Le Pilote (Cooper)/14

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 3p. 139-151).


CHAPITRE XIV.


Tel un lion qui du fond de sa lanière a entendu les cris du chasseur, s’élance au-devant de son ennemi ; tel se lève Douglas.
La ballade de Chevy-Chase.


Alix Dunscombe ne trouva pas le second prisonnier enseveli comme Griffith dans un profond sommeil. Il était assis sur une des vieilles chaises qui garnissaient sa chambre, le dos tourné vers la porte, et il semblait regarder par une croisée un petit paysage aride dont l’ouragan troublait encore la sérénité : il ne s’aperçut qu’on était entré dans l’appartement que lorsque la clarté de la lampe frappa ses yeux : alors il se leva sur-le-champ, s’avança vers Alix, et rompit le silence le premier.

— Je m’étais attendu à cette visite, lui dit-il, dès l’instant que j’ai vu que vous aviez reconnu ma voix ; et mon cœur m’assurait que jamais Alix Dunscombe ne me trahirait.

Quoiqu’elle s’attendît à voir ses conjectures se confirmer, Alix resta d’abord hors d’état de lui répondre. Elle se laissa tomber sur le siège qu’il venait de quitter, et elle attendit quelques instants comme pour recouvrer l’usage de la voix.

— Ce n’était donc pas l’ouvrage de mon imagination ! dit-elle enfin, ce n’était pas une voix mystérieuse et inexplicable qui frappait mon oreille ! c’était une terrible réalité. Pourquoi avez-vous ainsi bravé l’indignation des lois de votre pays ? à quels projets perfides votre caractère indomptable vous a-t-il encore entraîné ?

— De vous à moi, Alix, répondit le marin avec une froideur sévère, un pareil langage est fort cruel. J’ai vu le temps où, même après une plus courte absence, j’aurais été mieux accueilli.

— Je ne le nie pas. Quand je le voudrais, je ne pourrais dérober la connaissance de ma faiblesse ni à celui qui en est l’objet, ni à moi-même. À peine désiré-je la cacher à qui que ce soit au monde. Si je vous ai estimé, si je vous ai engagé ma foi, si ma folle confiance m’a fait oublier de plus sérieux devoirs, Dieu m’en a terriblement punie en permettant votre conduite perverse.

— Ne remplissons pas d’amertume cette courte entrevue par des reproches mutuels, Alix. Nous avons bien des choses à nous dire avant que vous me fassiez part du motif de merci qui vous amène ici. Je vous connais trop bien, Alix, pour ne pas voir que vous sentez dans quel péril je me trouve, et que vous êtes disposée à hasarder quelque chose pour m’en tirer. Mais, avant tout, votre mère vit-elle encore ?

— Elle est allée rejoindre mon vertueux père, répondit Alix en couvrant des deux mains son visage pâle. Je suis restée seule, complètement seule ; car celui qui devait me tenir lieu de tout s’est rendu indigne de ma confiance.

Le marin devint la proie d’une vive agitation. Ses yeux jusqu’alors doux et paisibles se fixèrent sur Alix avec ardeur, et il se promena à grands pas dans la chambre.

— J’aurais à dire pour ma justification, reprit-il enfin, bien des choses que vous ignorez. J’ai quitté ce pays parce que je n’y trouvais qu’oppressions et injustice, et je ne pouvais vous lier au sort d’un fugitif sans nom, sans fortune. Aujourd’hui les circonstances sont changées, et je puis vous prouver que je ne vous ai pas manqué de foi. Vous êtes seule, dites-vous ? Ne le soyez plus, et voyez si vous vous êtes trompée en croyant que je pourrais un jour remplacer près de vous un père et une mère.

Une pareille offre, même quand elle est faite un peu tard, a toujours quelque chose qui sonne agréablement aux oreilles d’une femme ; et pendant le reste de l’entretien Alix parla d’un ton plus doux, quoique son langage ne fût pas moins sévère.

— Vous ne parlez pas en homme dont la vie ne tient qu’à un fil. Où me conduiriez-vous ? est-ce à la Tour de Londres ?

