Le Pilote (Cooper)/2

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 3p. 13-22).



CHAPITRE II.


Un habit de cavalier cachera la taille mince et élégante ; mêlé parmi les hommes, ta marche hardie et ton air insouciant te feront prendre pour un homme.
Prior.


Lorsque la barque fut amarrée sous un rocher, comme nous venons de le dire, le jeune lieutenant Barnstable, à qui l’on donnait ordinairement le titre de capitaine parce qu’il avait le commandement d’un schooner, sauta à terre suivi de M. Merry, le midshipman[1] qui avait quitté la chaloupe pour partager les dangers de cette mission.

— Après tout, ce n’est qu’une échelle de Jacob[2] que nous avons à gravir, dit Barnstable en levant les yeux sur les rochers ; mais quand nous serons là-haut, si nous pouvons y arriver, Dieu sait comment nous y serons reçus.

— Ne sommes-nous pas sous le canon de la frégate ! dit Merry. Vous savez qu’elle fera feu dès que la chaloupe aura répété le signal que nous devons faire : trois rames en l’air et un coup de pistolet.

— Oui, répondit Barnstable, pour que les dragées nous tombent sur la tête. Jeune homme, ne vous fiez jamais à des coups tirés de si loin. Ils font beaucoup de fumée, un peu de bruit, mais c’est toujours une manière aussi incertaine que terrible d’éparpiller du vieux fer. En cas de besoin, j’aimerais mieux être soutenu par Tom Coffin et son harpon, que par la meilleure bordée qui soit jamais partie des trois ponts d’un vaisseau de quatre-vingt-dix canons.

— Allons, Coffin, tâchez de vous dégourdir, et voyons si vous serez en état de marcher sur la terre ferme.

Le marin auquel il s’adressait ainsi se leva lentement du siège sur lequel il était assis comme contre-maître de la barque, et l’on aurait cru voir un serpent qui se dressait eu développant successivement tous ses replis. Lorsqu’il était debout, il y avait, y compris la semelle de ses souliers, près de six pieds six pouces[3] quand il se tenait dans une attitude perpendiculaire, chose assez rare, parce qu’il avait ordinairement la tête courbée, habitude contractée par un séjour constant sens des plafonds peu élevés. Il portait sur la tête un petit chapeau de laine brune à forme basse, qui ajoutait à la dureté naturelle de ses traits qu’augmentaient encore ses noirs favoris touffus que le temps commençait à parsemer de poils gris. Une de ses mains tenait comme par instinct le manche d’un harpon bien luisant, dont il appuya la pointe à terre pour s’y élancer, en conséquence de l’ordre qu’il venait de recevoir.

Dès que Barnstable eut reçu ce renfort, il donna quelques ordres de précaution aux hommes qui restaient dans la barque, et commença la tâche difficile de gravir le rocher. Malgré son caractère entreprenant et l’agilité dont il était doué, il aurait eu beaucoup de peine à réussir dans cette entreprise sans le secours qu’il recevait de temps en temps de son contre-maître, que sa force prodigieuse et la longueur de ses membres mettaient en état de faire des efforts impossibles peut-être à tout autre. Lorsqu’ils furent à quelques pieds du sommet, ils s’arrêtèrent un moment sur une petite plate-forme, tant pour reprendre haleine que pour délibérer sur ce qu’ils feraient ensuite ; et l’un et l’autre paraissaient nécessaires.

— Quand nous serons là-haut, dit Barnstable, ce sera une assez mauvaise position pour faire retraite si nous rencontrons des ennemis. Mais où devons-nous donc chercher ce pilote, monsieur Merry ? Comment le reconnaîtrons-nous ? Quelle certitude avez-vous qu’il ne nous trahira pas ?

— Voici un papier sur lequel ? vous trouverez la question que vous devez lui faire, répondit le jeune midshipman. Nous avons vu le signal convenu sur le haut du roc qui forme cette pointe de la baie, et comme il doit avoir vu notre navire, il n’y a nul doute qu’il ne vienne nous joindre ici. Quant à la confiance que nous devons avoir en lui, il paraît avoir celle du capitaine Munson qui n’a pas cessé un instant de chercher des yeux le signal convenu depuis que nous sommes en vue de terre.

— Oui, dit le lieutenant, et maintenant que nous sommes à terre, c’est l’homme qu’il faut que je cherche des yeux. Je n’aime pas beaucoup cette manière de serrer la côte de si près, et j’ai peine à accorder ma confiance à un traître. Qu’en pensez-vous, maître Coffin ?

