Le Pilote (Cooper)/9

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 3p. 88-98).


CHAPITRE IX.


Coquin ! comment osez-vous quitter votre bouillon de gruau pour marcher ainsi contre votre roi ?
Pièce dramatique.


Le vaste bâtiment irrégulier qu’occupait le colonel Howard méritait bien la description qu’en avait faite Catherine Plowden. Malgré la confusion des ordres d’architecture qui était presque inévitable dans une construction interrompue et reprise dans des siècles différents, les distributions intérieures en étaient commodes et réunissaient tout ce qui peut être utile et agréable. Les labyrinthes obscurs, vestibules, corridors, antichambres, chambres et appartements de cette maison, quelque nom qu’on voulût leur donner, étaient garnis de meubles solides et en bon état, et quelle qu’eût été la première destination de cet édifice, on en avait fait une demeure qui convenait parfaitement à une famille paisible et tranquille.

Il y avait sur ce vieux château de ces lamentables traditions d’amants séparés et d’amours malheureux qui, comme autant de toiles d’araignées, s’attachent toujours aux anciens édifices. Mais nos humbles efforts doivent se borner à décrire l’homme tel que Dieu l’a créé, quelque usée, quelque vulgaire que puisse paraître cette méthode aux esprits sublimes. Nous prendrons donc la liberté de dire une fois pour toutes à ceux qui croient avoir droit à ce titre si digne d’envie, que nous sommes déterminés à rejeter tout ce qui serait surnaturel, comme nous fuirions le diable ; et nous avertirons ceux qui s’ennuient de la compagnie des créatures de leur espèce, qu’ils feront bien de fermer ce volume et d’ouvrir les œuvres de quelque barde plus merveilleusement inspiré ; ils seront par là plus près de quitter la terre, sinon de monter aux cieux. Nous ne voulons avoir affaire qu’aux hommes, et ne retracer que leurs actions, non en les suivant dans les contradictions d’une métaphysique subtile, mais en peignant leurs sentiments palpables, pour ainsi dire, de manière que chacun puisse nous comprendre aussi facilement que nous nous comprenons nous-mêmes ; preuve que nous renonçons à l’avantage prodigieux de passer pour avoir du génie, puisque nous refusons l’aide du merveilleux et de l’incompréhensible pour obtenir cette réputation.

Nous laisserons l’Ariel à l’ombre des rochers bordant le bassin dans lequel nous l’avons conduit à la fin du chapitre précédent, et contre lesquels on entendait les vagues de l’océan se briser avec de sourds mugissements ; et nous allons introduire le lecteur dans la salle à manger de l’abbaye de Sainte-Ruth, choisissant la même soirée pour lui faire faire connaissance avec d’autres personnages de notre histoire dont nous avons à décrire le caractère et à rapporter les actions.

Cette pièce n’était pas de très-grande dimension, et elle était parfaitement éclairée tant par la lumière qu’y répandaient six chandelles, que par les rayons qui partaient d’une cheminée dont la grille contenait un feu de charbon de terre très-ardent. Les moulures de la boiserie de chêne qui couvrait les murailles en réfléchissaient la lueur sur une table d’acajou massif, et sur les verres remplis d’excellent vin qu’on y voyait. L’ameublement de cette salle consistait principalement en rideaux de damas d’un rouge foncé, et en énormes chaises de bois de chêne garnies de coussins et de dossiers couverts en cuir, et elle semblait hermétiquement fermée au monde et à ses soucis.

Trois personnes assises autour de la table placée au milieu de l’appartement semblaient jouir paisiblement du dessert d’un bon repas. La nappe avait été enlevée, et la bouteille circulait lentement, comme si les convives sentaient que ni le temps ni l’occasion ne leur manqueraient pour en savourer le contenu.

