Le Petit Chose/Deuxième partie/9

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Hetzel (p. 253-268).

IX.


Tu vendras de la porcelaine


Au dernier vers de mon poëme, Jacques, enthousiasmé, se leva pour crier bravo ; mais il s’arrêta net en voyant la mine effarée de tous ces braves gens. En vérité, je crois que le cheval de feu de l’Apocalypse, faisant irruption au milieu du petit salon jonquille, n’y aurait pas causé plus de stupeur que mon papillon bleu. Les Passajon, les Fougeroux, tout hérissés de ce qu’ils venaient d’entendre, me regardaient avec de gros yeux ronds ; les deux Ferrouillat se faisaient des signes. Personne ne soufflait mot. Pensez comme j’étais à l’aise…

Tout à coup, au milieu du silence et de la consternation générale, une voix ─ et quelle voix ! ─ blanche, terne, froide, sans timbre, une voix de fantôme, sortit de derrière le piano et me fit tressaillir sur ma chaise. C’était la première fois, depuis dix ans, qu’on entendait parler l’homme à la tête d’oiseau, le vénéré Lalouette : « Je suis bien content qu’on ait tué le papillon, dit le singulier vieillard en grignotant son sucre d’un air féroce ; je ne les aime pas, moi, les papillons !… »

Tout le monde se mit à rire, et la discussion s’engagea sur mon poëme.

Le membre du Caveau trouvait l’œuvre un peu trop longue et m’engagea beaucoup à la réduire en une ou deux chansonnettes, genre essentiellement français. L’élève d’Alfort, savant naturaliste, me fit observer que les bêtes à bon Dieu avaient des ailes, ce qui enlevait toute vraisemblance à mon affabulation. Ferrouillat cadet prétendait avoir lu tout cela quelque part. « Ne les écoute pas, me dit Jacques à voix basse, c’est un chef-d’œuvre. » Pierrotte, lui, ne disait rien ; il paraissait très occupé. Peut-être le brave homme, assis à côté de sa fille tout le temps de la lecture, avait-il senti trembler dans ses mains une petite main trop impressionnable ou surpris au passage un regard noir enflammé ; toujours est-il que ce jour-là Pierrotte avait, ─ c’est bien le cas de le dire, ─ un air fort singulier, qu’il resta collé tout le soir au canezou de sa demoiselle, que je ne pus dire un seul mot aux yeux noirs, et que je me retirai de très bonne heure, sans vouloir entendre une chansonnette nouvelle du membre du Caveau, qui ne me le pardonna jamais.

Deux jours après cette lecture mémorable, je reçus de mademoiselle Pierrotte un billet aussi court qu’éloquent : « Venez vite, mon Père sait tout. » Et plus bas, mes chers yeux noirs avaient signé : « Je vous aime. »

Je fus un peu troublé, je l’avoue, par cette grosse nouvelle. Depuis deux jours, je courais les éditeurs avec mon manuscrit, et je m’occupais beaucoup moins des yeux noirs que de mon poëme. Puis l’idée d’une explication avec ce gros Cévenol de Pierrotte ne me souriait guère… Aussi, malgré le pressant appel des yeux noirs, je restai quelque temps sans retourner là-bas, me disant à moi-même pour me rassurer sur mes intentions : « Quand j’aurai vendu mon poëme. » Malheureusement je ne le vendis pas.

En ce temps-là, je ne sais pas si c’est encore la même chose aujourd’hui, MM. les éditeurs étaient des gens très doux, très polis, très généreux, très accueillants ; mais ils avaient un défaut capital : on ne les trouvait jamais chez eux. Comme certaines étoiles trop menues qui ne se révèlent qu’aux grosses lunettes de l’Observatoire, ces messieurs n’étaient pas visibles pour la foule. N’importe l’heure où vous arriviez, on vous disait toujours de revernir…