— Ne croyez pas que je me sois exposé ainsi sans une précaution suffisante, répondit le marin avec l’air d’une insouciance complète. J’ai sous la main une troupe de braves gens qui n’attendent qu’un signal pour écraser les forces méprisables de cet officier.

— Voilà donc la conjecture du colonel Howard vérifiée ! La manière dont les deux navires ennemis se sont tirés d’entre les écueils n’est plus un mystère pour moi. C’est vous qui leur avez servi de pilote !

— Vous ne vous trompez pas, oui, c’est moi-même.

— Juste ciel ! est-ce ainsi que vous employez les connaissances que vous avez acquises dans les jours innocents de votre jeunesse pour apporter la désolation chez ceux que vous avez connus et respectés autrefois ! Ah ! John ! l’image de celle que je m’étais imaginé que vous aimiez dans sa simplicité trop crédule, est-elle donc si faiblement gravée dans votre cœur qu’elle ne puisse en adoucir la dureté ? Voulez-vous causer la misère et le désespoir de ceux au milieu desquels elle est née, de ceux qui sont le monde tout entier pour elle ?

— Le dernier d’entre eux peut dormir tranquille. Pas un de leurs cheveux ne sera touché ; pas un brin du chaume qui les couvre ne sera brûlé ; et tout cela pour l’amour de vous, Alix. L’Angleterre a commencé cette lutte avec une mauvaise conscience, avec des mains ensanglantées, mais tout sera oublié quant à présent, même quand nous avons l’occasion et le pouvoir de lui faire sentir notre vengeance dans son propre sein. Je ne suis pas venu dans cette intention.

— Quel motif vous a donc fait tomber si aveuglément dans un piége d’où tous les secours que vous prétendez avoir à vos ordres ne pourraient vous tirer ? Je n’aurais qu’à prononcer votre nom dans le coin le plus retiré de cet édifice, les échos le répéteraient dans tous les environs avant le lever du soleil, et toute la population prendrait les armes pour punir votre audace.

— Les échos ont déjà répété mon nom, répondit le pilote avec dédain, et ce son a jeté tout un peuple dans la consternation. Les lâches, les misérables ont fui devant l’homme qui fut la victime de leur injustice. J’ai levé fièrement la bannière de la nouvelle république, en vue des trois royaumes, et ni la force de leurs armes, ni leur longue expérience, n’ont été en état de l’abattre. Ah ! Alix, les échos de vos montagnes répètent encore le bruit de mes canons, et celui de mon nom ne réveillerait vos cultivateurs endormis que pour les glacer d’effroi.

— Ne vous vantez pas du succès momentané qu’il a plu à Dieu d’accorder à vos armes impies ; le jour de la vengeance arrivera, et elle sera terrible. Et ne vous flattez pas de la vaine espérance que votre nom, quelque redoutable que vous l’ayez rendu aux gens de bien, suffise lui seul pour bannir de l’esprit de quiconque l’entendra, le souvenir de sa patrie, de ses parents, de ses amis, de sa fortune. Je ne sais pas si moi-même, en vous écoutant en ce moment, je n’oublie pas un devoir solennel qui me prescrirait d’annoncer, de proclamer votre présence, afin de faire savoir à toute l’Angleterre que son enfant dénaturé menace son territoire.

Le pilote, qui continuait à se promener dans la chambre, se retourna brusquement ; et après avoir étudié un moment la physionomie d’Alix, il dit du ton le plus doux et en homme qui sentait qu’il n’avait rien à craindre.

— Serait-ce agir d’une manière digne d’Alix Dunscombe, de celle que j’ai connue dans ma jeunesse si bonne et si généreuse ? Mais, je vous le répète, cette menace ne m’intimiderait pas, quand même vous seriez disposée à l’exécuter. Je vous ai dit que je n’ai qu’un signal à faire pour attirer autour de moi une force suffisante pour disperser ces misérables soldats, comme des feuilles sèches emportées par le vent.

— Et avez-vous bien calculé vos moyens, John ? demanda Alix, trahissant involontairement l’intérêt qu’elle prenait à sa sûreté ; avez-vous compté sur la probabilité que M. Dillon arrive ce matin, accompagné d’un détachement de cavalerie ? car ce n’est plus un secret dans l’abbaye, qu’il est allé chercher un renfort de troupes ?

