Le Petit Chose/Première partie/5

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Hetzel (p. 48-61).

V.


Gagne ta vie


Sarlande est une petite ville des Cévennes, bâtie au fond d’une étroite vallée que la montagne enserre de partout comme un grand mur. Quand le soleil y donne, c’est une fournaise ; quand la tramontane souffle, une glacière…

Le soir de mon arrivée, la tramontane faisait rage depuis le matin ; et quoiqu’on fût au printemps, le petit Chose, perché sur le haut de la diligence, sentit, en entrant dans la ville, le froid le saisir jusqu’au cœur.

Les rues étaient noires et désertes… Sur la place d’armes, quelques personnes attendaient la voiture, en se promenant de long en large devant le bureau mal éclairé.

À peine descendu de mon impériale, je me fis conduire au collège, sans perdre une minute. J’avais hâte d’entrer en fonctions.

Le collège n’était pas loin de la place ; après m’avoir fait traverser deux ou trois larges rues silencieuses, l’homme qui portait ma malle s’arrêta devant une grande maison, où tout semblait mort depuis des années.

— C’est ici, dit-il, en soulevant l’énorme marteau de la porte…

Le marteau retomba lourdement, lourdement… la porte s’ouvrit d’elle-même… Nous entrâmes.

J’attendis un moment sous le porche, dans l’ombre. L’homme posa sa malle par terre, je le payai, et il s’en alla bien vite… Derrière lui, l’énorme porte se referma lourdement, lourdement… Bientôt après, un portier somnolent, tenant à la main une grosse lanterne, s’approcha de moi.

— Vous êtes sans doute un nouveau, me dit-il d’un air endormi.

Il me prenait pour un élève…

— Je ne suis pas un élève du tout. Je viens ici comme maître d’étude ; conduisez-moi chez le principal…

Le portier parut surpris ; il souleva sa casquette et m’engagea à entrer une minute dans la loge. Pour le quart d’heure, M. le principal était à l’église avec les enfants. On me mènerait chez lui dès que la prière du soir serait terminée.

Dans la loge, on achevait de souper. Un grand beau gaillard à moustaches blondes dégustait un verre d’eau-de-vie aux côtés d’une petite femme maigre, souffreteuse, jaune comme un coing et emmitouflée jusqu’aux oreilles dans un châle fané.

— Qu’est-ce donc, monsieur Cassagne ? demanda l’homme aux moustaches.

— C’est le nouveau maître d’étude, répondit le concierge en me désignant… Monsieur est si petit que je l’avais d’abord pris pour un élève.

— Le fait est, dit l’homme aux moustaches, en me regardant par-dessus son verre, que nous avons ici des élèves plus grands et même plus âgés que Monsieur… Veillon l’aîné, par exemple.

— Et Crouzat, ajouta le concierge.

— Et Soubeyrol… fit la femme.

Là-dessus, ils se mirent à parler entre eux à voix basse le nez dans leur vilaine eau-de-vie et me dévisageant du coin de l’œil… Au-dehors on entendait la tramontane qui ronflait et les voix criardes des élèves récitant les litanies à la chapelle.

Tout à coup une cloche sonna ; un grand bruit de pas se fit dans les vestibules.

— La prière est finie, me dit M. Cassagne en se levant ; montons chez le principal.

Il prit sa lanterne, et je le suivis.

Le collège me sembla immense… D’interminables corridors, de grands porches, de larges escaliers avec des rampes de fer ouvragé… tout cela vieux, noir, enfumé… Le portier m’apprit qu’avant 89 la maison était une école de marine, et qu’elle avait compté jusqu’à huit cents élèves, tous de la plus grande noblesse.

Comme il achevait de me donner ces précieux renseignements, nous arrivions devant le cabinet du principal… M. Cassagne poussa doucement une double porte matelassée, et frappa deux fois contre la boiserie.

Une voix répondit : « Entrez ! » Nous entrâmes.

C’était un cabinet de travail très vaste, à tapisserie verte. Tout au fond, devant une longue table, le principal écrivait à la lueur pâle d’une lampe dont l’abat-jour était complètement baissé.

