Le Pilote (Cooper)/25

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 3p. 280-288).


CHAPITRE XXV.


Elseneur, pensons à ceux qui dorment sous les vagues profondes de ton océan orageux.
Campbell.


Les heures parurent bien longues et bien pénibles à Barnstable, jusqu’à ce que la mer, en se retirant, eût laissé les sables à découvert, et lui permît de chercher les corps de ses compagnons victimes de la tempête. À mesure qu’on en trouvait un, et dès qu’on s’était assuré que tout principe de vie était éteint en lui, on l’enterrait, aussi décemment que la circonstance le permettait, sur les bords mêmes de cet élément sur lequel la plupart d’entre eux avaient passé toute leur vie. Mais celui que le lieutenant connaissait depuis si longtemps, celui qu’il affectionnait par prédilection, manquait encore, et il se promenait à grands pas sur les sables dans l’espace que la mer laissait libre en ce moment entre le pied des rochers et l’océan furieux ; ses regards inquiets, toujours fixés sur les ondes, examinaient tous les débris du navire que les vagues continuaient à jeter sur le rivage. Il compta alors pour la première fois les marins qui s’étaient sauvés à la nage avec lui, en trouva douze, non compris les deux officiers, et il reconnut que, de tous ceux qui au moment du naufrage l’avaient suivi dans la barque, il ne lui manquait que deux individus.

— Ne me dites pas qu’il est impossible qu’il se soit sauvé, Merry, s’écria Barnstable avec une agitation qu’il cherchait en vain à cacher au jeune midshipman attentif à tous les mouvements inquiets de son commandant. Combien de fois a-t-on vu des marins s’échapper après un naufrage, sur les débris de leur bâtiment ? Ne voyez-vous pas combien de planches la mer a jetées sur ce rivage, quoiqu’il y ait une bonne demi-lieue de l’endroit où le schooner a péri ? L’homme que j’ai placé en vedette sur le haut des rochers ne nous fait-il pas encore le signal pour nous annoncer qu’il le reconnaît ?

— Pas le moindre, Monsieur, répondit Merry, et nous ne devons pas nous attendre à le revoir jamais, quoiqu’on l’ait vu se soutenir sur l’eau une heure entière quand une baleine renversait sa barque. Nos matelots m’ont assuré qu’il a dit bien des fois que jamais il n’abandonnerait son vaisseau s’il venait à échouer, et qu’il ne chercherait même pas à conserver ses jours en se mettant à la nage. Dieu sait, ajouta-t-il en essuyant à la dérobée une larme qui lui mouillait les yeux, et qu’il craignait qu’on n’attribuât à la faiblesse de son âge ; Dieu sait que je préférais Tom Coffin à tous les marins de son grade qui se trouvaient à bord de nos deux bâtiments. Vous veniez bien rarement sur la frégate sans qu’il vous accompagnât, et chacun s’assemblait autour de lui pour l’entendre raconter ses longues histoires et lui faire bon accueil ; car tout le monde l’aimait, monsieur Barnstable. Mais l’affection ne peut rendre la vie aux morts.

— Je le sais, je le sais, dit Barnstable avec une voix rauque qui prouvait combien il était ému ; je ne suis pas assez fou pour croire à l’impossible ; mais tant qu’il me restera le moindre espoir qu’il vit encore, je n’abandonnerai jamais le pauvre Tom Coffin à un destin si déplorable. Songez, Merry, qu’en ce moment peut-être il songe à nous, et prie son Créateur de diriger nos yeux vers lui ; car, je puis vous l’assurer, Tom Coffin priait souvent Dieu, quoiqu’il le fît quand il était de quart et silencieusement.

— S’il eût été si attaché à la vie, répondit le midshipman, il aurait fait plus d’efforts pour la conserver.

Barnstable s’arrêta tout à coup et regarda son compagnon de manière à lui faire entendre qu’il commençait à partager sa conviction. Mais comme il allait lui adresser la parole, ses marins poussèrent de grands cris, et s’étant tourné vers eux, il en vit quelques-uns qui étendaient le bras vers la mer d’un autre côté, comme pour leur montrer quelque objet encore éloigné. Le lieutenant et le midshipman coururent à eux, et quand ils y furent arrivés, ils virent distinctement le corps d’un homme tantôt soulevé par les vagues, tantôt disparaissant sous leur écume, et ayant déjà franchi la dernière ligne des brisants : enfin une vague le jeta sur le sable, et l’y laissa en se retirant.

— C’est mon pauvre contre-maître ! s’écria Barnstable ; et suivi de Merry et de tous ses marins, il courut vers l’endroit où la mer venait de déposer sa victime. Mais quand il en fut à deux ou trois pas, il s’arrêta tout à coup, et il lui fallut quelques instants pour recueillir ses sens et s’écrier avec horreur :

— Voyez ce misérable, Merry ! son visage n’est pas mutilé, et cependant ses yeux ont encore cet éclat sauvage que donne le plus affreux désespoir. Ses mains sont ouvertes et étendues comme s’il voulait encore lutter contre les flots.

