Le Pilote (Cooper)/20

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 3p. 216-227).


CHAPITRE XX.


Falstaff : Si votre père veut m’accorder des honneurs, à la bonne heure ; sinon, qu’il tue lui-même le premier Percy qui se présentera : je veux être, je vous assure, ou comte ou duc.
Shakspeare.


Manuel regardait tour à tour d’un air de mécontentement ses vainqueurs et ses soldats, tandis qu’on s’occupait à lier les bras de ceux-ci, sous l’inspection du sergent Drill ; mais ses yeux s’étant arrêtés sur les traits pâles et troublés de Griffith, il exhala sa mauvaise humeur.

— Voilà où conduit le mépris des sages précautions de la discipline ! Si j’avais eu le commandement, moi qui, comme je puis le dire sans me vanter, suis accoutumé à remplir tous les devoirs des camps, j’aurais posté des piquets aux endroits convenables, et au lieu d’être pris comme des lapins dans un terrier, d’être enfumés comme des renards dans leur tanière, nous aurions pu nous déployer en rase campagne, ou nous retrancher derrière ces vieux murs, que j’aurais pu défendre deux heures contre le meilleur régiment du roi George.

— Défendre les ouvrages avancés avant de se renfermer dans la citadelle, s’écria Borroughcliffe, c’est la science de la guerre ; c’est prouver qu’on la connaît. Mais si vous vous étiez tenus mieux enfermés dans votre terrier, les lapins seraient encore à y frétiller. Un lourdaud de paysan qui passait ce matin à quelque distance du bois, et qui allait le traverser, a vu sur la lisière un piquet de trois hommes armés qui portaient un uniforme étranger. Le poltron a fait un long détour pour les éviter. N’ayant rencontré ensuite à la tête de ma troupe, il m’a raconté ce qu’il avait vu, et je vous demande si j’ai profité de son avis. C’est une belle chose que la science, mon digne compagnon d’armes, mais il y a des occasions ou l’ignorance est plus sûre.

— Vous avez réussi, Monsieur, vous avez le droit de plaisanter, dit Manuel, en s’asseyant sur un monceau de ruines et en jetant un regard triste vers la chambre d’où l’on transportait alors les blessés, et où étaient étendus les corps de ceux qui avaient perdu la vie ; mais ces hommes étaient mes enfants, et vous m’excuserez si je ne puis riposter à vos railleries. Ah ! capitaine Borroughcliffe, vous êtes soldat, et vous devez savoir apprécier le mérite. Ceux que vous voyez endormis du sommeil éternel, je les avais reçus des mains de leur mère, et ils étaient devenus dans les miennes l’orgueil de notre métier. C’étaient des braves qui mangeaient et buvaient, marchaient et s’arrêtaient, tournaient à droite et à gauche, chargeaient et déchargeaient leur fusil, riaient et pleuraient, parlaient et se taisaient au moindre signe de ma volonté. Quant à l’âme, ils n’en avaient qu’une seule ; qui leur était commune à tous, et elle m’appartenait. Et vous autres, mes enfants, plaignez-vous maintenant, plaignez-vous ; il n’est plus nécessaire de garder le silence. J’ai vu une balle de mousquet emporter un bouton de l’habit de cinq de mes soldats rangés en file, sans effleurer la peau d’un seul. Je pouvais toujours calculer avec certitude combien je devais en perdre dans une affaire régulière ; mais cette maudite escarmouche m’a enlevé l’élite de mes braves. Plaignez-vous, mes enfants, vous dis-je, à présent que vous êtes à l’aise ; cela vous soulagera.

Borroughcliffe parut partager jusqu’à un certain point les sentiments de son prisonnier, et lui adressa quelques observations en forme de condoléances, tout en surveillant les préparatifs du départ de sa troupe ; enfin son sergent vint lui annoncer qu’on avait préparé ce qui pouvait être nécessaire pour transporter les blessés à défaut de brancards, et il lui demanda si son intention était de retourner au quartier-général.

— Qui a vu la cavalerie ? demanda Borroughcliffe. De quel côté a-t-elle marché ? A-t-elle entendu parler de ce détachement ennemi ?

— Je ne le crois pas, capitaine. Lorsque nous sommes descendus des rochers, l’officier disait qu’il allait parcourir la côte à la distance de quelques milles, et répandre l’alarme.

— Laissez-le faire. La cavalerie n’est bonne qu’à cela, Drill, l’honneur est aussi difficile aujourd’hui à obtenir par les armes que l’avancement. On dirait que nous ne sommes que les enfants dégénérés des héros de Poitiers. Vous en avez entendu parler, sergent ?

