Le Petit Chose/Deuxième partie/10

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Hetzel (p. 269-279).

X.


Irma Borel


C’est Coucou-Blanc qui vint lui ouvrir. ─ Car ai-je besoin de vous le dire ? cinq minutes après s’être juré qu’il n’irait pas, ce vaniteux petit Chose sonnait à la porte d’Irma Borel. ─ En le voyant, l’horrible Négresse grimaça un sourire d’ogre en belle humeur et lui fit un signe : « Venez ! » de sa grosse main luisante et noire. Après avoir traversé deux ou trois salons très pompeux, ils s’arrêtèrent devant une petite porte mystérieuse, à travers laquelle on entendait, ─ aux trois quarts étouffés par l’épaisseur des tentures, ─ des cris rauques, des sanglots, des imprécations, des rires convulsifs. La Négresse frappa, et sans attendre qu’on lui eût répondu, introduisit le petit Chose.

Seule, dans un riche boudoir capitonné de soie mauve et tout ruisselant de lumière, Irma Borel marchait à grands pas en déclamant. Un large peignoir bleu de ciel, couvert de guipures, flottait autour d’elle comme une nuée. Une des manches du peignoir, relevée jusqu’à l’épaule, laissait voir un bras de neige d’une incomparable pureté, brandissant, en guise de poignard un coupe-papier de nacre. L’autre main, noyée dans la guipure, tenait un livre ouvert…

Le petit Chose s’arrêta, ébloui. Jamais la dame du premier ne lui avait paru si belle. D’abord elle était moins pâle qu’à leur première rencontre. Fraîche et rose, au contraire, mais d’un rose un peu voilé, elle avait l’air, ce jour-là, d’une jolie fleur d’amandier et la petite cicatrice blanche du coin de la lèvre en paraissait d’autant plus blanche. Puis ses cheveux, qu’il n’avait pu voir la première fois, l’embellissaient encore, en adoucissant ce que son visage avait d’un peu fier et de presque dur. C’étaient des cheveux blonds, d’un blond cendré, d’un blond de poudre, et il y en avait, et ils étaient fins, un brouillard d’or autour de la tête.

Quand elle vit le petit Chose, la dame coupa net à sa déclamation. Elle jeta sur un divan derrière elle son couteau de nacre et son livre, ramena par un geste adorable la manche de son peignoir, et vint à son visiteur la main cavalièrement tendue.

— Bonjour, mon voisin ! lui dit-elle avec un gentil sourire ; vous me surprenez en pleines fureurs tragiques ! J’apprends le rôle de Clytemnestre… C’est empoignant, n’est-ce pas ?

Elle le fit asseoir sur un divan à côté d’elle et la conversation s’engagea.

— Vous vous occupez d’art dramatique, madame ? (Il n’osa pas dire « ma voisine ».)

— Oh ! vous savez, une fantaisie… comme je me suis occupée de sculpture et de musique… Pourtant, cette fois, je crois que je suis bien mordue… Je vais débuter au Théâtre-Français…

À ce moment, un énorme oiseau à huppe jaune vint, avec un grand bruit d’ailes, s’abattre sur la tête frisée du petit Chose.

— N’ayez pas peur, dit la dame en riant de son air effaré, c’est mon kakatoës… une brave bête que j’ai ramenée des îles Marquises.

Elle prit l’oiseau, le caressa, lui dit deux ou trois mots d’espagnol et le rapporta sur un perchoir doré à l’autre bout du salon. Le petit Chose ouvrait de grands yeux. La Négresse le kakatoës, le Théâtre-Français, les îles Marquises…

— Quelle femme singulière ! se disait-il avec admiration.