Dieu ! que j’en ai couru de ces boutiques ! que j’en ai tourné de ces boutons de portes vitrées ! que j’en ai fait de ces stations aux devantures des librairies, à me dire, le cœur battant : Entrerai-je ? n’entrerai-je pas ? À l’intérieur, il faisait chaud. Cela sentait le livre neuf. C’était plein de petits hommes chauves, très affairés, qui vous répondaient de derrière un comptoir, du haut d’une échelle double. Quant à l’éditeur, invisible… Chaque soir, je revenais à la maison, triste, las, énervé. « Courage ! me disait Jacques, tu seras plus heureux demain. Et, le lendemain, je me remettais en campagne armé de mon manuscrit ! De jour en jour, je le sentais devenir plus pesant, plus incommode. D’abord je le portais sous mon bras, fièrement, comme un parapluie neuf ; mais à la fin j’en avais honte et je le mettais dans ma poitrine avec ma redingote soigneusement boutonnée par dessus.

Huit jours se passèrent ainsi. Le dimanche arriva. Jacques, selon sa coutume, alla dîner chez Pierrotte ; mais il y alla seul. J’étais si las de ma chasse aux étoiles invisibles que je restai couché tout le jour… Le soir, en rentrant, il vint s’asseoir au bord de mon lit et me gronda doucement :

— Écoute, Daniel ! tu as bien tort de ne pas aller là-bas. Les yeux noirs pleurent, se désolent ; ils meurent de ne pas te voir… Nous avons parlé de toi toute la soirée. Ah ! brigand, comme elle t’aime !

La pauvre mère Jacques avait les larmes aux yeux en disant cela.

— Et Pierrotte ? demandai-je timidement. Pierrotte, qu’est-ce qu’il dit ?…

— Rien… Il a seulement paru très étonné de ne pas te voir… Il faut y aller, mon Daniel ; tu iras, n’est-ce pas ?

— Dès demain, Jacques ; je te le promets.

Pendant que nous causions, Coucou-Blanc, qui venait de rentrer chez elle, entama son interminable chanson… Tolocototignan ! tolocototignan ! … Jacques se mit à rire : « Tu ne sais pas, me dit-il à voix basse, les yeux noirs sont jaloux de notre voisine. Ils croient qu’elle est leur rivale… J’ai eu beau dire ce qu’il en était, on n’a pas voulu m’entendre… Les yeux noirs jaloux de Coucou-Blanc ! c’est drôle, n’est-ce pas ? » Je fis semblant de rire comme lui ; mais dans moi-même, j’étais plein de honte en songeant que c’était bien ma faute si les yeux noirs étaient jaloux de Coucou-Blanc.

Le lendemain, dans l’après-midi, je m’en allai passage du Saumon. J’aurais voulu monter tout droit au quatrième et parler aux yeux noirs avant de voir Pierrotte ; mais le Cévenol me guettait à la porte du passage, et je ne pus l’éviter. Il fallut entrer dans la boutique et m’asseoir à côté de lui, derrière le comptoir. De temps en temps, un petit air de flûte nous arrivait discrètement de l’arrière-magasin.

— Monsieur Daniel, me dit le Cévenol avec une assurance de langage et une facilité d’élocution que je ne lui avais jamais connues, ce que je veux savoir de vous est très simple, et je n’irai pas par quatre chemins. C’est bien le cas de le dire… la petite vous aime d’amour… Est-ce que vous l’aimez vraiment vous aussi ?

— De toute mon âme, monsieur Pierrotte.

— Alors, tout va bien. Voici ce que j’ai à vous proposer… Vous êtes trop jeune et la petite aussi pour songer à vous marier d’ici trois ans. C’est donc trois années que vous avez devant vous pour vous faire une position… Je ne sais pas si vous comptez rester toujours dans le commerce des papillons bleus ; mais je sais bien ce que je ferais à votre place… C’est bien le cas de le dire, je planterais là mes historiettes, j’entrerais dans l’ancienne maison Lalouette, je me mettrais au courant du petit train-train de la porcelaine, et je m’arrangerais pour que, dans trois ans, Pierrotte qui devient vieux, pût trouver en moi un associé en même temps qu’un gendre… Hein ? Qu’est-ce que vous dites de ça, compère ?

