Le Petit-Maître corrigé/Acte III

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Texte établi par Pierre DuviquetHaut Cœur et Gayet jeune (2p. 220-246).
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ACTE III


Scène première

MARTON, HORTENSE, FRONTIN



HORTENSE

Je ne sais plus quel parti prendre.


MARTON

Il est, dit-on, dans une extrême agitation, il se fâche, il fait l’indifférent, à ce que dit Frontin ; il va trouver Dorimène, il la quitte ; quelquefois il soupire ; ainsi, ne vous rebutez pas, Madame ; voyez ce qu’il vous veut, et ce que produira le désordre d’esprit où il est ; allons jusqu’au bout.


HORTENSE

Oui, Marton, je le crois touché, et c’est là ce qui m’en rebute le plus ; car qu’est-ce que c’est que la ridiculté d’un homme qui m’aime, et qui, par vaine gloire, n’a pu encore se résoudre à me le dire aussi franchement, aussi naïvement qu’il le sent ?


MARTON

Eh ! Madame, plus il se débat, et plus il s’affaiblit ; il faut bien que son impertinence s’épuise ; achevez de l’en guérir. Quel reproche ne vous feriez-vous pas un jour s’il s’en retournait ridicule ? Je lui avais donné de l’amour, vous diriez-vous, et ce n’est pas là un présent si rare ; mais il n’avait point de raison, je pouvais lui en donner, il n’y avait peut-être que moi qui en fût capable ; et j’ai laissé partir cet honnête homme sans lui rendre ce service-là qui nous aurait tant accommodé tous deux. Cela est bien dur ; je ne méritais pas les beaux yeux que j’ai.


HORTENSE

Tu badines, et je ne ris point, car si je ne réussis pas, je serai désolée, je te l’avoue ; achevons pourtant.


MARTON

Ne l’épargnez point : désespérez-le pour le vaincre ; Frontin là-bas attend votre réponse pour la porter à son maître. Lui dira-t-il qu’il vienne ?


HORTENSE

Dis-lui d’approcher.


MARTON
, à Frontin.

Avance.


HORTENSE

Sais-tu ce que me veut ton maître ?


FRONTIN

Hélas, Madame, il ne le sait pas lui-même, mais je crois le savoir.


HORTENSE

Apparemment qu’il a quelque motif, puisqu’il demande à me voir.


FRONTIN

Non, Madame, il n’y a encore rien de réglé là-dessus ; et en attendant, c’est par force qu’il demande à vous voir ; il ne saurait faire autrement : Il n’y a pas moyen qu’il s’en passe ; il faut qu’il vienne.


HORTENSE

Je ne t’entends point.


FRONTIN

Je ne m’entends pas trop non plus, mais je sais bien ce que je veux dire.


MARTON

C’est son cœur qui le mène en dépit qu’il en ait, voilà ce que c’est.


FRONTIN

Tu l’as dit : c’est son cœur qui a besoin du vôtre, Madame ; qui voudrait l’avoir à bon marché ; qui vient savoir à quel prix vous le mettez, le marchander du mieux qu’il pourra, et finir par en donner tout ce que vous voudrez, tout ménager qu’il est ; c’est ma pensée.


HORTENSE

À tout hasard, va le chercher


Scène II

HORTENSE, MARTON



HORTENSE

Marton, je ne veux pas lui parler d’abord, je suis d’avis de l’impatienter ; dis-lui que dans le cas présent je n’ai pas jugé qu’il fût nécessaire de nous voir, et que je le prie de vouloir bien s’expliquer avec toi sur ce qu’il a à me dire ; s’il insiste, je ne m’écarte point, et tu m’en avertiras.


MARTON

C’est bien dit : Hâtez-vous de vous retirer, car je crois qu’il avance.



Scène III

MARTON, ROSIMOND



ROSIMOND
, agité.

Où est donc votre maîtresse ?


