Le Pilote (Cooper)/15

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 3p. 151-162).


CHAPITRE XV.


Je n’ai pas d’excellentes raisons pour cela, mais j’en ai une assez bonne.
Shakspeare. La Nuit des Rois.


On aurait pu remarquer dans la physionomie du capitaine Borroughcliffe, quand la sentinelle l’eut introduit dans la chambre du troisième prisonnier, un mélange de malice et d’insouciance, de gaieté et de sombre rêverie ; on eût deviné que la visite nocturne de cet officier n’était pas sans motif, par l’air important et solennel avec lequel il se présenta, et par la dignité avec laquelle il fit un geste de la main pour ordonner au factionnaire de se retirer.

Tandis que le soldat obéissait et fermait la porte, le capitaine, balançant son corps sur ses jambes, entendit un bruit qui parut assez extraordinaire à son esprit confus, et il resta un instant les yeux fixés vers l’endroit d’où partait ce bruit, avec cet air d’importance que tant de gens prennent faute de mieux. Cependant, dès qu’il fut sûr de ne plus être interrompu, il marcha avec vivacité et avec une précision militaire, pour faire face à l’homme qu’il voulait voir.

Griffith s’était endormi, quoique d’un sommeil inquiet et agité ; le pilote attendait avec calme une visite qu’il paraît qu’il avait prévue ; leur compagnon, qui n’était autre que le capitaine Manuel, fut trouvé dans une situation toute différente. Quoique le temps fût froid et la nuit orageuse, il avait ôté la jaquette de marin qui le déguisait, et assis sur sa couverture, il ressemblait assez au chevalier de la triste figure, essuyant d’une main les gouttes de sueur qui lui tombaient du front, et se serrant de temps en temps le gosier de l’autre avec une sorte de mouvement machinal et convulsif. Il tressaillit de surprise en voyant quelqu’un entrer dans sa chambre ; mais l’arrivée du capitaine Borroughcliffe ne produisit d’autre changement dans ses occupations que de donner plus d’exercice à son mouchoir, et de l’engager à se serrer la gorge plus fréquemment, comme s’il eût voulu s’assurer par expérience quel degré de pression le cou pouvait supporter sans trop d’inconvénient.

— Bonjour, camarade ! dit Borroughcliffe en s’avançant d’un pas chancelant vers son prisonnier, et en s’asseyant sans cérémonie à côté de lui ; bonjour, camarade ! est-ce que le royaume est en danger, pour que les gens comme il faut traversent notre île en portant l’uniforme du régiment d’incognitus, incogniti, incognitorum ? Diable ! comme mon latin est rouillé ! Dites-moi mon gaillard, n’êtes-vous pas un de ces torum ?

Manuel respirait péniblement, ce qui n’était pas très-étonnant d’après la manière dont il venait de se serrer la gorge ; mais il surmonta ses craintes, et répondit avec plus de vivacité que sa situation ne le permettait, et que l’occasion ne l’exigeait.

— Dites-moi ce que vous voudrez, traitez-moi comme il vous plaira, mais je défie qui que ce soit de prouver que je sois un tory.

— Vous n’êtes pas torum ? En ce cas le bureau de la guerre a inventé un nouvel uniforme, ou vous avez gagné le vôtre en prenant quelque batterie flottante ; ou peut-être vous avez servi comme soldat de marine. Ai-je deviné ?