— Dillon ! s’écria le pilote en tressaillant : qui est-il ? Quels soupçons l’ont engagé à aller chercher une augmentation de forces ?

— Ne me regardez pas comme si vous vouliez pénétrer dans les secrets de mon cœur, John. Vous ne pouvez croire que ce soit moi qui lui aie inspiré une telle démarche, vous ne savez que trop que je suis incapable de vous trahir. Mais il est certain qu’il est parti, et comme la nuit s’avance, il faut profiter d’un moment de grâce pour songer à vous mettre en sûreté.

— Ne craignez pas pour moi, Alix, répondit le pilote avec fierté, en essayant de sourire ; et cependant j’avoue que ce mouvement ne me plaît pas. Comment l’appelez-vous ? Ce Dillon, je crois, est un mignon du roi George ?

— Il est ce que vous n’êtes pas, John, un fidèle et loyal sujet de son souverain ; et quoiqu’il soit né dans une des colonies révoltées, il n’a pris aucune part à leur crime, et il a conservé sa vertu sans tache au milieu de la corruption et des tentations qui l’environnaient.

— Un Américain ! un ennemi de la liberté de l’espèce humaine ! De par le ciel ! qu’il prenne garde que je ne le rencontre ; car, si mon bras peut l’atteindre, son châtiment apprendra au monde à connaître un traître !

— Le monde n’en connaît-il pas déjà un en vous, John ? ne respirez-vous pas en ce moment l’air de votre patrie ? n’y êtes-vous pas revenu méditant contre son bonheur et sa tranquillité des projets plus noirs que la nuit pendant laquelle vous cherchiez à les exécuter ?

Un éclair de fierté, de colère et de ressentiment jaillit des yeux du pilote ; il tressaillit d’émotion ; mais sa voix resta ferme et calme.

— Osez-vous bien, lui dit-il, comparer sa trahison inspirée par l’égoïsme et la lâcheté, et n’ayant pour but que d’agrandir le pouvoir de quelques individus aux dépens de plusieurs millions de ses semblables, à l’ardeur généreuse d’un homme qui combat pour la défense de la liberté ? Je pourrais vous dire que j’ai pris les armes pour la cause de mes concitoyens ; car quoique l’Océan nous sépare, nous sommes les enfants des mêmes pères, et la main qui opprime l’un commet une injustice envers l’autre. Mais je dédaigne une apologie fondée sur des motifs si étroits. Né sur le globe terrestre, je suis citoyen de l’univers ; un homme dont l’âme ne peut être limitée par les bornes placées par les tyrans et leurs satellites soudoyés, un homme qui a le droit comme le désir de lutter contre l’oppression, sous quelque nom qu’on l’exerce, et sous quelque spécieux prétexte qu’elle réclame le droit de tyranniser l’espèce humaine.

— Ah ! John ! l’esprit de rébellion peut faire que ce langage paraisse à vos oreilles celui de la raison ; mais aux miennes ce n’est que celui d’un délire aveugle. C’est en vain que vous construisez vos nouveaux systèmes de gouvernement, ou, pour mieux dire, de désorganisation, opposés à tout ce qu’on a jamais vu, contraires à la paix et au bonheur du monde. Vos faux raisonnements et vos subtilités ne peuvent imposer silence à la voix du cœur, et c’est elle qui nous dit où est notre patrie, et comment nous devons l’aimer.

— Vous parlez comme une femme pleine de faiblesse et de préjugés, dit le pilote avec dédain, comme une femme qui voudrait enchaîner les nations par les liens qui retiennent la jeunesse et l’inexpérience de son sexe.

— Et par quels nœuds plus heureux, plus sacrés, peuvent-elles être unies ? s’écria Alix. Dieu n’a-t-il pas établi les relations de la vie domestique ? les familles n’ont-elles pas produit les nations, comme le tronc de l’arbre fait naître les branches qui couvrent tout ce qui l’entoure ? C’est un lien aussi saint qu’il est ancien celui qui attache l’homme à son pays, et l’on ne saurait le briser sans se couvrir d’infamie.