Le vieux marin à qui cette question s’adressait se tourna vers son commandant, et lui répondit avec toute la gravité convenable :

— Donnez-moi la pleine mer et de bonnes voiles, capitaine, et l’on n’a que faire de pilote. Quant à moi, Je suis né à bord d’un chébec[4], et je n’ai jamais pu comprendre à quoi sert la terre, si ce n’est une petite île çà et là pour y avoir quelques légumes et y faire sécher du poisson. Il me suffit de la voir pour me trouver mal à l’aise, à moins qu’il ne souffle un bon vent de terre.

— Vous êtes un drôle qui avez du bon sens, Tom, dit Barnstable d’un ton moitié sérieux, moitié plaisant ; mais il faut que nous avancions, car voilà le soleil qui va se cacher là-bas dans ces nuages à fleur d’eau, et Dieu nous préserve de passer la nuit à l’ancre dans de pareils parages !

Appuyant la main sur une pointe de rocher qui était presque à la hauteur de son épaule, Barnstable parvint à s’y élancer, et quelques sauts le firent parvenir sur le haut du rocher. Le contre-maître y hissa le jeune midshipman, et arriva ensuite avec moins d’efforts, en faisant de grandes enjambées.

Au-delà des rochers la terre était de niveau du côté de l’intérieur, et nos aventuriers, regardant autour d’eux avec circonspection et curiosité, virent un pays bien cultivé, divisé à l’ordinaire par des haies vives et des murs d’appui. À un mille à la ronde on ne découvrait qu’une seule habitation, et c’était une petite chaumière à demi ruinée, les maisons ayant été éloignées autant qu’il était possible des brouillards et de l’humidité de l’Océan.

— Je ne vois ici ni l’objet de nos recherches, ni rien à appréhender, dit Barnstable, après avoir jeté un coup d’œil de tous côtés ; je crains que notre débarquement ne nous serve à rien, monsieur Merry. Qu’en dites-vous, Tom ?? voyez-vous ce qu’il nous faut ?

— Je ne vois pas de pilote, capitaine, répondit le contre-maître ; mais c’est un mauvais vent que celui qui n’est utile à personne, et j’aperçois derrière cette haie une bouchée de viande fraîche qui fournirait une double ration à tout l’équipage de l’Ariel.

Le midshipman se mit à rire en montrant de la main à Barnstable l’objet de la sollicitude du contre-maître. C’était un bœuf bien gras qui ruminait paisiblement à quelques pas d’eux.

— Nous avons à bord plus d’un gaillard de bon appétit qui appuierait volontiers la motion de Tom, dit Merry en riant, si le temps et nos affaires nous permettaient de tuer cet animal.

— C’est l’affaire d’un clin d’œil, monsieur Merry, dit Coffin sans qu’un seul trait de sa physionomie impassible perdît rien de son immobilité ; et frappant la terre violemment du bout de son harpon, il le leva, le secoua en l’air, et ajouta : — Que le capitaine Barnstable dise seulement un mot, et voici un instrument qui ne manquera pas son coup. J’en ai lancé plus d’un sur des baleines qui n’avaient pas une jaquette de graisse aussi épaisse que cet animal.

— Vous n’êtes pas ici à la pêche de la baleine, où tout ce qui s’offre aux yeux est de bonne prise, répondit Barnstable en détournant ses yeux du bœuf, comme s’il eût craint de se laisser tenter lui-même. Mais silence ! je vois derrière la haie quelqu’un qui s’avance vers nous. Préparez vos armes, monsieur Merry ; la première chose que nous entendrons sera peut-être un coup de feu.

— Ce n’est pas un pareil croiseur qui le tirera, répondit le jeune midshipman ; je le crois, ma foi, encore plus jeune que moi, et il ne s’avisera pas de venir à l’abordage devant des forces aussi formidables que les nôtres.

— Vous avez raison, dit Barnstable en remettant à sa ceinture un pistolet qu’il venait d’y prendre. Il s’avance avec précaution comme s’il avait peur. Il est de petite taille ; son habit est de toile ; quoique ce ne soit pas précisément une jaquette. Serait-ce là notre homme ? Restez ici ; je vais le héler.

Tandis que Barnstable marchait à grands pas vers la haie qui le séparait de l’étranger, celui-ci s’arrêta tout à coup, et sembla hésiter s’il devait avancer ou reculer ; mais avant qu’il eût le temps de se décider, l’agile marin était à quelques pas de lui.

— Monsieur, lui cria Barnstable, pouvez-vous me dire quelles eaux nous avons dans cette baie ?

Une émotion extraordinaire parut faire tressaillir le jeune étranger quand il s’entendit adresser cette question, et il se détourna involontairement comme pour cacher ses traits.