— Je ne le nierai pas, j’ai servi deux ans à bord d’un navire, quoique j’aie été pris dans la ligne, dans le…

— Dans l’armée de terre, dit Borroughcliffe interrompant fort à propos l’aveu imprudent que Manuel allait faire de sa véritable situation ; je m’en doutais. Et moi aussi, j’ai été une fois de service à bord de la flotte de lord Howe, mais c’est ce que je n’envie à personne. Quand il y avait parade dans l’après-midi, nous trouvions le plancher diablement glissant ; car vous savez que c’est une époque de la journée où un homme a besoin d’un terrain solide pour se tenir ferme sur ses jambes. Quoi qu’il en soit, j’achetai ma compagnie avec l’argent qui me revint pour ma part des prises, ce qui fait que je me rappelle toujours le service de la marine avec reconnaissance. Mais c’est causer trop à sec. J’ai dans une de mes poches une bouteille d’excellent madère, et deux verres dans l’autre, nous lui dirons deux mots en jasant de choses plus importantes. Chargez-vous de fouiller dans mes poches, s’il vous plaît ; car depuis que je suis arrivé au commandement, rien ne me paraît plus gauche que de faire ce mouvement de bras en arrière, comme s’il s’agissait de porter la main à la giberne.

Manuel ne savait trop ce qu’il devait penser des manières et des discours de Borroughcliffe ; mais les dernières phrases que celui-ci venait de prononcer étaient conçues en trop bon anglais pour qu’il ne le comprît pas sur-le-champ, et il soulagea les poches de son compagnon avec une promptitude qui fit honneur à son intelligence. Borroughcliffe tira le bouchon avec ses dents d’une manière scientifique, emplit deux verres, et en offrit un à son compagnon sans que l’un ou l’autre prononçât un seul mot pendant cette opération. Tous deux vidèrent leur verre d’un seul trait, et finirent par faire claquer leur langue avec un son presque semblable au bruit de deux coups de pistolet tirés en même temps par deux duellistes bien exercés, quoique certainement beaucoup moins alarmant. Borroughcliffe reprit alors la parole.

— J’aime la vue de ces bouteilles couvertes de sable et de toiles d’araignée ; c’est toujours un présage favorable pour l’intérieur. Une liqueur comme celle-ci ne s’arrête pas dans l’estomac ; elle va droit au cœur et se change en sang en moins de temps qu’il n’en faut pour un battement du pouls. Mais n’admirez-vous pas comme je vous ai promptement reconnu ? c’est qu’il existe une sorte de franc-maçonnerie dans notre profession. Je vous ai reconnu pour ce que vous êtes, dès l’instant que j’ai jeté les yeux sur vous dans ce que nous appelons notre corps-de-garde. Mais j’ai cru devoir laisser au vieux colonel qui demeure ici le plaisir de faire un interrogatoire en forme ; c’est une déférence due à son âge et à son grade ; mais je vous ai reconnu dès le premier coup d’œil. Je vous ai déjà vu auparavant.

Borroughcliffe, pour soutenir sa théorie sur le changement subit du vin en sang, aurait pu trouver une preuve dans celui qui s’opéra tout à coup dans toute la personne du capitaine Manuel. Tandis que la bouteille se vidait, et il est bon de dire au lecteur que cette opération ne fut pas très-longue, une sorte de magie faisait que les gouttes de sueur cessaient de couler sur son front, et son gosier, intérieurement humecté, ne semblait plus exiger cette application extérieure de la main qui lui faisait produire le son extraordinaire dont Borroughcliffe avait été surpris à son arrivée. Sa physionomie prit un air de curiosité froide et réfléchie, accompagné de toute l’attention qu’exigeait sa situation.

— Il est possible que nous nous soyons rencontrés quelque part, dit Manuel, car ce n’est pas d’hier que je suis entré au service, et cependant je ne sais pas trop où vous pourriez m’avoir vu. Avez-vous jamais été prisonnier de guerre ?

— Hum ? pas tout à fait si malheureux ; j’ai été seulement une sorte de combattant non combattant par convention. J’ai partagé les fatigues de l’armée anglaise en Amérique, ses dangers, sa gloire, ses victoires un peu équivoques, où nous mettrons en fuite et où nous taillions en pièces une foule de rebelles qui n’existaient pas. Enfin, pour mon malheur, je fus compris dans la capitulation de Burgoyne ; mais passons cela. Vous ne savez pas où je vous ai vu ? Je vous ai vu à la caserne, à la parade, à l’armée, sur le champ de bataille : je vous ai vu partout, excepté dans un salon.