Le pilote sourit dédaigneusement, et entrouvrant sa veste d’étoffe grossière, il tira de la poche secrète qui était dans la doublure, divers objets qu’il montra successivement à miss Dunscombe avec un air de fierté.

— Voyez, Alix, lui dit-il ; appelez-vous cela des marques d’infamie ! Cette feuille de parchemin, à laquelle est suspendu ce large sceau, est revêtue de la signature du vertueux Louis XVI. Voyez cette croix décorée de pierreries, c’est un présent reçu de sa main royale. Est-il d’usage d’accorder de semblables dons aux gens couverts d’infamie ? est-il sage, est-il convenable de désigner par le surnom insultant de Pirate écossais un homme que des princes n’ont pas jugé indigne de leur compagnie ?

— Et n’avez-vous pas bien mérité ce titre, John, par vos exploits sanglants et par votre animosité sans bornes ? Je baiserais volontiers les babioles que vous me montrez, fussent-elles mille fois moins splendides, si elles étaient le prix de votre fidélité, et que vous les eussiez reçues des mains de votre roi légitime ; mais en ce moment elles ne paraissent à mes yeux que des taches qui se fixent sur votre nom d’une manière ineffaçable. J’ai su comment vous avez été accueilli à la cour de France, et il me semble qu’une reine pourrait faire mieux que d’encourager dans leur déloyauté, par un sourire, les sujets d’un autre monarque, fût-il même son ennemi : Dieu seul sait si elle ne verra pas elle-même un jour l’esprit de rébellion s’introduire dans le sein de son propre peuple ; et l’appui donné à la révolte d’une autre nation sera alors pour elle un souvenir plein d’amertume.

— Oui, l’auguste Marie-Antoinette a daigné récompenser de son approbation les services que j’ai rendus à l’Amérique, et ce n’est pas ce dont je suis le moins glorieux, répondit le pilote avec un accent d’humilité qui contrastait avec l’orgueil qui brillait dans ses yeux et jusque dans son attitude. Mais ne hasardez pas un mot, pas une syllabe à son détriment, car vous ne connaissez pas celle que vous censurez. Elle est moins distinguée par sa naissance illustre et son rang élevé que par ses vertus et son amabilité. Elle est la première de son sexe dans toute l’Europe, fille d’un empereur, épouse du roi le plus puissant, idole de toute une nation qui est à ses pieds. Sa vie est autant au-dessus de tout reproche qu’elle serait à l’abri de tout châtiment en ce monde, s’il était possible qu’elle en méritât. La volonté de la Providence l’a placée hors de l’atteinte de toute infortune.

— L’a-t-elle placée au-dessus de toutes les erreurs et de toutes les faiblesses humaines, John ? Non, la reine la plus puissante n’en est pas plus à l’abri que le dernier de ses sujets, et la main de la Providence, qui ne distingue pas les rangs, peut s’appesantir sur l’une comme sur l’autre. Mais puisque, vous êtes si fier d’avoir eu la permission de baiser le bas de la robe de la reine de France, d’avoir été admis dans la compagnie des dames de sa cour, dites moi si vous en avez trouvé une seule qui ait osé vous dire la vérité, dont le cœur ait été sincèrement d’accord avec sa bouche ?

— Certainement aucune d’elles ne m’a adressé les reproches que je viens d’entendre sortir de la bouche d’Alix Dunscombe, après une séparation de six longues années.

— Si je vous ai parlé le langage de la vérité, John, ne l’en écoutez pas moins, quoique vous ne soyez pas habitué à l’entendre. Songez que celle qui a osé parler ainsi à un homme dont le nom est devenu terrible à tous ceux qui habitent sur nos côtes n’a pu y être portée par aucun autre motif que par l’intérêt qu’elle prend à votre bonheur éternel.

— Alix, vos discours insensés me feront perdre la raison ! Suis-je un monstre dont le nom doive effrayer les femmes faibles, les enfants sans appui ? Que signifient toutes les épithètes dont vous m’accablez ? Avez-vous aussi prêté l’oreille aux viles calomnies auxquelles a toujours recours la politique des hommes qui vous gouvernent contre ceux qui les attaquent, quand surtout ils les attaquent avec succès ? Mon nom peut être terrible aux officiers de la flotte du roi d’Angleterre ; mais où, quand, comment a-t-il mérité de le devenir aux habitants paisibles des côtes ?

