Le Petit Chose/Deuxième partie/7

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Hetzel (p. 222-234).

VII


LA ROSE ROUGE ET LES YEUX NOIRS


Après cette première visite à l’ancienne maison Lalouette, je restai quelque temps sans retourner là-bas. Jacques, lui, continuait fidèlement ses pèlerinages du dimanche, et chaque fois il inventait quelque nouveau nœud de cravate rempli de séduction… C’était tout un poëme, la cravate de Jacques, un poëme d’amour ardent et contenu, quelque chose comme un selam d’Orient, un de ces bouquets de fleurs emblématiques que les Bach’agas offrent à leurs amoureuses et auxquels ils savent faire exprimer toutes les nuances de la passion.

Si j’avais été femme, la cravate de Jacques avec ses mille nœuds qu’il variait à l’infini m’aurait plus touché qu’une déclaration. Mais voulez-vous que je vous dise ! les femmes n’y entendent rien… Tous les dimanches, avant de partir, le pauvre amoureux ne manquait pas de me dire : « Je vais là-bas, Daniel… viens-tu ? » Et moi, je répondais invariablement : « Non ! Jacques ! je travaille… » Alors il s’en allait bien vite, et je restais seul, tout seul, penché sur l’établi aux rimes.

C’était de ma part un parti pris, et sérieusement pris, de ne plus aller chez Pierrotte. J’avais peur des yeux noirs. Je m’étais dit : « Si tu les revois, tu es perdu, » et je tenais bon pour ne pas les revoir… C’est qu’ils ne me sortaient plus de la tête, ces grands démons d’yeux noirs. Je les retrouvais partout. J’y pensais toujours, en travaillant, en dormant. Sur tous mes cahiers, vous auriez vu de grands yeux dessinés à la plume, avec des cils longs comme cela. C’était une obsession.

Ah ! quand ma mère Jacques, l’œil brillant de plaisir, partait en gambadant pour le passage du Saumon, avec un nœud de cravate inédit, Dieu sait quelles envies folles j’avais de dégringoler l’escalier derrière lui et de lui crier : « Attends-moi ! » Mais non ! Quelque chose au fond de moi-même m’avertissait que ce serait mal d’aller là-bas, et j’avais quand même le courage de rester à mon établi… Non ! Merci, Jacques ! je travaille.

Cela dura quelque temps ainsi. À la longue, la Muse aidant, je serais sans doute parvenu à chasser les yeux noirs de ma cervelle. Malheureusement j’eus l’imprudence de les revoir encore une fois. Ce fut fini ! ma tête, mon cœur, tout y passa. Voici dans quelles circonstances :

Depuis la confidence du bord de l’eau, ma mère Jacques ne m’avait plus parlé de ses amours ; mais je voyais bien à son air que cela n’allait pas comme il aurait voulu… Le dimanche, quand il revenait de chez Pierrotte, il était toujours triste. La nuit je l’entendais soupirer, soupirer… Si je lui demandais : « Qu’est-ce que tu as, Jacques ? » Il me répondait brusquement : « Je n’ai rien. » Mais je comprenais qu’il avait quelque chose, rien qu’au ton dont il me disait cela. Lui, si bon, si patient, il avait maintenant avec moi des mouvements d’humeur. Quelquefois il me regardait comme si nous étions fâchés. Je me doutais bien, vous pensez, qu’il y avait là-dessous quelque gros chagrin d’amour ; mais comme Jacques s’obstinait à ne pas m’en parler, je n’osais pas en parler non plus. Pourtant, certain dimanche qu’il m’était revenu plus sombre qu’à l’ordinaire, je voulus en avoir le cœur net.

— Voyons ! Jacques, qu’as-tu ? lui dis-je en lui prenant les mains… Cela ne va donc pas, là-bas ?

— Eh bien, non !… cela ne va pas…, répondit le pauvre garçon d’un air découragé.

— Mais enfin, que se passe-t-il ? Est-ce que Pierrotte se serait aperçu de quelque ? Voudrait-il vous empêcher de vous aimer ?…

— Oh ! non ! Daniel, ce n’est pas Pierrotte qui nous empêche… C’est elle qui ne m’aime pas, qui ne m’aimera jamais.