Là-dessus Pierrotte m’envoya un grand coup de coude et se mit à rire, mais à rire. Bien sûr, qu’il croyait me combler de joie, le pauvre homme, en m’offrant de vendre de la porcelaine à ses côtés. Je n’eus pas le courage de me fâcher, pas même celui de répondre ; j’étais atterré…

Les assiettes, les verres peints, les globes d’albâtre, tout dansait autour de moi. Sur une étagère, en face du comptoir, des bergers et des bergères, en biscuit de couleurs tendres, me regardaient d’un air narquois et semblaient me dire en brandissant leurs houlettes : « Tu vendras de la porcelaine ! » Un peu plus loin, les magots chinois en robes violettes remuaient leurs caboches vénérables, comme pour approuver ce qu’avaient dit les bergers : « Oui… oui… tu vendras de la porcelaine !… » Et la-bas, dans le fond, la flûte ironique et sournoise sifflotait doucement : « Tu vendras de la porcelaine… tu vendras de la porcelaine !… » C’était à devenir fou.

Pierrotte crut que l’émotion et la joie m’avaient coupé la parole.

— Nous causerons de cela ce soir, me dit-il pour me donner le loisir de me remettre… Maintenant, montez vers la petite… C’est bien le cas de le dire… le temps doit lui sembler long.

Je montai vers la petite, que je trouvai installée dans le salon jonquille, à broder ses éternelles pantoufles en compagnie de la dame de grand mérite…

Que ma chère Camille me pardonne ! jamais mademoiselle Pierrotte ne me parut si Pierrotte que ce jour-là ; jamais sa façon tranquille de tirer l’aiguille et de compter ses points à haute voix ne me causa tant d’irritation. Avec ses petits doigts rouges, sa joue en fleur, son air paisible, elle ressemblait à une de ces bergères en biscuit colorié qui venaient de me crier d’une façon si impertinente : « Tu vendras de la porcelaine ! » Par bonheur, les yeux noirs étaient là, eux aussi, un peu voilés, un peu mélancoliques, mais si naïvement joyeux de me revoir que je me sentis tout ému. Cela ne dura pas longtemps. Presque sur mes talons, Pierrotte fit son entrée. Sans doute il n’avait plus autant de confiance dans la dame de grand mérite.

À partir de ce moment, les yeux noirs disparurent et sur toute la ligne la porcelaine triompha. Pierrotte était très gai, très bavard, insupportable : les « c’est bien le cas de le dire » pleuvaient plus drus que giboulée. Dîner bruyant, beaucoup trop long… En sortant de table, Pierrotte me prit à part pour me rappeler sa proposition. J’avais eu le temps de me remettre, et je lui dis avec assez de sang-froid que la chose demandait réflexion et que je lui répondrais dans un mois.

Le Cévenol fut certainement très étonné de mon peu d’empressement à accepter ses offres, mais il eut le bon goût de n’en rien laisser paraître.

— C’est entendu, me dit-il, dans un mois. » Et il ne fut plus question de rien… N’importe ! le coup était porté. Pendant toute la soirée, le sinistre et fatal « Tu vendras de la porcelaine » retentit à mon oreille.

Je l’entendais dans le grignotement de la tête d’oiseau qui venait d’entrer avec madame Lalouette et s’était installé au coin du piano, je l’entendais dans les roulades du joueur de flûte, dans la rêverie de Rosellen que mademoiselle Pierrotte ne manqua pas de jouer ; je le lisais dans les gestes de toutes ces marionnettes bourgeoises, dans la coupe de leurs vêtements, dans le dessin de la tapisserie, dans l’allégorie de la pendule, ─ Vénus cueillant une rose d’où s’envole un Amour dédoré, ─ dans la forme des meubles, dans les moindres détails de cet affreux salon jonquille où les mêmes gens disaient tous les soirs les mêmes choses, où le même piano jouait tous les soirs la même rêverie, et que l’uniformité de ses soirées faisait ressembler à un tableau à musique. Le salon jonquille, un tableau à musique !… Où vous cachiez-vous donc, beaux yeux noirs ?…