La dame revint s’asseoir à côté de lui ; et la conversation continua. La Comédie pastorale en fit d’abord tous les frais. La dame l’avait lue et relue plusieurs fois depuis la veille ; elle en savait des vers par cœur et les déclamait avec enthousiasme. Jamais la vanité du petit Chose ne s’était trouvée à pareille fête. On voulait savoir son âge, son pays, comment il vivait, s’il allait dans le monde, s’il était amoureux. À toutes ces questions, il répondait avec la plus grande candeur ; si bien qu’au bout d’une heure la dame du premier connaissait à fond la mère Jacques, l’histoire de la maison Eyssette et ce pauvre foyer que les enfants avaient juré de reconstruire. Par exemple, pas un mot de mademoiselle Pierrotte. Il fut seulement parlé d’une jeune personne du grand monde qui mourait d’amour pour le petit Chose, et d’un père barbare ─ pauvre Pierrotte ! ─ qui contrariait leur passion.

Au milieu de ces confidences, quelqu’un entra dans le salon. C’était un vieux sculpteur à crinière blanche, qui avait donné des leçons à la dame, au temps où elle sculptait.

— Je parie, lui dit-il à demi-voix en regardant le petit Chose d’un œil plein de malice, je parie que c’est votre corailleur napolitain.

— Tout juste, fit-elle en riant ; en se tournant vers le corailleur qui semblait fort surpris de s’entendre désigner ainsi : vous ne vous souvenez pas, lui dit-elle, d’un matin où nous nous sommes rencontrés ? Vous alliez le cou nu, la poitrine ouverte, les cheveux en désordre, votre cruche de grès à la main… je crus revoir un de ces petits pêcheurs de corail qu’on rencontre dans la baie de Naples… Et le soir j’en parlai à mes amis ; mais nous ne nous doutions guère alors que le petit corailleur était un grand poëte, et qu’au fond de cette cruche de grès, il y avait La Comédie pastorale. »

Je vous demande si le petit Chose était ravi de s’entendre traiter avec une admiration respectueuse. Pendant qu’il s’inclinait et souriait d’un air modeste, Coucou-Blanc introduisit un nouveau visiteur, qui n’était autre que le grand Baghavat, le poète indien de la table d’hôte. Baghavat, en entrant, alla droit à la dame et lui tendit un livre à couverture verte.

— Je vous rapporte vos papillons, dit-il. Quelle drôle de littérature !…

— Un geste de la dame l’arrêta net. Il comprit que l’auteur était là et regarda de son côté avec un sourire contraint. Il y eut un moment de silence et de gêne, auquel l’arrivée d’un troisième personnage vint faire une heureuse diversion. Celui-ci était le professeur de déclamation ; un affreux petit bossu, tête blême, perruque rousse, rire aux dents moisies. Il paraît que, sans sa bosse, ce bossu-là eût été le plus grand comédien de son époque ; mais son infirmité ne lui permettant pas de monter sur les planches, il se consolait en faisant des élèves et disant du mal de tous les comédiens du temps.

Dès qu’il parut, la dame lui cria :

— Avez-vous vu l’Israélite ? Comment a-t-elle marché ce soir ?

L’Israélite, c’était la grande tragédienne Rachel, alors au plus beau moment de sa gloire.

« Elle va de plus en plus mal, dit le professeur en haussant les épaules… Cette fille n’a rien… C’est une grue, une vraie grue.

— Une vraie grue, ajouta l’élève, et derrière elle les deux autres répétèrent avec conviction : « Une vraie grue… »

Un moment après on demanda à la dame de réciter quelque chose.

Sans se faire prier, elle se leva, prit le coupepapier de nacre, retroussa la manche de son peignoir et se mit à déclamer.

Bien ou mal ? Le petit Chose eût été fort empêché pour le dire. Ébloui par ce beau bras de neige, fasciné par cette chevelure d’or qui s’agitait frénétiquement, il regardait et n’écoutait pas. Quand la dame eut fini, il applaudit plus fort que personne et déclara à son tour que Rachel n’était qu’une grue, une vraie grue.

Il en rêva toute la nuit de ce bras de neige et de ce brouillard d’or. Puis, le jour venu, quand il voulut s’asseoir devant l’établi aux rimes, le bras enchanté vint encore le tirer par la manche. Alors, ne pouvant pas rimer, ne voulant pas sortir, il se mit à écrire à Jacques, et à lui parler de la dame du premier.