— Quelque bataille livrée aux rebelles par les troupes de Sa Majesté, mon capitaine, répondit le sous-officier qui ne comprenait pas trop l’expression du coup d œil de Borroughcliffe.

— Drôle ! votre esprit est bien lourd après une victoire ! Approchez, j’ai des ordres à vous donner. Croyez-vous, maître Drill, que notre petite partie de plaisir de ce matin nous vaille, à vous et à moi, plus d’honneur et de profit que nous ne sommes en état d’en porter ?

— Non, mon capitaine ; car nous avons tous deux d’assez larges épaules.

— Et qui ne sont pas fatiguées de trop lourds fardeaux de cette espèce. Or si nous laissons arriver cette nouvelle jusqu’aux oreilles de dragons affamés, ils vont tomber sur nous comme une meute, réclamer au moins la moitié de l’honneur, et s’emparer certainement de tout le profit.

— Mais, mon capitaine, pas un seul d’entre eux…

— Qu’importe, Drill ? J’ai vu des troupes qui avaient acheté la victoire au prix de leur sang être privées de tous leurs avantages légitimement acquis, par une dépêche rédigée avec adresse. Vous savez que, dans la fumée et la confusion d’une bataille, on ne peut voir ce qui se passe autour de soi, et que la prudence exige qu’on ne parle dans un rapport officiel que de ce qui ne peut être contredit. J’ose dire que vous avez entendu parler d’une certaine bataille de Blenheim, Drill ?

— Si j’en ai entendu parler ! cette bataille et celle de Culloden sont l’orgueil des armes anglaises. Ce fut là que le grand caporal John battit le roi de France, tous ses lords, toute sa noblesse, la moitié de sa nation sous les armes.

— Il y a dans cette relation quelque chose qui sent la caserne, Drill ; mais elle est vraie quant au fond. Savez-vous combien il y avait de Français sous les armes à cette bataille ?

— Je n’ai jamais vu les contrôles de leurs régiments ; mais, d’après la différence des nations, je présume qu’il devait bien s’y trouver quelques centaines de mille hommes.

— Et cependant le duc n’avait à opposer à cette armée immense que dix à douze mille Anglais bien nourris. Vous semblez étonné, sergent ?

— Voilà de quoi rendre incrédule un vieux soldat, mon capitaine. Des coups de canon tirés au hasard auraient balayé bien vite une armée si peu nombreuse.

— Et cependant la bataille fut livrée et la victoire remportée. Mais il est bon de savoir que le duc de Marlborough avait avec lui un certain M. Eugène qui avait à sa suite cinquante à soixante mille Allemands. Vous n’avez jamais entendu parler de M. Eugène, Drill ?

— Pas une syllabe, mon capitaine. J’ai toujours cru que le caporal John…

— Était un grand général, un homme vaillant, et vous ne vous êtes pas trompé, maître Drill. C’est ce que serait aussi quelqu’un que je ne nommerai pas, si Sa Majesté voulait lui envoyer une commission à cet effet. Quoi qu’il en soit, le grade de major mène à celui de colonel, qui peut à la rigueur contenter un homme. En bon anglais, maître Drill, il faut que nous conduisions nos prisonniers à l’abbaye avec le moins de bruit possible, afin que ces cavaliers continuent à caracoler sur la côte, et ne viennent pas dévorer nos rations. C’est au bureau de la guerre qu’il faut faire sonner cette affaire, et pour cette bagatelle vous pouvez vous fier à moi. Je crois connaître quelqu’un dont la plume est aussi bonne dans son genre que l’épée qu’il porte. Drill n’est pas un nom bien long, il peut aisément trouver sa place dans une lettre…

— Mon capitaine, s’écria le sergent satisfait, un tel honneur est certainement plus… Votre Honneur sait qu’il peut compter sur moi.

— Je le sais, Drill, répondit le capitaine, et ce que je vous recommande en ce moment, c’est de garder le silence et de dire à vos soldats d’en faire autant. Quand l’heure de parler sera arrivée, je vous garantis que nous ferons assez de bruit : Ce combat a été acharné, sergent, ajouta-t-il en secouant la tête d’un air grave ; voyez les morts, voyez les blessés ! Un bois sur chaque flanc, une ruine au centre ; oh ! l’encre ne sera pas épargnée pour donner de l’effet à tous ces détails. Allez rejoindre votre troupe, et qu’on se prépare à marcher.