Alix jeta sur le pilote un regard furtif et timide qui semblait en dire encore plus que ses paroles.

— Je ne sais si tout ce qu’on dit de vous et de vos actions est vrai, lui répondit-elle. Bien des fois j’ai prié, dans l’amertume de mon cœur, que vous n’ayez pas à répondre, au dernier jour, de la dixième partie de tout ce dont on vous accuse. Mais je vous connais bien, John ; je vous connais depuis longtemps, et à Dieu ne plaise qu’en cette occasion solennelle, dans une entrevue qui sera peut-être notre dernière en ce monde, la faiblesse d’une femme me fasse oublier les devoirs d’une chrétienne ! J’ai souvent pensé que ceux qui vomissaient contre vous avec tant d’amertume des reproches inspirés par la haine, ne vous connaissaient guère. Mais quoique vous soyez quelquefois, je pourrais dire presque toujours, aussi calme, aussi tranquille que la mer sur laquelle vous avez toujours navigué, quand elle n’est pas troublée par les vents, cependant la nature vous a donné des passions violentes qui, lorsqu’elles s’éveillent, sont aussi terribles que l’Océan méridional quand une tourmente en soulève les eaux. Il me serait difficile de dire jusqu’où ce mauvais esprit peut conduire un homme à qui des injures imaginaires ont fait oublier sa patrie, et qui se trouve tout à coup armé du pouvoir de se venger.

Le pilote l’écoutait avec une profonde attention, et ses yeux perçants semblaient vouloir pénétrer jusque dans la source même des pensées qu’elle n’exprimait qu’à demi. Il conserva pourtant son empire sur lui-même, et lui répondit d’un ton qui annonçait plus de chagrin que de courroux :

— Si quelque chose pouvait me convertir à vos opinions pacifiques, Alix, ce serait la conviction que je viens d’acquérir que vous-même vous vous êtes laissé entraîner par les calomnies de mes lâches ennemis, jusqu’à douter de mon honneur, jusqu’à accuser ma conduite. Qu’est-ce donc que la renommée, si l’on peut déshonorer ainsi un homme aux yeux de ses meilleurs amis ? Mais écartons ces réflexions puériles ; elles sont indignes de moi, de mon, devoir, et de la cause sacrée que j’ai embrassée.

— Non, John, ne les écartez pas, dit vivement Alix en lui appuyant la main sur le bras ; elles sont pour vous ce qu’est la rosée pour l’herbe desséchée. Elles peuvent reproduire les sentiments de votre première jeunesse, et adoucir le cœur égaré moins par son penchant naturel que par la faiblesse avec laquelle il s’est laissé entraîner par les circonstances.

— Alix, dit le pilote en la regardant avec un air grave et solennel, j’ai appris cette nuit bien des choses que je ne venais pas ici pour apprendre. Vous m’avez fait voir combien est puissant le souffle du calomniateur, combien est faible la voix d’une bonne renommée. Vingt fois j’ai combattu ouvertement les satellites soudoyés de votre prince, toujours sous le pavillon que j’ai le premier arboré de mes propres mains ; et je rends grâce à Dieu de ce que je ne l’ai jamais vu baisser d’un pouce ; je n’ai pas à me reprocher un acte de lâcheté, pas un trait d’injustice envers un seul particulier, pendant tout le temps que j’ai porté les armes ; et cependant comment en suis-je récompensé ? La langue du vil calomniateur est plus meurtrière que l’épée du guerrier, et elle fait des blessures plus difficiles à guérir.

— Vous n’avez jamais parlé avec plus de vérité, John, et puisse Dieu vous envoyer souvent des pensées qui peuvent être si utiles pour votre salut éternel ! Vous dites que vous avez risqué, votre vie dans vingt occasions ; voyez donc combien le ciel se montre peu favorable aux fauteurs de la rébellion ! On dit que le monde n’a jamais vu un combat plus désespéré, plus sanglant que le dernier que vous avez livré, et qui a fait retentir votre nom d’un bout à l’autre de cette île.

