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Le Piccinino/Chapitre 38

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XXXVIII.

COUP DE MAIN.

« Vous me portez donc un peu d’intérêt sincère, vous, mon enfant ? lui dit-il en attachant sur elle ce dangereux regard dont il connaissait la puissance.

― Sincère ? oui, sur mon âme, répondit la jeune fille, et je vous le dois bien, après celui que vous témoignez à ma famille.

― Et vous pensez que votre famille est dans les mêmes sentiments que vous ?

― Mais… comment pourrait-il en être autrement ?… Cependant, pour dire la vérité, personne ne m’a parlé de vous, et je ne sais point vos secrets : on m’a traitée comme une petite fille babillarde ; mais vous me rendez plus de justice, car vous voyez que je ne suis pas curieuse et que je ne vous demande pas seulement qui vous êtes.

― Et vous n’avez pas envie de le savoir ? Ce n’est pas une manière de me le demander ?

― Non, monseigneur, je n’oserais vous faire de questions, et j’aime mieux ne pas savoir ce que mes parents ont jugé devoir me taire. C’est ma fierté, à moi, de travailler avec vous à leur salut, sans vouloir soulever le bandeau dont ils ont couvert mes yeux.

― C’est beau à vous, Mila, dit le Piccinino, qui commençait à se sentir piqué de la grande tranquillité de cette jeune fille ; c’est trop beau peut-être !

― Pourquoi et comment cela peut-il être beau ?

― Parce que vous bravez de grands dangers avec une imprudence sans exemple.

― Quels dangers, seigneur ? ne m’avez-vous pas promis devant Dieu que vous me préserveriez de tout danger ?

― De la part du vilain moine, je vous en réponds sur ma vie. Mais vous n’en avez donc pas soupçonné d’autres ?

― Si fait, dit Mila après avoir réfléchi un instant. Vous avez prononcé à la fontaine un nom qui m’a fait grand’peur. Vous avez parlé comme si vous étiez lié avec le Piccinino. Mais vous m’avez dit encore une fois, ensuite : « Viens sans crainte ; » et je suis venue. Non pas sans crainte, je le confesse, tant que j’ai été seule sur les chemins. Quand je sortirai d’ici, je crois bien que j’aurai peur encore ; mais, tant que je suis avec vous, je ne crains riens ; je me sens très-brave, et il me semble que si on nous attaquait, j’aiderais à notre mutuelle défense.

― Même contre le Piccinino ?

― Ah ! cela, je n’en sais rien… Mais, mon Dieu ! est-ce qu’il va venir ?

― S’il venait ici, ce serait pour punir le moine et pour vous protéger. Pourquoi donc avez-vous si grand’peur de lui ?

― Après tout, je n’en sais rien ; mais chez nous, quand une jeune fille s’en va seule par la campagne, on se moque d’elle, et on lui dit : « Prends garde au Piccinino ! »

― Vous pensez alors qu’il égorge les jeunes filles ?

― Oui, seigneur, car on dit que là où il les mène, elles n’en reviennent jamais, ou que si elles en reviennent, il vaudrait mieux pour elles d’y être restées.

― Ainsi, vous le haïssez ?

― Non, je ne le hais pas, parce qu’on dit qu’il fait beaucoup de mal aux Napolitains, et que si on avait le courage de l’aider, il ferait beaucoup de bien à son pays. Mais j’ai peur de lui, ce qui n’est pas la même chose.

― Et l’on vous a dit qu’il était fort laid ?

― Oui, parce qu’il a une grande barbe, et que je pense qu’il doit ressembler au moine que je déteste. Mais ce moine, il ne vient donc pas ? Quand il sera venu, je pourrai m’en aller, n’est-ce pas, seigneur ?

― Vous avez hâte de partir, Mila ? vous vous déplaisez donc beaucoup ici ?

― Oh ! nullement ; mais j’aurais peur de m’en aller la nuit.

― Je vous reconduirai, moi.

― Vous êtes bien bon, seigneur ; je ne demande pas mieux, pourvu qu’on ne vous voie pas. Mais cet abbé Ninfo, est-ce que vous allez lui faire du mal ?

― Aucun mal. Je présume que vous n’auriez pas de plaisir à l’entendre crier ?

― Dieu du ciel ! je ne voudrais être ni le témoin ni la cause d’aucune cruauté ; mais si le Piccinino vient ici, je tremble qu’il n’y ait du sang répandu. Vous souriez, seigneur ! dit Mila en pâlissant… Oh ! j’ai peur maintenant ! Faites-moi partir aussitôt que l’abbé aura mis le pied dans la maison.

― Mila, je vous jure que l’abbé ne sera l’objet d’aucune cruauté de ma part. Dès que je serai assuré de sa personne, le Piccinino viendra et l’emmènera prisonnier.

― Et c’est par l’ordre de madame Agathe que tout cela se fait ?

― Vous devriez le savoir.

― En ce cas, je suis tranquille. Elle ne voudrait pas la mort du dernier des hommes.

