les chemins de la vie par ceux qui m’ont lue ainsi, on me trouve réelle et lointaine comme la figure d’une fresque ou d’un sarcophage, ou l’héroïne d’un poème, Calipso ou Antigone ou Iseult. Des vieillards et des enfants me regardent avec un identique abandon. Des mères s’informent de mon enfant comme s’il devait avoir éternellement sept ans. Elles ont veillé avec mon livre sur les genoux. Elles ont cru. Combien t’ont bercé, mon fils ?

Des hommes passaient, des hommes fiers, des hommes dégourdis, des hommes simples.

Ils me considéraient en silence dans ma fidélité inouïe à mon ami pauvre et difforme.

Un seul, une fois — il avait une voix qui vibrait intense et très belle, je n’en entendis jamais de pareille, suspendue dans l’air du soir, palpitante puissance — osa me dire : « Le bonheur que vous donnez ne vous fait-il pas peur ? C’est un don terrible, et celui qui l’a obtenu ne le sait pas. »

Où est-il ? Comment est aujourd’hui sa voix, que je n’ai plus jamais entendue ? Qu’est-ce que cette lucidité de mon souvenir, cette brise que je soulève si je veux à tant de temps de distance, paroles qui devant moi seule, alors, s’élevèrent dans le soir, et celui qui les prononça, s’il doit les retrouver ici, ne saura peut-être plus qu’elles furent de lui.

Tant de caravanes ! Longues lignes équivalentes.

Elles vont et il n’est pas vrai que la terre tourne : tout est rectiligne, il n’y a pas de tourbillon, tout est séparé, bien que tout s’équivaille, caravanes, tant de caravanes, sourd trépignement de pieds, magnétisme pesant, et seulement la nuit, quand s’allument les torches, dans l’ondoiement momentané semblable au sirocco confondant les îles et les mers, moi, menue, éperdue, je retrouve vertigineusement le sens des sphères, libre, lancée en prière ; que demain ma danse s’enlace, entre mon tourment serré et l’âme joyeuse du soleil, ô silence, silence qui attend !

Comme il était attentif, paupières baissées, le regard de Psyché, le jour où je l’interrogeai !

J’avais navigué de longues heures avec le souci unique de la revoir. M’émerveillant en moi-même d’être secourue par le souvenir d’un marbre à mon retour des pays détruits, les yeux lourds de tant d’épouvantes d’autrui, épuisée dans tous mes membres et dans mon cœur.

Le bateau qui me ramenait traînait pour toujours, pour moi, sur le rivage, des visions de ruines. Une route de fer et de cailloux bouleversée, interminable, parcourue sous la lune, avec les pieds blessés parmi les remous d’écume autour des écueils d’âpre enchantement, et l’aboi des chiens à 1’approche de chaque village effondré, avec le parfum des fleurs d’orangers et la puanteur des cadavres. Une soif atroce, une autre nuit ; nous-mêmes, sur le plancher d’un wagon à bestiaux dans une gare, et des voix à l’agonie sortant des baraques et des ambulances, implorant quelque goutte à boire ; le visage des enfouis vivants, le visage d’un petit, déterré au bout d’une semaine, qui semblait devoir tomber en poussière, si l’on soufflait dessus ; les éclats de rire puissants de ceux qui avaient déjà oublié la catastrophe, les taches de soleil sur les ruines, et encore le doux et amer ondoiement de l’azur, et encore des noms doux et amers, Scylla, Palmi, et les ombres touffues des vergers d’orangers et les antiques bois d’oliviers et la haute blancheur de l’Aspromonte, solide image d’éternité.

Paupières abaissées, le sein brillant, Psyché écoutait. J’étais devant elle et l’angoisse continuait. J’étais devant elle comme une chose venue d’une plus grande distance que je ne croyais. Déjà j’oubliais le navire et les terres bouleversées — et l’angoisse augmentait. Une passion, une désolation plus secrètes. Je sentais le calme revenir sur les mers, les ruines sur le rivage se recouvrir déjà de verdure, et de nouvelles catastrophes se préparer, des guerres descendre sur la race humaine provisoire… Psyché, Psyché ! Son torse brisé et parfait, comme je l’avais convoité, resplendissait. Évanouie, toute mémoire de mythe. Mais forme de conscience ineffaçable, voici, la statue récréait pour moi l’atmosphère de spasme concentré d’où elle était sortie.

Ainsi elle me répondait.

Un invisible surgeon d’eau vive nous transformait l’une en l’autre. Matière taillée au ciseau, elle redevint pendant quelques instants animée ; moi, je me sentis composée en lignes souveraines, vertu et génie exprimés musicalement, hors de l’histoire et de toute espérance…

(Je dois mourir. Tant que je saurai garder en moi seule le souvenir de cet instant, je serai immortelle. La divinité nous touche ; elle n’hésite pas à entrer en nous, parce qu’elle connaît que nous ne pouvons pas nous détacher de ce qui nous fut donné de plus grand. Poids insupportable de ce qui fut plus léger et nous enleva tout fardeau, poids à jeter puisque je dois mourir, âme, beauté révélée).

LA FABLE[modifier]

Ai-je peur ? Je n’eus pas peur, alors.

J’invoque, pour qu’elles continuent à m’aimer, les femmes douces et pures que j’ai sur la terre : le visage rose et mélancolique de ma sœur, la dernière-née de mon père et de ma mère, qui a maintenant des fillettes semblables à ce qu’était celle qu’encore en de certains songes heureux je revois et caresse, chère tendresse : le visage d’une jeune amie qui fait, quand il m’apparaît, que les harmonies reviennent, même aux heures les plus dures, tant elle est image et essence de Muse, tant elle entend et soulève la vie : et d’autres visages encore, attentifs et fidèles ; femmes, mystères que je ne tente pas de déchiffrer, les plus saintes comme les plus séduisantes…

Cela commença puérilement comme commençait le printemps : des voix d’oiseaux sur la colline me réveillaient à l’aube, vibraient neuves ; jamais les variations du ciel de mars ne m’avaient autant émue ; ingénue et docile, une force dans l’air semblait à toute heure me prier et se cacher.

La fable était blonde. Une couleur chaude se mouvait sur toutes choses. Quelqu’un, arrivant chaque jour, me couvrait de fleurs, disait : « Viens », me conduisait en courant à la digue verdoyante et silencieuse, chantait. Deux points d’or dans les yeux, un pli violent et lumineux dans ses cheveux.

Amour, voix au lent essor !

Long rayonnement des regards, et sans qu’une seule de ses boucles touchât mon front, si je fermais les yeux une fête resplendissante demeurait sur mes cils.