— Et ce bruit arrivera partout où l’on sait ce que c’est qu’un combat naval, dit le pilote ; et la mélancolie qui commençait à rembrunir son front fit place à un air de fierté et de triomphe.

— Et cependant cette gloire imaginaire n’atténue en rien la tache odieuse de votre nom. Le vaincu a reçu même en ce monde des récompenses plus flatteuses que le vainqueur. Savez-vous quelles faveurs notre gracieux souverain a accordées à l’ennemi que vous avez défait ?

— Oui, il l’a fait chevalier, répondit le pilote avec un sourire amer et méprisant. Eh bien ! qu’il prenne un autre vaisseau, qu’il me fournisse l’occasion de le rencontrer, et je lui promets le titre de comte, s’il ne faut pour cela que le vaincre une seconde fois.

— Ne parlez pas avec tant de confiance et de témérité, comme si vous aviez un pouvoir qui vous protége, John. La fortune peut vous abandonner au moment où vous aurez le plus besoin de son aide, et quand vous y songerez le moins. Le prix du combat n’appartient pas toujours au plus fort, ni celui de la course au plus agile.

— Vous oubliez, ma bonne Alix, que vos paroles sont susceptibles d’une double interprétation. Dans l’occasion dont vous parlez, la victoire a-t-elle appartenu au plus fort ? J’avoue pourtant que les lâches m’ont échappé plus d’une fois par leur agilité. Alix Dunscombe, vous ne connaissez pas la millième partie des tortures que m’ont fait éprouver des mécréants de haute naissance, envieux d’un mérite auquel ils ne peuvent atteindre, et qui cherchent à rabaisser la gloire qu’ils n’osent acquérir. N ai-je pas été jeté sur l’Océan comme un navire incapable de tenir la mer, qu’on charge d’un service dangereux, parce que personne ne s’inquiète s’il périra dans cette entreprise ? Combien de cœurs perfides ont triomphé en me voyant déployer mes voiles, parce qu’ils s’imaginaient que j’allais trouver la mort sur un gibet, ou une tombe dans l’Océan ! mais j’ai su les désabuser.

Les yeux du pilote n’avaient plus cette expression de calme et de pénétration qui leur était habituelle, mais ils étincelaient de plaisir et de fierté, et il éleva la voix avec un nouvel enthousiasme.

— Oui, je les ai cruellement désabusés ! ajouta-t-il ; mais le triomphe que j’ai remporté sur mes ennemis vaincus n’est rien auprès des délices dont mon cœur a été enivré en me voyant élevé tellement au-dessus de ces lâches hypocrites. J’ai prié, conjuré les Français de m’accorder le dernier de leurs bâtiments de guerre ; j’ai fait valoir les raisons de politique et de nécessité qui devaient les y déterminer, mais l’envie et la jalousie m’ont dérobé ce qui m’était dû, et m’ont privé de la moitié de ma gloire. On n’appelle pirate ! ce nom est mérité ; je le dois à la parcimonie de mes amis plutôt qu’à ma conduite envers mes ennemis.

— Et de pareils souvenirs, John, ne peuvent-ils faire renaître en vous des sentiments de loyauté pour votre prince, pour votre pays ?

— Loin de moi cette lâche pensée ! s’écria le pilote, rappelé à lui-même par cette question, et rougissant de l’espèce de faiblesse qu’il venait de montrer. C’est toujours par ses œuvres que l’homme se rend recommandable. Mais venons-en à l’objet de votre visite. J’ai le pouvoir de me tirer, moi et mes compagnons, des faibles mains qui nous retiennent ; mais je voudrais, à cause de vous, le faire sans en venir à des actes de violence. Venez-vous m’en indiquer les moyens ?

— Demain matin vous serez conduits tous trois dans l’appartement où je vous ai déjà vu, à la sollicitation de miss Howard, sous prétexte de prendre des renseignements sur votre situation ; l’humanité autant que la justice plaidera en faveur de sa demande, et tandis que vos gardes seront à la porte, nous vous ferons traverser l’intérieur des appartements de l’aile que nous habitons ; il vous sera facile de sauter par une fenêtre du rez-de-chaussée, et le bois, qui n’est qu’à deux pas, vous fournira le moyen de pourvoir à votre sûreté.