Lorsque au retour de cette ennuyeuse soirée, je racontai à ma mère Jacques les propositions de Pierrotte, il en fut encore plus indigné que moi :

— Daniel Eyssette, marchand de porcelaine !… Par exemple je voudrais bien voir cela ! disait le brave garçon tout rouge de colère… C’est comme si on proposait à Lamartine de vendre des paquets d’allumettes, ou à Sainte-Beuve de débiter des petits balais de crin… Vieille bête de Pierrotte, va !… Après tout, il ne faut pas lui en vouloir ; il ne sait pas, ce pauvre homme. Quand il verra le succès de ton livre et les journaux tout remplis de toi, il changera joliment de gamme.

— Sans doute, Jacques ; mais pour que les journaux parlent de moi, il faut que mon livre paraisse, et je vois bien qu’il ne paraîtra pas… Pourquoi ?… Mais, mon cher, parce que je ne peux pas mettre la main sur un éditeur et que ces gens-là ne sont jamais chez eux pour les poëtes. Le grand Baghavat lui-même est obligé d’imprimer ses vers à ses frais.

— Eh bien, nous ferons comme lui, dit Jacques en frappant du poing sur la table ; nous imprimerons à nos frais.

Je le regarde avec stupéfaction :

— À nos frais…

— Oui, mon petit, à nos frais… Tout juste, le marquis fait imprimer en ce moment le premier volume de ses mémoires… Je vois son imprimeur tous les jours… C’est un Alsacien qui a le nez rouge et l’air bon enfant. Je suis sûr qu’il nous fera crédit… Pardieu ! nous le paierons, à mesure que ton volume se vendra… Allons ! voilà qui est dit ; dès demain je vais voir mon homme.

Effectivement Jacques, le lendemain, va trouver l’imprimeur et revient enchanté : « C’est fait, me dit-il d’un air de triomphe ; on met ton livre à l’impression demain. Cela nous coûtera neuf cents francs, une bagatelle. Je ferai des billets de trois cents francs, payables de trois en trois mois. Maintenant, suis bien mon raisonnement. Nous vendons le volume trois francs, nous tirons à mille exemplaires ; c’est donc trois mille francs que ton livre doit nous rapporter… tu m’entends bien, trois mille francs. Là-dessus, nous payons l’imprimeur, plus la remise d’un franc par exemplaire aux libraires qui vendront l’ouvrage, plus l’envoi aux journalistes… Il nous restera, clair comme de l’eau de roche, un bénéfice de onze cents francs. Hein ? C’est joli pour un début… »

Si c’était joli, je crois bien !…. Plus de chasse aux étoiles invisibles, plus de stations humiliantes aux portes des librairies, et par-dessus le marché onze cents francs à mettre de côté pour la reconstruction du foyer… Aussi quelle joie, ce jour-là, dans le clocher de Saint-Germain ! Que de projets, que de rêves ! Et puis les jours suivants, que de petits bonheurs savourés goutte à goutte, aller à l’imprimerie, corriger les épreuves, discuter la couleur de la couverture, voir le papier sortir tout humide de la presse avec vos pensées imprimées dessus, courir deux fois, trois fois chez le brocheur, et revenir enfin avec le premier exemplaire qu’on ouvre en tremblant du bout des doigts… Dites ! est-il rien de plus délicieux au monde ?

Pensez que le premier exemplaire de la Comédie pastorale revenait de droit aux yeux noirs. Je le leur portai le soir même, accompagné de la mère Jacques qui voulait jouir de mon triomphe. Nous fîmes notre entrée dans le salon jonquille, fiers et radieux. Tout le monde était là.