Baisers sur mes mains, prolongés. Et ses doigts plongés dans ma chevelure, profondément, comme le vent dans les racines.

Plus près, plus près !

Le monde est transfiguré. Les sylphes règnent. Quelqu’un me presse la bouche avec sa bouche, en ce vaste frisson d’innocence, oh ! lumières d’or, quelqu’un qui est femme comme moi, et enfant.

« Femme » !

Dieu ne mit pas la peur en moi.

Dieu a toujours voulu, dans son terrible cœur, m’appeler loyale.

Dieu qui seul supporte mes larmes, mes cris déchirants, la misère et la dévastation qui sur mon visage se montrent parfois comme sur une lande battue par sa colère nocturne — , lui seul aussi sait si j’ai été, si je suis digne d’avoir accepté son pacte pour l’éternité.

Ma voix ne suffit pas — que ne puis-je l’accorder sur des cymbales résonnantes, sur des cymbales éclatantes, sur la harpe ou sur le cistre — pour attester que dans chacune de mes audaces, j’eus autant de gloire et de félicité que j’eus de peine. Par contre, ce visage même quand il est séché de larmes, mon aspect, suffit pour que je connaisse le soleil et que j’en sois pénétrée et sache les grands bonheurs, elle suffit, cette pointe de rose sous l’aile d’argent de mes cheveux lourds. Qui me voit éprouve un plaisir fort, de haute prairie. Les années lointaines et hier encore tacitement m’ont recouverte d’un brillant émail. Pour ce pouvoir matinal qui resplendit sur moi, comme sur une gentiane poudrée de frimas, je m’aime pour cela, ce pouvoir matinal, illimité, entre toutes les fantaisies de la création la plus magique. J’aime ma nature féminine, puissante et reconnaissante. Mais heureux le mâle ! Portant sous le ciel son masque méprisant, l’homme me rencontre, m’abat, jouit de moi renversée, de moi, noblesse douce de formes, bonté douce de pétales. Heures de fête parmi les blés mûrs et les abeilles joyeuses de miel. Qui des deux s’approche le plus de l’infini ? La femme dans l’étreinte, couchée sur le dos, n’a presque plus de regard et, si elle l’a tout de même ouvert en une attente profonde (la mort, la mort peut venir, elle nous trouvera attentifs et beaux et nous ne fuirons pas), l’homme est toujours plus fortuné, qui la contemple faite à la semblance de suaves nuées pour lui sertie en terre. La joie rit dans ses yeux. Par les blés mûrs ou les chênes et les pierres et les eaux, sous les roses de l’aurore, une épaule de blanche nymphe secrète est parole impérissable.

« Tu ne peux pas savoir », disait la créature aux yeux d’or.

Elle se croyait en possession d’un cœur viril et elle s’était vraiment façonnée suivant une étrange ambiguïté sur le simple indice peut-être du timbre de sa voix, peut-être de sa silhouette rigide. Elle s’était façonnée et agissait. Avec une volonté d’homme ou d’ange rebelle, avec une force, presque, de damné — mais moi, personne ne pourra jamais juger si plus démente ou plus voyante, j’étais touchée, au contraire, de ce qui en elle permanait d’identique à ma substance. Je tentais de la persuader de mon côté. « Tu ne sais pas combien ton amour est différent, quoi que tu fasses, de l’amour que les hommes peuvent me donner. Comme ta caresse est légère. Tu ne me pénètres pas, mais tu m’approches — comme jamais aucun homme. Je te cède avec une crainte sincère, tu as un petit nom qui sonne comme le mien d’autrefois, et une tendre rougeur sur la joue, si tu te recueilles à mes pieds. Tu te lèves, chose vivante, et tes lèvres ne se glacent pas, comme à celui qui me désire. Tu es tissée de chaleur et tu es encore semblable à une colonne d’eau transparente, attirante. Tu ne sais pas combien nôtre est cette allégresse et combien nôtre cette mélancolie, ainsi absolue, que nous gouvernons, parce que nous avons des ailes… »

Nous nous agitions sous l’immense cloche aveuglante du ciel ; notre réciproque initiation nous donnait de clairs yeux héroïques.

J’appris, amour, que ton mystère n’est pas dans la loi qui perpétue l’espèce.

Plus haut, indifférent, extatique.

Je baise une créature parce que ce m’est une joie de la savoir belle sous le ciel, parce qu’elle m’arrête un moment dans ma marche, dans ma pensée, et que, pendant un moment, tout ce que je suis je le lui donne en la baisant.

Et celle-là était le symbole de l’enfance et de la course et de la ravisseuse Echo.

La vilenie mentale de tout être vivant autour de moi me fit horreur. Et je la sentis en même temps fatale, je pleurai. J’avais 1’âge de celui qui pleura dans le jardin de Getsémané. La passion s’aggrava, l’or de la fable s’élargit en pourpre.

Sang, angoisse tourbillonnante, sang, qui me sauvera ?

Et les veines pesantes, brûlantes, implorent un soulagement.

Rien de plus saint qu’une nudité qui brûle et frissonne et se tend comme le manteau des saisons.

Fais-moi mourir !

Fais-moi mourir, qui que tu sois. C’est l’heure que ma chair ne pouvait plus supporter davantage, l’heure qui se préparait mais que je n’attendais pas — les cadavres fermentent là-bas dans les ruines, et une statue resplendit comme un phare. — Fais-moi mourir, qui que tu sois ; indicible est cette nécessité que tu me couvres, ô chaleur, ô frisson, près, plus près ! Tu as raison, même si tu te trompes, qui que ce soit a raison, que sa main soit lourde ou légère, qui, me cueillant à cette heure, me soumet et me console, nudité contre nudité, frisson stérile et vaste, c’est l’heure, les sens se dissolvent enfin, ils jouissent et se pâment non plus asservis à la nature, mais nature eux-mêmes ineffablement, sous les ailes d’aigles de l’oubli et de la folie.

Plus haut que tout rocher, des ailes suspendues pour le salut.

