Le Petit Chose/Deuxième partie/8

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Hetzel (p. 235-252).

VIII.


Une Lecture au passage du Saumon


Enfin, je le terminai, ce fameux poëme. J’en vins à bout après quatre mois de travail, et je me souviens qu’arrivé aux derniers vers je ne pouvais plus écrire, tellement les mains me tremblaient de fièvre, d’orgueil, de plaisir, d’impatience.

Dans le clocher de Saint-Germain, ce fut un événement. Jacques, à cette occasion, redevint pour un jour le Jacques d’autrefois, le Jacques du cartonnage et des petits pots de colle. Il me relia un magnifique cahier sur lequel il voulut recopier mon poëme de sa propre main ; et c’étaient à chaque vers des cris d’admiration, des trépignements d’enthousiasme… Moi, j’avais moins de confiance dans mon œuvre. Jacques m’aimait trop ; je me méfiais de lui. J’aurais voulu faire lire mon poëme à quelqu’un d’impartial et de sûr. Le diable, c’est que je ne connaissais personne.

Pourtant, à la crémerie, les occasions ne m’avaient pas manqué de faire des connaissances. Depuis que nous étions riches, je mangeais à table d’hôte, dans la salle du fond. Il y avait là une vingtaine de jeunes gens, des écrivains, des peintres, des architectes, ou pour mieux dire de la graine de tout cela. ─ Aujourd’hui la graine a monté ; quelques-uns de ces jeunes gens sont devenus célèbres, et quand je vois leurs noms dans les journaux, cela me crève le cœur, moi qui ne suis rien. ─ À mon arrivée à la table, tout ce jeune monde m’accueillit à bras ouverts ; mais comme j’étais trop timide pour me mêler aux discussions, on m’oublia vite, et je fus aussi seul au milieu d’eux tous que je l’étais à ma petite table, dans la salle commune. J’écoutais ; je ne parlais pas…

Une fois par semaine, nous avions à dîner avec nous un poëte très fameux dont je ne me rappelle plus le nom, mais que ces messieurs appelaient Baghavat ; du titre d’un de ses poëmes. Ces jours-là on buvait du bordeaux à dix-huit sous ; puis, le dessert venu, le grand Baghavat récitait un poème indien. C’était sa spécialité, les poèmes indiens. Il en avait un intitulé Lakçaman’a, un autre Daçaratha, un autre Kalatçala, un autre Bhagiratha, et puis Çudra, Cunocépa, Viçvamitra… ; mais le plus beau de tous était encore Baghavat. Ah ! quand le poëte récitait Baghavat, toute la salle du fond croulait. On hurlait, on trépignait, on montait sur les tables. J’avais à ma droite un petit architecte à nez rouge qui sanglotait dès le premier vers et tout le temps s’essuyait les yeux avec ma serviette…

Moi, par entraînement, je criais plus fort que tout le monde mais, au fond, je n’étais pas fou de Baghavat. En somme, ces poëmes indiens se ressemblaient tous. C’était toujours un lotus, un condor, un éléphant et un buffle ; quelquefois, pour changer, les lotus s’appelaient lotos ; mais, à part cette variante, toutes ces rapsodies se valaient : ni passion, ni vérité, ni fantaisie. Des rimes sur des rimes. Une mystification… Voilà ce qu’en moi-même je pensais du grand Baghavat ; et je l’aurais peut-être jugé avec moins de sévérité si on m’avait à mon tour demandé quelques vers ; mais on ne me demandait rien et cela me rendait impitoyable… Du reste, je n’étais pas le seul de mon avis sur la poésie hindoue. J’avais mon voisin de gauche qui n’y mordait pas non plus… Un singulier personnage, mon voisin de gauche : huileux, râpé, luisant, avec un grand front chauve et une longue barbe où couraient toujours quelques fils de vermicelle. C’était le plus vieux de la table et de beaucoup aussi le plus intelligent. Comme tous les grands esprits, il parlait peu, ne se prodiguait pas. Chacun le respectait. On disait de lui : « Il est très fort… c’est un penseur. » Moi, de voir la grimace ironique qui tordait sa bouche en écoutant les vers du grand Baghavat, j’avais conçu de mon voisin de gauche la plus haute opinion. Je pensais : « Voilà un homme de goût… Si je lui disais mon poëme. »