Au haut bout de la table était un homme âgé qui en faisait les honneurs autant que la politesse pouvait le rendre nécessaire dans une petite compagnie où chacun paraissait également à son aise. Il s’avançait vers le déclin de la vie, quoique sa taille droite, ses mouvements vifs et sa main ferme annonçassent que la vieillesse n’était pas arrivée chez lui avec son cortége ordinaire d’infirmités. D’après son costume, il appartenait à cette classe dont les membres suivent constamment les modes de la génération qui a précédé celle au milieu de laquelle ils vivent, soit à cause de la répugnance que leur inspire tout changement subit, soit par suite des souvenirs que leur a laissés une époque qui a fait éclore en eux des sensations que la froide vieillesse ne peut faire renaître. L’âge avait éclairci ses cheveux, et pouvait déjà commencer à les blanchir ; mais l’art avait caché les ravages du temps avec le plus grand soin, sa tête était poudrée à blanc, non seulement sur les parties qui n’étaient pas encore entièrement dépouillées de leurs cheveux, mais même sur celles où il n’en restait plus. Ses traits, sans être très-expressifs, étaient caractéristiques, et annonçaient dans leur ensemble l’honneur et l’intégrité ; son front découvert annonçait la franchise et la noblesse. Sur ses joues basanées quelques couleurs plus vives contrastaient avec la blancheur de son teint.

En face du maître de la maison, en qui le lecteur n’a sans doute pas manqué de reconnaître le colonel Howard, on voyait la figure maigre et jaune de Christophe, ou, par abréviation, de Kit Dillon, ce fléau du bonheur de miss Howard, dont Catherine Plowden avait parlé dans sa lettre.

Entre eux était un homme de moyen âge, portant l’uniforme du roi. Sa figure était d’un rouge aussi éclatant que son habit, et sa principale occupation en ce moment paraissait être de faire honneur au bon vin de son hôte.

Par ses allées et venues continuelles, un domestique, chaque fois qu’il ouvrait la porte, donnait entrée au vent qui faisait entendre ses sifflements en frappant contre tous les angles et contre toutes les cheminées de ce vaste bâtiment.

Un homme vêtu en paysan était debout derrière la chaise du colonel Howard, avec lequel il venait d’avoir une courte conversation ; elle allait finir au moment où nous levons le rideau qui cachait cette scène aux yeux du lecteur, et le colonel disait :

— Et cet Écossais vous a-t-il dit qu’il avait vu ces deux vaisseaux de ses propres yeux ?

La réponse fut une simple affirmation

— C’est bien, c’est bien, reprit le colonel ; vous pouvez vous retirer.

Le paysan le salua à sa manière, et le vieux militaire lui ayant répondu par une inclination de tête faite d’un air à la fois gracieux et grave, il sortit de l’appartement.

— Si ces deux étourdis, dit alors le colonel en se retournant vers ses hôtes, ont réellement engagé le vieux fou qui les commande à s’avancer au milieu de ces rochers et de ces bas-fonds, à l’approche d’un ouragan tel que celui d’hier, la situation des deux navires est désespérée. Puissent la rébellion et la déloyauté éprouver toujours ainsi la juste indignation de la Providence ! Je ne serais pas surpris, Messieurs, d’apprendre un jour que mon pays natal ait été englouti par des tremblements de terre ou par l’océan, tant son crime est affreux et inexcusable. Et cependant c’est un jeune homme fier et entreprenant, que le commandant en second de cette frégate. J’ai parfaitement connu son père : c’était un brave et galant homme qui, comme mon propre frère, le père de Cécile, avait préféré servir son roi sur l’océan que sur la terre. Son fils a hérité de sa bravoure, mais non de sa loyauté. On serait pourtant fâché d’apprendre qu’un pareil jeune homme fût noyé.

Ce discours, dont la fin surtout ressemblait beaucoup à un soliloque, n’exigeait pas une réponse directe ; mais le militaire, élevant son verre à la hauteur d’une lumière pour contempler la couleur dorée de la liqueur, et en avalant de si fréquentes gorgées qu’il ne lui resta bientôt plus à admirer que la transparence du cristal, le remit tranquillement sur la table, et tout en étendant le bras pour prendre la bouteille, répondit avec le ton nonchalant d’un homme dont l’esprit était occupé de tout autre chose que de l’objet dont on parlait :

— Vous avez raison, Monsieur ; les braves gens sont rares, et comme vous le dites fort bien, on ne peut trop regretter son sort. Quoique sa mort soit glorieuse, j’ose dire que ce sera une grande perte pour le service du roi.

