Le Pilote (Cooper)/10

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 3p. 99-109).


CHAPITRE X.


Il y avait dans ses yeux si doux une bienveillance affectueuse qui semblait se fixer sur tout ce qu’ils regardaient ; soit que la bonne humeur d’Hébé animât son visage, soit qu’il fût comme à demi voilé par une douce mélancolie, tel était le charme, telle était la grâce de son expression, que le dernier de ses regards était toujours plus doux que les autres.
Campbell. Gertrude de Wyoming.


L’aile occidentale de l’abbaye de Sainte-Ruth, comme on nommait généralement la maison habitée par le colonel Howard, ne conservait que peu de traces de son ancienne destination. Les chambres des étages supérieurs étaient en grand nombre, petites, et s’étendaient des deux côtés d’un long corridor bas et obscur. Elles avaient peut-être servi de cellules aux sœurs qui, disait-on, avaient habité autrefois cette partie de l’édifice. Mais le rez-de-chaussée avait été modernisé, pour nous servir du terme qu’on employait alors, il y avait environ un siècle, et on ne lui avait conservé de son caractère primitif que ce qu’il fallait pour donner un air vénérable à ce qu’on regardait comme confortable au commencement du règne de George III.

Cette aile, ayant toujours servi au logement de la maîtresse de la maison depuis que tout l’édifice n’était plus qu’une habitation mondaine, le colonel Howard, en entrant en possession temporaire de l’abbaye de Sainte-Ruth, ne dérogeant pas à cet usage, en fit d’abord l’appartement de sa nièce, ensuite sa prison. Mais comme la sévérité du vieux colonel conservait toujours quelques traces de ses vertus, les seuls sujets de plainte qu’eût sa nièce étaient le mécontentement de son oncle, et l’espèce de détention qu’il lui faisait subir. Afin que le lecteur puisse mieux juger de la nature de cet emprisonnement, nous allons sans plus de circonlocutions le transporter en présence de miss Howard et de Catherine Plowden, avec lesquelles il s’attend sans doute à faire plus ample connaissance.

La pièce qui servait de salon dans l’aile occidentale avait été jadis, suivant la tradition, le réfectoire du petit essaim de belles recluses, qui cherchaient entre les murs de l’abbaye de Sainte-Ruth un abri contre les tentations du monde. Le nombre n’en devait donc pas être considérable, sans quoi cette salle n’aurait pu les contenir. Elle était meublée de tout ce que le luxe pouvait offrir de plus commode, sinon de plus recherché. L’ample draperie des grands rideaux de damas bleu, suspendus aux croisées qui se trouvaient percées à droite et à gauche, cachait presque entièrement le beau cuir doré qui tapissait les espaces intermédiaires. Des sofas et des pièces d’acajou sculpté offraient sur leurs coussins la même étoffe que celle des rideaux. Le plancher était couvert d’un tapis de Turquie, sur lequel toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, irrégulièrement réunies, égayaient la sombre et monotone splendeur d’une énorme cheminée, des lourdes corniches et des lambris sculptés. Un grand feu de bois pétillait dans l’âtre de la cheminée, par égard pour les préjugés de miss Plowden, qui avait déclaré, avec sa vivacité ordinaire, que le feu du charbon de terre ne pouvait convenir qu’à des forgerons ou à des Anglais. À la flamme du foyer se mêlait la clarté de deux bougies, placées dans des chandeliers d’argent ; sur le tapis, dont les reflets des bougies faisaient ressortir les brillantes nuances, était une jeune personne dans une attitude qui rappelait les grâces de l’enfance, et quiconque n’aurait pas connu les motifs de son occupation aurait cru qu’elle s’en retraçait encore les jeux. Elle était entourée de petits morceaux de soie de différentes couleurs, que ses mains agiles disposaient suivant toutes les combinaisons qui se présentaient à son imagination. Une robe de satin noir serrait sa taille svelte, et en faisait valoir l’élégance ; mais ses yeux étaient surtout séduisants par leur éclat et leur vivacité. Quelques rubans d’un rose vif, disposés avec une négligence un peu étudiée, semblaient emprunter leur riche nuance au vermillon d’une physionomie animée, dont les grâces permettaient à peine de remarquer qu’elle avait la peau un peu brune.