— Je crois, répondit-il d’une voix presque inintelligible, que ce sont les eaux de l’Océan Germanique.

— Vraiment ? répliqua le lieutenant ; il faut que vous ayez consacré une bonne partie de votre vie à l’étude de la géographie pour avoir acquis des connaissances si profondes ! Peut-être votre science ira-t-elle jusqu’à me dire combien de temps nous vous garderons si je vous fais prisonnier pour jouir des avantages de votre esprit.

Le jeune homme auquel cette question alarmante était adressée n’y fit aucune réponse ; mais il se détourna, et se cacha le visage entre ses deux mains. Le marin, croyant avoir produit sur son esprit une impression de frayeur salutaire, allait reprendre son interrogatoire ; mais l’agitation singulière dont l’étranger semblait saisi causa au lieutenant une surprise qui lui fit garder le silence quelques instants, et elle devint plus grande quand il s’aperçut que ce qu’il avait pris pour un indice de frayeur n’était autre chose qu’un violent effort que faisait ce jeune inconnu pour réprimer une envie de rire.

— De par toutes les baleines qui sont dans la mer ! s’écria-t-il, votre gaieté est hors de saison, jeune homme. C’est bien assez d’avoir ordre de jeter l’ancre dans une baie comme celle-ci, avec une tempête qui se prépare devant mes yeux, sans débarquer ensuite pour me voir rire au nez par un morveux qui n’aurait pas assez de force pour porter sa barbe s’il en avait, tandis que, par intérêt pour mon âme et pour mon corps, je devrais maintenant songer à prendre le large. Mais je ferai plus ample connaissance avec vous et avec vos railleries en vous emmenant sur mon bord, quand vous devriez rire à m’empêcher de dormir pendant le reste de la croisière.

À ces mots, le commandant du schooner s’approcha de l’étranger avec l’air de vouloir mettre la main sur lui pour le faire prisonnier ; mais celui-ci recula de quelques pas, en s’écriant avec un accent qui annonçait l’envie de rire et en même temps une sorte de frayeur :

— Barnstable ! mon cher Barnstable ! vous ne parlez pas sérieusement.

À cet appel inattendu le marin recula de quelques pas, releva son bonnet sur sa tête et se frotta les yeux :

— Qu’entends-je ? que vois-je ? s’écria-t-il ! suis-je bien éveillé ? Oui, voici l’Ariel, voilà la frégate. Est-il possible que ce soit Catherine Plowden ?

Ses doutes, s’il lui en restait encore, furent bientôt dissipés, car l’étranger s’assit sur le bord d’un fossé ; dans son attitude, la modestie d’une femme formait un contraste frappant avec les vêtements du sexe masculin, et Catherine se mit alors à rire de tout son cœur, et sans chercher plus longtemps à se contraindre.

Son devoir, le pilote, l’Ariel même, tout fut oublié en ce moment par le lieutenant. Il ne songea plus qu’à la jeune fille qu’il voyait, et il ne put s’empêcher de rire comme elle, quoiqu’il sût à peine pourquoi.

Lorsque cet accès de gaieté se fut un peu calmé, Catherine se tourna vers Barnstable qui s’était assis à côté d’elle, et qui dans sa joie ne songeait plus à lui faire un reproche de son enjouement.

— Mais à quoi pensé-je de rire ainsi ? dit-elle ; c’est me montrer insensible aux maux des autres. Je dois pourtant vous expliquer avant tout comment il se fait que vous me voyiez paraître si inopinément, et pourquoi j’ai pris ce déguisement extraordinaire.

— Je devine tout, s’écria Barnstable ; vous avez appris que nous étions près de cette côte, et vous êtes venue remplir la promesse que vous m’aviez faite en Amérique. Je ne vous en demande pas davantage ; le chapelain de la frégate…

— Peut prêcher à l’ordinaire, et avec aussi peu de fruit, répondit Catherine ; mais il ne prononcera la bénédiction nuptiale pour moi que lorsque j’aurai atteint le but de mon expédition hasardeuse. Vous n’avez pas coutume d’être égoïste, Barnstable ; voudriez-vous que j’oubliasse le bonheur des autres ?

— De qui parlez-vous donc ?

— De ma cousine, de ma pauvre cousine. Ayant appris qu’on avait vu deux bâtiments ressemblant à la frégate et à l’Ariel ranger la côte depuis plusieurs jours, je résolus sur-le-champ d’avoir quelques communications avec vous. J’ai suivi tous vos mouvements pendant toute une semaine sous ce costume, sans pouvoir réussir dans mon projet. Aujourd’hui j’ai remarqué que vous approchiez davantage de la terre, et ma témérité a été couronnée de succès.