— Sa mort glorieuse ! répéta le colonel. Une perte pour le service du roi ! Eh ! non, capitaine Borroughcliffe ; la mort d’un rebelle ne peut jamais être glorieuse, et j’avoue que je ne puis comprendre comment elle peut être une perte pour le service du roi.

Le capitaine était dans cet état heureux où il est difficile de lier toutes les idées entre elles ; mais comme il s’était habitué depuis longtemps à soumettre les siennes à une discipline sévère, il répondit sans hésiter :

— Je veux dire, Monsieur, que le service de Sa Majesté y perd le bien qu’aurait produit l’exemple s’il eût été exécuté au lieu de périr les armes à la main.

— Les armes à la main ! je parle d’un homme noyé, Monsieur.

— Ah ! noyé ! en bien ! c’est à peu près comme pendu. Cette circonstance m’avait échappé.

— Je ne vois pas qu’il soit certain, Monsieur, dit M. Christophe Dillon d’une voix aigre et traînante, que le grand et le petit navire que cet Écossais dit avoir vus soient la frégate et le schooner dont vous parlez. Je doute qu’ils osent s’approcher si près de notre côte, quand la mer est couverte de nos vaisseaux de guerre.

— Ces gens sont nos concitoyens, Christophe, s’écria le colonel, quoique ce soient des rebelles. C’est une nation brave et entreprenante. Quand j’avais l’honneur de servir Sa Majesté, il y a une vingtaine d’années, la fortune me favorisa assez pour me permettre de voir en face les ennemis de mon roi dans quelques petites affaires, capitaine Borroughcliffe : le siège de Québec, par exemple, la bataille qui se donna sous les murs de cette ville, l’action de Ticonderaga, l’infortunée catastrophe du général Braddock, sans parler de plusieurs autres rencontres ; en bien ! Monsieur, je dois dire, à l’honneur des colons, qu’ils se conduisirent admirablement dans toutes ces affaires, et surtout dans la dernière, et l’homme qui est aujourd’hui à la tête des rebelles se fit une réputation parmi nous par sa conduite dans cette journée désastreuse. C’était alors un jeune homme réservé, instruit, bien élevé. Je n’ai jamais parlé autrement de M. Washington, Messieurs.

— Oui, répondit le capitaine en bâillant, il avait reçu son éducation dans les troupes de Sa Majesté, et par conséquent cela ne pouvait guère être autrement. Mais je suis fâché de cette malheureuse noyade, colonel ; elle va sans doute mettre fin à ma mission, et je ne nierai pas que votre hospitalité ne m’ait rendu mon cantonnement fort agréable.

— L’obligation est mutuelle, Monsieur, répondit le colonel avec un salut poli ; mais des hommes qui comme nous ont vécu dans les camps n’ont pas besoin de se faire de compliments sur de telles bagatelles. Si c’était mon parent Dillon, que voilà, et dont la tête est plus occupée de Coke sur Littleton[1] que de la vie d’un soldat et de la gaieté qui règne parmi ses compagnons d’armes, il lui serait permis de croire que de pareilles formalités sont aussi nécessaires que les mots barbares qu’on insère dans un contrat. Allons, Borroughcliffe, mon cher ami, je crois que nous avons bu séparément à la santé de chacun des membres de la famille royale. Que Dieu les protége tous ! Buvons maintenant rasade à la mémoire de l’immortel Wolfe.

— C’est une proposition qu’aucun soldat ne refusera jamais, colonel. Que Dieu les protége tous ! dirai-je avec vous. Et si notre gracieuse reine continue comme elle a commencé, nous aurons une famille de princes plus nombreuse que toutes celles à la santé desquelles pourrait boire aucune armée en Europe.

— Oui, oui ; cette pensée offre une consolation au milieu de l’affliction causée par cette affreuse révolte de mes concitoyens. Mais je ne veux plus me tourmenter de ce souvenir désagréable. Les armes de mon souverain feront bientôt disparaître cette tache de ma terre natale.

— On ne saurait en douter, dit Borroughcliffe, dont les idées continuaient à se troubler, grâce au madère qui avait mûri sous le soleil de la Caroline. Ces misérables Yankies[2] fuient devant les troupes de Sa Majesté comme la populace de Londres devant quelques cavaliers de la garde.