Une autre jeune personne en robe blanche était assise sur le coin d’un sofa. La réclusion dans laquelle elle vivait l’avait peut-être rendue insouciante sur sa parure, ou, ce qui est plus probable, le peigne n’avait pu contenir les longues tresses de ses cheveux noirs qui tombaient avec profusion sur son cou et sur ses épaules ; la plus jolie main d’albâtre disparaissait en partie sous la soie qui la couvrait. Son front d’une candeur céleste était embelli de deux sourcils qu’on eût crus dessinés par Raphaël, et ses paupières garnies de longs cils s’abaissaient sur ses yeux fixés sur le tapis, comme si elle eût été occupée de réflexions mélancoliques. Le reste de sa physionomie me serait difficile à décrire, car ses traits n’étaient ni réguliers ni parfaits, considérés séparément ; mais leur ensemble formait tout ce qu’une femme peut avoir de plus aimable et de plus séduisant. Une légère teinte d’incarnat semblait n’être que fugitive sur ses joues, suivant les sensations rapides et changeantes de son cœur. Assise comme elle était alors, elle paraissait d’une taille au-dessus de la moyenne ; il y avait dans sa personne plus de délicatesse que d’embonpoint, et l’on n’admirait pas moins la forme ravissante de son pied appuyé sur un coussin couvert en damas.

— Oh ! je suis aussi habile que si j’étais l’officier chargé des signaux du grand-amiral de ce royaume, dit la jeune fille au visage riant, en battant des mains avec un air de triomphe enfantin ; que je suis impatiente, Cécile, de trouver l’occasion de mettre ma science en pratique

Tandis que sa cousine parlait, miss Howard leva la tête en souriant, et lorsque ses yeux se tournèrent vers Catherine, quiconque les aurait vus aurait été trompé dans son attente sans pouvoir regretter de l’être. En place des yeux noirs et perçants que semblait annoncer la couleur de ses cheveux, il aurait vu deux grands yeux bleus, qui, moins vifs que ceux de sa compagne, se faisaient remarquer par un air de tendresse et de douceur persuasive.

— Le succès de votre folle excursion sur les bords de la mer, ma cousine, répondit Cécile, vous a, je crois, troublé l’esprit. Mais je ne sais comment vous guérir de cette maladie, à moins de vous ordonner les bains de mer, comme c’est l’usage dans certains cas de folie.

— Ah ! Cécile, je doute que ce remède pût réussir, puisqu’il n’a produit aucun effet sur M. Barnstable, à qui la mer a sans doute administré bien des douches pendant plus d’un ouragan, et qui a plus que jamais des droits à être admis à Bedlam. Croirez-vous que, dans la conversation de dix minutes que nous avons eue ensemble, cet écervelé m’a pressée de prendre son schooner pour baignoire ?

— Je crois que votre cruauté ne le jette pas dans le découragement, mais certes il ne peut vous avoir fait une telle proposition sérieusement.

— Oh ! pour lui rendre justice, je dois convenir qu’il a dit quelques mots du chapelain pour sanctionner cette mesure ; mais ce n’en était pas moins une impudence sans égale. Je n’oublierai ni ne pardonnerai ce trait de folie d’ici à vingt-six ans. Quel plaisir il a dû avoir ce soir dans son petit Ariel, au milieu des vagues monstrueuses que nous avons vues se briser sur le rivage ! J’espère qu’elles l’auront corrigé de son impertinence. Il a passé par une bonne lessive. C’est une punition de son audace, et je ne manquerai pas de le lui dire. Je vais préparer d’avance une demi douzaine de signaux pour me moquer du bain qu’il a pris.

Se livrant à sa gaieté, et pleine de l’espoir que l’occasion de faire usage de ses signaux ne tarderait pas à se présenter, l’aimable jeune fille secoua ses cheveux noirs en riant, et se mit à former de nouvelles combinaisons avec ses morceaux de soie, pour s’amuser aux dépens de son amant quand elle le reverrait.

— Pouvez-vous plaisanter ainsi, Catherine, quand nous avons tant de sujets de crainte ? dit miss Howard d’une voix qui, malgré sa douceur, avait un accent de reproche. Oubliez-vous ce qu’Alix Dunscombe nous a dit ce matin de l’ouragan ? Ne vous souvenez vous pas qu’elle nous a parlé de deux navires, une frégate et un schooner, qui avaient eu la témérité d’entrer dans une baie pleine d’écueils et de bas-fonds à six milles d’ici, et qu’à moins que Dieu ne les ait pris sous sa protection spéciale, il est presque impossible qu’ils aient échappé aux dangers qui les entouraient ? Vous qui savez mieux que personne quels étaient les audacieux marins qui montaient ces bâtiments, pouvez-vous parler de leurs périls avec ce ton de légèreté ?