Manuel le regarda avec surprise et inquiétude en l’entendant parler avec un ton d’assurance qui menaçait de mettre sa vie en danger, et l’on peut croire qu’une sensation désagréable le prit de nouveau à la gorge, car il but un grand verre de vin pour faciliter le passage de ses paroles. — Oui, c’est aujourd’hui la première fois que je vous ai vu dans un salon.

— En jureriez-vous ? Savez-vous quel est mon nom ?

— J’en prêterais serment devant toutes les cours de la chrétienté ; et quant à votre nom, c’est… c’est… Fugleman.

— Je veux être damné si c’est mon nom ! s’écria Manuel avec joie.

— Ne jurez pas ! dit Borroughcliffe d’un ton grave. Qu’est-ce qu’un nom ? rien qu’un vain son. Donne-toi le nom que tu voudras, je te connais. Ton nom est soldat. Il est gravé sur ton front martial. La raideur de ton genou le proclame. Je doute que ce membre rebelle sache plier même pour la prière.

— Allons, Monsieur, dit Manuel en prenant un ton plus sérieux, trêve à ce badinage, et faites-moi connaître tout d’un coup ce que vous me voulez. Membre rebelle ! En vérité, ces drôles appelleront bientôt le firmament de l’Amérique un ciel rebelle !

— J’aime ta fierté, mon garçon, reprit Borroughcliffe avec le plus grand sang-froid ; elle sied à un soldat comme sa giberne et son ceinturon : mais c’est l’user en pure perte que de l’employer avec un vieux pandour. Je suis pourtant surpris que ton orthodoxie s’effarouche d’une si légère attaque. Il faut que la citadelle soit bien faible, quand on en défend les ouvrages avancés avec une opiniâtreté si peu nécessaire.

— Je ne sais pas pourquoi vous m’avez rendu cette visite capitaine Borroughcliffe, dit Manuel, plus discret et cherchant à reconnaître les vues de son compagnon de bouteille avant de s’ouvrir davantage, s’il est vrai que vous ayez le grade de capitaine, et que vous vous nommiez Borroughcliffe ; mais ce que je sais, c’est que si vous n’avez d’autre but que d’insulter à ma situation actuelle, c’est agir d’une manière indigne d’un militaire, indigne d’un homme ; et en toute autre circonstance cette conduite pourrait être suivie de quelque rixe.

— Oh ! oh ! dit Borroughcliffe avec son sang-froid imperturbable, je vois que vous comptez le vin pour rien, quoique le roi n’en boive pas d’aussi bon, et pour une excellente raison : le soleil d’Angleterre ne peut percer les murs de pierre du château de Windsor aussi aisément que celui, de la Caroline échauffe les planches de cèdre qui y couvrent un cellier. Mais n’importe, votre fierté me plaît de plus en plus ; ainsi les armes à la main ! Faisons encore une charge sur cette bouteille, après quoi je développerai tout mon plan de campagne.

Manuel examina avec attention la physionomie de son compagnon, mais n’y découvrant d’autre expression qu’une sorte de malice mêlée d’amour-propre, qui semblait sur le point de céder la place à la stupidité de l’ivresse, il se rassura et, en militaire docile, obéit au commandement. Lorsqu’ils eurent vidé leurs verres, Borroughcliffe commença à s’expliquer sans réserve.

— Vous êtes un soldat, et je suis un soldat. Que vous soyez un soldat, c’est ce que mon sergent aurait pu dire, car le drôle a fait une campagne et flairé le salpêtre. Mais il fallait l’œil d’un officier pour découvrir en vous un officier. Un soldat ne porte pas du linge comme le vôtre, et, par parenthèse, votre costume en ce moment est un peu froid pour la saison. Un soldat ne porte pas un col de velours noir attaché avec une boucle d’argent. Les cheveux d’un soldat n’ont jamais une odeur parfumée. En un mot, si vous êtes soldat, vous êtes en même temps officier.