— Pardonnez-moi, capitaine Borroughcliffe, répondit le colonel en redressant encore sa taille très-droite ; ils peuvent être égarés, trompés, trahis, mais votre comparaison est injuste. Donnez-leur des armes et de la discipline, et chaque pouce de leurs terres qu’on leur arrachera sera arrosé du sang des vainqueurs.

— Le plus grand lâche de la chrétienté deviendrait un héros, colonel Howard, dans un pays où le vin devient un cordial comme celui-ci. D’ailleurs je suis une preuve vivante que vous avez mal compris ce que je voulais dire. Si vos concessionnaires du Vermont et du Hampshire, à qui Dieu concède sa bénédiction, n’eussent pas réformé définitivement les deux tiers de ma compagnie, je ne serais pas aujourd’hui sous votre toit, officier de recrutement au lieu d’être en activité de service, et je n’aurais pas été lié par un pacte, comme sous la loi de Moïse, si Burgoyne avait pu leur tenir tête dans leurs longues marches et contre-marches. Monsieur, je bois à leur santé de tout mon cœur, et plutôt que de déplaire à un ami tel que vous, avec du nectar tel que celui-ci, je boirais à celle de toute l’armée de Gates, régiment par régiment, compagnie par compagnie, et même, pour peu que vous le désiriez, homme par homme.

— Je ne voudrais pas mettre votre politesse à une pareille épreuve, capitaine, répondit le colonel adouci par une concession si ample. Je vous ai trop d’obligation d’avoir volontairement entrepris de défendre ma maison contre les attaques de ces pirates et rebelles que je suis fâché d’avoir à nommer mes concitoyens.

— On pourrait avoir des devoirs plus pénibles à remplir, colonel, et ne pas en être si bien récompensé. Bien n’est plus ennuyeux d’ordinaire qu’un cantonnement dans un village, et l’on n’y trouve guère que des liqueurs exécrables. Mais dans une maison comme la vôtre, on peut dire qu’on est couché dans un berceau de contentement. Cependant j’ai une plainte à vous faire ; oui, il faut que je la fasse, car ce serait une honte pour mon régiment et pour moi si je gardais le silence plus longtemps.

— Parlez, Monsieur, dit le colonel un peu surpris, et croyez que je m’empresserai d’en faire disparaître la cause.

— Eh bien ! Monsieur, nous vivons ici trois garçons qui restons ensemble du matin au soir, parfaitement bien nourris, et encore mieux abreuvés, j’en conviens : mais enfin nous vivons ici en anachorètes, tandis qu’il y a à cent pas de nous deux des plus aimables demoiselles de la Grande-Bretagne, qui restent dans la solitude sans que nous puissions jamais leur payer le tribut de nos hommages. C’est un reproche à nous faire à tous deux, colonel ; à vous comme ancien militaire, à moi comme jeune soldat. Quant à notre ami Coke sur Littleton, je lui laisse le soin de faire valoir sa cause par toutes les formalités légales.

Le colonel fronça le sourcil un moment, et le visage jaune de Dillon, qui avait écouté cette conversation dans un sombre silence, devint plus livide. Mais le front ouvert du vieillard reprit bientôt son expression de franchise ordinaire, et les lèvres du jeune homme furent entr’ouvertes par une espèce de souvenir jésuitique. Mais le capitaine n’y fit aucune attention ; en attendant une réponse, il buvait un verre de vin par petites gorgées, comme s’il eût voulu analyser chaque goutte qui touchait son palais.

Après une pause assez embarrassante qui ne dura pourtant qu’un instant, le colonel Howard rompit le silence.

— Il y a quelque raison dans ce que vous me donnez à entendre, Borroughcliffe…

— Je vous le dis très-clairement, colonel ; c’est une plainte positive fondée sur un fait.

— Et la plainte est juste, capitaine. Il n’est pas raisonnable, Christophe, que la crainte qu’ont ces dames de ces pirates, nos concitoyens, aille jusqu’à nous priver de leur compagnie, quoique la prudence puisse exiger qu’elles gardent leur appartement. Par égard pour le capitaine Borroughcliffe, elles doivent au moins nous admettre au thé dans la soirée.