Cette remontrance rappela miss Plowden à elle-même. Toute trace de gaieté disparut à l’instant de sa physionomie, et elle devint pâle comme la mort. Elle joignit les mains avec un air de profonde affliction, et fixa sur les morceaux de soie dispersés devant elle des regards vagues et hagards.

En ce moment critique la porte du salon s’ouvrit lentement, et le colonel y entra avec un air qui offrait un singulier mélange d’indignation et du respect chevaleresque qu’il avait pour le beau sexe.

— Je vous demande pardon de vous interrompre ainsi, Mesdemoiselles, leur dit-il ; mais je présume que l’arrivée d’un vieillard ne peut jamais être tout à fait indiscrète dans le salon de ses pupilles.

Après les avoir saluées, il alla s’asseoir à l’autre bout du sofa sur lequel était sa nièce, qui s’était levée en le voyant entrer, et qui resta debout jusqu’à ce que son oncle se fût assis. Le vieillard jeta un regard satisfait sur l’ameublement du salon, et continua sur le même ton.

— Cet appartement est de nature à vous permettre d’y recevoir compagnie honorablement, et je ne vois pas la nécessité de cette réclusion constante à laquelle vous vous condamnez.

— Nous vous sommes certainement très-obligées de toutes vos attentions, mon oncle, lui dit-elle ; mais notre réclusion est-elle tout à fait volontaire ?

— Que voulez-vous dire, Mademoiselle ? N’êtes-vous pas la maîtresse de cette maison ? En choisissant pour résidence un endroit où vos ancêtres, et permettez-moi d’ajouter où les miens ont demeuré si longtemps avec crédit et honneur, j’ai moins suivi les conseils d’un orgueil assez naturel que le désir de contribuer à votre satisfaction et à votre bonheur. Il me semble que je ne vois rien ici qui doive nous faire rougir d’y recevoir nos amis ; les murailles du cloître de Sainte-Ruth ne sont pas tout à fait nues, miss Howard ; et celles qui les habitent peuvent se montrer sans trop de crainte.

— Ouvrez-en donc le portail, mon oncle, et votre nièce tâchera d’en faire les honneurs d’une manière digne de l’hospitalité de celui qui en est le maître.

— C’est parler comme doit le faire la fille d’Harry Howard, dit le vieillard en se rapprochant insensiblement de sa nièce. Si mon frère s’était dévoué aux camps, au lieu de prendre le parti de la marine, Cécile, il serait devenu un des plus braves et des plus habiles généraux de Sa Majesté. Le pauvre Harry ! il vivrait peut-être encore ! peut-être conduirait-il en triomphe les troupes victorieuses de Sa Majesté dans les colonies révoltées ! Mais il n’existe plus, Cécile, et il vous a laissée après lui pour le représenter, pour perpétuer sa famille, et posséder le peu que nous ont laissé les ravages du temps.

— Bien certainement, mon oncle, répondit Cécile en lui prenant la main, et en la touchant de ses lèvres, nous n’avons aucun motif de nous plaindre de notre sort, relativement à la fortune. Hélas ! bien des gens sont en ce moment plus à plaindre que nous.

— Non, non, s’écria Catherine d’une voix agitée ; Alix Dunscombe s’est trompée ! la Providence n’a pu condamner de braves gens à un destin si cruel.

— Alix Dunscombe est ici pour réparer ses erreurs si elle en a commis, dit une voix douce et tranquille, dans laquelle on pouvait remarquer un léger accent de province, et privée du charme si touchant des moindres mots de miss Howard, charme qui ajoutait une nouvelle mélodie aux expressions vives et enjouées de sa cousine.

La surprise occasionnée par cette interruption soudaine amena un instant de silence. Catherine Plowden, restée sur le tapis dans l’attitude que nous avons déjà décrite, se releva, et elle éprouva un moment de confusion qui vint rendre à ses joues les vermeilles couleurs de la vie. La femme qui venait de parler en entrant avança d’un pas ferme jusqu’au milieu du salon, et après avoir rendu avec une politesse étudiée le salut que lui adressa le colonel, elle s’assit en silence sur le sofa situé en face de celui que sa nièce et lui occupaient.