Éclairé sur les vues ultérieures de son commandant, le sous-officier alla communiquer à ses soldats les instructions qu’il venait de recevoir, et fit sur-le-champ les dispositions nécessaires pour se mettre en marche, de peur qu’une renommée indiscrète ne proclamât la gloire de cette journée avant Borroughcliffe ; il donna l’ordre de laisser les corps morts où ils se trouvaient, dans l’espoir qu’on ne les découvrirait pas très-promptement dans un endroit si retiré, et il résolut d’attendre l’obscurité pour les faire enterrer. Les blessés furent transportés sur des espèces de brancards formés des fusils et des capotes des prisonniers, et les vainqueurs se mirent en marche en bataillon serré, plaçant les vaincus au centre, afin de les dérober autant que possible aux regards des passants que le hasard pourrait leur faire rencontrer. On avait pourtant peu de chose à appréhender à cet égard. Les bruits exagérés qui avaient couru dans tous les environs y avaient répandu l’alarme et la terreur, et personne n’aurait osé se hasarder dans le voisinage de l’abbaye de Sainte-Ruth, ordinairement si paisible et si tranquille.

Le détachement sortait du bois quand un bruit dans les broussailles et un bruissement de feuilles mortes annoncèrent que d’autres personnes avançaient du même côté.

— Serait-ce une de leurs patrouilles ? s’écria Borroughcliffe avec un air de mécontentement marqué. C’est le même bruit que ferait un régiment de cavalerie. Au surplus, Messieurs, vous reconnaîtrez vous-mêmes que l’affaire était complètement terminée avant l’arrivée du renfort, si par hasard c’en était un.

— Nous ne sommes pas disposé à vous refuser la gloire d’avoir remporté seul la victoire, Monsieur, répondit Griffith en jetant un regard inquiet du côté où le bruit se faisait entendre ; car au lieu d’un détachement ennemi, il s’attendait à voir le pilote sortir du taillis et se montrer sur la lisière du bois.

— Frayez-moi le chemin, César ! s’écria une voix à peu de distance ; arrachez ces maudites broussailles à ma droite, Pompée ! Dépêchez-vous, mes braves, ou nous arriverons trop tard, même pour sentir l’odeur de la poudre.

— Hum ? dit le capitaine en reprenant son ton d’insouciance ordinaire ; il faut que ce soit quelque légion romaine qui se réveille après un sommeil d’environ dix-sept siècles, et c’est la voix du centurion que nous venons d’entendre. Halte ! Drill ; il faut que nous voyions comment marchaient les Romains.

Le capitaine parlait encore quand on vit sortir de l’épais taillis dans lequel ils étaient engagés deux nègres courbés sous le poids des armes à feu qu’ils portaient, précédant le colonel Howard, qui s’avançait vers l’endroit où le capitaine venait de s’arrêter. Hors d’haleine, couvert de sueur et ses vêtements en désordre, le vétéran eut besoin de quelques instants pour respirer et s’essuyer le front, avant de s’apercevoir que le détachement de Borroughcliffe s’était accru en nombre depuis son départ de l’abbaye.

— Nous avons entendu le feu, dit le colonel, et je me suis déterminé à faire une sortie pour vous seconder, manœuvre qui, exécutée à propos, a fait lever plus d’un siége : toutefois si Montcalm se fût tenu tranquillement enfermé dans ses murailles, les plaines d’Abraham n’eussent jamais été abreuvées de son sang.

— Le parti qu’il prit était digne d’un brave militaire, dit Manuel, et tout à fait conforme aux règles de l’art de la guerre. Si j’eusse suivi son exemple aujourd’hui, l’événement en eût été tout différent.

— Quoi ! qui avons-nous donc là ? s’écria le colonel d’un ton de surprise ; quel est cet homme qui prétend donner son avis sur les batailles et sur les sièges, sous un tel costume ?

— C’est un général incognitorum, mon digne hôte, répondit Borroughcliffe en bon anglais, un capitaine dans un régiment de marine au service du congrès de l’Amérique.

— Quoi ! s’écria le colonel avec transport, vous avez donc rencontré les ennemis ! oui ! et par la renommée de l’immortel Wolfe, vous les avez faits prisonniers. Je me hâtais de vous amener du renfort, car je crois vous avoir vus marcher de ce côté, et j’ai même entendu quelques coups de fusil.