MARTON

Monsieur, ne pouvez-vous pas me confier ce que vous lui voulez ? après tout ce qui s’est passé, il ne sied pas beaucoup, dit-elle, que vous ayez un entretien ensemble, elle souhaiterait se l’épargner ; d’ailleurs, je m’imagine qu’elle ne veut pas inquiéter Dorante qui ne la quitte guère, et vous n’avez qu’à me dire de quoi il s’agit.


ROSIMOND

Quoi ! c’est la peur d’inquiéter Dorante qui l’empêche de venir ?


MARTON

Peut-être bien.


ROSIMOND

Ah ! celui-là me paraît neuf. (À part.) On a de plaisants goûts en province ; Dorante… de sorte donc qu’elle a cru que je voulais lui parler d’amour. Ah ! Marton, je suis bien aise de la désabuser ; allez lui dire qu’il n’en est pas question, que je n’y songe point, qu’elle peut venir avec Dorante même, si elle veut, pour plus de sûreté ; dites-lui qu’il ne s’agit que de Dorimène, et que c’est une grâce que j’ai à lui demander pour elle, rien que cela ; allez, ah ! ah ! ah !


MARTON

Vous l’attendrez ici, Monsieur.


ROSIMOND

Sans doute.


MARTON

Souhaitez-vous qu’elle amène Dorante ? ou viendra-t-elle seule ?


ROSIMOND

Comme il lui plaira ; quant à moi, je n’ai que faire de lui. (Rosimond un moment seul riant.) Dorante l’emporte sur moi ! Je n’aurais pas parié pour lui ; sans cet avis-là j’allais faire une belle tentative ! Mais que me veut cette femme-ci ?



Scène IV

DORIMÈNE, ROSIMOND



DORIMÈNE

Marquis, je viens vous avertir que je pars ; vous sentez bien qu’il ne me convient plus de rester, et je n’ai plus qu’à dire adieu à ces gens-ci. Je retourne à ma terre ; de là à Paris où je vous attends pour notre mariage ; car il est devenu nécessaire depuis l’éclat qu’on a fait ; vous ne pouvez me venger du dédain de votre mère que par là ; il faut absolument que je vous épouse.


ROSIMOND

Eh oui, Madame, on vous épousera : mais j’ai pour nous, à présent, quelques mesures à prendre, qui ne demandent pas que vous soyez présente, et que je manquerais si vous ne me laissez pas.


DORIMÈNE

Qu’est-ce que c’est que ces mesures ? Dites-les-moi en deux mots.


ROSIMOND

Je ne saurais ; je n’en ai pas le temps.


DORIMÈNE

Donnez-m’en la moindre idée, ne faites rien sans conseil : vous avez quelquefois besoin qu’on vous conduise, Marquis ; voyons le parti que vous prenez.


ROSIMOND

Vous me chagrinez. (À part.) Que lui dirai-je ? (Haut.) C’est que je veux ménager un raccommodement entre vous et ma mère.


DORIMÈNE

Cela ne vaut rien ; je n’en suis pas encore d’avis : écoutez-moi.


ROSIMOND

Eh, morbleu ! Ne vous embarrassez pas, c’est un mouvement qu’il faut que je me donne.


DORIMÈNE

D’où vient le faut-il ?


ROSIMOND

C’est qu’on croirait peut-être que je regrette Hortense, et je veux qu’on sache qu’elle ne me refuse que parce que j’aime ailleurs.


DORIMÈNE

Eh bien, il n’en sera que mieux que je sois présente, la preuve de votre amour en sera encore plus forte, quoique, à vrai dire, elle soit inutile ; ne sait-on pas que vous m’aimez ? Cela est si bien établi et si croyable !


ROSIMOND

Eh ! de grâce, Madame, allez-vous-en. (À part.) Ne pourrai-je l’écarter ?


DORIMÈNE

Attendez donc ; ne pouvez-vous m’épouser qu’avec l’agrément de votre mère ? Il serait plus flatteur pour moi qu’on s’en passât, si cela se peut, et d’ailleurs c’est que je ne me raccommoderai point : je suis piquée.