« … Ah ! mon ami, quelle femme ! Elle sait tout, elle connaît tout. Elle a fait des sonates, elle a fait des tableaux. Il y a sur sa cheminée une jolie Colombine en terre cuite qui est son œuvre. Depuis trois mois, elle joue la tragédie, et elle la joue bien mieux que la fameuse Rachel. ─ Il paraît décidément que cette Rachel n’est qu’une grue. ─ Enfin, mon cher, une femme comme tu n’en as jamais rêvé. Elle a tout vu, elle a été partout. Tout à coup elle vous dit : « Quand j’étais à Saint-Pétersbourg… » Puis au bout d’un moment, elle vous apprend qu’elle préfère la rade de Rio à celle de Naples. Elle a un kakatoës qu’elle a ramené des îles Marquises, une Négresse qu’elle a prise en passant à Port-au-Prince… Mais au fait, tu la connais, sa Négresse, c’est notre voisine Coucou-Blanc. Malgré son air féroce, Cette Coucou-Blanc est une excellente fille, tranquille, discrète dévouée ; et ne parlant jamais que par proverbe comme le bon Sancho. Quand les gens de la maison veulent lui tirer les vers du nez à propos de sa maîtresse ; si elle est mariée, s’il y a un M. Borel quelque part, si elle est aussi riche qu’on le dit, Coucou-Blanc répond dans son patois : « Zaiffai cabrite pas zaffai mouton » (les affaires du chevreau ne sont pas celles du mouton) ; ou bien encore : C’est « soulié qui connaît si bas tini trou » (c’est le soulier qui connaît si les bas ont des trous). Elle en a comme cela un centaine, et les indiscrets n’ont jamais le dernier mot avec elle… À propos, sais-tu qui j’ai rencontré chez la dame du premier ? .. Le poëte hindou de la table d’hôte, le grand Baghavat lui-même. Il a l’air d’en être fort épris, et lui fait de beaux poëmes où il la compare tour à tour à un condor, un lotus ou un buffle ; mais la dame ne fait pas grand cas de ses hommages. D’ailleurs elle doit y être habituée : tous les artistes qui viennent chez elle — et je te réponds qu’il y en a des plus fameux — en sont amoureux.

« Elle est si belle, si étrangement belle !… En vérité, j’aurais craint pour mon cœur, s’il n’était déjà pris. Heureusement que les yeux noirs sont là pour me défendre. Chers yeux noirs ! j’irai passer la soirée avec eux aujourd’hui, et nous parlerons de vous tout le temps, ma mère Jacques. »

Comme le petit Chose achevait cette lettre, on frappa doucement à la porte. C’était la dame du premier qui lui envoyait, par Coucou-Blanc, une invitation pour venir au Théâtre-Français, entendre la grue dans sa loge. Il aurait accepté de bon cœur, mais il songea qu’il n’avait pas d’habit et fut obligé de dire non. Cela le mit de fort méchante humeur.

« Jacques aurait dû me faire faire un habit, se disait-il… C’est indispensable… Quand les articles paraîtront, il faudra que j’aille remercier les journalistes… Comment faire si je n’ai pas d’habit ?… » Le soir, il alla au passage du Saumon ; mais cette visite ne l’égaya pas. Le Cévenol riait fort ; mademoiselle Pierrotte était trop brune. Les yeux noirs avaient beau lui faire signe et lui dire doucement : « Aimez-moi ! » dans la langue mystique des étoiles, l’ingrat ne voulait rien entendre… Après dîner, quand les Lalouette arrivèrent, il s’installa triste et maussade dans un coin, et, tandis que le tableau à musique jouait ses petits airs, il se figurait Irma Borel trônant dans une loge découverte, les bras de neige jouant de l’éventail, le brouillard d’or scintillant sous les lumières de la salle. « Comme j’aurais honte si elle me voyait ici ! » songeait-il.