Cela se nomme oubli et folie, là où est la terre et sa souffrance : où moi-même je languis, fille de femme, pour que toutes ces créatures se comprennent (hélas !) et je fonds en larmes vaines, et les vallées et les lacs pourtant ne se remplissent pas, et je tords mes bras cruellement jusqu’à désirer de ne plus jamais voir les étoiles, jusqu’à blêmir si une moisson de lys tombe sur mes chairs, moisson gélide qui se dressait sous le soleil pour la joie de tous et de personne. Oubli et folie sur la terre. Où le bois flambe dans les cheminées, où il y a des forêts et de rudes fruits de pins, où il y a des tombes. Tombes blanches parmi de grands buissons de fleurs rouges tout le long des chemins déserts des îles vertes et dorées, ou près des cèdres et des oliviers. Cimetières parfumés de romarins, bourdonnants de guêpes, profil d’un peu de monde gris sur un peu de ciel limpide. Où il y a des journées de vent lucide, et sur la dune hurlante, le sable tourbillonne parmi les chardons bleus. Et des temples, blonde pierre taillée et édifiée par des mains grecques, charme du traversin incrusté d’algues, temples dorés dans l’atmosphère mouillée qui resplendit comme un regard en délire, temples, cimes de beauté.

Terre, comme tu es belle ! Les soirs où tu m’apparais impénétrable, avec ton sillage infiniment délicat, et en même temps infiniment violent, parole sans syllabe, les soirs que ta chaleur s’enténébrant dans les vallées et sur les lacs se rit, oh ! exquisement, de toute humaine éloquence, ces soirs me donnent, eux certes, de pouvoir te saluer ainsi, âme suspendue à un baiser.

La terre veut des baisers, plage insuffisamment aimée.

Elle veut des chants d’heureuse légèreté et de forte charité.

Dyonisos ! Dyonisos !

LES YEUX HÉROIQUES[modifier]

Mais nous sommes pauvres.

La grande forme d’un cyprès qui s’élève sur un des bords de la rivière et coupe la montagne déjà brunie à moitié et à moitié rosée encore, dressé dans l’ouverture du ciel, ne suffit pas.

Nous sommes pauvres, nous sommes vils, et c’est fatal.

La passion empourprée devint livide.

Nous devînmes trois choses en détresse, moi, la jeune androgyne et l’homme qui, pendant des années et des années, m’avait donné la douceur de le rendre heureux.

Trois choses pitoyables, trois incompréhensions.

Comment était ma voix, quand je criais à André ;

« Chasse-moi, jette-moi loin de toi ! »

Quand je criais : « Ferme les fenêtres, je ne veux pas voir les étoiles ! »

Ils se regardaient alors, avec un air de complicité, ils se haïssaient, mais se reconnaissaient complices devant mon cœur forcené.

Consternés, ils sentaient la réalité de mon double délire, de mon double déchirement, la puissance de mon esprit qui s’en enveloppait ; puis quelque aspect de mon visage, un trait, un rien, une attente indicible des veines, les reconduisait à nier — ah ! l’horreur, pour moi, de cette identité d’accent !

— « Non, disaient-ils, tu ne peux pas nous aimer tous les deux, c’est une absurdité monstrueuse, tu es à tenir dans le creux d’une main… »

André !

Qu’il m’entende, si ma voix le rejoint.

Il était tout en ombre.

Avec ses épaules courbées, qui paraissaient attester qu’elles avaient déjà fait tout l’effort dont elles étaient capables.

Je les vis regarder la mort et y répugner, la force astrale, le signe silencieux.

Je me rappelais la cruauté aiguë avec laquelle ses yeux avaient fixé l’espace quand je lui avais dit que je retranchais Félix de ma vie. Et ces mêmes pupilles ne s’étaient donc jamais posées sur quelque arbuste fleuri en un décor précoce ou sur quelque buisson de roses éperdu dans la chaleur de l’été, fragiles existences végétales pleines de pensée !

Un rire convulsif aussi s’insinuait dans le secret de mon âme, désolé plus que tout sanglot, me détachait, m’éloignait, rire voilé, spiritualisé, tandis que ces deux êtres que j’aimais se disputaient ce qui semblait ne devoir jamais s’arrêter, mes larmes impudiques.

M’aimaient-ils ?

Non pas à ma mesure. Je l’affirme, me faisant justice comme devant l’échafaud.

Et ils m’ont perdue, parce qu’auparavant je les avais perdus. Tous les deux.

Sur la terre qui est si belle, si belle que même les tombes s’y dressent avec des spirales de lumière, ma plainte s’exhalait sans espoir.

« Aimez-moi. Je vous fais souffrir, je le sais. Comme une chose vécue, une chose passée. Aimez moi, je suis si lasse. Que je vous distingue, que tout ne se confonde pas. Cette mienne masse de douleur retombe en éclats sur vous, les éclats vous déchirent, je le sais, la masse reste, plus nue… »

Je me relevais. Ce n’était pas vrai, je n’étais pas lasse.

Mais pouvoir étrangler le mal qui me serre la gorge, avant que ne s’enténèbrent les choses !

Nous croyions, n’est-il pas vrai ? au bien.

En rêve, la nuit, je parlais à ma mère. Avec feu, mais la tendresse faisait fondre mon cœur. Ah ! sa rigidité recueillie !

« Mère, t’es-tu jamais penchée sur un lit, tes joues contre une joue d’enfant ou d’homme, jusqu’à ce que l’enfant ou l’homme fût endormi dans une douce respiration ? »

Torrents bourbeux, saules à l’envers, vent jaunâtre. Y a-t-il une bonté cachée dans les veines du monde !

Maintenant, je savais. Et ceux que j’avais aimés ardemment par un mystère de foi, que j’avais crus, sur toute autre virilité et toute autre jeunesse, riches de germes, attendant avidement que d’eux se détachât quelque nouveau mythe céleste, maintenant, je le voyais, je le savais, ils n’étaient pas différents des autres, c’était de moi qu’ils différaient, maintenant je savais…

Différents de moi, de ma substance ingénue. De ma transparence. Qui les avait attirés. Qui encore les émouvait dans un rutilement miraculeux. Ils ne pouvaient pas me haïr, ils ne pouvaient pas me tuer. Je les dépassais ; ils tentaient vainement d’endiguer la crue de mes certitudes, nées avec moi, en déchaînant ce qu’ils avaient en eux-mêmes de plus secrètement obscur. Et, en cette suite hallucinée et innombrable de jours et de nuits comblées de mon âme, de mon balbutiement, de mon râle, pendant des mois et des saisons, tantôt l’un, tantôt l’autre, tombèrent à mes genoux un nombre incalculable de fois. La poésie désespérée qui ne voulait pas mourir en moi les créait-elle alors ! Ils changeaient de couleur. Bénie, semblaient murmurer les sphères qui m’entouraient, bénie soit une si grande passion au delà de toute rancœur et de tout tourment. Mon cœur ne s’est pas dérobé, mon cœur fait pour se donner, s’est donné, il ne se repentira jamais, il y a tant de grâces, même dans son dévouement ! Que les clairs yeux héroïques ne s’offusquent pas. Les mains ont de suprêmes caresses…

Puis les traits se détendaient, toute voix se taisait, joue contre joue, retour maternel, protection sur le sommeil miséricordieux.