— Monsieur le principal, dit le portier en me poussant devant lui, voilà le nouveau maître qui vient pour remplacer M. Serrières.

— C’est bien, fit le principal sans se déranger.

Le portier s’inclina et sortit. Je restai debout au milieu de la pièce, en tortillant mon chapeau entre mes doigts.

Quand il eut fini d’écrire, le principal se tourna vers moi, et je pus examiner à mon aise sa petite face pâlotte et sèche, éclairée par deux yeux froids, sans couleur. Lui, de son côté, releva, pour mieux me voir, l’abat-jour de la lampe et accrocha un lorgnon à son nez.

— Mais c’est un enfant ! s’écria-t-il en bondissant sur son fauteuil. Que veut-on que je fasse d’un enfant !

Pour le coup le petit Chose eut une peur terrible ; il se voyait déjà dans la rue, sans ressources… Il eut à peine la force de balbutier deux ou trois mots et de remettre au principal la lettre d’introduction qu’il avait pour lui.

Le principal prit la lettre, la lut, la relut, la plia, la déplia, la relut encore, puis il finit par me dire que, grâce à la recommandation toute particulière du recteur et à l’honorabilité de ma famille, il consentait à me prendre chez lui, bien que ma grande jeunesse lui fît peur. Il entama ensuite de longues déclarations sur la gravité de mes nouveaux devoirs ; mais je ne l’écoutais plus. Pour moi, l’essentiel était qu’on ne me renvoyât pas ; j’étais heureux, follement heureux. J’aurais voulu que M. le principal eût mille mains et les lui embrasser toutes.

Un formidable bruit de ferraille m’arrêta dans mes effusions. Je me retournai vivement et me trouvai en face d’un long personnage, à favoris rouges, qui venait d’entrer dans le cabinet sans qu’on l’eût entendu : c’était le surveillant général.

Sa tête penchée sur l’épaule, à l’Ecce homo, il me regardait avec le plus doux des sourires, en secouant un trousseau de clefs de toutes dimensions, suspendu à son index. Le sourire m’aurait prévenu en sa faveur, mais les clefs grinçaient avec un bruit terrible ─ frinc ! frinc ! frinc ! ─ qui me fit peur.

— Monsieur Viot, dit le principal, voici le remplaçant de M. Serrières qui nous arrive.

M. Viot s’inclina et me sourit le plus doucement du monde. Ses clefs, au contraire, s’agitèrent d’un air ironique et méchant comme pour dire : « Ce petit homme-là remplacer M. Serrières ! allons donc ! allons donc ! »

Le principal comprit aussi bien que moi ce que les clefs venaient de dire, et ajouta avec un soupir : « Je sais qu’en perdant M. Serrières, nous faisons une perte presque irréparable (ici les clefs poussèrent un véritable sanglot…) ; mais je suis sûr que si M. Viot veut bien prendre le nouveau maître sous sa tutelle spéciale, et lui inculquer ses précieuses idées sur l’enseignement, l’ordre et la discipline de la maison n’auront pas trop à souffrir du départ de M. Serrières.

Toujours souriant et doux, M. Viot répondit que sa bienveillance m’était acquise et qu’il m’aiderait volontiers de ses conseils ; mais les clefs n’étaient pas bienveillantes, elles. Il fallait les entendre s’agiter et grincer avec frénésie : « Si tu bouges, petit drôle, gare à toi. »

— Monsieur Eyssette, conclut le principal, vous pouvez vous retirer. Pour ce soir encore, il faudra que vous couchiez à l’hôtel… Soyez ici demain à huit heures… Allez…

Et il me congédia d’un geste digne.

M. Viot, plus souriant et plus doux que jamais, m’accompagna jusqu’à la porte ; mais, avant de me quitter, il me glissa dans la main un petit cahier.

— C’est le règlement de la maison, me dit-il. Lisez et méditez…

Puis il ouvrit la porte et la referma sur moi, en agitant ses clefs d’une façon… frinc ! frinc ! frinc !