― Mila, vous êtes bien miséricordieuse, et je vous aurais crue plus forte et plus fière. Ainsi, vous n’auriez pas le courage de tuer cet homme s’il venait ici vous insulter ?

― Pardon, seigneur, dit Mila en tirant de son sein un poignard que la princesse avait donné la veille à Magnani, et dont elle avait trouvé moyen de s’emparer sans qu’il s’en aperçût : de sang-froid, je ne pourrais pas voir égorger un homme sans m’évanouir, je crois ; mais offensée, je crois aussi que ma colère me mènerait loin.

― Ainsi, vous étiez armée en guerre, Mila ? vous n’avez donc pas confiance en moi ?

― Comme en Dieu, seigneur ; excepté que Dieu est partout, et qu’un malheur imprévu pouvait vous empêcher d’être ici.

― Savez-vous que c’est fort brave de votre part, Mila, d’être venue ? et que si on le savait…

― Eh bien ! seigneur ?

― Au lieu d’admirer votre héroïsme, on blâmerait votre imprudence.

― Il y a une chose que je sais fort bien, reprit Mila, avec une sorte d’enjouement exalté ; c’est que, si on me savait enfermée ici, avec vous, je serais perdue.

― Sans doute ! la médisance…

― La médisance et la calomnie ! Il n’en faut pas la moitié pour qu’une jeune fille soit décriée et avilie à tout jamais.

― Et vous avez compté qu’un mystère impénétrable envelopperait à jamais votre démarche ?

― J’ai compté sur votre discrétion, et j’ai mis le reste entre les mains de Dieu. Je sais fort bien qu’il y a beaucoup de risques à courir ; mais ne m’avez-vous pas dit qu’il s’agissait de sauver la vie de mon père et l’honneur de madame Agathe ?

― Et vous avez poussé le dévouement jusqu’à compromettre le vôtre sans trop de regret ?

― Compromettre dans l’opinion ? j’aime encore mieux cela que de laisser tuer et déshonorer ceux que j’aime. Victime pour victime, ne vaut-il pas mieux que ce soit moi ? Mais qu’est-ce à dire, seigneur ? vous me parlez singulièrement ; on dirait que vous me blâmez d’avoir cru en vous, et de faire ce que vous m’avez conseillé ?

― Non, Mila, je t’interroge ; pardonne-moi si je veux te comprendre et te connaître, afin de t’estimer autant que tu le mérites.

― À la bonne heure, je vous répondrai toujours franchement.

― Eh bien ! mon enfant, dites-moi tout. La pensée ne vous est-elle pas venue que je pourrais, moi, vous tendre un piége, et vous attirer ici pour vous outrager, ou du moins pour chercher à vous séduire ? »

Mila regarda le Piccinino en face pour voir ce qui pouvait l’engager à lui présenter une semblable supposition. Si c’était une manière de l’éprouver, elle la trouvait offensante ; si c’était une plaisanterie, elle la trouvait de mauvais goût de la part d’un homme qui lui paraissait un être supérieur et un personnage élevé. C’était le moment décisif pour elle et pour lui. Qu’elle eût éprouvé la moindre terreur (et elle n’était pas femme à le cacher, comme la princesse Agathe), le Piccinino s’enhardissait ; car il savait que la peur est le commencement de la faiblesse. Mais elle le regarda avec une hardiesse si franche, et d’un air de mécontentement si brave, qu’il sentit enfin qu’il avait affaire à un être véritablement fort et sincère ; et dès lors il n’eut plus la moindre envie d’engager le combat. Il sentit qu’une lutte de ruses avec une âme si droite ne pouvait lui procurer que de la honte ou du remords.

« Eh bien ! mon enfant, lui dit-il, en lui pressant la main d’une manière amicale et simple, je vois que vous avez eu en moi une confiance qui nous honore tous les deux. Voulez-vous me permettre de vous faire encore une question ? Avez-vous un amant ?

― Un amant ? non, seigneur, répondit Mila en rougissant beaucoup ; mais, sans hésiter, elle ajouta : Je puis vous dire seulement qu’il y a un homme que j’aime.

― Où est-il maintenant ?

― À Catane.

― Est-il riche, bien élevé ?

― Il a un noble cœur et deux bons bras.

― Et vous aime-t-il comme vous méritez de l’être ?

― Cela ne vous regarde pas, seigneur ; je ne répondrai plus rien à cette question-là.

― Vous êtes venue ici au risque de perdre son amour, pourtant !

― Hélas ! vous le voyez bien, dit Mila en soupirant.

― Ô femmes ! est-ce que vous vaudriez mieux que nous ? » dit le Piccinino en se levant. Mais à peine eut-il jeté un coup d’œil dehors, qu’il prit Mila par la main.

« Voici l’abbé ! dit-il ; suivez-moi : pourquoi tremblez-vous ?

― Ce n’est pas de peur, répondit-elle ; c’est de répugnance et de déplaisir ; mais je vous suis. »

Ils gagnèrent le jardin.