Ainsi, ils restent pour toujours : composés un léger souffle attristé, le mien, sur eux dormants.

Ainsi, dans des vallons d’oliviers, les vents se reposent et des ailes rasent doucement les frondaisons.

Ainsi, celle que je fus pour André et celle que je fus pour la femme dont je ne dis pas le nom reste pour toujours, pitoyable chose blanche, elle est là pour toujours, sauvée des furies, elle qui s’était abandonnée blanche aux furies, elle est là, je la vois maintenant, chose préludante ; l’air à l’entour est soumis et doux.

Ils l’ont pressée, chair de jeune biche. Ils lui ont cueilli en de blonds sentiers des mûres sauvages. Ils l’ont repoussée. Loin, avec ses cheveux moites sur les tempes, l’une est allée par les forêts rougissant au couchant, l’appelant, l’appelant, s’est jetée à terre, a cru sentir émerger des tapis de pins la forme adorée, pour toujours loin. L’autre oh ! l’autre, dans son écorce plus enfermée…

Forêts, forêts incendiées sur la cime des îles : et tous les aspects bouleversés de la beauté : rires de déments, chants de forçats : vie sauvage, irréductible férocité, vie qui mord, qui étrangle, vie des flots et des volcans, cacheuse de justice !

Caché, incompréhensible, tout « pour-quoi ? ».

Pourquoi mon enfant, qui était mien comme aucun enfant n’a été enfant de mère, pourquoi me fut-il ravi non pas mort, mais avec tous ses membres sains, avec ses yeux ouverts et sa bouche changée qui me renie, qui dit qu’il ne me veut plus ?

Et comme pour lui, que je ne cherche plus, qui n’est plus seulement que le souvenir d’un déchirement de mes chairs, d’une douleur dans mes chairs lacérées, quand elles souffrent de tout autre chose ; de même pour l’homme qui ne voulut pas me garder comme sœur, qui me repoussa de son ombre.

Des forces me répondent, qui n’ont pas de noms, des voix d’immense volume, élevées, mais semblant aussi souterraine. Tout mon délire, tout mon martyre ne suffisent pas pour les interpréter. Dispersées comme des arômes. Dispersées comme des arômes.

Mais elles répondent. Elles existent. Je les entends, Je n’ai plus d’explication à demander.

L’âme qui s’est aventurée est perdue, mon âme, elles la soulèvent, elles l’abîment. Presque arôme, elle aussi. Centre, rayon, je ne sais pas, elles ne savent pas.

Ou peut-être pollen ?

Où, où me poserais-je ?

Et la volonté enflammée qu’en moi j’appelais volonté d’amour, tendait-elle à cela ? L’élan dépassa le but. Il n’y a plus de noms.

C’était l’amour. Avec quel frémissement de touche ! avec quelle fureur de don !

Qui, maintenant, féconderai-je ?

Les arômes sont lourds de soleil éternel.

LES NUITS[modifier]

Une nuit. À Cogne, blanche comme les neiges des montagnes admirées le jour précèdent.

À travers les étroites parois de bois, des échos de torrents.

Nuit prophétique.

Années à venir, mystérieuses, avec les mouvements libres, avec d’intenses repos. Prochaines ou très lointaines, pourtant miennes. Ce n’est pas le désir qui les suscitait, mais, étrangement, cette vide insomnie, cette lente attente d’aube, ces fantômes demandant à se graver dans la mémoire. Les cimes de glaciers vues sous le soleil et le sentier pour y parvenir, sapins et mélèzes, mélèzes et sapins, puis herbes et petits cercles d’eau azurée, yeux d’azur, et mes larmes, nouvelles, veines d’alpe, séchées là-haut, où Prométhée, ses chaînes brisées, restait arrêté, apaisé mais non rassasié — tout cela, concrétion lumineuse, avait précédé. La nuit était blanche et prophétique.

Années à venir, marquées invraisemblablement de ritournelles de rires, rires ingénus comme certaines galopades de carmin à travers l’obscurité des nuages dans les ciels marins, inattendues. Tant de pays, tant de visages ! D’enfants, de vieillards, d’amants, de lassés. Et des violettes innombrables à mes pieds pour quand personne ne me verra, pour moi. « Tu seras parfaite chaque fois que tu voudras l’être pour toi seule. » Âme qu’Héraclite disait humide ! qui lui donnera donc ce que la mort lui a refusé ? La solitude, avec tous ses cheveux parfumés ?

Ah ! doux, doux, de se lever, d’aller vers la joie des prairies émaillées ! douce sur le front, la bande radieuse du matin, là-haut !

Ah ! fort, fort, le cours de la Dora, verte, écumante, entre ses rives de roc. Et là-haut, son lac, le beau Combal, un instant en arrête le vierge tumulte et l’absorbe dans un calme mystère, lui enseigne la saveur profonde de la terre.

Ah ! pur, pur dans le soir le haut autel de glace et les sept étoiles au-dessus !

Pur de haine, mon cœur.

Et pure sans plus de voiles, l’idée de la douleur humaine.

Je crus, comme déjà précédemment, devant le torse de Psyché, pouvoir la contempler impassible. À l’instant même je me raccrochai à la vie, et l’instant d’après, l’idée s’évanouissait déjà dans le ciel, je recommençais à me battre contre l’opaque réalité, à tenter de la transformer en violentant avec mon amour les secrets divins.

Je parle de moi comme d’une sans nom ni terre.

Je n’ai pas souvenir de moi, je n’en ai que la vision.

J’ai quelque valeur si je réussis à vous susciter, comme si j’étais une action silencieuse, une silencieuse heure dense qui regorge de caresses à faire pâmer : l’étreinte vous laisse forts et émerveillés, les espaces s’assombrissent, luisent, scintillent, la persuasion y plane avec ses ailes morbides.

Lorsque j’eus redescendu le cours de la verte rivière, au bord de laquelle gisaient tant de troncs de bouleaux, comme torses nus de nymphes gracieuses, on crut, en bas, que je revenais de toucher en rêve quelque méchant royaume payen.

Les nuées restèrent, elles, serrées.

Sur mon visage, la couleur perdit sa lumière.

Quelle luxure de brutalité, luxure bestiale, parmi les gens de la plaine ! Ils ne savent imaginer des rayons, ils ne savent entendre les réalités hautaines, les vastes, sincères innocences, ils foulent, ils foulent le sol, ils sentent uniquement ce peu de poussière à quoi ils adhèrent tout entiers.