Ces messieurs avaient oublié de m’éclairer… J’errai un moment parmi les grands corridors tout noirs, tâtant les murs pour essayer de retrouver mon chemin. De loin en loin, un peu de lune entrait par le grillage d’une fenêtre haute et m’aidait à m’orienter. Tout à coup, dans la nuit des galeries, un point lumineux brilla, venant à ma rencontre… Je fis encore quelques pas ; la lumière grandit, s’approcha de moi, passa à mes côtés, s’éloigna, disparut. Ce fut comme une vision ; mais, si rapide qu’elle eût été, je pus en saisir les moindres détails.

Figurez-vous deux femmes, non, deux ombres… L’une vieille, ridée, ratatinée, pliée en deux, avec d’énormes lunettes qui lui cachaient la moitié du visage ; l’autre, jeune, svelte, un peu grêle comme tous les fantômes, mais ayant-ce que les fantômes n’ont pas en général ─ une paire d’yeux, très grands et si noirs, si noirs… La vieille tenait à la main une petite lampe de cuivre ; les yeux noirs, eux, ne portaient rien… Les deux ombres passèrent près de moi, rapides, silencieuses, sans me voir, et depuis longtemps elles avaient disparu que j’étais encore debout, à la même place, sous une double impression de charme et de terreur.

Je repris ma route à tâtons, mais le cœur me battait bien fort, et j’avais toujours devant moi, dans l’ombre, l’horrible fée aux lunettes marchant à côté des yeux noirs…

Il s’agissait cependant de découvrir un gîte pour la nuit ; ce n’était pas une mince affaire. Heureusement, l’homme aux moustaches, que je trouvai fumant sa pipe devant la loge du portier, se mit tout de suite à ma disposition et me proposa de me conduire dans un bon petit hôtel point trop cher, où je serais servi comme un prince. Vous pensez si j’acceptai de bon cœur.

Cet homme à moustaches avait l’air très bon enfant ; chemin faisant, j’appris qu’il s’appelait Roger, qu’il était professeur de danse, d’équitation, d’escrime et de gymnastique au collège de Sarlande, et qu’il avait servi longtemps dans les chasseurs d’Afrique. Ceci acheva de me le rendre sympathique. Les enfants sont toujours portés à aimer les soldats. Nous nous séparâmes à la porte de l’hôtel avec force poignées de main, et la promesse formelle de devenir une paire d’amis.

Et maintenant, lecteur, un aveu me reste à te faire.

Quand le petit Chose se trouva seul dans cette chambre froide, devant ce lit d’auberge inconnu et banal, loin de ceux qu’il aimait, son cœur éclata, et ce grand philosophe pleura comme un enfant. La vie l’épouvantait à présent ; il se sentait faible et désarmé devant elle, et il pleurait, il pleurait… Tout à coup, au milieu de ses larmes, l’image des siens passa devant ses yeux ; il vit la maison déserte, la famille dispersée, la mère ici, le père là-bas… Plus de toit ! plus de foyer ! et alors, oubliant sa propre détresse pour ne songer qu’à la misère commune, le petit Chose prit une grande et belle résolution, celle de reconstituer la maison Eyssette et de reconstruire le foyer à lui tout seul. Puis, fier d’avoir trouvé ce noble but à sa vie, il essuya ces larmes indignes d’un homme, d’un reconstructeur de foyer, et sans perdre une minute, entama la lecture du règlement de M. Viot, pour se mettre au courant de ses nouveaux devoirs.

Ce règlement, recopié avec amour de la propre main de M. Viot, son auteur, était un véritable traité, divisé méthodiquement en trois parties :

1° Devoirs du maître d’étude envers ses supérieurs ;

2° Devoirs du maître d’étude envers ses collègues ;

3° Devoirs du maître d’étude envers les élèves.

Tous les cas y étaient prévus, depuis le carreau brisé jusqu’aux deux mains qui se lèvent en même temps à l’étude ; tous les détails de la vie des maîtres y étaient consignés, depuis le chiffre de leurs appointements jusqu’à la demi-bouteille de vin à laquelle ils avaient droit à chaque repas.

