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Le Philosophe Scythe

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Le Philosophe Scythe
Fables, troisième recueil, livre xiiClaude Barbin (p. 91-94).


Fable XX.
Le Philoſophe Scithe.


Un Philoſophe auſtere, & né dans la Scithie,
Se propoſant de ſuivre une plus douce vie,
Voïagea chez les Grecs, & vid en certains lieux

Un Sage aſſez ſemblable au vieillard de Virgile ;
Homme égalant les Rois, homme approchant des Dieux,
Et comme ces derniers ſatisfait & tranquile.
Son bonheur conſiſtoit aux beautés d’un Jardin.
Le Scithe l’y trouva, qui la ſerpe à la main,
De ſes arbres à fruit retranchoit l’inutile,
Ébranchoit, émondoit, ôtoit ceci, cela,
Corrigeant par tout la Nature,
Exceſſive à païer ſes ſoins avec uſure.
Le Scithe alors luy demanda :
Pourquoy cette ruine ? Étoit-il d’homme ſage
De mutiler ainſi ces pauvres habitans ?
Quittez-moi vôtre ſerpe, inſtrument de dommage ;

Laiſſez agir la faux du temps :
Ils iront auſſi-tôt border le noir rivage.
J’ôte le ſuperflu, dit l’autre ; & l’abatant
Le reſte en profite d’autant.
Le Scithe retourné dans ſa triſte demeure,
Prend la ſerpe à ſon tour, coupe & taille à toute heure ;
Conſeille à ſes voiſins, preſcrit à ſes amis
Un univerſel abatis.
Il ôte de chez luy les branches les plus belles ;
Il tronque ſon Verger contre toute raiſon,
Sans obſerver temps ni ſaiſon,
Lunes ni vieilles ni nouvelles.
Tout languit & tout meurt. Ce Scithe exprime bien
Un indiſcret Stoïcien.
Celui-ci retranche de l’ame
Deſirs & paſſions, le bon & le mauvais,
Juſqu’aux plus innocens ſouhaits.

Contre de telles gens, quant à moi je reclame.
Ils ôtent à nos cœurs le principal reſſort.
Ils font ceſſer de vivre avant que l’on ſoit mort.