Un soir — comme on se levait de table ─ Je fis apporter un flacon d’eau-de-vie, et j’offris au penseur de prendre un petit verre avec moi. Il accepta, je connaissais son vice. Tout en buvant, j’amenai la conversation sur le grand Baghavat, et je commençai par dire beaucoup de mal des lotus, des condors, des éléphants et des buffles. ─ C’était de l’audace, les éléphants sont si rancuniers !… ─ Pendant que je parlais, le penseur se versait de l’eau-de-vie sans rien dire. De temps en temps, il souriait et remuait approbativement la tête en faisant : « Oua… oua… » Enhardi par ce premier succès, je lui avouai que moi aussi j’avais composé un grand poème et que je désirais le lui soumettre. « Oua… oua… » fit encore le penseur sans sourciller. En voyant mon homme si bien disposé, je me dis : « C’est le moment ! » et je tirai mon poëme de ma poche. Le penseur, sans s’émouvoir, se versa un cinquième petit verre, me regarda tranquillement dérouler mon manuscrit mais, au moment suprême il posa sa main de vieil ivrogne sur ma manche : « Un mot, jeune homme, avant de commencer… Quel est votre criterium ? »

Je le regardais avec inquiétude.

— Votre criterium !… fit le terrible penseur en haussant la voix. Quel est votre criterium ?

Hélas ! Mon criterium !… je n’en avais pas, je n’avais jamais songé à en avoir un ; et cela se voyais du reste, à mon œil étonné, à ma rougeur, à ma confusion.

Le penseur se leva indigné : « Comment ! malheureux jeune homme, vous n’avez pas de criterium !… Inutile alors de me lire votre poème… je sais d’avance ce qu’il vaut. » Là-dessus, il se versa coup sur coup deux ou trois petits verres qui restaient encore au fond de la bouteille, prit son chapeau et sortit en roulant des yeux furibonds.

Le soir, quand je contai mon aventure à l’ami Jacques, il entra dans une belle colère. « Ton penseur est un imbécile, me dit-il… Qu’est-ce que cela fait d’avoir un criterium ?… Les bengalis en ont-ils un ?… Un criterium ! qu’est-ce que c’est que ça ?… Où ça se fabrique-t-il ? A-t-on jamais vu ?… Marchand de criterium va !… » Mon brave Jacques ! il en avait les larmes aux yeux de l’affront que mon chef-d’œuvre et moi nous venions de subir. « Écoute, Daniel reprit-il au bout d’un moment, j’ai une idée… Puisque tu veux lire ton poëme si tu le lisais chez Pierrotte, un dimanche ?…

— Chez Pierrotte ?… Oh ! Jacques !

— Pourquoi pas ?… Dame ! Pierrotte n’est pas un aigle mais ce n’est pas une taupe non plus. Il a le sens très net ? très droit… Camille, elle, serait un juge excellent, quoiqu’un peu prévenu… La dame de grand mérite a beaucoup lu… Ce vieil oiseau de père Lalouette lui-même n’est pas si fermé qu’il en a l’air… D’ailleurs Pierrotte connaît à Paris des personnes très distinguées qu’on pourrait inviter pour ce soir-là ?… Qu’en dis-tu ? Veux-tu que je lui en parle ?…

Cette idée d’aller chercher des juges au passage du Saumon ne me souriait guère ; pourtant j’avais une telle démangeaison de lire mes vers, qu’après avoir un brin rechigné, j’acceptai la proposition de Jacques. Dès le lendemain il parla à Pierrotte. Que le bon Plerrotte eût exactement compris ce dont il s’agissait, voilà ce qui est fort douteux ; mais comme il voyait là une occasion d’être agréable aux enfants de mademoiselle, le brave homme dit « oui » sans hésiter, et tout de suite on lança des invitations.