— Oui, Dieu sait que nous avons serré la côte d’assez près. Mais le capitaine Munson sait-il que vous désirez vous rendre à bord de son vaisseau ?

— Certainement non. Personne ne le sait que vous. J’ai pensé que si vous et Griffith vous pouviez apprendre quelle est notre situation, vous seriez tentés de hasarder quelque chose pour nous en tirer. Voici un papier sur lequel j’ai tracé un récit qui réveillera, j’espère, tous vos sentiments chevaleresques, et vous y trouverez de quoi régler tous vos mouvements.

— Nos mouvements ! vous les réglerez vous-même. Vous serez notre pilote.

— Il y en a donc deux ? s’écria une voix à deux pas.

Catherine alarmée poussa un cri et se leva précipitamment ; mais elle saisit le bras de son amant, comme pour s’assurer une protection. Barnstable, qui avait reconnu la voix de son contre-maître, jeta un regard courroucé sur Coffin, dont la tête et les épaules s’élevaient au dessus de la haie qui les séparait, et lui demanda ce que signifiait cette interruption.

— Voyant que vous étiez sur le côté, et craignant que vous ne vinssiez à échouer, capitaine, M. Merry a jugé à propos de vous envoyer un bâtiment de conserve. Je lui ai dit que vous examiniez sans doute le connaissement du navire auquel vous aviez donné la chasse ; mais comme il est officier, j’ai dû exécuter ses ordres.

— Retournez où je vous ai dit de rester, Monsieur, reprit le lieutenant, et dites à M. Merry d’attendre mon bon plaisir.

Coffin salua en marin obéissant ; mais avant de se retirer il étendit vers l’Océan un de ses bras nerveux, et dit avec un ton de solennité convenable à son caractère :

— Capitaine Barnstable, c’est moi qui vous ai appris à nouer le point des ris, et à passer une garcette ; car je crois que vous n’étiez pas même en état de nouer deux demi-clefs[5] quand vous arrivâtes à bord du Spalmacitty. Ce sont des choses qu’on peut apprendre aisément et en peu de jours ; mais il faut toute la vie d’un homme pour apprendre à prévoir le temps. Voyez-vous au large ces raies tracées dans le firmament ? elles parlent aussi clairement à tous ceux qui les voient et qui connaissent le langage de Dieu dans les nuages, que vous pouvez le faire quand vous prenez le porte-voix pour ordonner de carguer les voiles. D’ailleurs n’entendez-vous pas la mer mugir sourdement, comme si elle pressentait le moment de son réveil ?

— Vous avez raison, Tom, dit le lieutenant en faisant quelques pas vers le bord du rocher, et en regardant la mer et le firmament avec l’œil d’un marin ; mais il faut que nous trouvions ce pilote, et…

— Le voilà peut-être, dit Coffin en lui montrant un homme arrêté à quelque distance et qui semblait les observer avec attention, tandis qu’il était lui-même observé avec soin par le jeune midshipman. Si cela est, Dieu veuille qu’il connaisse bien son métier, car il faut de bons yeux sous la quille d’un vaisseau pour qu’il trouve sa route en quittant un pareil ancrage.

— Il faut que ce soit lui, s’écria Barnstable, rappelé tout à coup au souvenir de ses devoirs. Il dit quelques mots à sa compagne, et la laissant derrière la haie, il s’avança vers l’étranger.

Dès qu’il fut assez près pour s’en faire entendre, il s’écria : — Quelles eaux avons-nous dans cette baie, Monsieur[6] ?

L’étranger, qui semblait attendre cette question, y répondit sans hésiter.

— Des eaux d’où l’on peut sortir en sûreté quand on y est entré avec confiance.

— Vous êtes l’homme que je cherche, s’écria Barnstable. Êtes-vous prêt à partir ?

— Prêt et disposé, répondit le pilote, et il n’y a pas de temps à perdre. Je donnerais les cent meilleures guinées d’Angleterre pour avoir deux heures de plus de ce soleil qui vient de nous quitter, ou même une heure du crépuscule qui dure encore.

— Croyez-vous donc notre situation si mauvaise ? En ce cas, suivez monsieur, il vous conduira à la barque, et je vais vous y rejoindre à l’instant. Je crois pouvoir ajouter un homme à l’équipage.

— Ce qui est précieux en ce moment, dit le pilote en fronçant les sourcils d’un air d’impatience, ce n’est pas le nombre des hommes de l’équipage, c’est le temps ; et quiconque nous en fera perdre sera responsable des conséquences.