ROSIMOND

Restez piquée, soit ; ne vous raccommodez point, ne m’épousez pas : mais retirez-vous pour un moment.


DORIMÈNE

Que vous êtes entêté !


ROSIMOND
, à part.

L’incommode femme !


DORIMÈNE

Parlons raison. À qui vous adressez-vous ?


ROSIMOND

Puisque vous voulez le savoir, c’est Hortense que j’attends, et qui arrive, je pense.


DORIMÈNE

Je vous laisse donc, à condition que je reviendrai savoir ce que vous aurez conclu avec elle : entendez-vous ?


ROSIMOND

Eh ! non, tenez-vous en repos ; j’irai vous le dire.



Scène V

ROSIMOND, HORTENSE, MARTON



MARTON
, en entrant, à Hortense.

Madame, n’hésitez point à entretenir Monsieur le Marquis, il m’a assuré qu’il ne serait point question d’amour entre vous, et que ce qu’il a à vous dire ne concerne uniquement que Dorimène ; il m’en a donné sa parole.


ROSIMOND
, à part.

Le préambule est fort nécessaire.


HORTENSE

Vous n’avez qu’à rester, Marton.


ROSIMOND
, à part.

Autre précaution.


MARTON
, à part.

Voyons comme il s’y prendra.


HORTENSE

Que puis-je faire pour obliger Dorimène, Monsieur ?


ROSIMOND
, à part.

Je me sens ému… (Haut.) Il ne s’agit plus de rien, Madame ; elle m’avait prié de vous engager à disposer l’esprit de ma mère en sa faveur, mais ce n’est pas la peine, cette démarche-là ne réussirait pas.


HORTENSE

J’en ai meilleur augure ; essayons toujours : mon père y songeait, et moi aussi, Monsieur, ainsi, compter tous deux sur nous. Est-ce là tout ?


ROSIMOND

J’avais à vous parler de son billet qu’on a trouvé, et je venais vous protester que je n’y ai point de part ; que j’en ai senti tout le manque de raison, et qu’il m’a touché plus que je ne puis le dire.


MARTON
, en riant.

Hélas !


HORTENSE

Pure bagatelle qu’on pardonne à l’amour.


ROSIMOND

C’est qu’assurément vous ne méritez pas la façon de penser qu’elle y a eu ; vous ne la méritez pas.


MARTON
, à part.

Vous ne la méritez pas ?


HORTENSE

Je vous jure, Monsieur, que je n’y ai point pris garde, et que je n’en agirai pas moins vivement dans cette occasion-ci. Vous n’avez plus rien à me dire, je pense ?


ROSIMOND

Notre entretien vous est si à charge que j’hésite de le continuer.


HORTENSE

Parlez, Monsieur.


MARTON
, à part.

Écoutons.


ROSIMOND

Je ne saurais revenir de mon étonnement : j’admire le malentendu qui nous sépare ; car enfin, pourquoi rompons-nous ?


MARTON
, riant à part.

Voyez quelle aisance !


ROSIMOND

Un mariage arrêté, convenable, que nos parents souhaitaient, dont je faisais tout le cas qu’il fallait, par quelle tracasserie arrive-t-il qu’il ne s’achève pas ? Cela me passe.


HORTENSE

Ne devez-vous pas être charmé, Monsieur, qu’on vous débarrasse d’un mariage où vous ne vous engagiez que par complaisance ?


ROSIMOND

Par complaisance ?


MARTON

Par complaisance ! Ah ! Madame, où se récriera-t-on, si ce n’est ici ? Malheur à tout homme qui pourrait écouter cela de sang-froid.


ROSIMOND

Elle a raison. Quand on n’examine pas les gens, voilà comme on les explique.


MARTON
, à part.

Voilà comme on est un sot.