— Et si ce Dillon, dont vous m’avez parlé, soupçonne la vérité, comment vous justifierez-vous aux yeux de la loi d’avoir favorisé notre fuite ?

— Je crois qu’il ne se doute guère quel homme se trouve parmi les prisonniers, quoiqu’il soit possible qu’il ait reconnu un de vos compagnons. C’est un intérêt particulier qui l’anime, et non le zèle pour le bien public.

— Je m’en doutais, dit le pilote avec un sourire qui remplaça l’expression de son inébranlable et farouche caractère. Ce sourire pouvait être comparé à l’éclat d’un incendie qui révèle par une dernière lueur la dévastation qu’il a produite. Ce jeune Griffith, avec sa folle imprudence, m’a détourné de mon droit chemin, et il est juste que sa maîtresse coure quelque risque pour lui. Mais il n’en est pas de même de vous, Alix ; vous n’habitez cette maison que momentanément, et il est inutile que vous paraissiez en rien dans cette malheureuse affaire. Si mon nom venait à être connu, ce mécréant américain, ce colonel Howard aurait besoin de tout le crédit qu’il a acheté en embrassant la cause de la tyrannie, pour se garantir des conséquences du déplaisir de vos ministres.

— Je crains d’abandonner le soin d’une affaire si délicate à la discrétion seule de ma jeune amie, dit Alix en secouant la tête.

— Songez qu’elle peut faire valoir pour excuse son attachement pour Griffith ; mais vous, oseriez-vous avouer en face du monde que vous en conservez encore quelque reste pour l’homme que vous accablez de tant de termes d’opprobre ?

Une légère rongeur colora les joues pâles de miss Dunscombe, tandis qu’elle répondit d’une voix qu’on entendait à peine :

— Il n’y a plus de motif pour que le monde soit informé d’une telle faiblesse, quand même elle existerait encore. Sa faible rougeur disparut alors, mais ses yeux brillèrent d’un feu extraordinaire pendant qu’elle ajoutait : — On ne peut me prendre que la vie, John, et je suis prête à la sacrifier pour vous.

— Alix, s’écria le pilote d’une voix attendrie, ma bonne et douce Alix !

La sentinelle frappa à la porte en ce moment critique, et sans attendre qu’on lui répondît, elle entra dans la chambre et déclara dans les termes les plus pressants qu’il était indispensable que la dame se retirât à l’instant même. Alix et le pilote, qui désiraient s’expliquer davantage relativement au projet d’évasion, lui demandèrent en peu de mots quelques instants de répit ; mais la crainte de s’exposer à quelque châtiment rendit le soldat inébranlable, et celle d’être surprise dans cet appartement détermina miss Dunscombe à partir. Elle se leva donc, et, suivant le factionnaire, elle se retirait à pas lents, quand le pilote lui touchant la main, lui dit à l’oreille d’un ton expressif :

— Alix, nous nous reverrons avant que je quitte cette île pour toujours ?

— Nous nous reverrons demain matin, John, lui répondit-elle sur le même ton, dans l’appartement de miss Howard.

Le pilote laissa tomber la main qu’il avait prise ; Alix sortit, et la sentinelle impatiente ferma bien vite la porte à double tour. Le prisonnier écouta le bruit de leurs pas, jusqu’à ce qu’ils s’arrêtassent à la porte de la chambre voisine, et il se remit à parcourir à grands pas son appartement, s’arrêtant de temps en temps pour regarder les nuages que le vent chassait avec impétuosité, et les grands chênes dont il forçait la tête orgueilleuse à se courber. Au bout de quelques minutes, la tempête de ses propres passions fit place au calme sombre et désespéré qui l’avait rendu ce qu’il était. Il se rassit à la place qu’Alix avait occupée, et se mit à réfléchir sur les événements du temps, ce qui n’était pour lui qu’une transition pour passer à la conception de projets audacieux, occupation ordinaire de son esprit entreprenant.