Jamais le petit salon jonquille ne s’était trouvé à pareille fête. Pierrotte, pour me faire honneur, avait invité ce qu’il y a de mieux dans le monde de la porcelaine. Le soir de la lecture, nous avions là, en dehors du personnel accoutumé, M. et madame Passajon, avec leur fils le vétérinaire, un des plus brillants élèves de l’École d’Alfort ; Ferrouillat cadet, franc-maçon, beau parleur, qui venait d’avoir un succès de tous les diables à la loge du Grand-Orient ; puis les Fougeroux, avec leur six demoiselles rangées en tuyaux d’orgue, et enfin Ferrouillat l’aîné, un membre du Caveau, l’homme de la soirée. Quand je me vis en face de cet important aréopage, vous pensez si je fus ému. Comme on leur avait dit qu’ils étaient là pour juger un ouvrage de poésie, tous ces braves gens avaient cru devoir prendre des physionomies de circonstance, froides, éteintes, sans sourires. Ils parlaient entre eux à voix basse et gravement, en remuant la tête comme des magistrats. Pierrotte, qui n’y mettait pas tant de mystère, les regardait tous d’un air étonné… Quand tout le monde fut arrivé, on se plaça. J’étais assis, le dos au piano ; l’auditoire en demi-cercle autour de moi, à l’exception du vieux Lalouette, qui grignotait son sucre à la place habituelle. Après un moment de tumulte, le silence se fit, et d’une voix émue je commençai mon poëme…

C’était un poëme dramatique, pompeusement intitulé la Comédie pastorale. Le lecteur se souvient sans doute que dans les premiers jours de sa visite au collège de Sarlande, le petit Chose s’amusait à conter à ses élèves des historiettes fantastiques, pleines de grillons, de papillons et autres bestioles. C’est avec trois de ces petits contes, dialogués et mis en vers que j’avais fait — la Comédie pastorale. Mon poème était divisé en trois parties ; mais ce soir-là, chez Pierrotte, je ne leur lus que la première partie. Je demande la permission de transcrire ici ce fragment de la Comédie pastorale, non pas comme un morceau choisi de littérature, mais seulement comme pièces justificatives à joindre à L’histoire du petit Chose. Figurez-vous pour un moment, mes chers lecteurs, que vous êtes assis en rond dans le petit salon jonquille, et que Daniel Eyssette tout tremblant récite devant vous.


LES AVENTURES D’UN PAPILLON BLEU


Le théâtre représente la campagne. Il est six heures du soir ; le soleil s’en va. Au lever du rideau, un Papillon bleu et une jeune Bête à bon Dieu, du sexe mâle, causent à cheval sur un brin de fougère. Ils se sont rencontrés le matin, et ont passé la journée ensemble. Comme il est tard, la Bête à bon Dieu fait mine de se retirer.

LE PAPILLON.

Quoi !… tu t’en vas déjà ?…

LA BÊTE À BON DIEU.
Dam ! il faut que je rentre ;

Il est tard, songez donc !


LE PAPILLON.

Attends un peu, que diantre !
Il n’est jamais trop tard pour retourner chez soi…
Moi d abord, je m’ennuie à ma maison ; et toi ?
C’est si bête une porte, un mur, une croisée,
Quand au dehors on a le soleil, la rosée
Et les coquelicots, et le grand air, et tout
Si les coquelicots ne sont pas de ton goût,
Il faut le dire…

LA BÊTE À BON DIEU.
Hélas ! monsieur, je les adore.
LE PAPILLON.

Eh bien ! alors, nigaud, ne t’en va pas encore ;
Reste avec moi. Tu vois ! il fait bon ; l’air est doux.

LA BÊTE À BON DIEU.

Oui, mais…

LE PAPILLON, la poussant dans l’herbe.
Hé ! Roule-toi dans l’herbe ; elle est à nous.
LA BÊTE À BON DIEU, se débattant.

Non ! laissez-moi ; parole ! il faut que je m’en aille.

LE PAPILLON.

Chut ! Entends-tu ?

LA BÊTE À BON DIEU, effrayée.
Quoi donc ?
LE PAPILLON.