— C’est précisément ce que je voulais dire, colonel. Je trouve que tout va fort bien quant au dîner ; mais il n’y a personne qui sache faire tomber l’eau bouillante dans la théière avec autant de grâce et de dextérité qu’une femme. Ainsi, mon cher et honorable colonel, en avant, et, donnez leur vos injonctions pour qu’elles permettent à votre humble serviteur, et à M. Coke sur Littleton, de se présenter devant elles, et de leur faire entendre le mot d’ordre de la galanterie.

Dillon fit une grimace, qu’il prenait pour un sourire satirique.

— Le colonel Howard et le capitaine Borroughcliffe, dit-il, pourraient trouver plus facile de culbuter les ennemis de Sa Majesté sur le champ de bataille, que de triompher du caprice d’une femme. Depuis près de trois semaines, je n’ai pas manqué d’envoyer demander des nouvelles de miss Howard à sa porte, ce que je devais faire comme parent de son père, et à peine a-t-elle daigné y répondre, si ce n’est par quelques remerciements, dont son sexe et son savoir-vivre ne lui permettaient guère de se dispenser.

— Eh bien ! vous avez été aussi heureux que moi, s’écria le capitaine en le regardant avec mépris, et je ne vois pas pourquoi vous le seriez davantage. La peur rend pâle, et les dames aiment à se montrer quand les roses l’emportent sur les lis.

— Une femme n’est jamais plus intéressante, capitaine, dit le colonel, que lorsqu’elle paraît reconnaître le besoin de l’appui de notre sexe, et celui qui ne se sent pas honoré par cette confiance est une honte pour l’espèce humaine.

— Supérieurement dit, colonel ! c’est parler en homme d’honneur et en militaire ! J’ai beaucoup entendu vanter l’amabilité de vos deux dames, depuis que je suis dans vos environs, et j’ai le plus grand désir de voir deux beautés assez loyales pour avoir fui leur pays natal, plutôt que de risquer de voir leurs charmes tomber en partage à quelque rebelle.

Le colonel prit un air de gravité, et même de mécontentement ; mais cette expression de déplaisir fit place presque sur-le-champ à un sourire de gaieté forcée, et il se leva de table en s’écriant avec enjouement :

— Vous les verrez ce soir, capitaine, à l’instant même ; nous le devons aux services que nous a rendus votre présence ici, aussi bien qu’à votre conduite sur le champ de bataille. Je ne céderai pas plus longtemps aux fantaisies de ces jeunes filles. Moi-même, il y a près de quinze jours que je n’ai vu ma pupille, et pendant tout ce temps je n’ai parlé que deux fois à ma nièce. Christophe, je vous recommande d’avoir soin du capitaine pendant que je vais au cloître : c’est ainsi que j’appelle l’aile de bâtiment dans laquelle se trouve leur appartement, capitaine, parce que c’est là que demeurent nos nonnes. Vous m’excuserez de quitter la table si promptement.

— N’en parlez pas, Monsieur, vous y laissez un excellent représentant, s’écria le capitaine, en jetant un coup d’œil sur M. Dillon pour fixer définitivement ses regards sur le flacon de vin ; présentez mes respects à vos recluses, mon cher colonel, et dites-leur tout ce que vous suggérera votre excellent esprit pour justifier l’impatience où je suis de les voir. Monsieur Dillon, j’espère que vous ne me laisserez pas boire seul à leur santé ?

Dillon accepta la proposition d’un air froid, et tandis qu’ils avaient le verre à la main, le colonel sortit de l’appartement en offrant de nouvelles excuses au capitaine, et en en adressant même de semblables à M. Dillon, quoiqu’il fût son commensal habituel.

— La crainte est-elle donc assez forte dans ces vieilles murailles, dit le capitaine, dès que le colonel fut parti, pour que vos dames croient devoir se renfermer dans leur appartement, avant même qu’on sache si un seul ennemi est débarqué sur cette côte ?

— Le nom de Paul Jones a répandu la terreur dans tous les environs, Monsieur, répondit Dillon d’un ton froid, et les dames de Sainte-Ruth ne sont pas les seules qui aient conçu de semblables appréhensions.