— Et j’en serai responsable, Monsieur, dit Barnstable avec un air de hauteur, envers ceux qui ont le droit de me demander compte de ma conduite.

Ils se séparèrent sans plus longue conversation. Le jeune officier courut avec impatience vers l’endroit où il avait laissé Catherine, en murmurant à demi-voix quelques paroles d’indignation ; le pilote serra machinalement sa ceinture autour de sa jaquette, en suivant en silence le midshipman et le contre-maître.

Barnstable trouva la femme déguisée, que nous avons présentée à nos lecteurs sous le nom de Catherine Plowden, plongée dans une inquiétude qui se lisait aisément sur ses traits expressifs. Comme il sentait fort bien la responsabilité que lui ferait encourir le moindre retard, malgré la réponse hautaine qu’il avait faite au pilote, il mit à la hâte le bras de Catherine sous le sien, ne songeant plus à son déguisement, et voulut l’entraîner avec lui.

— Allons, Catherine, allons, lui dit-il, le temps presse !

— Quelle nécessité si urgente vous force à partir si tôt ? lui demanda-t-elle en dégageant doucement son bras.

— Vous avez entendu les pronostics funestes de mon contre-maître, lui dit-il, et je suis forcé d’avouer qu’ils sont confirmés par les miens. Nous sommes menacés d’avoir une nuit orageuse ; et cependant je suis trop heureux d’être venu dans cette baie, puisque je vous ai rencontrée.

— À Dieu ne plaise que nous ayons à nous repentir l’un ou l’autre ! s’écria Catherine, la pâleur de la crainte chassant la rougeur vermeille qui animait ses joues ; mais vous avez le papier que je vous ai remis. Suivez bien les instructions que vous y trouverez, et venez nous délivrer : nous serons captives de bon cœur si c’est vous et Griffith qui êtes les vainqueurs.

— Que voulez-vous dire, Catherine ? Vous du moins vous êtes en sûreté maintenant. Ce serait une folie de tenter le ciel en vous exposant à de nouveaux périls. Mon vaisseau peut vous protéger, et il vous protégera jusqu’à ce que votre cousine soit en liberté. Souvenez-vous que j’ai des droits sur vous pour la vie.

— Et que ferez-vous de moi en attendant ?

— Vous serez sur l’Ariel, et, de par le ciel ! vous en serez le commandant. Je n’occuperai ce rang que de nom.

— Je vous remercie, Barnstable, mais je me méfie de mes talents pour remplir un pareil poste, répondit Catherine en souriant, tandis que son teint prenait la nuance des rayons du soleil d’été à son coucher. — Ne vous méprenez pas si j’ai fait plus que la faiblesse de mon sexe ne semblait le permettre ; la pureté de mes motifs justifie ma conduite. Si j’ai entrepris plus qu’une femme ne paraissait pouvoir entreprendre, ce doit être pour…

— Pour vous élever au-dessus de la faiblesse de votre sexe, s’écria Barnstable ; et me donner une preuve de votre noble confiance en moi.

— Pour me mettre en état et me rendre digne de devenir votre épouse, dit Catherine ; et partant à la hâte, elle disparut derrière un angle que formait la haie à quelques pas.

Barnstable resta un moment immobile de surprise, et quand il s’élança pour la poursuivre, en arrivant à l’endroit où il l’avait perdue de vue, il ne fit que l’apercevoir de loin dans le crépuscule, et elle disparut de nouveau derrière un petit buisson.

Il allait pourtant continuer sa course quand un éclat soudain de lumière frappa ses yeux. Le bruit d’un coup de canon y succéda, et fut répété par les échos des rochers. — Oui, vieux radoteur, oui, je t’entends, dit le jeune marin en murmurant, mais en obéissant à ce signal de rappel ; tu es aussi pressé de te tirer de danger que tu l’as été de nous y mettre. Trois coups de mousquet partis de la chaloupe lui firent doubler le pas, et il descendit rapidement le rocher malgré le danger qu’il courait de tomber et de se briser les membres s’il faisait la moindre chute. Son œil exercé aperçut en même temps les signaux allumés à bord de la frégate pour rappeler les deux barques.


  1. Aspirant de marine.
  2. C’est ainsi qu’on appelle l’échelle perpendiculaire d’une polacre.
  3. Le pied anglais a douze lignes environ de moins que le mètre.
  4. Petit schooner très-commun en Amérique, et dont le nom vient de chevacco.
  5. Espèce de nœud usité dans la marine.
  6. C’est une phrase empruntée au langage naval, et qui répond à cette question : quelle est la profondeur de cette baie ?