Cette petite caille,
Qui chante en se grisant dans la vigne à côté…
Hein ! la bonne chanson pour ce beau soir d’été,
Et comme c’est joli, de la place où nous sommes !…

LA BÊTE À BON DIEU.

Sans doute, mais…

LE PAPILLON.
Tais-toi.
LA BÊTE À BON DIEU.
Quoi donc ?
LE PAPILLON.
Voilà des hommes.

(Passent des hommes.)

LA BÊTE À BON DIEU, bas, après un silence.

L’homme, c’est très méchant, n’est-ce pas ?

LE PAPILLON.
Très méchant.
LA BÊTE À BON DIEU.

J’ai toujours peur qu’un d’eux m’aplatisse en marchant ;
Ils ont de si gros pieds, et moi des reins si frêles…
Vous, vous n’êtes pas grand, mais vous avez des ailes ;
C’est énorme !

LE PAPILLON.
Parbleu ! mon cher, si ces lourdauds

De paysans te font peur, grimpe-moi sur le dos ;
Je suis très fort des reins, moi ! je n’ai pas des ailes
En pelure d’oignon comme les demoiselles.

Et je veux te porter où tu voudras, aussi
Longtemps que tu voudras.

LA BÊTE À BON DIEU.
Oh ! non, monsieur, merci.

Je n’oserai jamais… !

LE PAPILLON.
C’est donc bien difficile

De grimper là ?


LA BÊTE À BON DIEU.
Non, mais…
LE PAPILLON.
Grimpe donc, imbécile !
LA BÊTE À BON DIEU.

Vous me ramènerez chez moi, bien entendu ;
Car, sans cela…

LE PAPILLON.
Sitôt parti, sitôt rendu.
LA BÊTE À BON DIEU, grimpant sur son camarade.

C’est que le soir, chez nous, nous faisons la prière. Vous comprenez ?

LE PAPILLON.
Sans doute… Un peu plus en arrière.

Là… Maintenant, silence à bord ! je lâche tout,

(Prrt ! Ils s’envolent ; le dialogue continue en l’air.)

Mon cher, c’est merveilleux ; tu n’es pas lourd du tout.

LA BÊTE À BON DIEU, effrayée.

Ah !… monsieur…

LE PAPILLON.
Eh bien ! quoi ?
LA BÊTE À BON DIEU.
Je n’y vois plus… la tête

Me tourne ; je voudrais bien descendre…

LE PAPILLON.
Es-tu bête !

Si la tête te tourne, il faut fermer les yeux.
Les as-tu fermés ?

LA BÊTE À BON DIEU, fermant les yeux.
Oui…
LE PAPILLON.
Ça va mieux ?
LA BÊTE À BON DIEU, avec effort.
Un peu mieux.
LE PAPILLON, riant sous cape.

Décidément on est mauvais aéronaute
Dans ta famille…

LA BÊTE À BON DIEU.
Oh ! oui…
LE PAPILLON.
Ce n’est pas votre faute

Si le guide-ballon n’est pas encor trouvé.

LA BÊTE À BON DIEU.

Oh ! non…

LE PAPILLON.
Çà, monseigneur, vous êtes arrivé.
(Il se pose sur un Muguet.)
LA BÊTE À BON DIEU, ouvrant les yeux.

Pardon ! mais… ce n’est pas ici que je demeure.

LE PAPILLON.

Je sais ; mais comme il est encore de très bonne heure
Je t’ai mené chez un Muguet de mes amis.
On va se rafraîchir le bec ; ─ c’est bien permis…

LA BÊTE À BON DIEU.

Oh ! je n’ai pas le temps…

LE PAPILLON.
Bah ! rien qu’une seconde…
LA BÊTE À BON DIEU.

Et puis, je ne suis pas reçu, moi, dans le monde…

LE PAPILLON.

Viens donc ! je te ferai passer pour mon bâtard ;
Tu seras bien reçu, va !…

LA BÊTE À BON DIEU.
Puis, c’est qu’il est tard.
LE PAPILLON.

Eh non il n’est pas tard ; écoute la cigale…

LA BÊTE À BON DIEU, à voix basse.