Le règlement se terminait par une belle pièce d’éloquence, un discours sur l’utilité du règlement lui-même ; mais, malgré son respect pour l’œuvre de M. Viot, le petit Chose n’eut pas la force d’aller jusqu’au bout, et — juste au plus beau passage du discours — il s’endormit…

Cette nuit-là, je dormis mal. Mille rêves fantastiques troublèrent mon sommeil… Tantôt, c’était les terribles clefs de M. Viot que je croyais entendre, frinc ! frinc ! frinc ! ou bien la fée aux lunettes qui venait s’asseoir à mon chevet et me réveillait en sursaut ; d’autres fois aussi les yeux noir ─ oh ! comme ils étaient noirs ! ─ s’installaient au pied de mon lit, me regardant avec une étrange obstination…

Le lendemain, à huit heures, j’arrivai au collége. M. Viot, debout sur la porte, son trousseau de clefs à la main, surveillait l’entrée des externes. Il m’accueillit avec son plus doux sourire.

— Attendez sous le porche, me dit-il ; quand les élèves seront rentrés, je vous présenterai à vos collègues.

J’attendis sous le porche, me promenant de long en large, saluant jusqu’à terre MM. les professeurs qui accouraient essoufflés. Un seul de ces messieurs me rendit mon salut ; c’était un prêtre, le professeur de philosophie, « un original » me dit M. Viot… Je l’aimai tout de suite, cet original-là.

La cloche sonna. Les classes se remplirent… Quatre ou cinq grands garçons de vingt-cinq à trente ans, mal vêtus, figures communes, arrivèrent en gambadant et s’arrêtèrent interdits à l’aspect de M. Viot.

— Messieurs, leur dit le surveillant général en me désignant, voici M. Daniel Eyssette, votre nouveau collègue.

Ayant dit, il fit une longue révérence et se retira, toujours souriant, toujours la tête sur l’épaule, et toujours agitant les horribles clefs.

Mes collègues et moi nous nous regardâmes un moment en silence.

Le plus grand et le plus gros d’entre eux prit le premier la parole ; c’était M. Serrières, le fameux M. Serrières que j’allais remplacer.

— Parbleu ! s’écria-t-il d’un ton joyeux, c’est bien le cas de dire que les maîtres se suivent, mais ne se ressemblent pas.

Ceci était une allusion à la prodigieuse différence de taille qui existait entre nous. On en rit beaucoup, beaucoup, moi le premier ; mais je vous assure qu’à ce moment-là, le petit Chose aurait volontiers vendu son âme au diable pour avoir seulement quelques pouces de plus.

— Ça ne fait rien, ajouta le gros Serrières en me tendant la main ; quoiqu’on ne soit pas bâti pour passer sous la même toise, on peut tout de même vider quelques flacons ensemble… Venez avec nous, collègue… je paye un punch d’adieu au café Barbette ; je veux que vous en soyez… on fera connaissance en trinquant.

Sans me laisser le temps de répondre, il prit mon bras sous le sien et m’entraîna dehors.

Le café Barbette, où mes nouveaux collègues me menèrent, était situé sur la place d’armes. Les sous-officiers de la garnison le fréquentaient, et ce qui frappait en y entrant, c’était la quantité de shakos et de ceinturons pendus aux patères…

Ce jour-là, le départ de Serrières et son punch d’adieu avaient attiré le ban et l’arrière-ban des habitués… Les sous-officiers auxquels Serrières me présenta en arrivant, m’accueillirent avec beaucoup de cordialité. À dire vrai pourtant, l’arrivée du petit Chose ne fit pas grande sensation, et je fus bien vite oublié, dans le coin de la salle où je m’étais réfugié timidement… Pendant que les verres se remplissaient, le gros Serrières vint s’asseoir à côté de moi ; il avait quitté sa redingote et tenait aux dents une longue pipe de terre sur laquelle son nom était écrit en lettres de porcelaine. Tous les maîtres d’étude avaient, au café Barbette, une pipe comme cela.

— Eh bien, collègue, me dit le gros Serrières, vous voyez qu’il y a encore de bons moments dans le métier… En somme, vous êtes bien tombé en venant à Sarlande pour votre début. D’abord l’absinthe du café Barbette est excellente et puis, là-bas, à la boîte, vous ne serez pas trop mal.