— J’en conviens. J’ai le grade de capitaine, et je désire être traité en conséquence.

— Je crois vous avoir traité en général, eu égard au vin que je vous ai offert ; mais comme il vous plaira. Or il serait évident, même pour ceux dont l’intelligence n’aurait pas été aidée par la liqueur cordiale dont il y a abondance en cette maison, que lorsque des officiers voyagent dans l’intérieur de cette île, sous l’uniforme du corps d’incognitorum, ce qui, dans ce cas, signifie la jaquette d’un marin, il faut que le vent souffle d’un quartier peu ordinaire. Un soldat doit fidélité à son roi, et ensuite au vin et aux femmes. Le roi n’est pas en guerre dans l’intérieur de cette île. Le vin, je regrette de le dire, le bon vin y est aussi rare que cher. Mais quant aux femmes, il n’y en manque pas. Eh bien ! vais-je droit au but, camarade ?

— Continuez, répondit Manuel, attentif dans l’espoir de découvrir s’il était reconnu comme Américain.

— En avant ! marche ! c’est de fort bon anglais. La difficulté gît donc entre le vin et les femmes ; et quand l’un est bon, et que les autres sont jolies, c’est une sorte d’alternative fort agréable. Maintenant est-ce le vin que vous cherchez ? je n’en crois rien, camarade capitaine, car vous ne vous mettriez pas en campagne sous un costume si misérable. Vous m’excuserez, mais qui diable penserait à offrir autre chose que du porter à un homme en pantalon taché de goudron ? Un verre de genièvre de Hollande serait tout ce que pourrait espérer de mieux un homme portant comme vous la jaquette bleue.

— Et cependant j’ai trouvé quelqu’un qui m’a offert le madère le plus délicieux du sud.

— Vous savez de quel côté vient ce précieux fluide ! cela fait pencher la balance en faveur du vin. Mais non, non. C’est la femme, la femme capricieuse, la femme qui voit un héros sous l’uniforme, un saint sous la soutane, quelque chose de toujours admirable dans un amant, qu’il soit couvert de velours ou de toile bleue ; la femme, dis-je, est la cause de cette mascarade mystérieuse. Ai-je bien deviné, camarade ?

Manuel vit alors qu’il n’était ni reconnu, ni même soupçonné : et il retrouva toute sa liberté d’esprit. Jetant un regard malin sur son compagnon, et prenant ensuite un air grave, digne de toute la sagesse de Salomon, il lui répondit ;

— Ah ! la femme sera tenue de répondre de bien des choses !

— Je le savais, s’écria Borroughcliffe ; et cet aveu ne fait que me confirmer dans la bonne opinion que j’ai toujours eue de moi-même. Si Sa Majesté a vraiment à cœur de terminer cette affaire d’Amérique, elle n’a qu’à mettre au feu certaine convention[1], donner de l’avancement à quelqu’un que je ne nommerai pas, et nous verrons ! Mais dites-moi avec franchise et vérité, s’agit-il d’un mariage véritable, ou n’est-ce qu’un badinage avec Cupidon ?

— D’un mariage très-honnête, répondit Manuel d’un ton aussi sérieux que s’il avait déjà senti le poids des fers de l’hymen.

— Très-honnête ! y a-t-il de l’argent ?

— S’il y a de l’argent ? répliqua Manuel avec une sorte de mépris ; un soldat sacrifierait-il sa liberté si les chaînes qu’il veut prendre n’étaient d’or ?

— C’est la vraie doctrine militaire. Sur ma foi ; vous avez de la discrétion dans votre corps amphibie, à ce qu’il me semble. Mais pourquoi ce déguisement ? Les grands parents sont-ils graves, puissants et révérends ? Je vous le demande encore, pourquoi ce déguisement ?

— Pourquoi ce déguisement ? répéta Manuel d’un ton froid. Est-ce qu’on fait l’amour sans déguisement, dans votre régiment ? Chez nous, c’est un symptôme régulier de la maladie.