ROSIMOND

J’avais cru pourtant vous avoir donné quelque preuve de délicatesse de sentiment. (Hortense rit. Rosimond continue.) Oui, Madame, de délicatesse.


MARTON
, toujours à part.

Cet homme-là est incurable.


ROSIMOND

Il n’y a qu’à suivre ma conduite ; toutes vos attentions ont été pour Dorante, songez-y ; à peine m’avez-vous regardé : là-dessus, je me suis piqué, cela est dans l’ordre. J’ai paru manquer d’empressement, j’en conviens, j’ai fait l’indifférent, même le fier, si vous voulez ; j’étais fâché : cela est-il si désobligeant ? Est-ce là de la complaisance ? Voilà mes torts. Auriez-vous mieux aimé qu’on ne prît garde à rien ? Qu’on ne sentît rien ? Qu’on eût été content sans devoir l’être ? Et fit-on jamais aux gens les reproches que vous me faites, Madame ?


HORTENSE

Vous vous plaignez si joliment, que je ne me lasserais point de vous entendre ; mais il et temps que je me retire. Adieu, Monsieur.


MARTON

Encore un instant, Monsieur me charme ; on ne trouve pas toujours des amants d’une espèce aussi rare.


ROSIMOND

Mais, restez donc, Madame, vous ne me dites mot ; convenons de quelque chose. Y a-t-il matière de rupture entre nous ? Où allez-vous ? Presser ma mère de se raccommoder avec Dorimène ? Oh ! vous me permettrez de vous retenir ! Vous n’irez pas. Qu’elles restent brouillées, je ne veux point de Dorimène ; je n’en veux qu’à vous. Vous laisserez là Dorante, et il n’y a point ici, s’il vous plaît, d’autre raccommodement à faire que le mien avec vous ; il n’y en a point de plus pressé. Ah çà, voyons ; vous rendez-vous justice ? Me la rendez-vous ? Croyez-vous qu’on sente ce que vous valez ? Sommes-nous enfin d’accord ? En est-ce fait ? Vous-ne me répondez rien.


MARTON

Tenez, Madame, vous croyez peut-être que Monsieur le Marquis ne vous aime point, parce qu’il ne vous le dit pas bien bourgeoisement, et en termes précis ; mais faut-il réduire un homme comme lui à cette extrémité-là ? Ne doit-on pas l’aimer gratis ? À votre place, pourtant, Monsieur, je m’y résoudrais. Qui est-ce qui le saura ? Je vous garderai le secret. Je m’en vais, car j’ai de la peine à voir qu’on vous maltraite.


ROSIMOND

Qu’est-ce que c’est que ce discours ?


HORTENSE

C’est une étourdie qui parle : mais il faut qu’à mon tour la vérité m’échappe, Monsieur, je n’y saurais résister. C’est que votre petit jargon de galanterie me choque, me révolte, il soulève la raison : c’est pourtant dommage. Voici Dorimène qui approche, et à qui je vais confirmer tout ce que je vous ai promis ; et pour vous, et pour elle.



Scène VI

DORIMÈNE, HORTENSE, ROSIMOND



DORIMÈNE

Je ne suis point de trop, Madame, je sais le sujet de votre entretien, il me l’a dit.


HORTENSE

Oui, Madame, et je l’assurais que mon père et moi n’oublierons rien pour réussir à ce que vous souhaitez.


DORIMÈNE

Ce n’est pas pour moi qu’il souhaite, Madame, et c’est bien malgré moi qu’il vous en a parlé.


HORTENSE

Malgré vous ? Il m’a pourtant dit que vous l’en aviez prié.


DORIMÈNE

Eh ! point du tout, nous avons pensé nous quereller là-dessus à cause de la répugnance que j’y avais : il n’a pas même voulu que je fusse présente à votre entretien. Il est vrai que le motif de son obstination est si tendre, que je me serais rendue ; mais j’accours pour vous prier de laisser tout là. Je viens de rencontrer la Marquise qui m’a saluée d’un air si glacé, si dédaigneux, que voilà qui est fait, abandonnons ce projet ; il y a des moyens de se passer d’une cérémonie si désagréable : elle me rebuterait de notre mariage.