— Quelques coups de fusil ! répéta le vainqueur ; je ne sais pas ce que vous entendez par quelques coups de fusil, mon brave et ancien ami. Il est possible que vous ayez eu une rencontre par semaine du temps de Wolfe, d’Abercrombie et de Braddock ; mais aussi je sais ce que c’est qu’un feu bien nourri, et je puis hasarder une opinion en pareille matière. Aux batailles qui se livrèrent sur l’Hudson, les décharges de mousqueterie se suivaient comme les coups de baguette sur un tambour. Je n’en parlerai pas, car il reste encore assez de monde pour en parler ; mais quant à cette affaire-ci, elle a été la plus chaude de toutes celles auxquelles j’ai jamais assisté (en égard au nombre des combattants, bien entendu), il ne manque pas de morts dans le bois, je vous assure, et, comme vous le voyez, je ramène plus d’un blessé.

— Est-il possible, s’écria le vétéran surpris, qu’un tel engagement ait eu lieu à une portée de mousquet de l’abbaye, sans que je l’aie su ! Ah ! la vieillesse ! maudite vieillesse ! j’ai vu le temps où une simple décharge m’aurait tiré du plus profond sommeil.

— La baïonnette est une arme silencieuse, répondit gravement le capitaine en faisant de la main un geste expressif ; c’est l’arme qui fait l’orgueil de l’Angleterre ; et tout officier expérimenté sait qu’une charge à la baïonnette vaut le feu de tout un peloton de cavalerie.

— Quoi ! en êtes-vous venu à la charge ? De par le ciel ! Borroughcliffe, mon jeune et brave ami, j’aurais-donné vingt pipes de riz et deux de mes meilleurs nègres pour assister à ce combat.

— C’eût été sans contredit un spectacle charmant ; mais pour cette fois nous avons vaincu sans la présence d’Achille. Je les ai faits tous prisonniers, tous ceux qui survivent, c’est-à-dire, tout ce qui avait mis le pied sur le sol anglais.

— Et le cutter du roi vient de s’emparer du schooner. Périsse ainsi la rébellion ! Mais où est donc Kit ? où est mon parent Christophe Dillon ? Je voudrais lui demander ce que les lois du royaume prescrivent à des sujets loyaux, dans le cas où nous nous trouvons. Voilà de l’ouvrage pour les jurés de Middlesex, capitaine Borroughcliffe, et peut-être même pour le secrétaire d’État ; Mais où est Kit encore une fois ? où est mon parent, le docile, le prudent, le judicieux et loyal Christophe ?

— Le cacique ? non adest, comme l’a dit plus d’un huissier de quelques fins compères de notre régiment qui ne se montraient pas quand on avait besoin de leur présence. Mais le cornette de dragons m’a donné lieu de croire que Sa Seigneurie provinciale, qui s’était rendue à bord du cutter pour y porter des informations sur la position de l’ennemi, y est restée pour partager les dangers et la gloire du combat naval.

— Oui, oui, s’écria le colonel en se frottant les mains de plaisir, rien n’est plus probable ; cela est digne de lui. Il a oublié les lois et ses occupations paisibles, au son des préparatifs militaires, et il a porté dans le combat la tête d’un homme d’État et l’ardeur bouillante d’un jeune homme.

— Le cacique est prudent et discret, dit Borroughcliffe d’un ton sec et caustique ; s’il faut qu’il se trouve au milieu des périls d’un combat, il n’oubliera sans doute pas ce qu’il se doit à lui-même ainsi qu’à la postérité. Mais je suis surpris qu’il ne soit pas de retour, car il y a déjà longtemps que le schooner a baissé son pavillon, comme je l’ai vu de mes propres yeux.

— Pardon, Monsieur, s’écria Griffith en s’avançant vers eux avec un empressement que lui donnait l’inquiétude ; j’ai entendu sans le vouloir la fin de votre conversation, et je ne crois pas que vous jugiez nécessaire de cacher la vérité à un prisonnier désarmé. Ne disiez-vous pas qu’un schooner a été pris ce matin ?

— C’est une vérité incontestable, répondit Borroughcliffe d’un ton et d’un air qui faisaient honneur à sa délicatesse. Je me suis abstenu de le dire, parce que je pensais que vos propres infortunes étaient bien assez pour vous. — Monsieur Griffith, je vous présente le colonel Howard, chez qui vous recevrez hospitalité avant que nous nous séparions.