La boîte, c’était le collège.

— Vous allez avoir l’étude des petits, des gamins qu’on mène à la baguette. Il faut voir comme je les ai dressés ! Le principal n’est pas méchant ; les collègues sont de bons garçons il n’y a que la vieille et le père Viot…

— Quelle vieille ? demandai-je en tressaillant.

— Oh ! vous la connaîtrez bientôt. À toute heure du jour et de la nuit, on la rencontre rôdant par le collège avec une énorme paire de lunettes… C’est une tante du principal, et elle remplit ici les fonctions d’économe. Ah ! la coquine ! Si nous ne mourons pas de faim ce n’est pas de sa faute. »

Au signalement que me donnait Serrières, j’avais reconnu la fée aux lunettes et malgré moi je me sentais rougir. Dix fois, je fus sur le point d’interrompre mon collègue et de lui demander : « Et les yeux noirs ? » Mais je n’osai pas. Parler des yeux noirs au café Barbette ! fi donc !…

En attendant, le punch circulait, les verres vides s’emplissaient, les verres remplis se vidaient ; c’était des toasts, des oh ! oh ! des ah ! ah ! des queues de billard en l’air, des bousculades, de gros rires, des calembours, des confidences…

Peu à peu, le petit Chose se sentit moins timide. Il avait quitté son encoignure et se promenait par le café, parlant haut, le verre à la main.

À cette heure, les sous-officiers étaient ses amis ; il raconta effrontément à l’un d’eux qu’il appartenait à une famille très riche et qu’à la suite de quelques folies de jeune homme, on l’avait chassé de la maison paternelle ; il s’était fait maître d’étude pour vivre mais il ne pensait pas rester au collège longtemps… Vous comprenez, avec une famille tellement riche !…

Ah ! si ceux de Lyon avaient pu l’entendre à ce moment-là.

Ce que c’est que de nous, pourtant ! Quand on sut au café Barbette que j’étais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais drôle, et non point, comme on aurait pu le croire, un pauvre garçon condamné par la misère à la pédagogie, tout le monde me regarda d’un meilleur œil. Les plus anciens sous-officiers ne dédaignèrent pas de m’adresser la parole ; on alla même plus loin au moment de partir, Roger, le maître d’armes, mon ami de la veille, se leva et porta un toast à Daniel Eyssette. Vous pensez si le petit Chose fut fier.

Le toast à Daniel Eyssette donna le signal du départ. Il était dix heures moins le quart, c’est-à-dire l’heure de retourner au collège.

L’homme aux clefs nous attendait sur la porte.

— Monsieur Serrières, dit-il à mon gros collègue que le punch d’adieu faisait trébucher, vous allez, pour la dernière fois, conduire vos élèves à l’étude ; dès qu’ils seront entrés, M. le principal et moi nous viendrons installer le nouveau maître.

En effet, quelques minutes après, le principal M. Viot et le nouveau maître faisaient leur entrée solennelle à l’étude.

Tout le monde se leva.

Le principal me présenta aux élèves en un discours un peu long, mais plein de dignité ; puis il se retira suivi du gros Serrières que le punch d’adieu tourmentait de plus en plus. M. Viot resta le dernier. Il ne prononça pas de discours, mais ses clefs, frinc ! frinc ! frinc ! parlèrent pour lui d’une façon si terrible, frinc ! frinc ! frinc ! si menaçante, que toutes les têtes se cachèrent sous les couvercles des pupitres et que le nouveau maître lui-même n’était pas rassuré.

Aussitôt que les terribles clefs furent dehors, un tas de figures malicieuses sortirent de derrière les pupitres ; toutes les barbes de plumes se portèrent aux lèvres, tous ces petits yeux brillants, moqueurs, effarés se fixèrent sur moi tandis qu’un long chuchotement courait de table en table.

Un peu troublé, je gravis lentement les degrés de ma chaire ; j ’essayai de promener un regard féroce autour de moi, puis, enflant ma voix, je criai entre deux grands coups secs frappés sur la table :

« Travaillons, messieurs, travaillons ! »

C’est ainsi que le petit Chose commença sa première étude.