— Quelle folie Jacques ! Comment peux-tu savoir qu’elle ne t’aimera jamais… Lui as-tu dit que tu l’aimais, seulement ? Non n’est-ce pas ?… Eh bien, alors…

— Celui qu’elle aime n’a pas parlé ; il n’a pas eu besoin de parler pour être aimé…

— Vraiment, Jacques, tu crois que le joueur de flûte ?…

Jacques n’eut pas l’air d’entendre ma question.

— Celui qu’elle aime n’a pas parlé, dit-il pour la seconde fois.

Et je n’en pus savoir davantage.

Cette nuit-là, on ne dormit guère dans le clocher de Saint-Germain.

Jacques passa presque tout le temps à la fenêtre à regarder les étoiles en soupirant. Moi, je songeais : « Si j’allais là-bas, voir les choses de près… Après tout, Jacques peut se tromper, mademoiselle Pierrotte n’a sans doute pas compris tout ce qui tient d’amour dans les plis de cette cravate… Puisque Jacques n’ose pas parler de sa passion, peut-être je ferais bien d’en parler pour lui… Oui, c’est cela j’irai, je parlerai à cette jeune Philistine, et nous verrons. »

Le lendemain, sans avertir ma mère Jacques, je mis ce beau projet à exécution. Certes, Dieu m’est témoin qu’en allant là-bas je n’avais aucune arrière-pensée. J’y allais pour Jacques, rien que pour Jacques… Pourtant, quand j’aperçus à l’angle du passage du Saumon l’ancienne maison Lalouette avec ses peintures vertes et le Porcelaines et Cristaux de la devanture, je sentis un léger battement du cœur qui aurait dû m’avertir… J’entrai. Le magasin était désert ; dans le fond, l’homme-flûte prenait sa nourriture ; même en mangeant il gardait son instrument sur la nappe près de lui. « Que Camille puisse hésiter entre cette flûte ambulante et ma mère Jacques, voilà qui n’est pas possible. me disais-je tout en montant. Enfin, nous allons voir… »

Je trouvai Pierrotte à table avec sa fille et la dame de grand mérite. Les yeux noirs n’étaient pas là fort heureusement. Quand j’entrai, il y eut une exclamation de surprise. « Enfin, le voilà ! s’écria le bon Pierrotte de sa voix de tonnerre… C’est bien le cas de le dire… Il va prendre le café avec nous… » On me fit place. La dame de grand mérite alla me chercher une belle tasse à fleurs d’or, et je m’assis à côté de mademoiselle Pierrotte.

Elle était très gentille ce jour-là, mademoiselle Pierrotte. Dans ses cheveux, un peu au-dessus de l’oreille, ─ ce n’est plus là qu’on les place aujourd’hui, ─ elle avait mis une petite rose rouge, mais si rouge, si rouge… Entre nous, je crois que cette petite rose rouge était fée, tellement elle embellissait la petite Philistine. « Ah ! çà, monsieur Daniel, me dit Pierrotte avec un bon gros rire affectueux, c’est donc fini, vous ne voulez donc plus venir nous voir ! » J’essayai de m’excuser et de parler de mes travaux littéraires. « Oui, oui, je connais ça, le quartier Latin… » fit le Cévenol. Et il se mit à rire de plus belle en regardant la dame de grand mérite qui toussotait, hem ! hem ! d’un air entendu et m’envoyait des coups de pied sous la table. Pour ces braves gens, quartier Latin, cela voulait dire orgies, violons, masques, pétards, pots-cassés, nuits folles et le reste. Ah ! si je leur avais conté ma vie de cénobite dans le clocher de Saint-Germain, je les aurais fort étonnés. Mais, vous savez, quand on est jeune, on n’est pas fâché de passer pour un mauvais sujet. Devant les accusations de Pierrotte, je prenais un petit air modeste, et je ne me défendais que faiblement : « Mais non, mais non ! je vous assure… Ce n’est pas ce que vous croyez. » Jacques aurait bien ri de me voir.