Puis je… n’ai pas d’argent…

LE PAPILLON, l’entraînant.
Viens ! le Muguet régale.
(ils entrent chez le Muguet. ─ La toile tombe.)
Au second acte, quand le rideau se lève, il fait presque nuit On voit les deux camarades sortir de chez le Muguet… La Bête à bon Dieu est légèrement ivre.
LE PAPILLON, tendant le dos.

Et maintenant, en route !

LA BÊTE À BON DIEU, grimpant bravement.
En route !

(Prrt ! Ils s’envolent… Le dialogue continue en l’air.)

LA BÊTE À BON DIEU.
Eh bien ! Comment

Trouves-tu mon Muguet ?

LA BÊTE À BON DIEU.
Mon cher, il est charmant ;

Il vous livre sa cave et tout sans vous connaître…

LE PAPILLON, regardant le ciel.

Oh ! oh ! Phœbé qui met le nez à sa fenêtre
Il faut nous dépêcher…

LA BÊTE À BON DIEU.
Nous dépêcher, pourquoi ?
LE PAPILLON.

Tu n’es donc plus pressé de retourner chez toi ?…

LA BÊTE À BON DIEU.

Oh pourvu que j’arrive à temps pour la prière…
D’ailleurs, ce n’est pas loin, chez nous… c’est là derrière.

LA BÊTE À BON DIEU.

Si tu n’es pas pressé, je ne le suis pas, moi.

LA BÊTE À BON DIEU, avec effusion.

Quel bon enfant tu fais !… Je ne sais pas pourquoi
Tout le monde n’est pas ton ami sur la terre.
On dit de toi : « C’est un bohème ; un réfractaire
Un poëte ! un sauteur !… »

LE PAPILLON.
Tiens ! tiens ! et qui dit ça ?
LA BÊTE À BON DIEU.

Mon Dieu ! le Scarabée…

LE PAPILLON.
Ah ! oui, ce gros poussah.

Il m’appelle sauteur, parce qu’il a du ventre.

LA BÊTE À BON DIEU.

C’est qu’il n’est pas le seul qui te déteste…

LE PAPILLON.
Ah ! diantre !
LA BÊTE À BON DIEU.

Ainsi, les Escargots ne sont pas tes amis,
Va ! ni les Scorpions, pas même les Fourmis.

LE PAPILLON.

Vraiment ?

LA BÊTE À BON DIEU, confidentielle.
Ne fais jamais la Cour à l’Araignée ;

Elle te trouve affreux,

LE PAPILLON.
On l’a mal renseignée.
LA BÊTE À BON DIEU.

Hé ! Les Chenilles sont un peu de son avis…

LE PAPILLON

Je crois bien !… Mais, dis-moi ! Dans le monde où tu vis,
Car enfin tu n’es pas du monde des Chenilles,
Suis-je aussi mal vu ?…

LA BÊTE À BON DIEU.
Dam ! c’est selon les familles,

La jeunesse est pour toi ; les vieux, en général,
Trouvent que tu n’as pas assez de sens moral.

LE PAPILLON, tristement.

Je vois que je n’ai pas beaucoup de sympathies.
En somme…

LA BÊTE À BON DIEU.
Ma foi ! non, mon pauvre ! Les Orties

T’en veulent. Le Crapaud te hait ; jusqu’au Grillon,
Quand il parle de toi, qui dit : « Ce p…p…Papillon ! »


LE PAPILLON.

Est-ce que tu me hais, toi, comme tous ces drôles ?

LA BÊTE À BON DIEU.

Moi… Je t’adore ; on est si bien sur tes épaules !
Et puis, tu me conduis toujours chez les Muguets.
C’est amusant !… Dis donc, si je te fatiguais,
Nous pourrions faire encore une petite pause
Quelque part… Tu n’es pas fatigué, je suppose ?

LE PAPILLON.

Je te trouve un peu lourd, ce n’est pas l’embarras.

LA BÊTE À BON DIEU, montrant des Muguets.

Alors, entrons ici, tu te reposeras.

LE PAPILLON.

Ah ! merci !… des Muguets, toujours la même chose.

(Bas, d’un ton libertin.)