La manière dont elle était entrée, l’accueil qu’elle reçut et le costume qu’elle portait, prouvaient que sa visite n’était ni extraordinaire, ni désagréable aux deux cousines. Elle était vêtue avec la plus grande simplicité, mais avec une propreté recherchée qui la dispensait de tout autre ornement. Elle ne pouvait avoir plus de trente ans, mais la manière dont elle s’habillait semblait annoncer qu’elle n’était pas fâchée de passer pour être moins jeune. Ses beaux cheveux blonds étaient resserrés sous un bandeau noir, semblable au snood[1] des jeunes Écossaises, qui ne laissait échapper que quelques boucles. Son teint avait beaucoup perdu de son éclat, mais il lui en restait encore assez pour qu’on pût juger de celui dont il avait dû briller quelques années auparavant. Ses grands yeux bleus étaient pleins de douceur, ses dents d’une blancheur éclatante, et ses traits réguliers ; elle portait une robe de soie d’un gris foncé qui allait à ravir à sa taille élégante.

Après qu’elle se fut assise, le colonel garda le silence encore un instant, et se tournant vers Catherine, il lui dit d’un air qui ne paraissait que plus raide et plus contraint, par les efforts qu’il faisait pour montrer de l’aisance.

— Miss Plowden, vous n’avez pas plus tôt évoqué miss Alix, que la voilà qui paraît disposée, — comme j’ose le dire, miss Dunscombe, — à se défendre contre toute accusation que pourraient intenter contre elle ses plus cruels ennemis.

— Je n’ai aucune accusation à intenter contre miss Dunscombe, dit Catherine avec un mouvement d’humeur, et je ne me soucie pas que personne jette la dissension entre mes amies et moi, fût-ce même le colonel Howard.

— Le colonel Howard aura grand soin de ne pas commettre à l’avenir de pareilles fautes, dit le vieillard en saluant Catherine avec un air de raideur. Se tournant ensuite vers l’étrangère : — Lorsque vous êtes arrivée, miss Alix, lui dit-il, je représentais à ma nièce qu’il ne convient pas qu’elle reste invisible entre ces murailles, comme les nonnes qui les habitaient autrefois. Ni son âge, ni ma fortune, ni même la sienne, car Henri Howard n’a pas déshérité sa fille, n’exigent que nous vivions comme si nous voulions fermer nos portes au monde entier, et qu’on ne pût entrer à Sainte-Ruth que par ses antiques fenêtres. Miss Plowden, je crois devoir vous demander ce que signifie cette prodigieuse quantité de morceaux de soie de toutes couleurs taillés d’une manière si extraordinaire.

— J’en veux faire une parure pour le premier bal que vous nous donnerez, Monsieur, répondit Catherine avec un sourire malin, qui ne fut qu’à moitié réprimé par le coup d’œil de reproche que lui lança sa cousine. Vous avez du goût, colonel Howard ; dites-moi si ce jaune brillant ne produira pas un excellent effet sur mon teint ; si ce noir et ce blanc ne contrasteront pas bien ensemble ; si ce rose n’ira pas à ravir avec des yeux noirs ? cela ne fera-t-il pas un turban qu’une impératrice pourrait porter ?

Pendant qu’elle babillait ainsi, les doigts agiles de la jeune fille arrangeaient ses petits pavillons, les attachaient avec des épingles, et en formaient une espèce de coiffure qui ressemblait assez à celles dont elle venait de parler, et qu’elle se mit sur la tête en riant. Le colonel avait trop de politesse pour contredire une femme en matière de goût, et s’il avait d’abord conçu quelques légers soupçons sans objet certain, ils furent complètement dissipés par la dextérité de sa pupille. Mais s’il n’était pas difficile de tromper le colonel en ce qui concernait la toilette des dames, il n’en était pas de même d’Alix Dunscombe ; elle regarda le turban de manière à laisser voir que cette parure lui paraissait suspecte, et Catherine s’en apercevant, alla s’asseoir près d’elle, et tâcha de détourner son attention en lui faisant diverses questions à voix basse.

— Je disais, miss Alix, continua le colonel, que quoique le malheur des temps ait certainement fait quelque brèche à ma fortune, nous n’étions pas réduits à ne pouvoir recevoir nos amis d’une manière digne des descendants des anciens propriétaires de Sainte-Ruth. Cécile que voici, la fille de mon frère Harry, est une jeune personne que tout oncle pourrait être fier de montrer, et je voudrais qu’elle fît voir à nos dames anglaises que nous élevons, de l’autre côté de la mer Atlantique, des rejetons qui ne sont pas indignes de la tige-mère.