— C’est une description sage et discrète de cette passion, mon camarade amphibie ; et cependant les symptômes en sont accompagnés chez vous de signes peu agréables. Votre maîtresse a-t-elle donc un goût particulier pour le goudron ?

— Non, mais elle m’aime, et par conséquent elle s’inquiète peu sous quels vêtements je me montre à elle.

— C’est encore de la discrétion et de la sagacité ; et pourtant ce n’est qu’une feinte pour parer ma botte directe. J’ose dire, mon camarade aquatique, que vous connaissez certaine place, qu’on nomme Gretna-Green, un peu au nord d’ici, me trompé-je ?

— Gretna-Green ? répéta Manuel un peu embarrassé par son ignorance, un terrain où l’on passe des revues, sans doute.

— Précisément ; où l’on passe en revue ceux qui sont exposés au feu de maître Cupidon. Eh bien ! il y a de l’adresse dans cette apparence de simplicité ; mais cela ne peut réussir avec un vieux pandour. Je suis retors, mon ami marin, et il est difficile de m’en imposer. Maintenant, écoutez, et répondez-moi ; mais ne cherchez pas à rien nier. Vous êtes amoureux.

— Je ne le nie pas, répondit Manuel, qui crut que cette marche était la plus sûre.

— Vous avez le consentement de votre maîtresse ; l’argent est prêt ; mais les vieilles gens disent : Halte là !

— Je suis muet.

— C’est prudent. Vous vous dites : — Marche ! Gretna-Green est le but de votre course, et vous vous y rendez par eau.

— Si je ne puis m’échapper par eau, je ne m’échapperai jamais, dit Manuel, en portant encore machinalement la main à son cou.

— Continuez à être muet ; vous n’avez pas besoin de me rien dire. Je serais en état cette nuit de percer un mystère, fût-il aussi profond qu’un puits. Vos compagnons sont des gens soudoyés ; peut-être des compagnons d’armes qui vous servent de pilotes dans votre expédition.

— L’un est mon camarade, l’autre nous sert de pilote, répondit Manuel avec plus de vérité qu’il ne l’avait fait jusqu’alors.

— Vos précautions sont bien prises. Encore un mot, et je deviens muet à mon tour. L’objet que vous cherchez demeure-t-il dans cette maison ?

— Non, mais il n’en est qu’à peu de distance, et je m’estimerais bien heureux si je pouvais…

— Tourner à droite pour la voir ? Écoutez-moi, et vos désirs seront accomplis. Vous avez les jambes encore assez fermes pour marcher, ce qui n’est pas un petit privilège à l’heure qu’il est. Ouvrez cette fenêtre ; elle peut servir à votre évasion.

Manuel s’empressa de suivre ce conseil, mais à peine eut-il avancé la tête à la croisée, qu’il s’en détourna d’un air peu satisfait.

— Tenter un pareil saut, dit-il, ce serait se vouer à une mort certaine. Le diable seul pourrait s’envoler par-là.

— C’est ce que je pense, dit Borroughcliffe d’un ton sec. Il faut pourtant vous résoudre à passer le reste de vos jours pour le respectable personnage dont vous parlez ; car c’est par cette croisée qu’il faut que vous vous envoliez sur les ailes de l’amour.

— Mais comment ? la chose est impossible.

— En imagination seulement. Votre présence a fait naître de sottes craintes et une vaine curiosité dans l’imagination de certains habitants de cette maison. Ils craignent les rebelles ; mais comme nous le savons fort bien vous et moi, les rebelles n’ont pas assez de bras pour faire leur besogne chez eux, et il est impossible qu’ils songent à venir ici nous tailler des croupières. Vous désirez pouvoir continuer votre course amoureuse, moi je désire servir un camarade dans l’embarras. Il faudra qu’on suppose que vous vous êtes envolé par cette fenêtre, peu importe comment, tandis qu’en me suivant vous allez passer tranquillement devant la sentinelle sur vos deux bonnes jambes.