— Griffith ! s’écria vivement le colonel ; Griffith ! Quel spectacle pour mes pauvres yeux ! Le fils de mon ancien ami, du brave et loyal Hugues Griffith, captif, et pris les armes à la main contre son roi ! Jeune homme, jeune homme, qu’aurait dit votre digne père, n’aurait dit l’ami de son cœur, mon frère Harry, s’il avait plu à Dieu qu’ils eussent assez vécu pour voir cette honte éternelle, cette tache à jamais imprimée sur votre nom honorable ?

— Si mon père eût vécu, répondit Griffith avec fierté, il soutiendrait l’indépendance de son pays natal ! Mais je désire respecter jusqu’aux préjugés du colonel Howard, et je le supplie de ne me pas parler davantage d’un sujet sur lequel je crains que nous ne soyons jamais d’accord.

— Jamais ! tant que tu seras dans les rangs de la rébellion ! s’écria le colonel. Malheureux jeune homme ! combien je t’aurais aimé si tu avais employé pour soutenir les droits inaliénables de ton souverain les talents et les connaissances que tu as su acquérir en le servant ! J’aimais ton père le digne Hugues presque autant que mon propre frère Harry.

— Et son fils devrait vous être encore cher, dit Griffith en lui serrant une main que le colonel ne cherchait que faiblement à retirer.

— Ah ! Édouard ! Édouard ! dit le colonel d’une voix adoucie, que de rêves de bonheur ta perversité a fait évanouir ! Je ne sais pas si Kit lui-même, tout judicieux et tout loyal qu’il est, aurait pu obtenir de moi un regard plus favorable que toi. Ton père respire dans ton sourire, dans tous tes traits, et tu aurais reçu de moi tout ce que j’aurais pu t’accorder sans trahison. Cécile, Cécile si bonne et si tendre, quoique mutine et contrariante, aurait été le lien qui nous aurait attachés l’un à l’autre pour toujours.

Griffith, avant de céder aux sentiments qui l’agitaient, jeta un regard d’impatience sur le capitaine Borroughcliffe, comme s’il eût voulu lui faire entendre qu’il ferait bien de suivre les soldats chargés des blessés qui continuaient à s’avancer pendant cette conversation ; mais le capitaine n’entendit pas l’expression de ses yeux, ou ne crut pas devoir y avoir égard.

— Eh bien ! Monsieur, dit Griffith au colonel, que ce jour mette fin à notre mésintelligence : votre aimable nièce peut encore être le lien dont vous parlez ; vous deviendrez pour moi ce qu’aurait été votre ami Hugues si Dieu lui eût conservé la vie, et vous serez doublement le père de Cécile.

— Jeune homme, répondit le vétéran en se détournant pour cacher son émotion, vos discours sont inutiles ; ma parole est donnée à mon parent Kit, et ce que vous me demandez est impossible.

— Rien n’est impossible à la jeunesse et au courage ! s’écria Griffith, surtout quand l’âge et l’expérience veulent bien les aider. Cette guerre se terminera bientôt.

— Cette guerre ! s’écria le colonel en retirant brusquement sa main, que Griffith tenait encore ; cette guerre ! dites-vous, jeune insensé ? N’est-ce pas un attentat infernal contre les droits de notre gracieux souverain ? une infâme tentative pour mettre des tyrans plébéiens sur le trône des princes légitimes ? un projet pour élever les méchants sur les ruines des bons, pour aider des ambitions coupables à prendre le masque de la liberté et à abuser le peuple par le cri d’égalité ? Comme si la liberté pouvait exister sans ordre ! comme s’il pouvait y avoir une égalité de droits quand les privilèges du monarque ne sont pas aussi sacrés que ceux du peuple !

— Vous nous jugez bien sévèrement, colonel, dit Griffith.

Le vieux militaire l’interrompit avec indignation, et en ce moment il ne reconnaissait plus en lui aucun des traits de Hugues Griffith.

— Moi, je vous juge ! s’écria-t-il. Ce n’est pas à moi qu’il appartient de vous juger. Si j’en étais chargé… Mais le temps viendra, jeune homme, le temps viendra ! J’ai de la patience, et je puis attendre le cours des événements. Oui, oui, l’âge tempère l’ardeur du sang, et nous apprend à modérer les passions et l’impétuosité de la jeunesse. Mais si le gouvernement voulait former une commission de justice pour les colonies et y admettre le vieux George Howard, je consentirais à perdre mon nom, si l’on y trouvait un rebelle en vie au bout d’un an ! Dans une telle cause, Monsieur, ajouta-t-il en se tournant brusquement vers Borroughcliffe, je serais un Romain, et je ferais pendre, s’il le fallait…, oui, Monsieur, je ferais pendre mon neveu Christophe Dillon lui-même.