— Monsieur Pierrotte, dis-je au Cévenol, permettez-moi d’offrir ma première œuvre à Camille. » Et je mis mon volume dans une chère petite main qui frémissait de plaisir. Oh ! si vous aviez vu le joli merci que les yeux noirs m’envoyèrent, et comme ils resplendissaient en lisant mon nom sur la couverture. Pierrotte était moins enthousiasmé, lui. Je l’entendis demander à Jacques combien un volume comme cela pouvait me rapporter :

— Onze cents francs, répondit Jacques avec assurance. » Là-dessus, ils se mirent à causer longuement, à voix basse, mais je ne les écoutai pas. J’étais tout à la joie de voir les yeux noirs abaisser leurs grands cils de soie sur les pages de mon livre et les relever vers moi avec admiration… Mon livre ! les yeux noirs ! Deux bonheurs que je devais à ma mère Jacques…

Ce soir-là, avant de rentrer, nous allâmes rôder dans les galeries de l’Odéon pour juger de l’effet que la Comédie pastorale faisait à l’étalage des librairies. — Attends-moi, me dit Jacques ; je vais voir combien on en a vendu.

Je l’attendis en me promenant de long en large, regardant du coin de l’œil certaine couverture verte à filets noirs qui s’épanouissait au milieu de la devanture. Jacques vint me rejoindre au bout d’un moment ; il était pâle d’émotion.

— Mon cher, me dit-il, on en a déjà vendu un. C’est de bon augure…

Je lui serrai la main silencieusement. J’étais trop ému pour parler ; mais, à part moi, je me disais : Il y a quelqu’un à Paris qui vient de tirer trois francs de sa bourse pour acheter cette production de ton cerveau, quelqu’un qui te lit, qui te juge… Quel est ce quelqu’un ? Je voudrais bien le connaître…. Hélas ! Pour mon malheur, j’allais bientôt le connaître, ce terrible quelqu’un.

Le lendemain de l’apparition de mon volume, j’étais en train de déjeuner à table d’hôte à côté du farouche penseur, quand Jacques, très essoufflé, se précipita dans la salle.

— Grande nouvelle ! me dit-il en m’entraînant dehors ; je pars ce soir à sept heures avec le marquis… Nous allons à Nice voir sa sœur, qui est mourante… Peut-être resterons-nous longtemps… Ne t’inquiète pas de ta vie… Le marquis double mes appointements. Je pourrai t’envoyer cent francs pas mois… Eh bien, qu’as-tu ? Te voilà tout pâle. Voyons ! Daniel, pas d’enfantillage. Rentre là-dedans, achève de déjeuner et bois une demi-bordeaux, afin de te donner du courage. Moi, je cours dire adieu à Pierrotte, prévenir l’imprimeur, faire porter les exemplaires aux journalistes… Je n’ai pas une minute… Rendez-vous à la maison à cinq heures.

Je le regardai descendre la rue Saint-Benoît à grandes enjambées, puis je rentrai dans le restaurant ; mais je ne pus rien manger ni boire, et c’est le penseur qui vida la demi-bordeaux. L’idée que dans quelques heures ma mère Jacques serait loin m’étreignait le cœur. J’avais beau penser à mon livre, aux yeux noirs, rien ne pouvait me distraire de cette pensée que Jacques allait partir et que je resterais seul, tout seul dans Paris, maître de moi-même et responsable de toutes mes actions.

Il me rejoignit à l’heure dite. Quoique très ému lui-même, il affecta jusqu’au dernier moment la plus grande gaieté. Jusqu’au dernier moment aussi il me montra la générosité de son âme et l’ardeur admirable qu’il mettait à m’aimer. Il ne songeait qu’à moi, à mon bien-être, à ma vie. Sous prétexte de faire sa malle, il inspectait mon linge, mes vêtements :

— Tes chemises sont dans ce coin, vois-tu, Daniel… tes mouchoirs à côté, derrière les cravates.