Plusieurs jours se passèrent sans nouveaux incidents. Irma Borel ne donnait plus signe de vie. Entre le premier et le cinquième étage, les relations semblaient interrompues. Toutes les nuits, le petit Chose, assis à son établi entendait entrer la victoria de la dame, et, sans qu’il y prît garde, le roulement sourd de la voiture, le « Porte, s’il vous plaît » du cocher, le faisaient tressaillir. Même il ne pouvait pas entendre sans émotion la Négresse remonter chez elle ; s’il avait osé, il serait allé lui demander des nouvelles de sa maîtresse… Malgré tout, cependant, les yeux noirs étaient encore maîtres de la place. Le petit Chose passait de longues heures auprès d’eux. Le reste du temps, il s’enfermait chez lui pour chercher des rimes ; au grand ébahissement des moineaux, qui venaient le voir de tous les toits à la ronde, car les moineaux du pays Latin sont comme la dame de grand mérite et se font de drôles d’idées sur les mansardes d’étudiants. En revanche, les cloches de Saint Germain, ─ les pauvres cloches vouées au Seigneur et cloîtrées toute leur vie comme des Carmélites, ─ se réjouissaient de voir leur ami le petit Chose éternellement assis devant sa table, et, pour l’encourager, elles lui faisaient grande musique.

Sur ces entrefaites, on reçut des nouvelles de Jacques. Il était installé à Nice et donnait force détails sur son installation… « Le beau pays, mon Daniel, et comme cette mer qui est là sous mes fenêtres t’inspirerait ! Moi, j je n’en jouis guère ! Je ne sors jamais… Le marquis dicte tout le jour. Diable d’homme, va ! Quelquefois, entre deux phrases, je lève la tête, je vois une petite voile rouge à l’horizon, puis tout de suite le nez sur mon papier… Mademoiselle d’Hacqueville est toujours bien malade… Je l’entends au-dessus de nous qui tousse, qui tousse… Moi-même, à peine débarqué, j’ai attrapé un gros rhume qui ne veut pas finir… »

Un peu plus loin, parlant de la dame du premier, Jacques disait :

«… Si tu m’en crois, tu ne retourneras pas chez cette femme. Elle est trop compliquée pour toi ; et même, faut-il te le dire ? Je flaire en elle une aventurière… Tiens ! j’ai vu hier dans le port un brik hollandais qui venait de faire un voyage autour du monde et qui rentrait avec des mâts japonais, des espars du Chili, un équipage bariolé comme une carte géographique… Eh bien mon cher, je trouve que ton Irma Borel ressemble à ce navire. Bon pour un brik d’avoir beaucoup voyagé, mais pour une femme, c’est différent. En général, celles qui ont vu tant de pays en font beaucoup voir aux autres… Méfie-toi, Daniel, méfie-toi ! Et surtout, je t’en conjure, ne fais pas pleurer les yeux noirs… »

Ces derniers mots allèrent droit au cœur du petit Chose. La persistance de Jacques à veiller sur le bonheur de celle qui n’avait pas voulu l’aimer lui parut admirable. « Oh ! non, Jacques, n’aie pas peur ; je ne la ferai pas pleurer, » se dit-il, et tout de suite il prit la ferme résolution de ne plus retourner chez la dame du premier… Fiez-vous au petit Chose pour les fermes résolutions.

Ce soir-là, quand la victoria roula sous le porche, il y prit à peine garde. La chanson de la Négresse ne lui causa pas non plus de distraction. C’était une nuit de septembre, orageuse et lourde… Il travaillait, la porte entrouverte. Tout à coup, il crut entendre craquer l’escalier de bois qui menait à sa chambre. Bientôt il distingua un léger bruit de pas et le frôlement d’une robe. Quelqu’un montait, c’était sûr… mais qui ?…

Coucou-Blanc était rentrée depuis longtemps… Peut-être la dame du premier qui venait parler à sa négresse…

À cette idée, le petit Chose sentit son cœur battre avec violence ; mais il eut le courage de rester devant sa table. Les pas se rapprochaient toujours. Arrivé sur le palier on s’arrêta… Il y eut un moment de silence ; puis un léger coup frappé à la porte de la négresse, qui ne répondit pas.

— C’est elle, se dit-il sans bouger de sa place.

Tout a coup, une lumière parfumée se répandit dans la chambre.

La porte cria, quelqu’un entrait.

Alors, sans tourner la tête, le petit Chose demanda en tremblant :

— Qui est là ?