Comme nous achevions de prendre le café, un petit air de flûte se fit entendre dans la cour. C’était Pierrotte qu’on appelait au magasin. À peine eut-il le dos tourné, la dame de grand mérite s’en alla à son tour à l’office faire un cinq cents avec la cuisinière. Entre nous, je crois que son plus grand mérite, à cette dame-là, c’était de tripoter les cartes fort habilement.

Quand je vis qu’on me laissait seul avec la petite rose rouge, je pensai : « Voilà le moment ! » et j’avais déjà le nom de Jacques sur les lèvres ; mais mademoiselle Pierrotte ne me donna pas le temps de parler. À voix basse, sans me regarder elle me dit tout à coup : « Est-ce que c’est mademoiselle Coucou-Blanc qui vous empêche de venir chez vos amis ? » D’abord je crus qu’elle riait, mais non ! elle ne riait pas. Elle paraissait même très émue, à voir l’incarnat de ses joues et les battements rapides de sa guimpe. Sans doute on avait parlé de Coucou-Blanc devant elle, et elle s’imaginait confusément des choses qui n’étaient pas. J’aurais pu la détromper d’un mot ; mais je ne sais quelle sotte vanité me retint… Alors, voyant que je ne répondais pas, mademoiselle Pierrotte se tourna de mon côté et, levant ses grands cils qu’elle avait tenus baissés jusqu’alors, elle me regarda… Je mens. Ce n’est pas elle qui me regarda ; mais les yeux noirs tout mouillés de larmes et chargés de tendres reproches. Ah ! ces chers yeux noirs, délices de mon âme !

Ce ne fut qu’une apparition. Les longs cils se baissèrent presque tout de suite, les yeux noirs disparurent ; et je n’eus plus à côté de moi que mademoiselle Pierrotte. Vite, vite, sans attendre une nouvelle apparition, je me mis à parler de Jacques. Je commençai par dire combien il était bon, loyal, brave, généreux. Je racontait ce dévouement qui ne se lassait pas, cette maternité toujours en éveil, à rendre une vraie mère jalouse. C’est Jacques qui me nourrissait, m’habillait, me faisait ma vie. Dieu sait au prix de quel travail, de quelles privations. Sans lui, je serais encore là-bas, dans cette prison noire de Sarlande, où j’avais tant souffert, tant souffert…

À cet endroit de mon discours, mademoiselle Pierrotte parut s’attendrir, et je vis une grosse larme glisser le long de sa joue. Moi, bonnement, je crus que c’était pour Jacques et je me dis en moi-même : « Allons ! voilà qui va bien. » Là-dessus, je redoublai d’éloquence. Je parlai des mélancolies de Jacques et de cet amour profond, mystérieux qui lui rongeait le cœur. Ah ! Trois et quatre fois heureuse la femme qui…

Ici la petit rose rouge que mademoiselle Pierrette avait dans les cheveux glissa je ne sais comment et vint tomber à mes pieds. Tout juste, à ce moment, je cherchais un moyen délicat de faire comprendre à la jeune Camille qu’elle était cette femme trois et quatre fois heureuse dont Jacques s’était épris. La petite rose rouge en tombant me fournit ce moyen. ─ Quand je vous disais qu’elle était fée, cette petite rose rouge. ─ Je la ramassai lestement, mais je me gardai bien de la rendre. « Ce sera pour Jacques, de votre part, » dis-je à mademoiselle Pierrotte avec mon sourire le plus fin. — « Pour Jacques, si vous voulez, » répondit mademoiselle Pierrotte, en soupirant ; mais au même instant, les yeux noirs apparurent et me regardèrent tendrement de l’air de me dire : « Non ! pas pour Jacques, pour toi ! » Et si vous aviez vu comme ils disaient bien cela, avec quelle candeur enflammée, quelle passion pudique et irrésistible ! Pourtant j’hésitais encore, et ils furent obligés de répéter deux ou trois fois de suite : « Oui !… pour toi… pour toi. » Alors je baisai la petite rose rouge et je la mis dans ma poitrine.