— Vous n’avez qu’à déclarer votre bon plaisir, mon cher oncle, dit miss Howard, et l’on s’y conformera.

— Dites-nous en quoi nous pourrons vous obliger, Monsieur, ajouta Catherine, et pour peu que cela puisse contribuer à diminuer l’ennui qu’inspire ce séjour, je vous promets que vous trouverez, du moins en moi, une aide disposée à vous seconder dans tous vos projets.

— C’est bien parler, dit le colonel, et comme deux filles sages et discrètes. Eh bien ! pour commencer, nous enverrons un messager à Dillon et au capitaine Borroughcliffe pour les inviter à prendre le café avec vous. Il est l’heure d’y songer.

Cécile ne répondit rien, mais elle parut vivement contrariée, et ses yeux se fixèrent sur le tapis. Ce fut Catherine qui se chargea de prendre la parole.

— Il me semble, dit-elle, que ce serait à eux à prendre l’initiative, et à nous faire demander s’il peut nous convenir de les recevoir. Mais puisque votre bon plaisir est que nous fassions les avances, ne vaudrait-il pas mieux, mon cher Monsieur, que nous nous rendissions dans votre salon pour y faire les honneurs de la table à thé ? J’ai appris que vous avez fait arranger à cet effet un appartement ; et quoique je ne doute pas de votre goût, celui d’une femme n’est pas à dédaigner.

— Je crois vous avoir déjà dit, miss Plowden, répondit le colonel avec un air de mécontentement, que tant que les deux navires qui me sont suspects seront dans le voisinage de cette côte, je désire que vous et miss Howard vous ne quittiez pas votre appartement.

— Ne dites donc pas que nous nous y enfermons volontairement. Avouez en bon anglais que c’est vous qui nous y tenez dans la réclusion.

— Suis-je un geôlier, miss Plowden, pour que vous me parliez de la sorte ? Que pensera de moi miss Dunscombe ? Si une remarque aussi singulière fait impression sur elle, elle doit tirer d’étranges conclusions ! Je…

Miss Dunscombe l’interrompit.

— On peut se dispenser maintenant, dit-elle d’un ton mélancolique, de toutes les précautions que pouvait inspirer la crainte du vaisseau et du schooner avancés hier soir dans la baie de Devil’s-Grip. Il n’existe aujourd’hui que bien peu de gens qui soient en état de diriger les plus petits bâtiments, en plein jour et avec le vent favorable, dans ces dangereux parages. Mais dans l’obscurité et par un vent contraire, c’est de Dieu seul que peut venir le salut.

— Il y a véritablement tout lieu de croire qu’ils ont péri, dit le colonel d’une voix qui ne prenait nullement le ton du triomphe de la satisfaction.

Catherine se leva, traversa la chambre d’un air qui semblait rehausser sa petite taille, et alla s’asseoir à côté de sa cousine.

— Non ! s’écria-t-elle en même temps avec énergie, non, ils n’ont pas péri ! Ils sont habiles autant que braves ; ils feront tout ce que peuvent faire d’excellents marins. Et en faveur de qui une juste Providence interviendrait-elle dans sa merci, si elle ne protégeait les enfants entreprenants d’un pays opprimé qui se défend contre la tyrannie et l’injustice ?

Les dispositions toutes conciliatrices du colonel s’évanouirent quand il entendit ces paroles, et sa politesse lui permit à peine d’attendre que sa pupille eût fini de parler.

— Et quel péché, s’écria-t-il, les yeux brillants d’un feu que les glaces de l’âge n’avaient pu éteindre, quel crime plus digne de la damnation que la révolte, pourrait plus justement appeler le courroux du ciel sur ceux qui s’en rendent coupables ? Ce fut ce crime qui inonda l’Angleterre de sang sous le règne de Charles Ier, ce fut ce crime qui ensanglanta plus de champs de bataille que toutes les autres causes de guerre réunies. Il a été puni des châtiments qu’il méritait, depuis le temps d’Absalon jusqu’à nos jours ; il a fait perdre le ciel à quelques-uns de ses anges les plus brillants de gloire, et il y a tout lieu de croire que c’est le péché impardonnable dont parle le saint Évangile.

