Le Perroquet chinois/III — Une visite à Chan-Kee-Lim

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III — Une visite à Chan-Kee-Lim


Une heure plus tard, Charlie Chan sortit de l’ascenseur et pénétra dans le vestibule de l’hôtel. Il avait remis dans la pochette de sa ceinture le collier de perles, dernier vestige de la fortune des Phillimore, et un lourd sentiment de responsabilité s’appesantissait sur lui. Après avoir jeté un coup d’œil autour du hall resplendissant, il fit quelques pas dans Geary Street.

La pluie avait cessé de tomber. Pendant un moment Chan s’arrêta au coin de la rue, et se mit à observer, de ses yeux éblouis, un monde aussi nouveau pour lui que s’il se fût soudain éveillé sur la planète Mars. Une foule qui se rendait aux spectacles débordait des trottoirs. Les taxis cornaient dans l’étroite artère. Les cloches des trams tintaient, bruits particuliers à cette ville de San Francisco, dont la voix et l’allure sont bien personnelles.

Le continent américain offrait à Charlie Chan l’attrait d’une contrée inexplorée. De vieux habitants de San Francisco lui avaient affirmé qu’il n’y verrait qu’un pâle reflet de la vie nocturne d’autrefois, mais Chan, n’ayant pas de souvenirs, s’émerveillait du brillant éclairage des rues.

Juché sur un tabouret devant un comptoir, il se fit servir son repas du soir. Un tabouret et un bar constituaient déjà une aventure pour un homme qui n’a pas connu le Café du Louvre à l’époque de Billy Bogan, sur l’emplacement duquel se dresse actuellement la Banque d’Italie ; pour celui que ne hante pas le joyeux souvenir de Delmonico, d’O’Farrell Street, de l’Odéon ou du Chat Noir, illustres restaurants à jamais disparus. Il mangea avec appétit de la cuisine des diables blancs et but trois tasses de thé fumant.

Un jeune homme à l’allure d’employé de bureau dînait modestement à côté de Chan. En passant du sucre à son voisin, Chan lui demanda un renseignement :

— Excusez ma hardiesse, monsieur, j’ai trois heures devant moi pour errer dans les rues curieuses de votre cité. Auriez-vous la bonté de m’indiquer celles que je devrais voir ?

— Ma foi, je n’en connais point de remarquable, fit le jeune homme, étonné. San Francisco n’est plus ce qu’il était autrefois.

— La côte de Barbarie, peut-être, suggéra Chan.

L’autre se récria :

— Cela n’existe plus ! Le Thalia, l’Elko, le Midway… des vieux souvenirs. Kelley l’Araignée spécule dans les lotissements de l’Arizona. Oui, monsieur, les anciennes salles de danse sont transformées en garages ou en boutiques. Attendez, aujourd’hui on fête la nouvelle année dans le quartier chinois… Je ne vous l’apprends certainement pas, ajouta-t-il en riant.

— Tiens, c’est pourtant vrai ! approuva Chan. Le douze février ; la veille du premier de l’an.

Il se retrouva bientôt debout sur le trottoir, les yeux brillants de plaisir. Il songeait aux rues mornes d’Honolulu le soir ; à six heures chacun rentrait chez soi pour n’en plus ressortir. Ici, quelle différence ! Le chauffeur d’un autocar de touristes essaya de le raccrocher et lui parla également de la ville chinoise :

— On visite les fumeries d’opium et les salles de fan-tan !

Mais il regarda Charlie de plus près et s’éloigna.

Peu après huit heures, le détective quitta l’Union Square étincelant de lumières, prit une rue plus sombre et bientôt déboucha dans Grant Avenue. Il se renseigna auprès d’un passant, tourna à gauche et quelques minutes de marche l’amenèrent à la hauteur d’une rangée de magasins chinois où s’étalaient des pacotilles orientales. Il pressa le pas, passa près de l’église érigée sur la crête de la colline et descendit dans l’authentique Chinatown.