Quelque chose de définitif se produisit, bien que sourdement.

Le monde de qui, déjà autrefois, je m’étais détachée et qui ensuite avait, avec des moyens lents et obliques, dressé autour de moi ses apparences protectrices, maintenant tout à coup murmurait en me voyant de nouveau transfuge, murmurait et s’indignait.

Mais cette fois le pacte de liberté était sans rémission. Je ne rentrerais plus jamais dans la bouffonne arabesque de la Société — (la Société qui, à l’ombre de son crucifix, veut à perpétuité que tu mentes et qui te laisse mourir si tu ne voles ni ne vends… Cet aïeul, eut-il les ongles d’un voleur, de qui me vinrent les quatre sous qui m’aidèrent à vivre jusqu’à hier ? Aujourd’hui, puisque je ne consentirai jamais à faire marché de mon baiser, et que je ne puis plus plier ma main aux dures besognes, je devrai tirer mon pain de ce dont je suis peut-être encore plus jalouse que du don de ma chair, de ces miennes paroles, masse pitoyable…)

Si le jugement du monde ne t’atteint plus, ô mon âme, qu’est—ce donc que cette aspiration à comprendre encore, à comprendre, et cet espoir qui persiste toujours de rencontrer une autorité que tu puisses vénérer ?

Tu veux continuer à croire aux individus, et certes, ils existent ; mais même les meilleurs, les raffinés, les savants, ne sont que des fragments gâtés de la voûte céleste. Ne te lasseras-tu jamais ? Tu devras aussi croire au paradoxe, à des volontés masquées, à des complaisances malignes et tortueuses, à des expressions bâtardes. Puisque tu es bien née, puisque dès l’enfance tu as grandi dans un jardin, mon âme, — et dans les nuits inconscientes, certainement quelque rossignol accompagnait ta respiration — il se peut que ta perfection ne puisse maintenant se réaliser, si tu ne connais, si tu n’admets les destins à toi opposés, les créatures qui procèdent de l’incertain, racines qui connurent la soif ; et donc, une fois encore, humilie-toi, l’humilité et l’orgueil sont si voisins ; ainsi Dieu s’amuse. Fini, le temps de te confesser. Tu dois écouter les confessions des autres, et sans, trembler. L’homme, surprenant justificateur, veut être absous mille fois pour une qu’il t’aura absoute. Il ne peut supporter le visage de la femme baigné de larmes, ni son profond regard et l’histoire de ta douleur, il ne l’accueillera jamais comme un don, toujours dans son cœur, et parfois avec une voix dure, il te reprochera d’avoir pesé sur son âme avec tout ton être ; mais il demande tes yeux ouverts sur les mille plaies que lui font en un seul jour d’infinis pantins, sur les modes innombrables de son chagrin, sur ce sordide abîme de la vie physique, au milieu du fleuve de sa spiritualité, sur sa chair qu’il déteste, saine ou blessée, et dont, tout en la détestant, il subit toujours l’âpre domination. Regarde, admets, marche. Plus tard, ces années te paraîtront des instants. Pleins de signification. Il y eut un matin de mai ; les rues de la ville étaient grouillantes et deux êtres allant sans se toucher et, regardant fixement le sol, se parlaient. De quelle délirante somme de paroles non dites, et de paroles vaines ou hésitantes, ou obscures, venait cette heure ? Une cloche sonnait dans le lointain. « Qui veut la vérité ne veut pas la vie. » Mais l’un des deux, la femme, voyait plus loin. Magnifique, le mot viril, logique et stoïque. Comment donc les voies terrestres continuaient-elles à être si ardentes, tout autour ?

Dans les yeux de Sibilla, il ne saurait y avoir de cynisme. Vouloir le miracle, voilà sa constante vertu. Ne pas mourir, au-delà de toute connaissance, s’offrir, offrir la tentation et le pardon, l’ombre que ses beaux membres font à l’esprit, et chaque fois disparaître, sans mourir. Personne ne s’en doute.

. . . . . .

Les grands voyageurs disent qu’ils reconnaissent les pays en en regardant le ciel.

Et quand à l’improviste, tu retrouves, par le chemin de la vie, les hommes que ton tragique instinct avait élus pour un temps, tes souvenirs sont seulement d’en haut, dessins de nuages ou de cimes, velums de turquoise, intenses ou pâles, qui s’imprimèrent dans ta rétine comme en aucune autre — et cela est ta gloire.

Femme de foi.

Plus d’un fut, envers toi — et envers lui-même ? — sans pité. Il te dit « Va sur tes jambes, chemine, tu sais aller seule, va ! » Plus d’un, qui avait eu des sourires enchanteurs au son de ta voix, et la joie avait été belle dans vos regards, la seule chose encore qui existait en dehors de l’unique étreinte de feu.

« Pars, travaille ».

Le viatique, oui. Ce qu’on ne donne pas aux autres femmes, l’adieu.

Il y en eut un qui te couvrit le front, sur ton front tira les boucles de tes cheveux murmurant : « Il est trop vaste. »

Mais toi-même, un hiver, en une ville de noir brouillard — le froid piquant mettait autour de tes yeux des ombres encore jamais vues — ne te lamentas-tu pas devant un miroir ? La vie que tu n’avais pas redoutée transformait ton visage, qui avait été de roses, en pierre, et y laissait en grand artisan, un frisson d’éternité.

Tu crias vers celui qui péchait de peur. Avec la poitrine qui te faisait mal, tu crias que ce n’était pas toi qui étais trahie, mais que c’était l’Amour. Tu connus la silencieuse et impuissante réalité de celui qui fuyait ton aspect de volonté et de lumière, ton insoutenable regard.

L’un retournait aux petites femmes qui, de leurs lèvres rouges disent des mots honteux — ne te montra-t-il pas écrites les paroles de l’une d’elles, et ne te sembla-t-il pas assister, contrainte… ? Et pourtant, vous étiez entourées de statues, créées, ébauchées par son pouce, une atmosphère de travail, l’inquiétude de la matière transformée en vie. — Un autre se renfermait dans une haineuse ironie.

Dons que je n’eus pas, ruse, astuce, habileté ! Vertus subtiles qui me manquâtes ! Parfois, j’en viens à vous désirer, à chercher si jamais vous avez été, inertes, dans ma substance, si jamais, avec la force même de mes passions qui ne veulent pas se résigner, je pourrais vous susciter à leur secours, pour leur victoire. Ingénuité suprême, ô mon âme exilée de je ne sais quels plus arides rivages, âme qui as des ailes, mais non pas d’armes, destinée à planer sur toutes tes faillites…

Personne jamais n’a sacrifié rien pour moi.