ROSIMOND

Il ne se fera jamais, Madame.


DORIMÈNE

Vous êtes un petit emporté.


HORTENSE

Vous voyez, Madame, jusqu’où le dépit porte un cœur tendre.


DORIMÈNE

C’est que c’est une démarche si dure, si humiliante.


HORTENSE

Elle est nécessaire ; il ne serait pas séant de vous marier sans l’aveu de Madame la Marquise, et nous allons agir mon père et moi, s’il ne l’a déjà fait.


ROSIMOND

Non, Madame, je vous prie très sérieusement qu’il ne s’en mêle point, ni vous non plus.


DORIMÈNE

Et moi, je vous prie qu’il s’en mêle, et vous aussi, Hortense. Le voici qui vient, je vais lui en parler moi-même. Êtes-vous content, petit ingrat ? Quelle complaisance il faut avoir !



Scène VII

LE COMTE, DORANTE, DORIMÈNE, HORTENSE, ROSIMOND



LE COMTE
, à Dorimène.

Venez, Madame, hâtez-vous de grâce, nous avons laissé la Marquise avec quelques amis qui tâchent de la gagner. Le moment m’a paru favorable ; présentez-vous, Madame, et venez par vos politesses achever de la déterminer ; ce sont des pas que la bienséance exige que vous fassiez. Suivez-nous aussi, ma fille ; et vous, Marquis, attendez ici, on vous dira quand il sera temps de paraître.


ROSIMOND
, à part.

Ceci est trop fort.


DORIMÈNE

Je vous rends mille grâces de vos soins, Monsieur le Comte. Adieu, Marquis, tranquillisez-vous donc.


DORANTE
, à Rosimond.

Point d’inquiétude, nous te rapporterons de bonnes nouvelles.


HORTENSE

Je me charge de vous les venir dire.


Scène VIII

ROSIMOND, abattu et rêveur, FRONTIN



FRONTIN
, bas.

Son air rêveur est de mauvais présage… (Haut.) Monsieur.


ROSIMOND

Que me veux-tu ?


FRONTIN

Épousons-nous Hortense ?


ROSIMOND

Non, je n’épouse personne.


FRONTIN

Et cet entretien que vous avez eu avec elle, il a donc mal fini ?


ROSIMOND

Très mal.


FRONTIN

Pourquoi cela ?


ROSIMOND

C’est que je lui ai déplu.


FRONTIN

Je vous crois.


ROSIMOND

Elle dit que je la choque.


FRONTIN

Je n’en doute pas ; j’ai prévu son indignation.


ROSIMOND

Quoi ! Frontin, tu trouves qu’elle a raison ?


FRONTIN

Je trouve que vous seriez charmant, si vous ne faisiez pas le petit agréable : ce sont vos agréments qui vous perdent.


ROSIMOND

Mais, Frontin, je sors du monde ; y étais-je si étrange ?


FRONTIN

On s’y moquait de nous la plupart du temps ; je l’ai fort bien remarqué, Monsieur ; les gens raisonnables ne pouvaient pas nous souffrir ; en vérité, vous ne plaisiez qu’aux Dorimènes, et moi aussi ; et nos camarades n’étaient que des étourdis ; je le sens bien à présent, et si vous l’aviez senti aussi tôt que moi, l’adorable Hortense vous aurait autant chéri que me chérit sa gentille suivante, qui m’a défait de toute mon impertinence.


ROSIMOND

Est-ce qu’en effet il y aurait de ma faute ?