Une gaieté carnavalesque flottait dans l’air. La façade de chaque maison Tong, ornée de centaines de lampes incandescentes, brillait d’une splendeur jaune dans la nuit brumeuse. La foule se pressait sur les trottoirs étroits ; des touristes ; des jeunes Chinois pétulants habillés en collégiens escortant des gamines aux yeux obliques et parées de leurs plus beaux atours ; de vieux Chinois traînant leurs pieds chaussés de feutre : chacun heureux de ses dettes payées, de sa maison reluisante et des favorables auspices de la nouvelle année.

Dans Washington Street, Chan s’arrêta devant un building de quatre étages, plein de lumières et de gaieté. Il sentit son cœur battre de fierté et de joie à la vue de l’inscription en lettres d’or au fronton de la porte : Société des Chan. Il arriva enfin sur la place de Wawerly, sombre et presque déserte. Un gamin de sa propre race, aux yeux brillants, lui offrit le Chinese Daily Times. Il acheta le journal et se mit à examiner les numéros des maisons au-dessus des portes. Bientôt il trouva le numéro qu’il cherchait et monta un escalier obscur. À un palier où des lettres d’or inscrites sur des bandes de papier rouge préservaient des mauvais esprits, Chan s’arrêta et frappa à la porte. Elle s’ouvrit et, dans la clarté du logis, apparut la haute silhouette d’un Chinois, à la barbiche grise, vêtu d’une ample blouse de satin noir ornée de broderies.

Pendant un instant, tous deux se turent ; puis Charlie Chan esquissa un sourire.

— Bonsoir, illustre Chan-Kee-Lim, dit-il avec le plus pur accent de Canton. Ne reconnaissez-vous point votre indigne cousin des îles ?

Une lueur éclaira les yeux étroits de Kee-Lim.

— À première vue, je l’avoue, il m’était difficile de vous reconnaître. Vous vous présentez chez moi dans le costume des diables étrangers et comme ces gens grossiers vous frappez à ma porte avec vos doigts. Soyez cependant le bienvenu et daignez pénétrer dans mon modeste logement.

Toujours souriant, le petit détective entra. Il constata que l’appartement de son cousin, orné de somptueuses tentures en soie de Hang-chiou et de meubles en bois de teck sculpté, n’offrait rien de médiocre. Des fleurs s’épanouissaient devant l’autel des ancêtres, et le lis chinois, le pâle siou-sin-fah, symbole de l’année nouvelle, répandait dans l’atmosphère son âcre parfum. Sur le manteau de la cheminée, à côté d’un bouddha en bois de Ningpo, un réveille-matin américain émettait un bruyant tic-tac.

— Veuillez vous asseoir dans ce détestable fauteuil, fit Kee-Lim. Vous arrivez sans crier gare, comme la pluie en août, mais je me réjouis de vous voir.

Il claqua des mains et une femme entra.

— Mon épouse, Chan-So, fit-il. Apportez des gâteaux de riz et mon vin « Rosée des roses », commanda-t-il.

Il s’assit en face de Charlie Chan à une table en bois de teck parsemée de branches d’amandier fleuries.

— J’ignorais votre venue à San Francisco, observa Kee-Lim.

Chan haussa les épaules.

— Il valait mieux l’ignorer, car je suis chargé d’une mission. Pour affaires, ajouta-t-il.

Les yeux de Kee-Lim se rétrécirent.

— Oui… je sais de quel genre d’affaires il s’agit.

Le détective se sentait gêné.

— Vous me désapprouvez ?

— C’est beaucoup dire, riposta Kee-Lim. Mais je ne comprends pas que vous, un Chinois, fassiez partie de la police des diables étrangers…

Charlie sourit.

— Honorable cousin, il y a des moments où moi-même je ne me comprends pas.