— Ah ! ce pirate s’est fait une fameuse réputation depuis l’affaire de Flambourgh-Head. Mais qu’il prenne garde d’entreprendre une seconde expédition de Whitehaven, tant qu’il y aura dans les environs un détachement de mon régiment, quand même il ne serait composé que de recrues.

— Les dernières nouvelles le laissent à la cour de France ; mais il y a des hommes aussi désespérés que lui qui voguent sur l’Océan sous le pavillon des rebelles, et il y en à deux dont nous avons tout à craindre, pour de bonnes raisons. Ce sont eux qui, comme nous l’espérons, ont péri pendant cet ouragan.

— Oui-da ! j’espère donc que c’étaient des poltrons, sans quoi notre espérance serait peu chrétienne, et…

Il fut interrompu par le bruit de la porte qui s’ouvrait. Un sous-officier entra et lui annonça, avec un laconisme militaire, qu’une sentinelle venait d’arrêter trois hommes qui passaient sur la grande route, près de l’abbaye, et qui, d’après leur costume, paraissaient être des marins.

— Eh bien ! laissez-les passer, s’écria le capitaine ; n’avons nous rien de mieux à faire que d’arrêter ceux qui voyagent sur le chemin du roi ? Faites boire à ces drôles un coup de votre cantine, et renvoyez-les. Votre consigne était de donner l’alarme si quelque débarquement hostile s’effectuait, et non d’empêcher les sujets du roi d’aller à leurs affaires.

— Je vous demande pardon, mon capitaine, répondit le sergent ; mais ces gens-là rôdaient dans les environs depuis plus d’une demi-heure. Ils ont attendu la nuit pour s’approcher du poste, et Downing, les regardant comme suspects, a cru devoir les arrêter.

— Downing est un sot, et il pourra lui en coûter cher pour sa sottise. Et qu’avez-vous fait de ces trois hommes ?

— Je les ai conduits au corps-de-garde, dans l’aile du côté de l’orient.

— Eh bien ! donnez-leur à manger, et à boire surtout, entendez-vous, drôle ? afin qu’ils ne fassent pas de plaintes, et renvoyez-les ensuite.

— Oui, mon capitaine, vous serez obéi. Mais c’est qu’il y en a un des trois qui à la taille si droite et l’air si militaire, que je crois que nous pourrions l’engager à s’enrôler, si nous le gardions seulement jusqu’à demain matin. Je crois même à sa marche qu’il a déjà servi.

— Que dites-vous ? s’écria le capitaine, dressant les oreilles comme un chien qui sent le gibier ; déjà servi, dites-vous ?

— Il en a l’air, mon capitaine ; un vieux soldat se trompe rarement à cet égard ; et vu son déguisement (car je répondrais qu’il est déguisé), et l’endroit où nous l’avons arrêté, nous ne courons pas grand risque de le retenir jusqu’à ce que nous lui ayons fait signer son enrôlement, conformément aux lois du royaume.

— Silence ! dit Borroughcliffe en se levant et en décrivant un zigzag pour gagner la porte. Songez que vous parlez en présence d’un juge, et qu’il ne faut point parler des lois à la légère. Du reste, ce que vous dites est raisonnable, sergent ; donnez-moi votre bras, et conduisez-moi au corps-de-garde, car mes yeux ne me servent à rien par une nuit si sombre. Un commandant devrait toujours faire sa ronde avant qu’on batte la retraite.

Après avoir imité la courtoisie du colonel, en s’excusant auprès de M. Dillon de le laisser seul, le capitaine se retira en s’appuyant sur le bras de son sergent avec un air de condescendance familière.

Dillon, resté seul à table, s’abandonna à la rancune qui le dévorait, et qu’il exprima par un sourire satirique et méprisant, nécessairement perdu pour tous, lui seul excepté, qui contempla dans une grande glace, placée en face de lui, ses traits boudeurs et désagréables.

Mais il faut que nous allions au cloître attendre la visite du colonel.


  1. Les institutions de Littleton commentées par E. Coke ; ouvrage souvent cité dans la jurisprudence anglaise.
  2. Voyez sur ce sobriquet des Américains les notes des Pionniers et de Lionel Lincoln.