FRONTIN

Regardez-moi : est-ce que vous me reconnaissez, par exemple ? Voyez comme je parle naturellement à cette heure, en comparaison d’autrefois que je prenais des tons si sots : bonjour, la belle enfant, qu’estce ? Eh ! comment vous portez-vous ? Voilà comme vous m’aviez appris à faire, et cela me fatiguait ; au lieu qu’à présent je suis si à mon aise : bonjour, Marton, comment te portes-tu ? Cela coule de source, et on est gracieux avec toute la commodité possible.


ROSIMOND

Laisse-moi, il n’y a plus de ressource : et tu me chagrines.



Scène IX

MARTON, FRONTIN, ROSIMOND



FRONTIN
, à part à Marton.

Encore une petite façon, et nous le tenons, Marton.


MARTON
, à part les premiers mots.

Je vais l’achever. Monsieur, ma maîtresse que j’ai rencontrée en passant, comme elle vous quittait, m’a chargé de vous prier d’une chose qu’elle a oublié de vous dire tantôt, et dont elle n’aurait peut-être pas le temps de vous avertir assez tôt : c’est que Monsieur le Comte pourra vous parler de Dorante, vous faire quelques questions sur son caractère ; et elle souhaiterait que vous en dissiez du bien ; non pas qu’elle l’aime encore, mais comme il s’y prend d’une manière à lui plaire, il sera bon, à tout hasard, que Monsieur le Comte soit prévenu en sa faveur.


ROSIMOND

Oh ! Parbleu ! c’en est trop ; ce trait me pousse à bout : allez, Marton, dites à votre maîtresse que son procédé est injurieux, et que Dorante, pour qui elle veut que je parle, me répondra de l’affront qu’on me fait aujourd’hui.


MARTON

Eh, Monsieur ! À qui en avez-vous ? Quel mal vous fait-on ? Par quel intérêt refusez-vous d’obliger ma maîtresse, qui vous sert actuellement vous-même, et qui, en revanche, vous demande en grâce de servir votre propre ami ? Je ne vous conçois pas ! Frontin, quelle fantaisie lui prend-il donc ? Pourquoi se fâche-t-il contre Hortense ? Sais-tu ce que c’est ?


FRONTIN

Eh ! mon enfant, c’est qu’il l’aime.


MARTON

Bon ! Tu rêves. Cela ne se peut pas. Dit-il vrai, Monsieur ?


ROSIMOND

Marton, je suis au désespoir !


MARTON

Quoi ! Vous ?


ROSIMOND

Ne me trahis pas ; je rougirais que l’ingrate le sût : mais, je te l’avoue, Marton : oui, je l’aime, je l’adore, et je ne saurai supporter sa perte.


MARTON

Ah ! C’est parler que cela ; voilà ce qu’on appelle des expressions.


ROSIMOND

Garde-toi surtout de les répéter.


MARTON

Voilà qui ne vaut rien, vous retombez.


FRONTIN

Oui, Monsieur, dites toujours : je l’adore ; ce mot-là vous portera bonheur.


ROSIMOND

L’ingrate !


MARTON

Vous avez tort ; car il faut que je me fâche à mon tour. Est-ce que ma maîtresse se doute seulement que vous l’aimez ? jamais le mot d’amour est-il sorti de votre bouche pour elle ? Il semblait que vous auriez eu peur de compromettre votre importance ; ce n’était pas la peine que votre cœur se développât sérieusement pour ma maîtresse, ni qu’il se mît en frais de sentiment pour elle. Trop heureuse de vous épouser, vous lui faisiez la grâce d’y consentir : je ne vous parle si franchement, que pour vous mettre au fait de vos torts ; il faut que vous les sentiez : c’est de vos façons dont vous devez rougir, et non pas d’un amour qui ne vous fait qu’honneur.


FRONTIN

Si vous saviez le chagrin que nous en avions, Marton et moi ; nous en étions si pénétrés…


ROSIMOND

Je me suis mal conduit, j’en conviens.