Les rideaux du fond se séparèrent, et une jeune fille entra. Dans son ravissant visage de poupée étincelaient des yeux noirs. Ce soir, en l’honneur de la fête traditionnelle, elle portait des pantalons de soie et une veste brodée, mais ses cheveux coupés, son allure, ses gestes, toute sa personne trahissait l’influence de ses sœurs américaines. Elle posa sur la table un plateau chargé des sucreries du Nouvel An.

— Ma fille, Rose, annonça Kee-Lim. Voici votre fameux cousin d’Hawaï. Elle aussi désire devenir une Américaine délurée comme toutes les filles des Blancs insensés.

La jeune Chinoise sourit.

— Pourquoi pas ? Ne suis-je pas née dans ce pays ? J’ai étudié aux écoles américaines et je travaille à la manière américaine.

— Vous travaillez ? demanda Charlie, intéressé.

— Toute la journée, expliqua Kee-Lim, elle demeure assise au Central téléphonique de Chinatown et, sans vergogne, elle bavarde devant un tableau de bois de teck qui darde sur elle des yeux rouges et jaunes.

— Trouvez-vous cela vraiment répréhensible, monsieur Chan, demanda-t-elle, lançant un coup d’œil rieur vers son cousin.

— Un travail très captivant, approuva Charlie.

— Je le crierai sur les toits, répliqua la jeune fille en chinois, et elle sortit.

L’instant d’après elle reparut avec une vieille cruche bosselée. Elle versa du vin chaud dans deux bols de porcelaine de Swatow puis elle alla s’asseoir dans un coin de la pièce et observa avec curiosité ce fameux parent venu des îles lointaines, dont, autrefois, elle avait lu une prouesse dans un journal de San Francisco.

Pendant une heure environ, Chan et son cousin s’entretinrent du temps de leur enfance, passée en Chine. Enfin Chan jeta un coup d’œil au réveille-matin.

— Cette pendule dit-elle la vérité ? demanda-t-il.

Kee-Lim haussa les épaules.

— C’est un réveille-matin des diables étrangers ; donc un fieffé menteur.

Chan consulta sa montre.

— Je vous quitte avec regret, fit-il. Ce soir, mes affaires m’entraînent dans le désert du Sud. J’ai eu l’audace, honnête et laborieux cousin, d’engager ma femme à envoyer à votre adresse toutes les lettres importantes qu’elle aurait à m’écrire. Si pendant mon absence un message arrivait, je vous prie d’avoir la bonté de le conserver jusqu’à mon retour. Dans quelques jours au plus, je reviendrai vous voir. En attendant, je pars pour un endroit où les messages ne peuvent m’atteindre.

La jeune fille se leva et s’avança vers lui.

— Les lignes téléphoniques parcourent même le désert.

Charlie la regarda avec curiosité.

— Même le désert, répéta-t-il.

— Parfaitement. Avant-hier, j’ai donné une communication avec un ranch près d’Eldorado. Un ranch appelé… voyons… J’ai oublié le nom…

— Ne serait-ce pas, peut-être, le ranch de Madden, dit doucement Chan.

— C’est cela. Ce nom m’avait frappée.

— Et l’appel venait de Chinatown ?

— Oui… de la boutique de porcelaines de Wong-Ching, dans Jackson Street. Il voulait parler à son cousin Louie Wong, intendant du ranch de Madden, Eldorado 76.

Chan dissimula son étonnement, mais son cœur de policier battait plus vite.

— Vous avez sans doute entendu ce qu’on disait ?

— Louie Wong devait revenir sur l’heure à San Francisco. Une situation très lucrative l’y attendait.

— Ma fille, intervint Kee-Lim, vous ne devriez point trahir le secret professionnel… même devant un membre de la famille Chan.

— Vous avez raison, très sage cousin, fit Chan.

Il se tourna vers la jeune fille.