C’était une conclusion qui excédait tout ce que Manuel avait pu se promettre d’une conversation amicale, mais assez étrange. À peine l’eut-il entendue, qu’il revêtit la partie de ses habits que son agitation lui avait rendus trop pesants, et en moins de temps qu’il ne nous en faut pour le dire, le capitaine américain était de nouveau métamorphosé en matelot et prêt à partir. Borroughcliffe se redressa avec un air d’importance, et quand il eut réussi à s’établir assez fermement sur ses pieds, il ouvrit la porte, dit à son prisonnier de le suivre, et ils entrèrent ensemble dans le corridor.

— Qui va là ? s’écria le factionnaire avec une vigilance qui semblait vouloir expier la faiblesse dont quelques instants auparavant il avait été coupable.

— Marchez droit, afin qu’il puisse vous voir, dit Borroughcliffe avec beaucoup de philosophie.

— Qui va là ? répéta la sentinelle en frappant le plancher de la crosse de son fusil avec un bruit qui retentit dans tout le corridor.

— Faites comme moi, dit Borroughcliffe à Manuel, marchez en zigzag, afin que s’il tire il puisse nous manquer.

— Nous attraperons une balle avec toutes ces folies, murmura Manuel. Nous sommes amis, cria-t-il à la sentinelle, et votre officier est un de nous.

— Halte là, ami ! répondit le factionnaire. En avant l’officier et voyons le mot d’ordre.

— En avant ! murmura à son tour Borroughcliffe dont les jambes chancelaient ; cela est plus aisé à ordonner qu’à exécuter. Allons, camarade amphibie, vos jambes sont aussi fermes que celles d’un facteur de la poste ; placez-vous à l’avant-garde et faites entendre le son magique du mot Loyauté ! C’est le mot d’ordre de tous les jours dans cette maison ; il a été donné par notre hôte, le vieux colonel. Eh bien ! pourquoi vous arrêtez-vous ? la côte est libre.

Manuel avait fait deux ou trois pas avec empressement, mais une réflexion l’avait arrêté tout à coup, et il se retourna vers l’officier anglais.

— Et mes compagnons ! je ne puis rien faire sans eux.

— Ah ! ah ! les clefs sont sur leurs portes. Peters ne voulait plus me faire attendre. Eh bien ! entrez, rassemblez vos forces.

Borroughcliffe avait à peine cessé de parler, que Manuel était déjà dans la chambre de Griffith. Il lui communiqua en deux mots la situation des choses, sortit avec lui, et entra dans la chambre du pilote.

— Suivez-moi, lui dit-il ; comportez-vous comme de coutume, ne dites pas un mot, et fiez-vous à moi.

Le pilote se leva et le suivit avec le sang-froid le plus admirable, sans lui faire une seule question.

— Je suis prêt à partir, dit Manuel en rejoignant Borroughcliffe.

Pendant le court intervalle qu’exigèrent ces préliminaires, la sentinelle et son capitaine étaient immobiles, les yeux fixés l’un sur l’autre avec toute la précision de la discipline, l’un voulant prouver sa vigilance, l’autre attendant le retour de son compagnon. Le capitaine anglais dit alors à Manuel d’avancer et de donner le mot d’ordre au factionnaire.

Loyauté ! dit Manuel en s’avançant.

Mais le soldat avait eu le temps de réfléchir, et comme il voyait dans quel état se trouvaient la tête et les jambes de son officier, il hésita à laisser passer les prisonniers.

— Avancez ! répondit-il pourtant. Mais quand ils furent près de lui, il mit son fusil en travers pour leur barrer le passage, et s’adressant à Borroughcliffe : Ils ont le mot d’ordre, mon capitaine, lui dit-il, mais je n’ose les laisser passer.

— Et pourquoi, drôle ? ne suis-je pas ici ? Ne me connaissez-vous pas ?