Petite qui s’appelait Rina. Comme si j’avais encore son visage et son pur pressentiment d’adolescente, ma vie est libre du poids de quelque bien qui eût coûté à quelqu’un un renoncement vrai ou faux. Ni une épouse ni une maîtresse, ni un vice ni une théorie. Et personne ne s’est tué ou n’a tué pour moi, même en sentant en son cœur qu’un crime ainsi commis aurait peut-être été sanctifié.

Peut-être. À celui qui me demandait aigre et misérable, si je voulais son sang, « peut-être », fut la réponse.

Sauvage ?

Je vis, comme j’écris, dans un ravissement lucide.

Et si ton tempérament, homme, a de l’affinité avec le mien par gentillesse ou généreuse folie, mais s’il est languissant alors que le mien défie toute usure, comment veux-tu que je ne m’effarouche pas devant ta lamentable parole ? Tu répètes : « Trop tard. » Je dénoue mes tresses et avec elles je fouette la perpétuelle chimère. Tes veines ne se sont-elles jamais ouvertes entièrement ? Ne se sont-elles vraiment jamais renouvelées ? Tu t’es épuisé en de médiocres expériences, avec des semblants d’âmes, renonçant à l’absolu de la ferveur et de la foi : ton cœur supporte un poids lourd, la condamnation que tu subis et que tu voudrais me faire subir. Ne t’attesté-je rien, ainsi bouleversée et terrible ? Je vois des démons, là où devrait agir Dieu : et je me rebelle, oh ! éclatant désespoir ! Puis la voix te crie : « Je meurs d’amour ! » Peux-tu nier que j’agonise, même si tu sais et si, blême, tu dis que d’autres fois, pour d’autres, j’ai déjà cru mourir ? d’autres fois, c’est vrai, c’est vrai. Comme maintenant, je me donnais toute, jusqu’à mon dernier souffle. Peut-être seulement pour cela, j’ai pu toujours renaître. J’offrais en holocauste à la créature mon esprit plein de désir et de douleur, j’offrais mon spasme de création, celui qui s’élève éternellement neuf dans le temps, comme le psaume du croyant.

Je sers la vie avec mon agonie plus que toi qui te résignes, en ton engourdissement.

Plus chère que toute autre à la vie est la parole que soulève contre elle, inassouvi, mon amour.

Inassouvi, bien que chaque fois je renaisse.

Les mains jointes , étendue à terre, l’heure me trouve toujours, imprévisible, imprévue, où je me sens allégée de toute ma volonté et aussi de toute mon espérance, l’heure où mes lèvres prononcent en un souffle : « Ainsi soit-il ! » Les mains jointes, ô forces secrètes de l’univers, ayant fait tout ce qui était en mon pouvoir, et plus.

Je suis alors secourue par des choses qui semblent rivaliser avec mon état de légèreté, avec ma respiration qui s’entend à peine, par les choses les plus ténues : pétales, arômes, ombres d’ailes. Parfois, par de pauvres gens ignares, qui m’ont apporté une tasse de tilleul en un village de Provence, un broc d’eau pour me rafraîchir le visage, dans lequel ils avaient fait macérer pendant la nuit étoillée de Pentecôte, à Capo di Sorrento, des feuilles de roses ; une petite branche fleurie, au bord d’un lac lombard ; par des gens qui, me voyant arriver solitaire et repartir pensive, font instinctivement autour de moi le silence ; et le geste des mains rudes se pliant à la gentillesse, produit inconsciemment le miracle dans l’instant exact passé lequel je n’endurais plus.

Je reprends, surprise, mon pas de tous les temps, rapide, agile, sûr. Quelqu’un sur la route, me dit : « Cent ans, cent ans de vie heureuse ! » Pourquoi cette grâce mienne qui se fait toujours plus sûre, cette transparence de mon âme aussitôt que je la mets au-dessus de la cruauté du sort ? Un vieux paysan m’a arrêtée un jour sur une route ombragée d’arbres : « Vous n’avez pas d’enfants ? C’est donc que la semence était mauvaise », et il a secoué la tête, grave, avec un air de regret religieux.

Oui, peut-être aurais-je pu devenir la femme forte de l’Écriture.

Au contraire, je chemine dans le monde, cherchant l’expression d’un fantôme en me répétant à voix basse le motif heureux de quelqu’une de mes pages d’angoisse.

Si je me rencontrais moi-même je pleurerais peut-être.

Elle est loin, la pierre couverte de mousse et de pollens de pin, dans la forêt à l’ombre blonde où, m’étant étendue, une fois, je m’entendis m’ordonner à moi-même : « Arrête-toi, arrête une minute, une minute suffit pour attester que tu as vécu. » Ils sont loin tous ces refuges que je me cherchais. Je les croyais des refuges, îles, vignes du Seigneur au milieu de la mer, et la vie, avec moi, y pénétrait. Avec moi, ma nécessité, avec moi, ma loi. Humble, comme l’humilité est dans les horizons qui s’évanouissent tacitement, humbles mais inaliénables. Il y pénétrait des idées et des imaginations et des réalités à agrandir ou à détruire. Partout il y avait un peu d’argile pour mes doigts. Et tout l’espace se remplissait de mon inquiétude. « Tout l’air autour de nous — me fut-il dit — ta bouche le respire ». Des cercles de compréhension, des ondes d’harmonie, essayaient de se créer, certainement se créaient en ces éloignements volontaires de toute plage peuplée. Mais l’animation de ma volonté ne suffisait pas à les perpétuer. Ils sont loin, ces lieux qui, à qui me regardait, paraissaient hors du monde pleins de lumières sous les étoiles…

Roses ou bleus, les soirs solitaires descendent sur ma liberté.

Passent des voiles, allégories, passent des chansons. Les rochers dentelés lèchent le ciel et le font plus clair.