— Petite fleur, vous et moi nous nous reverrons. Bien que le téléphone pénètre dans le désert, vous ne sauriez m’y atteindre. À mon grand regret, il faut que je parte.

Kee-Lim l’accompagna jusqu’à la porte. Il demeura quelques instants sur le seuil, caressant sa maigre barbe et clignant des yeux.

— Au revoir, honorable cousin. Avancez prudemment sur cette longue route où vous vous engagez.

— Au revoir, répondit Charlie. Tous mes bons vœux pour la nouvelle année.

Il remarqua soudain qu’il s’adressait en anglais à son cousin.

Il descendit l’escalier quatre à quatre. Une fois dans la rue, il suivit le conseil de son cousin et marcha à pas lents. Rose, la petite téléphoniste, venait de lui fournir une indication précieuse. On demandait à Louie Wong de revenir à San Francisco, et son parent Wong-Ching, le marchand de porcelaines, lui offrait une situation. Dans quel dessein ?

Un vieux Chinois, au coin d’une rue, indiqua Jackson Street à Charlie Chan, et il suivit le trottoir en pente jusqu’au magasin de Wong-Ching. La devanture, brillamment éclairée, offrait un magnifique étalage de tasses et de bols en porcelaine de Swatow ; la boutique était fermée à la clientèle, car des rideaux masquaient la porte. Une minute durant, Chan secoua le loquet : personne ne se présenta. Il traversa la rue et se posta dans une allée sombre. Tôt ou tard on ouvrirait, songea-t-il. Sur un balcon voisin, un orchestre chinois remplissait l’air d’une joyeuse cacophonie. Bientôt la musique cessa et Chan entendit le bruit sec des talons américains et le glissement furtif des chaussons de feutre passant devant lui. Au bout de dix minutes, la boutique de Wong-Ching s’ouvrit et un homme en sortit. Il observa avec précaution la sombre rue en haut et en bas. Cet individu portait un pardessus boutonné jusqu’au cou. Il paraissait frileux. Son chapeau se rabattait sur ses yeux et il arborait des lunettes noires. La face bouffie de Charlie Chan s’éclaira d’une faible lueur de curiosité.

Cet homme descendit allègrement la colline. Chan le suivit à distance. Ils atteignirent Grant Avenue. Le type aux lunettes noires tourna à droite. Chan lui emboîta le pas. Ils arrivèrent à un hôtel d’aspect médiocre, le Killarney, et l’inconnu y pénétra.

Après un coup d’œil à sa montre, Chan se décida à lâcher sa proie et, l’esprit tourmenté, il se dirigea vers Union Square.

« Un fou le comprendrait : nous allons nous jeter dans un piège. Mais nos yeux sont ouverts, bien ouverts », songeait-il.

De retour dans sa petite chambre d’hôtel, il remit dans sa modeste valise les quelques objets qu’il en avait retirés et descendit au bureau. On lui annonça que sa malle venait d’arriver. Il s’arrangea pour la faire garder jusqu’à son retour, paya sa note, et assis dans un vaste fauteuil de cuir, sa valise à terre, il attendit patiemment.

À dix heures et demie précises, Bob Eden entra et salua Chan. Le Chinois le suivit et aperçut une grande limousine arrêtée devant la porte.

Alexandre Eden accueillit Chan à l’intérieur de la voiture.

— Recommande à Michel d’aller lentement… je veux parler à M. Chan, dit le joaillier à son fils.

Bob transmit l’ordre au chauffeur puis sauta dans la limousine qui descendit Geary Street.

— Monsieur Chan, murmura Eden, vous me voyez très ennuyé.

— De nouveaux événements se sont donc produits ?

— Avant notre arrivée à l’hôtel j’avais parlé d’un coup de téléphone venu d’une cabine payante à l’angle des rues Sutter et Kearny. Tout à l’heure j’ai eu une entrevue avec Al Draycott, le directeur d’une agence de détectives, que je connais. Je l’ai prié de procéder à une enquête et de dénicher, si possible, l’individu à lunettes noires qui avait suivi Bob sur le quai. Il y a une heure, il m’annonçait qu’il avait découvert notre homme. Il loge à…

— À l’hôtel Killarney, sans doute, dans Grant Avenue ? interrogea Chan.