Ce soir-là, quand Jacques revint, il me trouva comme à l’ordinaire penché sur l’établi aux rimes et je lui laissai croire que je n’étais pas sorti de la journée. Par malheur, en me déshabillant la petite rose rouge que j’avais gardée dans ma poitrine roula par terre au pied du lit : toutes ces fées sont pleines de malice. Jacques la vit, la ramassa et la regarda longuement. Je ne sais pas qui était le plus rouge de la rose ou de moi.

— Je la reconnais, me dit-il, c’est la fleur du rosier qui est là-bas sur la fenêtre du salon.

Puis il ajouta en me la rendant :

— Elle ne m’en a jamais donné, à moi.

Il dit cela si tristement que les larmes me vinrent aux yeux.

— Jacques, mon ami Jacques, je te jure qu’avant ce soir…

Il m interrompit avec douceur : « Ne t’excuse pas, Daniel je suis sûr que tu n’as rien fait pour me trahir… Je le savais, je savais que c’était toi qu’elle aimait. Rappelle-toi ce que je t’ai dit : « celui qu’elle aime n’a pas parlé, il n’a pas eu besoin de parler pour être aimé. » Là-dessus, le pauvre garçon se mit à marcher de long en large dans la chambre. Moi, je le regardais, immobile, ma rose rouge à la main. — « Ce qui arrive devait arriver ; reprit-il au bout d’un moment. Il y a longtemps que j’avais prévu tout cela. Je savais que, si elle te voyait, elle ne voudrait jamais de moi… Voilà pourquoi j’ai si longtemps tardé à t’amener là-bas. J’étais jaloux de toi par avance. Pardonne-moi, je l’aimais tant !… Un jour, enfin, j’ai voulu tenter l’épreuve, et je t’ai laissé venir. Ce jour là, mon cher, j’ai compris que c’était fini. Au bout de cinq minutes, elle t’a regardé comme jamais elle n’a regardé personne. Tu t’en es bien aperçu, toi aussi. Oh ! ne mens pas, tu t’en es aperçu. La preuve, c’est que tu es resté plus d’un mois sans retourner là-bas ; mais, pécaïre ! cela ne m’a guère servi… Pour les âmes comme la sienne, les absents n’ont jamais tort, au contraire… Chaque fois que j’y allais, elle ne faisait que me parler de toi, et si naïvement, avec tant de confiance et d’amour… C’était un vrai supplice. Maintenant c’est fini… J’aime mieux ça. »

Jacques me parla ainsi longuement avec la même douceur, le même sourire résigné. Tout ce qu’il disait me faisait peine et plaisir à la fois. Peine, parce que je le sentais malheureux ; plaisir, parce que je voyais à travers chacune des ses paroles les yeux noirs qui me luisaient, tout pleins de moi. Quand il eut fini, je m’approchai de lui, un peu honteux, mais sans lâcher la petite rose rouge : « Jacques, est-ce que tu ne vas plus m’aimer maintenant ? » Il sourit, et me serrant contre son cœur : « T’es bête, je t’aimerai bien davantage. »

C’est une vérité. L’histoire de la rose rouge ne changea rien à la tendresse de ma mère Jacques, pas même à son humeur. Je crois qu’il souffrit beaucoup, mais il ne le laissa jamais voir. Pas un soupir, pas une plainte, rien. Comme par le passé, il continua d’aller là-bas le dimanche et de faire bon visage à tous. Il n’y eut que les nœuds de cravate de supprimés. Du reste, toujours calme et fier, travaillant à se tuer, et marchant courageusement dans la vie, les yeux fixés sur un seul but, la reconstruction du foyer… Ô Jacques ! ma mère Jacques !