MARTON

Avec tout ce qui peut rendre un homme aimable, vous n’avez rien oublié pour vous empêcher de l’être. Souvenez-vous des discours de tantôt : j’en étais dans une fureur…


FRONTIN

Oui, elle m’a dit que vous l’aviez scandalisée ; car elle est notre amie.


MARTON

C’est un malentendu qui nous sépare ; et puis, concluons quelque chose, un mariage arrêté, convenable, dont je faisais cas : voilà de votre style ; et avec qui ? Avec la plus charmante et la plus raisonnable fille du monde, et je dirai même, la plus disposée d’abord à vous vouloir du bien.


ROSIMOND

Ah ! Marton, n’en dis pas davantage. J’ouvre les yeux ; je me déteste, et il n’est plus temps !


MARTON

Je ne dis pas cela, Monsieur le Marquis, votre état me touche, et peut-être touchera-t-il ma maîtresse.


FRONTIN

Cette belle dame a l’air si clément !


MARTON

Me promettez-vous de rester comme vous êtes ? Continuerez-vous d’être aussi aimable que vous l’êtes actuellement ? En est-ce fait ? N’y a-t-il plus de petit-maître ?


ROSIMOND

Je suis confus de l’avoir été, Marton.


FRONTIN

Je pleure de joie.


MARTON

Eh bien, portez-lui donc ce cœur tendre et repentant ; jetez-vous à ses genoux, et n’en sortez point qu’elle ne vous ait fait grâce.


ROSIMOND

Je m’y jetterai, Marton, mais sans espérance, puisqu’elle aime Dorante.


MARTON

Doucement ; Dorante ne lui a plu qu’en s’efforçant de lui plaire, et vous lui avez plu d’abord. Cela est différent : c’est reconnaissance pour lui, c’était inclination pour vous, et l’inclination reprendra ses droits. Je la vois qui s’avance ; nous vous laissons avec elle.



Scène X

ROSIMOND, HORTENSE



HORTENSE

Bonnes nouvelles, Monsieur le Marquis, tout est pacifié.


ROSIMOND
, se jetant à ses genoux.

Et moi je meurs de douleur, et je renonce à tout, puisque je vous perds, Madame.


HORTENSE

Ah ! Ciel ! Levez-vous, Rosimond ; ne vous troublez pas, et dites-moi ce que cela signifie.


ROSIMOND

Je ne mérite pas, Hortense, la bonté que vous avez de m’entendre ; et ce n’est pas en me flattant de vous fléchir, que je viens d’embrasser vos genoux. Non, je me fais justice ; je ne suis pas même digne de votre haine, et vous ne me devez que du mépris ; mais mon cœur vous a manqué de respect ; il vous a refusé l’aveu de tout l’amour dont vous l’aviez pénétré, et je veux, pour l’en punir, vous déclarer les motifs ridicules du mystère qu’il vous en a fait. Oui, belle Hortense, cet amour que je ne méritais pas de sentir, je ne vous l’ai caché que par le plus misérable, par le plus incroyable orgueil qui fût jamais. Triomphez donc d’un malheureux qui vous adorait, qui a pourtant négligé de vous le dire, et qui a porté la présomption, jusqu’à croire que vous l’aimeriez sans cela : voilà ce que j’étais devenu par de faux airs ; refusez-m’en le pardon que je vous en demande ; prenez en réparation de mes folies l’humiliation que j’ai voulu subir en vous les apprenant ; si ce n’est pas assez, riez-en vous-même, et soyez sûre d’en être toujours vengée par la douleur éternelle que j’en emporte.


Scène XI

DORIMÈNE, DORANTE, HORTENSE, ROSIMOND



DORIMÈNE

Enfin, Marquis, vous ne vous plaindrez plus, je suis à vous, il vous est permis de m’épouser ; il est vrai qu’il m’en coûte le sacrifice de ma fierté : mais, que ne fait-on pas pour ce qu’on aime ?


ROSIMOND

Un moment, de grâce, Madame.


DORANTE

Votre père consent à mon bonheur, si vous y consentez vous-même, Madame.