« Vous ne me laisserez pas seule avec lui, seulement une minute ? dit Mila, au moment de franchir le seuil de la maison : s’il me donnait seulement un baiser sur la main, je serais forcée de brûler la place avec un fer rouge.

― Et moi je serais forcé de le tuer, répondit le Piccinino. »

Ils marchèrent sous la tonnelle jusqu’à un point où le berceau faisait ouverture. Là, le Piccinino se glissa derrière la treille et suivit ainsi Mila jusqu’à la porte du jardin. Rassurée par sa présence, elle l’ouvrit, et fit signe à l’abbé d’entrer.

« Vous êtes seule ? lui dit-il en se hâtant d’entr’ouvrir son froc de moine, pour se montrer galamment habillé de noir, en abbé musqué. »

Elle ne lui répondit qu’en disant : « Entrez vite. » À peine eut-elle refermé la porte, que le Piccinino se montra, et jamais on ne vit figure plus désappointée que celle de l’abbé Ninfo. « Pardon, seigneur, dit le Piccinino, en prenant un air de simplicité qui étonna sa compagne ; j’ai su par ma cousine Mila que vous désiriez voir mon pauvre jardin, et j’ai voulu vous y faire entrer moi-même. Excusez-moi, ce n’est qu’un jardin de paysan ; mais les arbres fruitiers sont si vieux et si beaux qu’on vient de tous côtés pour les voir. Malheureusement j’ai affaire, et il faut que je m’en aille dans cinq minutes ; mais ma cousine m’a promis de vous faire les honneurs du logis, et je me retirerai si Votre Seigneurie le permet, aussitôt que je lui aurai offert le vin et les fruits.

― Ne vous gênez pas, brave homme ! répondit l’abbé, rassuré par ce discours. Allez à vos affaires, et ne faites pas de cérémonie. Allez, allez vite, vous dis-je, je n’entends pas vous déranger.

― Je m’en irai dès que je vous verrai à table ; Seigneur Dieu ! vous mourez de chaud. Nos chemins sont si durs ! Venez à la maison, je vous verserai le premier coup, et puis, je m’en irai, puisque votre seigneurie veut bien y consentir.

― Mon cousin ne s’en ira pas tant que vous ne serez pas dans la maison, dit Mila, obéissant au regard d’intelligence du Piccinino. »

L’abbé, voyant qu’il ne se débarrasserait de cet hôte obséquieux qu’en cédant à son désir, traversa la tonnelle sans pouvoir adresser un mot ou un regard à Mila : car le Piccinino, jouant toujours son rôle de paysan respectueux et d’hôte empressé, se plaça entre eux. L’abbé fut introduit dans une salle fraîche et sombre, où une collation était servie. Mais, au moment d’y entrer, le Piccinino dit à l’oreille de Mila : « Laissez-moi remplir votre verre, mais ne le respirez seulement pas. »

Un moscatel couleur de topaze brillait dans un grand flacon placé dans un vase de terre cuite rempli d’eau fraîche. L’abbé, qui était un peu ému de la présence du paysan, but sans hésiter, d’un seul trait, le verre que celui-ci lui présenta.

« Maintenant, dit-il, partez vite, mon garçon ! Je ne me pardonnerais pas de vous avoir fait manquer vos affaires.

― Mila, suis-moi, dit le Piccinino. Il faut fermer la porte après moi, car les enfants entreraient pour me voler mes pêches si le jardin restait ouvert, ne fût-ce qu’un instant. »

Mila ne se fit pas prier pour s’élancer sur les traces du Piccinino ; mais il n’alla pas plus loin que la porte de la salle, et, quand il l’eut poussée derrière lui, il mit un doigt sur ses lèvres, se retourna, et resta l’œil collé au trou de la serrure, dans une immobilité complète. Après deux ou trois minutes, il se releva en disant tout haut : « C’est fini ! » Et il rouvrit la porte toute grande.

Mila vit l’abbé, rouge et haletant, étendu sur le carreau.

― Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-elle, est-ce que vous l’avez empoisonné, seigneur ?

― Non, certes, répondit Carmelo ; car il se peut que nous ayons besoin plus tard de ses paroles. Il n’est qu’endormi, le cher homme, mais endormi très-profondément.

― Oh ! seigneur, ne parlez pas si haut : il nous voit, il nous entend ! Il a les yeux ouverts et fixés sur nous.

― Et pourtant, il ne sait qui nous sommes, il ne comprend plus rien. Que lui sert de voir et d’entendre, puisque rien n’offre plus aucun sens à sa pauvre cervelle ? N’approche pas, Mila, si la vipère engourdie te fait peur encore ; moi, il faut que j’étudie encore un peu les effets de ce narcotique. Ils varient suivant les individus. »

Le Piccinino approcha tranquillement de l’abbé, tandis que Mila, stupéfaite, restait sur le seuil et le suivait des yeux avec terreur. Il toucha sa proie comme le loup flaire avant de dévorer. Il s’assura que la tête et les mains passaient rapidement d’une chaleur intense à