Quant à moi, du jour où je pus aimer les yeux noirs librement, sans remords, je me jetai à corps perdu dans ma passion… Je ne bougeais plus de chez Pierrotte. J’y avais gagné tous les cœurs ; ─ au prix de quelles lâchetés, grand Dieu ? Apporter du sucre à M. Lalouette, faire la partie de la dame de grand mérite, rien ne me coûtait… Je m’appelais Désir de plaire dans cette maison là… En général, Désir de plaire venait vers le milieu de la journée. À cette heure, Pierrotte était au magasin, et mademoiselle Camille toute seule en haut, dans le salon, avec la dame de grand mérite. Dès que j’arrivais, les yeux noirs se montraient bien vite, et presque aussitôt la dame de grand mérite nous laissait seuls. Cette noble dame de compagnie se croyait débarrassée de tout service quand elle me voyait là. Vite, vite à l’office avec la cuisinière, et en avant les cartes. Je ne m’en plaignais pas ; pensez donc ! en tête à tête avec les yeux noirs.

Dieu ! les bonnes heures que j’ai passées dans ce petit salon jonquille ! Presque toujours j’apportais un livre, un de mes poëtes favoris, et j’en lisais des passages aux yeux noirs, qui se mouillaient de belles larmes ou lançaient des éclairs, selon les endroits. Pendant ce temps, mademoiselle Pierrotte brodait près de nous des pantoufles pour son père ou nous jouait ses éternelles Rêveries de Rosellen ; mais nous la laissions bien tranquille, je vous assure. Quelquefois cependant, à l’endroit le plus pathétique de nos lectures, cette petite bourgeoise faisait à haute voix une réflexion saugrenue, comme : « Il faut que je fasse venir l’accordeur… » ou bien encore : « J’ai deux points de trop à ma pantoufle. » Alors de dépit je fermais le livre et je ne voulais pas aller plus loin ; mais les yeux noirs avaient une certaine façon de me regarder qui m’apaisait tout de suite, et je continuais.

Il y avait sans doute une grande imprudence à nous laisser ainsi toujours seuls dans ce petit salon jonquille. Songez qu’à nous deux ─ les yeux noirs et Désir de plaire ─ nous ne faisions pas trente-quatre ans… Heureusement que mademoiselle Pierrotte ne nous quittait jamais, et c’était une surveillance très sage, très avisée, très éveillée, comme il en faut à la garde des poudrières… Un jour, ─ je me souviens, ─ nous étions assis, les yeux noirs et moi, sur un canapé du salon, par un tiède après-midi du mois de mai, la fenêtre entrouverte, les grands rideaux baissés et tombant jusqu’à terre. On lisait Faust, ce jour-là !… La lecture finie, le livre me glissa des mains ; nous restâmes un moment l’un contre l’autre, sans parler, dans le silence et le demi-jour… Elle avait sa tête appuyée sur mon épaule. Par la guimpe entrebâillée, je voyais de petites médailles d’argent qui reluisaient au fond de la gorgerette… Subitement, mademoiselle Pierrotte parut au milieu de nous. Il faut voir comme elle me renvoya vite à l’autre bout du canapé, ─ et quel grand sermon ! — « Ce que vous faites là est très mal, chers enfants, nous dit-elle… Vous abusez de la confiance qu’on vous montre… Il faut parler au père de vos projets… Voyons ! Daniel, quand lui parlerezvous ? » Je promis de parler à Pierrotte très prochainement, dès que j’aurais fini mon grand poëme. Cette promesse apaisa un peu notre surveillance ; mais c’est égal ! Depuis ce jour, défense fut faite aux yeux noirs de s’asseoir sur le canapé, à côté de Désir de plaire.

Ah ! C’était une jeune personne très rigide, cette demoiselle Pierrotte. Figurez-vous que, dans les premiers temps, elle ne voulait pas permettre aux yeux noirs de m’écrire ; à la fin pourtant, elle y consentit, à l’expresse condition qu’on lui montrerait toutes les lettres. Malheureusement, ces adorables lettres pleines de passion que m’écrivaient les yeux noirs, mademoiselle Pierrotte ne se contentait pas de les relire ; elle y glissait souvent des phrases de son cru comme ceci par exemple :

«….. Ce matin, je suis toute triste. J’ai trouvé une araignée dans mon armoire. Araignée du matin, chagrin. »

Ou bien encore :

« On ne se met pas en ménage avec des noyaux de pêche… »

Et puis l’éternel refrain :

« Il faut parler au père de vos projets… »

À quoi je répondais invariablement :

« Quand j’aurai fini mon poëme !… »