— Vous l’avez donc trouvé, vous aussi… C’est étonnant !

— Oui, un hasard extraordinaire. Excusez mon indiscrétion.

— Donc, Draycott découvre ce type et m’apprend qu’il se nomme Shaky Phil Maydorf, un des frères Maydorf, des escrocs s’il en fut. Celui-ci a quitté New York pour raison de santé : il souffre de la malaria ; mais cela ne l’empêche pas de s’intéresser vivement à nos petites affaires. Monsieur Chan, comment l’avez-vous dépisté ?

Chan haussa les épaules.

— Un détective qui réussit est souvent un homme à qui la chance sourit. Ce soir je me rendis au quartier chinois pour réchauffer mon cœur au sein de la vie familiale.

Il parla de sa visite à Chan-Kee-Lim, de la communication téléphonique entre la boutique de Wong et le désert et de son attente en face du magasin d’où il avait vu sortir l’homme au pardessus.

— Le filer jusqu’à son hôtel fut un jeu d’enfant, conclut Chan.

— Tout cela m’inquiète, observa Eden. Cette affaire ne me laissera pas dormir tranquille.

— C’est absurde, papa, s’écria Bob. L’affaire devient captivante !

— Je ne trouve pas… L’intérêt que me portent les Maydorf n’a rien qui me réjouisse. À propos, où est l’autre frère ? Les Maydorf n’appartiennent nullement à la génération moderne des filous qui ne se fient qu’à leur revolver. Ce sont d’habiles escrocs, des hors-la-loi à l’ancienne mode, redoutés de la police contre laquelle ils luttent depuis des années. J’ai téléphoné à Sally Jordan ; j’ai essayé de lui faire abandonner ce projet ; mais son diable de fils attend impatiemment l’argent. S’il s’agissait d’une autre cliente, je laisserais tomber l’affaire. Je ne le puis pour une vieille amie. Comme vous le disiez, monsieur Chan, la fidélité existe encore sur cette terre. Toutefois, je l’avoue, c’est à contrecœur que je vous envoie tous deux vers ce ranch.

— Voyons, papa, inutile de te tourmenter ! Toute ma vie j’ai désiré être mêlé à un crime célèbre, comme spectateur, bien entendu.

— Que dis-tu ? demanda le père.

— Écoute : M. Chan est détective, n’est-ce pas ?… détective en congé. Si tu as lu des romans policiers, tu dois savoir qu’un policier ne travaille jamais autant que lorsqu’il est en vacances. Rien ne manque à l’intrigue : nous avons notre millionnaire, P.J. Madden, un des financiers les plus fameux d’Amérique. Je parie dix contre un que M. Chan et moi, en arrivant dans le ranch, nous découvrirons son cadavre sur le premier tapis qui s’offrira à nos yeux.

— Ne plaisante pas sur ce sujet, gronda sévèrement Eden. Monsieur Chan, vous me paraissez très habile. N’avez-vous rien à me conseiller ?

Chan sourit dans l’ombre de la voiture.

— La flatterie sonne toujours agréablement à l’oreille. Veuillez donc considérer attentivement l’idée que je me permets de vous soumettre. Votre fils et moi nous nous rendons au désert, la main dans la main, comme des frères. Qu’en pensent les spectateurs ? Ah ! ah ! ils apportent les perles, ils viennent à deux pour se prêter main-forte.

— C’est ma foi vrai, acquiesça Eden.