HORTENSE

Dans un instant, Dorante.


ROSIMOND
, à Hortense.

Vous ne me dites rien, Hortense ? Je n’aurai pas même, en partant, la triste consolation d’espérer que vous me plaindrez.


DORIMÈNE

Que veut-il dire avec sa consolation ? De quoi demande-t-il donc qu’on le plaigne ?


ROSIMOND

Ayez la bonté de ne pas m’interrompre.


HORTENSE

Quoi, Rosimond, vous m’aimez ?


ROSIMOND

Et mon amour ne finira qu’avec ma vie.


DORIMÈNE

Mais, parlez donc ? Répétez-vous une scène de comédie ?


ROSIMOND

Eh ! de grâce.


DORANTE

Que dois-je penser, Madame ?


HORTENSE

Tout à l’heure. (À Rosimond.) Et vous n’aimez pas Dorimène ?


ROSIMOND

Elle est présente ; et je dis que je vous adore ; et je le dis sans être infidèle : approuvez que je n’en dise pas davantage.


DORIMÈNE

Comment donc, vous l’adorez ! Vous ne m’aimez pas ? A-t-il perdu l’esprit ? Je ne plaisante plus, moi.


DORANTE

Tirez-moi de l’inquiétude où je suis, Madame ?


ROSIMOND

Adieu, belle Hortense ; ma présence doit vous être à charge. Puisse Dorante, à qui vous accordez votre cœur, sentir toute l’étendue du bonheur que je perds. (À Dorante.) Tu me donnes la mort, Dorante ; mais je ne mérite pas de vivre, et je te pardonne.


DORIMÈNE

Voilà qui est bien particulier !


HORTENSE

Arrêtez, Rosimond ; ma main peut-elle effacer le ressouvenir de la peine que je vous ai faite ? Je vous la donne.


ROSIMOND

Je devrais expirer d’amour, de transport et de reconnaissance.


DORIMÈNE

C’est un rêve ! Voyons. À quoi cela aboutira-t-il ?


HORTENSE
, à Rosimond.

Ne me sachez pas mauvais gré de ce qui s’est passé ; je vous ai refusé ma main, j’ai montré de l’éloignement pour vous ; rien de tout cela n’était sincère : c’était mon cœur qui éprouvait le vôtre. Vous devez tout à mon penchant ; je voulais pouvoir m’y livrer, je voulais que ma raison fût contente, et vous comblez mes souhaits ; jugez à présent du cas que j’ai fait de votre cœur par tout ce que j’ai tenté pour en obtenir la tendresse entière.

Rosimond se jette à genoux.


DORIMÈNE
, en s’en allant.

Adieu. Je vous annonce qu’il faudra l’enfermer au premier jour.



Scène XII

LE COMTE, LA MARQUISE, MARTON, FRONTIN



LE COMTE

Rosimond à vos pieds, ma fille ! Qu’est-ce que cela veut dire ?


HORTENSE

Mon père, c’est Rosimond qui m’aime, et que j’épouserai si vous le souhaitez.


ROSIMOND

Oui, Monsieur, c’est Rosimond devenu raisonnable, et qui ne voit rien d’égal au bonheur de son sort.


LE COMTE
, à Dorante.

Nous les destinions l’un à l’autre, Monsieur ; vous m’aviez demandé ma fille : mais vous voyez bien qu’il n’est plus question d’y songer.


LA MARQUISE

Ah ! mon fils ! Que cet événement me charme !


DORANTE
, à Hortense.

Je ne me plains point, Madame ; mais votre procédé est cruel.


HORTENSE

Vous n’avez rien à me reprocher, Dorante ; vous vouliez profiter des fautes de votre ami, et ce dénouement-ci vous rend justice.


FRONTIN

Ah, Monsieur ! Ah, Madame ! Mon incomparable Marton.


MARTON

Aime-moi à présent tant que tu voudras, il n’y aura rien de perdu.