— Ah ! répliqua le capitaine avec sa gravité ironique, épargnez le cacique, et ne l’appelez pas prématurément à une si haute élévation ! Mais si vous voulez voir quelqu’un qui figurerait peut-être mieux sur un gibet, regardez du côté du bois. Monsieur Griffith, qu’en dites-vous ? Ne voyez-vous pas là-bas un de vos camarades ?

Les yeux du colonel Howard et ceux de Griffith suivirent la direction du bras et du doigt de Borroughcliffe, et le lieutenant américain reconnut sur-le-champ le pilote debout devant la lisière du bois, les bras croisés sur la poitrine, et paraissant contempler la situation dans laquelle se trouvaient ses amis.

Griffith éprouva un moment de confusion, et il hésita même à prononcer la phrase que son imagination lui suggérait. Il dit pourtant enfin que cet homme ne faisait point partie de l’équipage de son vaisseau.

— Et cependant on l’a vu en votre compagnie, dit l’incrédule Borroughcliffe ; ce fut lui qui prit toujours la parole hier quand on vous interrogeait. Colonel Howard, je gagerais que cet homme commande la réserve des rebelles.

— Bien n’est plus certain ! s’écria le vétéran. César ! Pompée ! Attention, feu !

Les deux nègres tressaillirent en recevant cet ordre de leur maître, pour qui ils avaient un respect mêlé de crainte ; et tremblant de tous leurs membres, fermant les yeux et détournant la tête, ils appuyèrent leur fusil à l’épaule, et lâchèrent leur coup en l’air.

— À la charge ! s’écria le colonel en tirant un vieux sabre dont il s’était armé, et marchant en avant avec autant de célérité que pouvait le permettre un accès de goutte qu’il avait eu récemment ; à la charge ! Exterminons ces misérables avec la baïonnette ! En avant, Pompée ; suivez-moi, César !

— Si votre ami résiste à cette charge, dit Borroughcliffe à Griffith avec un calme imperturbable, il a un corps de fer. Une telle attaque mettrait en désordre un régiment des gardes, quand même Pompée serait dans les rangs !

— J’espère, dit Griffith, que Dieu lui accordera assez de patience pour respecter la faiblesse du colonel Howard. Il prend un pistolet !

— Il ne fera pas feu, dit Borroughcliffe. Les Romains font déjà halte, et deux de leurs corps se replient en arrière.

— Holà, eh ! colonel Howard ! mon digne hôte ! venez rejoindre vos renforts ! Ce bois est plein de rebelles ; mais ils ne peuvent nous échapper ; je n’attends que la cavalerie pour leur couper la retraite.

Le vieux colonel, parvenu à peu de distance du pilote, qui semblait attendre fort tranquillement l’attaque dont il était menacé, s’arrêta en s’entendant appeler, et se retournant, il vit qu’il était seul.

Prenant à la lettre ce que Borroughcliffe venait de lui dire, il recula à pas lents, sans tourner le dos à l’ennemi, et se retourna enfin lorsqu’il fut près du capitaine.

— Rappelez vos troupes, Borroughcliffe, s’écria-t-il, et parcourons ce bois. Les rebelles fuiront devant les armes de Sa Majesté. Quant à ces deux nègres, j’apprendrai à ces drôles à abandonner leur maître en un pareil moment. On dit que la peur est pâle ; mais en ce moment, Borroughcliffe, je la crois de race africaine.

— Je l’ai vue de toutes les couleurs, dit le capitaine. Mais il faut que vous me laissiez le soin de donner les ordres dans cette affaire, mon digne hôte. Rentrons à l’abbaye, et fiez-vous à moi pour intercepter le corps de réserve des rebelles.

Ce ne fut pas sans regret que le colonel consentit à cet arrangement, et tous trois reprirent le chemin de l’abbaye, ralentissant le pas par égard pour les infirmités du vieux colonel. L’ardeur qu’avait fait naître en lui sa charge contre le pilote, et le cours qu’elle donna à ses idées, bannirent de son cœur tout esprit de conciliation ; et il rentra chez lui avec la ferme résolution de livrer à la justice Griffith et ses compagnons, dût-il les pousser lui-même jusqu’au pied de l’échafaud.

Le pilote les suivit des yeux jusqu’à ce qu’il les eût vus disparaître dans les bosquets qui environnaient l’abbaye. Remettant alors son pistolet dans sa ceinture, d’un air pensif et soucieux, il rentra dans le bois à pas lents.