— Pourquoi voyager côte à côte ? reprit Charlie. Selon mon humble avis, M. Bob Eden arrive seul au ranch. À toutes les requêtes, il répond qu’il ne porte point les perles. Son honorable père l’envoie simplement constater si tout va bien. Lorsqu’il s’est assuré qu’il ne se passe rien d’anormal, il télégraphie pour que le collier soit livré immédiatement. À ce moment se présente au ranch un vieux Chinois fatigué, en quête de travail… un vagabond misérablement vêtu… ce qu’on pourrait appeler… un rat du désert. Qui soupçonnerait que sur l’estomac de ce pauvre hère reposent les perles inestimables des Phillimore ?

— Votre idée est géniale ! s’écria Bob, enthousiasmé.

— Vous et le vieux Chinois, poursuivit Chan, vous ouvrez l’œil. Si tout va bien, vous voyez Madden seul à seul et vous lui remettez le collier. Mieux vaut que personne d’autre ne soupçonne le but de votre visite.

— Parfait ! dit le jeune homme. Nous nous séparerons dans le train. Nous arriverons à Barstow demain à une heure quinze. Il y a un train à trois heures qui arrive à Eldorado vers six heures. Nous pourrons le prendre. Un de mes amis journalistes m’a remis une lettre pour un certain Will Holley, rédacteur d’une petite feuille à Eldorado. Je l’inviterai à dîner, puis je me ferai conduire en auto au ranch de Madden. Vous vous débrouillerez bien de votre côté, monsieur Chan. Par crainte des espions, nous ne nous adresserons pas la parole durant le voyage.

La voiture s’arrêta devant l’embarcadère du bac. Eden tendit une enveloppe à son fils et une autre à Charlie Chan.

— Tenez, voici vos billets. Vos couchettes sont placées dans le même wagon mais assez éloignées l’une de l’autre. Monsieur Chan, vous trouverez dans cette enveloppe une petite somme pour couvrir vos dépenses. Votre plan me paraît excellent ; mais, pour l’amour de Dieu, agissez avec prudence. Bob, mon fils, je n’ai plus que toi au monde. Peut-être t’ai-je souvent parlé sévèrement, mais je ne cherchais que ton bonheur.

— Ne te tourmente pas. Bien que tu ne veuilles pas l’admettre, papa, je suis un homme à présent, et je pars avec le meilleur des compagnons.

Chan suivit Bob Eden jusqu’au bac. Un moment après ils glissaient sur les eaux noires de la baie. La pluie avait cessé, le ciel était criblé d’étoiles, mais un vent froid soufflait de la Porte d’Or. Charlie Chan demeura seul appuyé sur la balustrade ; le rêve de son existence se réalisait ; il connaissait enfin le grand Continent. Les lumières jaunes de la ville grimpaient le long de la colline et descendaient sur l’autre pente.

Sa pensée se reporta sur la petite île qu’il habitait, sur sa maison et la colline de Punchbowi où sa femme et ses enfants attendaient patiemment son retour. Soudain, la distance qui l’en séparait l’effraya.

Bob Eden s’approcha de lui dans l’obscurité et lui désigna de la main la lueur rouge du ciel au-dessus de Grant Avenue.

— On passe une nuit joyeuse au quartier chinois, ce me semble.

— Certes oui ! dit Chan. Songez donc. Demain c’est le premier jour de l’an… de l’an 4869.

Bob Eden sourit.

— Fichtre ! Comme le temps passe ! Bonne et heureuse année !

— À vous de même ! répondit Chan.

Le bateau continuait sa route. La bise devenait de plus en plus aiguë.

— Je rentre, fit Bob, qui tremblait de froid. Et maintenant, fini ! Je ne vous connais plus. Au revoir !

— Cela vaut mieux, approuva Chan. Quand vous arriverez au ranch de Madden, cherchez le rat du désert.

Demeuré seul, Chan contempla les lumières de la ville, à présent froides et lointaines comme les étoiles. « Oui, un rat du désert, répéta-t-il, mais un rat qui ne se laissera pas prendre au piège. »