— Pardon, mon capitaine ; je vous connais et je vous respecte, mais j’ai été placé ici par mon sergent, et ma consigne est de ne laisser passer ces prisonniers pour quelque cause que ce soit.

— Voilà ce que j’appelle de la discipline, dit Borroughcliffe en riant avec un air de satisfaction. Je me doutais que ce brave garçon qu’écouterait pas plus mes ordres qu’il n’obéirait à ceux de cette lampe. Nous n’avons pas ici des esclaves de la lampe, mon camarade amphibie. Exercez-vous nos marins à une discipline si scrupuleuse ?

— Que signifie cette mauvaise plaisanterie ? demanda le pilote en fronçant le sourcil.

— Je croyais que ce serait moi qui rirais à vos dépens, dit Manuel, affectant de partager la gaieté du capitaine anglais ; je vous assure que la discipline est aussi rigoureuse dans notre corps que dans aucun autre. Mais puisque le factionnaire ne veut pas vous connaître, le sergent vous connaîtra. Faites-le appeler, et qu’il donne ordre à ce soldat de nous laisser passer.

— Je vois que vous avez à la gorge quelque chose qui vous gêne, dit Borroughcliffe ; vous avez besoin d’une bouteille de ce généreux liquide. À la bonne heure, Peters, ouvrez cette fenêtre, et appelez le sergent.

— Suivez-moi, répondit le jeune marin.

À l’instant où la sentinelle avait le dos tourné pour exécuter l’ordre de son capitaine, Griffith sauta sur lui, lui arracha son mousquet des mains, lui donna un grand coup de crosse sur les épaules, le renversa par terre, et s’écria :

— En avant maintenant ! le chemin est libre.

— En avant ! répéta le pilote en sautant par-dessus le corps du soldat, un poignard dans une main et un pistolet dans l’autre.

Manuel le suivit au même instant, armé de la même manière, et tous trois descendirent l’escalier à pas précipités, sans rencontrer personne pour mettre obstacle à leur fuite.

Peters était encore étendu sur le carreau, et Borroughcliffe était hors d’état de poursuivre les fugitifs. Cet acte imprévu de violence l’avait même tellement étourdi qu’il se passa quelques instants avant qu’il pût recouvrer la voix, lui que la parole abandonnait rarement. Le factionnaire fut le premier à retrouver l’usage de ses sens et de ses jambes ; et s’étant relevé, son capitaine et lui se regardèrent avec un air de condoléances mutuelle.

— Donnerai-je l’alarme, mon capitaine ? demanda enfin la sentinelle.

— Je crois, Peters, qu’il vaut mieux n’en rien faire. On ne sait pas ce que c’est que la reconnaissance et la civilité dans le corps de la marine.

— J’espère que vous vous rappellerez, mon capitaine, que j’ai fait mon devoir, et que j’ai été désarmé en exécutant vos ordres.

— Je ne me rappelle rien, Peters, absolument rien, si ce n’est que nous avons été maltraités. Ce militaire amphibie m’en rendra raison. Mais fermez les portes au double tour, faites comme s’il n’était rien arrivé.

— Cela n’est pas aussi aisé que vous vous l’imaginez, mon capitaine. Je suis sûr que j’ai la crosse de mon mousquet gravée sur le dos ; on en verrait la marque.

— Eh bien ! aie l’air que tu voudras, drôle ; mais ne t’avise pas de jaser. Voilà une couronne pour t’acheter un emplâtre. J’ai entendu ce chien de mer jeter ton mousquet sur l’escalier ; va le ramasser, et reviens à ton poste. Quand on viendra te relever, tu feras comme s’il n’était rien arrivé. Je prends toute la responsabilité sur moi.

Peters obéit, et quand il fut de retour avec son arme, Borroughcliffe, que cet événement avait un peu dégrisé, retourna aussi bien qu’il le put à son appartement, en proférant des menaces et des imprécations contre le corps de l’artillerie de marine et toute la race des amphibies.


  1. Capitulation du général Burgoyne.