« Soir, soir doux et mien ! »

Celui qui, lointain, soupira ainsi pour moi après m’avoir repoussée était sur le rivage de la mer triste comme un verset de l’Écclésiaste, avec des yeux qui maintenant ne voient plus, les plus fébriles et les plus sombres qui m’aient regardée, yeux pour le don total de ma vie…

Pour lui qui, le premier jour que nous parlâmes, me livra, me sanglota son âme, se tordit sous le ciel comme une flamme, me suppliant de l’arracher à une femme qui depuis longtemps l’avilissait, je dis bien adieu à quelque chose qui aurait été presque la félicité, je la rendis à Dieu. Un enfant m’aimait, archange en exil, et je le vis, frappé, se soumettre, accepter le sort, accepter de disparaître. Pour l’homme malade et lié, pour l’enchantement de son regard avide de s’illusionner, d’aborder à des rives vertes, je ne pouvais pas faire un holocauste avec de plus tremblantes, adorantes mains, je ne pouvais rien donner de plus pur et de plus mien. Les baisers de l’enfant avaient suivi des frissons : vent, soleil, silences nocturnes : ils avaient fait converger la joie et la chanson en ma poitrine. Autour de nous, il y avait des myrtes parmi la dure lave. Ah ! bien vite, j’escomptai l’orgueil d’un tel renoncement. Une heure unique, le monde parut se transfigurer pour l’obscure âme virile puisque je lui disais que j’étais sienne : les mers s’ouvrirent sans limites à son esprit, et dorées ; nous fûmes une seule certitude, une seule prodigieuse attente. Et quelqu’un frappa à la porte. (Voici, tandis que j’évoque ce souvenir, je regarde sur une eau tranquille le vol d’une bande d’hirondelles ; il est couleur de perle, mais, changeant, va se confondre avec l’eau grise. Quelqu’un, dans la nuit, revoulait sa proie.

Dans la chambre perdue d’hôtel meublé où je fus laissée seule, des cris convulsifs me parvinrent, d’une créature, d’une femme une sœur ? Petit à petit, ils s’apaisèrent.

Les soirs descendent sur ma liberté.

Je violais, avec mon amour, la douleur de l’homme. J’ajoutais à son Dieu le mien.

Quand, à travers les âges, l’homme a dit qu’il aspirait à posséder l’éternel féminin, il s’est trompé lui-même : ce fut la plus grande et la plus belle erreur qui se soit formée dans sa conscience. Que peut-il faire d’une force créatrice intégrante, lui déjà si grevé et tourmenté ? Noli me tangere. Un seul, oui, se mit réellement en posture d’écouter et de connaître, et Diotime lui répondit. Socrate était-il jeune, alors ? Il y a un point, un moment de l’existence intacte, qui, unique, rend le mâle capable de m’accueillir comme esprit. L’initié adore toute la souffrance qui m’a faite riche ; il peut l’adorer, tissée ainsi dans la douceur de ma chair et dans la dignité de ma pensée, j’exalte pour lui la plénitude de la vie, la sagesse dernière de la vie, et il sent que je m’appartiens, mon don et le sien peut-être nous surpassent…

Espaces ineffables !

Derrière nous restent toutes les choses qui se reproduiront, les choses âpres, les choses passionnées, les choses brûlantes.

Je retournerai à elles, j’y retournerai irrésistiblement, et vers elles se dirigera avec une dolente fierté le vierge jusqu’à hier, à la voix de cristal, qui ne me retiendra pas.

Désunis, esprits revenus pour toujours l’un de l’autre.

Plus que jamais, les tristes hommes accomplis diront à mon apparition « Trop tard ! » Ils diront : « Nous t’avons trop attendue. Maintenant, nous nous vengerons sur toi de tout ce que nous n’avons pas reçu des autres. » Et ils ajouteront, en manière d’aumône lasse : « Tu aurais dû naître homme, tu aurais été ou un saint, ou un châtiment de Dieu… »

Et, voici des croupes de montagnes brûlées, d’amples lignes simples, des passages et des passages, des saisons qui retardent et des saisons précoces. Voici des jardins, des fontaines, des magnolias en fleurs et aussi des rêves de pierres grises, des châteaux gris à travers les branches dépouillées étincelantes de pluie contre le soleil, comme de prodigieuses toiles d’araignée. Voici des fleuves sur lesquels naviguent insensiblement de grands nénuphars de glace. Et des routes, des routes, des routes.

Fatigue et ennui dans les rides du monde, et immense, grotesque sottise.

Pouvoir le guérir, faire naître en lui des expressions puissantes, générosité et pensée.

Mon impétueuse fantaisie est telle que je soupçonne presque que ce sont ses fruits, ces bénédictions que je vois de temps en temps s’élever comme des vapeurs ou s’étendre comme des champs de lin azuré, ses fruits, inventions de son désir, ces actes et ces affections qui délicatement viennent à ma rencontre, souriant de fraîche finesse ou inspirés par une haute intuition, amitiés, austères fraternités, rapports pleins de timidité ou d’abandon : et d’autres où je suis reine, où j’impose des sensations de grandeur, oh ! simplement parce que je suis humaine, et où je recueille des merveilles de dévouement, larmes d’âmes sincères, baisers sur ma main muets, rapides, paroles brèves d’harmonie, bénédictions , bénédictions !

Comme si elles descendaient du génie de l’antique chœur tragique ou d’un chant de Leopardi… Comme si elles étaient de douces voûtes de cloîtres parmi les lourdes bâtisses des villes. Cette marée urbaine qu’il me semble parfois effleurer de ma seule dépouille et avec mon vain désir de mort, disparaît. L’onde est en moi, dans la sensibilité qui atteint tout, que moi, comme si j’étais une millénaire, j’ai affinée pour toute vérité de création, pour les dons comme pour les offenses ,Seigneur.

« Seigneur, faites-moi devenir grande et brave », priais-je étant enfant.

Les profondes compensations, les guirlandes d’étoiles me viennent, à moi fugitive, à moi par les routes sauvages.

Sous des formes primitives, nettes, suscitées pour moi seule.

Joies pour toujours.

Elles viennent comme les renaissances après les cycles les plus minables et les pires.

Absoute, reconsacrée, la simplicité héroïque de l’être féminin, sans nom ni âge, va libre, hardie, riante.

Éclatantes rencontres de beaux visages mâles, ferme beauté de physionomies imprévues, sursaut secret à l’avertissement instantané du désir viril, sursaut si semblable au frisson mortel de la volupté, instinct de fuite, anxiété d’être poursuivie, merveilleuse violence de magie, homme et femme, plantes de forêts, par un seul vent surprises et secouées.

Torses d’athlètes harmonieux, formes vivantes, sacrées comme des bronzes immortels.

Sous les habits du gentilhomme ou sous les loques du mendiant, magnificence tacite.

Tel que je caresse — durant une heure, durant mille, durant un temps innombrable — comprend-il que j’apporte à cet acte le même cœur illuminé qu’en mes plus solitaires contemplations ? Il y a des plages ou personne avant moi ne s’est arrêté pour élever son hymne, et il y a ce corps parfait d’Adam dont la valeur me conquiert vraiment moi seule, par sa sûre correspondance avec l’âme qui y habite, dans l’œuvre, dans le sommeil, dans l’attente, ce riche corps si fort, si fervent, si chaud, touffe d’herbes odorantes, architecture de noblesse essentielle, Adam, Adam, baiser solaire !