Comme je lui disais :

— Ce n’est pas ta malle que tu fais, Jacques ; c’est mon armoire…

Armoire et malle, quand tout fut prêt, on envoya chercher une voiture, et nous partîmes pour la gare. En route, Jacques me faisait ses recommandations. Il y en avait de tout genre :

— Écris-moi souvent…. Tous les articles qui paraîtront sur ton volume, envoie-les-moi, surtout celui de Gustave Planche. Je ferai un cahier cartonné et je les collerai tous dedans. Ce sera le livre d’or de la famille Eyssette… À propos, tu sais que la blanchisseuse vient le mardi… Surtout ne te laisse pas éblouir par le succès… Il est clair que tu vas en avoir un très grand et c’est fort dangereux, les succès parisiens. Heureusement que Camille sera là pour te garder des tentations… Sur toute chose, mon Daniel, ce que je te demande, c’est d’aller souvent là-bas et de ne pas faire pleurer les yeux noirs.

À ce moment nous passions devant le Jardin des Plantes. Jacques se mit à rire.

— Te rappelles-tu, me dit-il, que nous avons passé ici une nuit, il y a quatre ou cinq mois ?… Hein ?… Quelle différence entre le Daniel d’alors et celui d’aujourd’hui ! Ah tu as joliment fait du chemin en quatre mois !…

C’est qu’il le croyait vraiment, mon brave Jacques, que j’avais fait beaucoup de chemin ; et moi aussi, pauvre niais, j’en étais convaincu.

Nous arrivâmes à la gare. Le marquis s’y trouvait déjà. Je vis de loin ce drôle de petit homme, avec sa tête de hérisson blanc, sautillant de long en large dans une salle d’attente.

— Vite, vite, adieu ! » me dit Jacques. En prenant ma tête dans ses larges mains, il m’embrassa trois ou quatre fois de toutes ses forces, puis courut rejoindre son bourreau.

En le voyant disparaître, j’éprouvai une singulière sensation.

Je me trouvai tout à coup plus petit, plus chétif, plus timide, plus enfant, comme si mon frère, en s’en allant, m’avait emporté la moelle de mes os, ma force, mon audace et la moitié de ma taille. La foule qui m’entourait me faisait peur. J’étais redevenu le petit Chose…

La nuit tombait. Lentement, par le plus long chemin, par les quais les plus déserts, le petit Chose regagna son clocher. L’idée de se retrouver dans cette chambre vide l’attristait horriblement. Il aurait voulu rester dehors jusqu’au matin. Pourtant il fallait rentrer.

En passant devant la loge, le portier lui cria :

— Monsieur Eyssette, une lettre !…

C’était un petit billet, élégant, parfumé, satiné ; écriture de femme plus fine, plus féline que celle des yeux noirs… De qui cela pouvait bien être ? Vivement il rompit le cachet, et lut dans l’escalier à la lueur du gaz :


« Monsieur mon voisin,

« La Comédie pastorale est depuis hier sur ma table ; mais il y manque une dédicace. Vous seriez bien aimable de venir la mettre ce soir, en prenant une tasse de thé… Vous savez ! c’est entre artistes.

« Irma Borel. »

Et plus bas :

« La dame du premier. »


La dame du premier !… Quand le petit Chose lut cette signature, un grand frisson lui courut par tout le corps. Il la revit telle qu’elle lui était apparue un matin, descendant l’escalier dans un tourbillon de velours, belle, froide, imposante, avec sa petite cicatrice blanche au coin de la lèvre. Et de songer qu’une femme pareille avait acheté son volume, son cœur bondissait d’orgueil.

Il resta là un moment, dans l’escalier, la lettre à la main, se demandant s’il monterait chez lui ou s’il s’arrêterait au premier étage ; puis, tout à coup, la recommandation de Jacques lui revint à la mémoire :

« Surtout, Daniel, ne fais pas pleurer les yeux noirs. » Un secret pressentiment l’avertit que s’il allait chez la dame du premier, les yeux noirs pleureraient, et Jacques aurait de la peine. Alors, il mit résolument la lettre dans sa poche, le petit Chose, et il se dit : « Je n’irai pas. »