Le Piano droit

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Mlle Céréda déménageait.

Elle avait fixé ce samedi-là depuis longtemps, mais négligé de fixer une heure au voiturier.

Dès l’aube, elle se tint prête. A midi, elle déjeuna d’un peu de charcuterie, comme en voyage ; le soir, son estomac fermé refusa toute nourriture. Au long de cette journée, vouée à l’inquiétude de l’attente ainsi qu’au malaise du provisoire, chaque pas dans l’escalier lui fut une espérance et chaque coup de sonnette une désillusion. Il faisait nuit lorsqu’elle vit, n’y croyant plus, deux inconnus s’arrêter sur son palier, la casquette à la main, trop polis pour des gens sobres.

Le mobilier de Mlle Céréda n’était pas composé de ces bibelots charmants et compliqués qui serviraient à réaliser ― s’il se pouvait ― notre rêve familier d’un intérieur élégamment et intimement Louis XV. Aussi tout se passa-t-il vite. Ne laissant après lui que quelques brins de paille éparpillés, le déménageur s’en fut dans les rues obscures, ballotté derrière un cheval, qui, s’il n’eût pas été blanc, aurait décemment convenu à des funérailles d’indigents.

Mlle Céréda suivait, résignée, le convoi ; le souffle nocturne gonflait sa jaquette beige, de la race des vêtements fidèles qui meurent, mais qui ne se rendent pas, même sur le corps amaigri des vieilles demoiselles, professeurs de musique de chambre. Les deux déménageurs, qui, après tout, avaient le vin très doux, rétablirent dans la demeure nouvelle tout le confort qu’ils avaient détruit dans l’ancienne. Une bougie, fixée sur le marbre trop bien imité de la cheminée et reflétée dans le halo d’une glace qui en avait vu bien d’autres, éclaira leur travail habituel. Ils revissèrent le lit, déballèrent la toilette et calèrent la commode dans son coin ; puis, en personnes qui s’y connaissent, ils distribuèrent les chaises et pendirent au mur un agrandissement photographique rehaussé de fusain, image très ressemblante d’un défunt indifférent.

Il ne restait plus que le piano, confié en bas à la vigilance du cheval triste. C’était un piano droit destiné depuis les origines à enseigner des airs de mazurka au petit commerce parisien. Des passants attardés et les clients du bar voisin regardaient le cheval et le piano à la clarté d’un réverbère : « Il faut être musicien pour déménager à pareille heure ! Ces artistes ne peuvent jamais faire comme les autres ».

Saisi enfin par quatre bras vigoureux, le piano, heurté contre le bord du trottoir, rendit un son bien en harmonie avec cette soirée d’automne et qui pénétra profondément dans l’âme de Mlle Céréda. Mais à peine disparus sous les portes de l’immeuble, les porteurs débraillés du correct instrument de musique réapparurent avec leur fardeau, pour expliquer, non sans quelque verbiage, que vu le peu d’ampleur des tournants de l’escalier, il leur serait impossible de venir à bout de leur entreprise par les moyens ordinaires.

Cependant, la pluie que les journaux du matin avaient annoncée à leur quatrième page, en même temps que la fête à souhaiter, se décida brusquement. Il convenait donc de prendre un parti au plus vite. Chacun donna son avis et prodigua ses conseils. Seule, Mlle Céréda ne fut pas écoutée. On s’en remit, en définitive, à l’opinion du concierge, dont la compétence était généralement reconnue dans le quartier. Il n’hésita pas à prescrire le système audacieux des palans et des câbles. Du geste, il indiquait une fenêtre mansardée du cinquième étage, perdue dans l’ombre.

On convint du lundi pour la date de l’opération. Le piano droit reçut un abri dans la loge, et vers les minuit, Mlle Céréda put prendre possession de son logis où la bougie s’éteignit, après un dernier spasme, dès que la porte fut refermée.

Le lundi matin, les deux déménageurs, accompagnés d’un charpentier, d’un serrurier et du concierge, directeur des travaux, se présentèrent de fort bonne heure. Ils portaient des poulies, des cordes et des poutres. La vieille demoiselle les reçut, auprès d’une malle entr’ouverte, comme elle achevait à peine de rajuster ses mèches grises sous son bonnet.

Les préparatifs durèrent jusqu’à midi... On eût dit que Mlle Céréda, après avoir fait enlever le châssis de la croisée et desceller le modeste balcon de fonte, voulait établir à sa fenêtre un appareil de balistique renouvelé des guerres de l’antiquité. Le piano quitta le sol et s’éleva avec aisance, au rythme des « oh ! hisse ! » scandés par le concierge. Sa grande ombre balancée piqua la curiosité de l’atelier de modes de l’entresol, « Au Caprice des Dames » ; elle causa quelque surprise à la jeune bonne du premier, qui, née loin du tumulte des métropoles, avait gardé de son enfance un visage facilement émerveillé ; elle troubla dans ses travaux la sage-femme du second et donna le vertige à tous les locataires des étages supérieurs. Mais une fois à bonne hauteur, le piano, de quelque manière que l’on s’y prît, placé de face, de profil, ou de trois-quarts, verticalement, obliquement ou horizontalement, ne put pénétrer par l’orifice prévu et dut redescendre avec d’infinies précautions.

Dès lors et pour longtemps, le « home » de Mlle Céréda se trouva transformé en un chantier sonore du bruit des outils et du chant mâle des travailleurs. Le professeur perdit une à une ses dernières élèves de solfège. Un jour, pourtant, les maçons eurent élargi suffisamment la fenêtre et l’on put espérer que le piano irait reprendre sa place devant le tabouret à vis qui l’attendait à côté de la cheminée.

Ce jour-là, le résultat fut définitif, contraire à toutes les prévisions. Une corde céda au moment le plus critique et le meuble, claquant du couvercle et agitant désespérément ses bougeoirs de cuivre, partit tout droit rompre les reins aux deux chevaux pommelés d’un omnibus qui parcourait, ainsi qu’à l’ordinaire, la voie publique.

Nous renonçons à peindre le désespoir des parents... Quant à Mlle Céréda, elle passe actuellement pour la plus douce pensionnaire d’une maison de santé du Loir-et-Cher. On ne confie qu’à elle le soin de préparer le programme des petites fêtes musicales que ses compagnes ont accoutumé d’offrir à l’épouse du directeur pour le jour de son anniversaire.