— Je ne sais pas si vous avez droit de penser que ce soit le crime énorme dont vous parlez, colonel, dit miss Dunscombe prévoyant que Catherine allait répondre avec trop de vivacité, et voulant l’en empêcher ; et avec un soupir qui semblait partir du cœur, elle ajouta d’une voix qui devenait de plus en plus douce :

— Oui, c’est sans doute un grand crime, un crime plus noir que toutes les autres fautes de la vie. Combien de gens ont brisé les liens les plus chers pour s’élancer dans ce gouffre ! Je crois réellement que le cœur s’endurcit à la vue des calamités humaines, qu’il devient insensible aux maux qu’il fait souffrir aux autres, et qu’il ne songe plus si ceux dont il cause le malheur sont des amis et des parents. D’ailleurs, colonel Howard, c’est une tentation bien dangereuse pour celui qui n’a qu’une faible connaissance du grand monde que de se trouver élevé tout à coup au souverain pouvoir ; et s’il ne commet pas sur-le-champ de grands crimes, il s’y prépare du moins par l’endurcissement de son cœur.

— Je vous écoute avec impatience, miss Alix, s’écria Catherine en battant la terre de son petit pied avec un sang-froid affecté, car vous ne savez ni de qui ni à qui vous parlez. Mais le colonel Howard n’a pas la même excuse. Paix ! Cécile, il faut que je parle. Croyez-moi, ma chère amie, je vous réponds qu’il n’existe pas sur leur tête un seul cheveu qui soit mouillé. Quant à vous, colonel Howard, qui devez vous rappeler que le fils d’une sœur de la mère de Cécile et de la mienne se trouve à bord de cette frégate, il y a une apparence de cruauté à parler comme vous le faites.

— J’ai pitié de lui, s’écria le colonel, j’en ai pitié de tout mon cœur ; il a suivi le torrent qui entraîne nos malheureuses colonies à leur destruction. Mais ce n’est qu’un enfant, et il y a sur ce vaisseau des gens qui n’ont pas comme lui leur ignorance à alléguer pour excuse. Il s’y trouve, entre autres, le fils de mon ancienne connaissance, de l’ami de cœur d’Harry, du père de Cécile, d’Hugues Griffith, que nous avions surnommé l’Entreprenant. Ils partirent ensemble le même jour, à bord d’un des vaisseaux de Sa Majesté. Le pauvre Harry vécut juste assez pour atteindre le grade de lieutenant, et Hugues mourut commandant d’une frégate. Son fils fut élevé sur le vaisseau de son père, et il apprit au service de Sa Majesté à combattre contre son roi. Il y a en cela quelque chose qui révolte la nature, miss Alix ; c’est comme l’enfant qui lève la main contre son propre père. Ce sont pourtant de tels hommes, et Washington à leur tête, qui soutiennent l’audace de cette rébellion.

— Il y a des hommes, Monsieur, dit Catherine avec fierté, qui n’ont jamais porté l’uniforme servile de la Grande-Bretagne, et dont les noms sont aussi chéris et aussi respectés en Amérique qu’aucun de ceux dont l’Angleterre puisse se vanter ; des hommes, Monsieur, qui ne craindraient pas à l’abordage les plus braves officiers de la marine anglaise.

— Je n’ai pas besoin de lutter contre votre raison égarée, dit le colonel en se levant avec un air de froid respect. Une jeune fille qui se hasarde à mettre des rebelles en comparaison avec de braves et fidèles sujets ne peut être accusée que de délire. Nul homme, je ne parle pas des femmes, qu’on ne peut supposer connaître si bien la nature humaine ; nul homme, dis-je, arrivé à l’époque de la vie où il peut lui être permis de se donner ce titre, ne peut faire cause commune avec ces désorganisateurs qui voudraient détruire tout ce qu’il y a de plus sacré ; avec ces niveleurs, qui voudraient élever les petits sur les ruines des grands ; avec ces jacobins, qui…

— Monsieur, dit Catherine avec une froideur provocante, si vous êtes embarrassé pour trouver de nouvelles épithètes insultantes, appelez à votre aide M. Christophe Dillon ; le voilà à la porte.

Le colonel se retourna d’un air surpris, oubliant sa colère et ses déclamations à cette nouvelle inattendue, et vit effectivement le visage livide de son parent, qui était debout, tenant d’une main la porte entr’ouverte, et en apparence aussi étonné de se trouver devant les jeunes dames, qu’elles pouvaient elles-mêmes être surprises de sa visite.


  1. Ruban avec lequel les jeunes filles retiennent leurs cheveux, et que ne portent pas les femmes mariées.