Toute, je me sens fleur, plongée dans la luxuriante nature. Durant une heure, durant mille, durant un temps innombrable…

Puissance divine de joie sous le ciel, divine splendeur des motifs de joie !

Prodigieuse balance, si la mémoire est honnête !

Ce que superbement j’atteste.

Par toutes les choses horribles que j’ai vues et sues, moi qui ai payé pour tant de femmes, moi sur qui l’homme s’est vengé de tant de femmes. Par les meurtrissures que le dément laissa sur mes membres blancs, que je regardais stupéfaite, et il éclatait d’un rire strident et sinistre et lançait des injures et des crachats. Par les roses qui furent déchirées avec mépris sur le bord de ma robe. Moi qui étais la vie et qui ai su jusqu’où va l’homme quand il hait la vie.

Prodigieuse balance, si la mémoire est honnête.

Je sortis un jour d’une prison où, à travers les barreaux, un visage accablé de malheur m’invoquait, souverain visage qui me demandait pardon, cher, ah ! si cher visage retrouvé et pour toujours reperdu ! Ma solitude me parut plus horrible que cette prison même où l’on gémissait et où au moins il y avait la compagnie de quelque geôlier. L’air transparent, le beau septembre, la gloire candide d’une montagne à l’horizon, et moi sur la place, sous le bruissement des platanes, au bout de la petite ville inconnue, moi avec personne, libre de mourir, libre de vivre, dans le vent, le vent bon sur mes cils encore humides. Était-ce l’aboutissement de toute mon existence ou le sceau venu à l’improviste ? Il n’était pas en mon pouvoir de le refuser. De l’invisible, en un temps reculé, une voix m’avait bien dit : « Souviens-toi que tu as écouté ta loi. » Oui. Effrayante autour de ma tête, l’immensité de l’air peuplée de mots que seule j’entends. Pourtant, ainsi jetée hors de l’humanité, si l’humanité est un bien et un secours tangible, ma déroute eut l’éclatant aspect de la paix. (J’ai vu une seule fois, dans un pli profond autour de la bouche d’une grande morte, quelque chose d’aussi riche et d’aussi étrange.) Et la montagne à l’horizon fut inondée de rose, parce que c’était l’heure du couchant ; le vent suspendu, le jour sans avenir oscilla en solitude pendant je ne sais quelle longue heure encore. Derrière moi, le môle de la forteresse, le signe de ce qui se tente ici-bas en fait de méchanceté et ne s’accomplit jamais réellement. Le frère condamné se recueillait certes en une irréelle suavité, comme baisant encore mes mains à travers les barreaux. La nuit descendait sur lui consolé, même si ce devait être la dernière de son expiation. Et je sus ce que ne sait pas celui qui se suicide. La calme noyade des étoiles filantes dans les nuits d’été peut seule en donner l’idée. Elles raient le firmament, sur leur mol sillon s’élance de la terre le désir d’infinies constellations d’yeux, le désir, le vœu… Rien de plus vivant.

LA POÉSIE[modifier]

Ciel égal à la première heure du jour et à la première heure du soir, blancheur éclatante où je me grave, à laquelle je me confie, légèreté de perle autour de mon front.

Est-ce l’aube ou le crépuscule ?

En cette transparence, en cette incandescence de ciel, ma forme de femme a un tressaillement, oh ! que ne trouble pas la suave immuabilité de l’heure…

Un prodige s’est accompli dans le long espace qui peut-être fut la nuit, et peut-être le grand jour.

Accompli insensiblement, tandis que j’étais en passion et en méditation, nature animée, et contre moi l’esprit mâle, si proche et si détaché, agissant, constructeur et destructeur, m’offrait loyalement des armes pour le combatre, et les confessions se croisaient, nous déchiraient.

Je murmurais dans les trèves :

« Si je vous ressemble, frères, je souffre !

« Si je vous ressemble, vous ne m’aimez pas !

« Si je vous ressemble, pourquoi suis-je née ?

Des caractères d’éternité étaient dans l’aventure.

Ma force aurait pu périr, mes yeux auraient pu s’obscurcir, quelques maladies me pénétrer : mais non, je n’étais pas Philoctète ; et la justice cachée, celle qui m’a créée comme dans un rêve, ne sera donc jamais satisfaite ?

Des vallons sonores de vent frémissaient, de hautes vallées d’allégresse ou d’angoisse.

Je m’ajoutais, avec mes paroles immolatrices, aux choses de ta terre, aux œuvres, à l’histoire de la douleur et de l’amour. Cette image que je créais semblait peu à peu m’effacer de la vie. Long. ah ! long passage de la larve au mythe !

Et la réalité de mon être, et la liberté crue et poursuivie et mon âge accompli ?

Les fibres maternelles tressaillent.

Le monde est clair avec un visage reconnaissant. Imprévisible, un signe se crée, un timbre, un mouvement, un accent qu’on ne peut reproduire.

Moi !

Tandis que je répondais à la téméraire attente du silence et croyais ainsi brûler toute dans un récit sacrilège, prodigieusement, à côté de mes paroles de viol, d’autres me frôlaient, se modulaient en moi, trépidaient, s’élevaient, brèves, dansantes, presque filles de mon âme délivrée…

En dansant, elles me découvraient la grâce ce qui m’est le plus étranger ou cruel, et la valeur de l’instant le plus léger ou le plus nu, et la sainteté des abîmes qui ne peuvent être comblés.

En dansant elles jetaient des ponts, oh ! regards de loin. oh ! brasiers de roses dans le ciel !

 Rythme,
 Adolescence retrouvée,
 Joie de la couleur,
 Yeux verts de soleil sur le gravier mouillé,
 Bloc de turquoise immense de l’onde,
 Blondeurs des cirrus et des rochers,
 Joie rosée des toits ;
 Couleur, rythme,
 Comme une blanche et noire hirondelle,
 L’âme te sillonne.

Fraîche puissance surgie en moi, pour se superposer à moi, pour me survivre !

Yeux étoilés ouverts sur la divinité candide de l’air !

Poésie, plus chère que toute larme bénie, même si dans ton prisme, apparaît mon allure frôlant la mort !

Chose de perle, aussi, la mort, pénétrée de lumière.

La respiration soumise, je me rapproche de tout ce qui se tait en pureté, je m’identifie avec le sourire discret de la bonté.

Ile de Corse, 1912. Ile de Capri, 1918.