J’aime bien mieux à côté…


LA BÊTE À BON DIEU, toute rouge.
Chez la Rose ?…

Oh ! non, jamais…

LE PAPILLON, l’entraînant.

Viens donc ! on ne nous verra pas.

(Ils entrent discrètement chez la Rose. ─ La toile tombe.)

Au troisième acte…

Mais je ne voudrais pas, mes chers lecteurs, abuser plus longtemps de votre patience. Les vers, par le temps qui court, n’ont pas le don de plaire, je le sais. Aussi j’arrête là mes citations, et je vais me contenter de raconter sommairement le reste de mon poëme.

Au troisième acte, il est nuit tout à fait… Les deux camarades sortent ensemble de chez la Rose… Le Papillon veut ramener la Bête à bon Dieu chez ses parents ; mais celle-ci s’y refuse ; elle est complètement ivre, fait des cabrioles sur l’herbe et pousse des cris séditieux… Le Papillon est obligé de l’emporter chez elle. On se sépare sur la porte, en se promettant de se revoir bientôt… Et alors le Papillon s’en va tout seul, dans la nuit. Il est un peu ivre, lui aussi ; mais son ivresse est triste : il se rappelle les confidences de la Bête à bon Dieu, et se demande amèrement pourquoi tant de monde le déteste, lui qui jamais n’a fait de mal à personne… Ciel sans lune, le vent souffle, la campagne est toute noire… Le Papillon a peur, il a froid ; mais il se console en songeant que son camarade est en sûreté, au fond d’une couchette bien chaude… Cependant, on entrevoit dans l’ombre de gros oiseaux de nuit qui traversent la scène d’un vol silencieux. L’éclair brille. Des bêtes méchantes embusquées sous des pierres, ricanent en se montrant le Papillon. « Nous le tenons ! » disent-elles. Et tandis que l’infortuné va de droite et de gauche, plein d’effroi, un Chardon au passage le larde d’un grand coup d’épée, un Scorpion l’éventre avec ses pinces, une grosse Araignée velue lui arrache un pan de son manteau de satin bleu, et, pour finir, une Chauve-Souris lui casse les reins d’un coup d aile. Le Papillon tombe, blessé à mort… Tandis qu’il râle sur l’herbe, les Orties se réjouissent, et les Crapauds disent : « C’est bien fait. »

À l’aube, les Fourmis, qui vont au travail avec leurs saquettes et leurs gourdes, trouvent le cadavre au bord du chemin. Elles le regardent à peine et s’éloignent sans vouloir l’enterrer. Les Fourmis ne travaillent pas pour rien… Heureusement une confrérie de Nécrophores vient à passer par là. Ce sont, comme vous savez, de petites bêtes noires qui ont fait vœu d’ensevelir les morts… Pieusement, elles s’attellent au Papillon défunt et le traînent vers le cimetière… Une foule curieuse se presse sur leur passage, et chacun fait des réflexions à haute voix… Les petits Grillons bruns, assis au soleil devant leurs portes, disent gravement : « Il aimait trop les fleurs ! — Il courait trop la nuit ! » ajoutent les Escargots, et les Scarabées à gros ventre se dandinent dans leurs habits d’or en grommelant : « Trop bohème ! Trop bohème ! » Parmi toute cette foule, pas un mot de regret pour le pauvre mort ; seulement, dans les plaines d’alentour, les grands lis ont fermé et les cigales ne chantent pas.

La dernière scène se passe dans le cimetière des Papillons. Après que les Nécrophores ont fait leur œuvre, un Hanneton solennel, qui a suivi le convoi, approche de la fosse, et, se mettant sur le dos, commence l’éloge du défunt. Malheureusement la mémoire lui manque ; il reste là les pattes en l’air, gesticulant pendant une heure et s’entortillant dans ses périodes… Quand l’orateur a fini, chacun se retire, et alors dans le cimetière désert, on voit la Bête à bon Dieu des premières scènes sortir de derrière une tombe. Tout en larmes, elle s’agenouille sur la terre fraîche de la fosse et dit une prière touchante pour son pauvre petit camarade qui est là !…