— C’est le Jonas ! c’est le Jonas ! s’écrièrent les marins avec une exclamation farouche ; rejetons ce cadavre à la mer ! qu’il serve de pâture aux requins !

Barnstable s’était détourné avec dégoût, mais quand il entendit ces projets d’une vengeance aussi lâche qu’impuissante, il se retourna et dit d’une voix qui attirait encore le respect de l’obéissance :

— Silence ! voulez-vous déshonorer la nature humaine et votre profession en vous abandonnant à un indigne esprit de vengeance contre celui qui a déjà été soumis au jugement de Dieu ! Il ajouta à ce peu de mots un geste expressif pour qu’on donnât la sépulture à Dillon et se retira à pas lents.

— Enterrez-le dans le sable, camarades, dit Merry quand son commandant fut à quelque distance ; la marée prochaine se chargera de son exhumation.

Les marins exécutèrent cet ordre, et le midshipman alla rejoindre son lieutenant, qui continua à se promener le long du rivage, s’arrêtant de temps en temps pour jeter des regards inquiets vers la mer, et se remettant ensuite en marche d’un pas qui exigeait que son jeune compagnon fît les plus grands efforts pour se maintenir à son côté. Enfin, après avoir encore passé deux heures de cette manière à faire des recherches inutiles, il perdit tout espoir de jamais revoir son fidèle contre-maître.

— Voilà déjà le soleil qui descend derrière les rochers, dit Barnstable, et ce serait bientôt le temps de placer le quart du guidon. Mais sur quoi aurions-nous à veiller ? La mer et les rochers ne nous ont pas même laissé une planche entière pour nous reposer cette nuit.

— On a ramassé sur les sables plusieurs objets utiles, répondit Merry ; des barils de vivres pour nous nourrir, et une caisse d’armes pour nous défendre contre nos ennemis.

— Et quels seront nos ennemis ? demanda Barnstable avec amertume ; prendrons-nous l’Angleterre à l’abordage avec nos douze piques ?

— Probablement nous ne mettrons pas toute l’île à contribution, dit le midshipman qui étudiait l’expression des regards de son commandant ; mais nous pouvons trouver de la besogne jusqu’à ce que le cutter revienne de sa recherche de la frégate ; car j’espère que notre situation n’est pas assez désespérée pour nous rendre à nos ennemis comme prisonniers ?

— Prisonniers ! s’écria le lieutenant ; non, Merry, non, nous n’en sommes pas encore réduits là. L’Angleterre a pu causer la perte de mon schooner, mais elle n’a pas obtenu d’autre avantage sur nous. C’était un charmant navire, Merry, digne de servir de modèle ; le plus léger, le meilleur voilier qu’on ait jamais construit. Vous souvenez-vous que je donnai à la frégate mes huniers pour sortir de la baie de Chesapeak ? Je pouvais m’en passer quand la mer était calme et le vent favorable ; mais dans le gros temps, Merry, ce pauvre Ariel demandait à être ménagé.

— Le plus gros mortier de fonte aurait été brisé en morceaux à l’endroit où l’Ariel a péri.

— Oui, on ne devait pas espérer qu’il pût tenir sur un pareil lit de rochers. Je l’aimais, Merry ; je l’aimais tendrement. C’est le premier navire que j’aie commandé. Il ne s’y trouvait pas une planche, pas une cheville que je ne connusse et que je n’aimasse.

— Je crois, Monsieur, qu’il est aussi naturel à un marin d’aimer le bois et le fer qui l’ont porté sur les profondeurs de l’Océan tant de jours et tant de nuits, qu’il l’est à un père de chérir les membres de sa propre famille.

— Sans doute, Merry, sans doute, et davantage encore.

Pendant que Barnstable parlait ainsi, le jeune midshipman sentit la main de son commandant lui saisir le bras avec une étreinte presque convulsive.

— Et cependant, Merry, ajouta-t-il, l’homme ne peut aimer l’ouvrage de ses propres mains autant que l’œuvre du Créateur, il ne peut avoir pour son vaisseau le même sentiment d’affection que pour les compagnons de ses travaux. J’ai fait voile avec Tom pour la première fois, Merry : j’avais alors votre âge ; tout présentait à mes yeux l’image du plaisir et du bonheur ; je ne connaissais rien, et je ne craignais rien, comme je le lui ai entendu dire à lui-même ; je m’étais dérobé de la maison paternelle, et il fit pour moi ce que nul parent n’aurait pu faire dans ma situation ; il me servit de père et de mère sur l’Océan ; il passa des jours, des mois, des ans, à m’apprendre notre profession ; il me suivit ensuite de navire en navire, de mer en mer, et il ne m’a quitté que pour attendre la mort où j’aurais dû la trouver, comme s’il eût senti la honte de laisser périr le pauvre Ariel sans aucun témoin de ses derniers moments.

— Non, non, s’écria Merry ; c’est son orgueil superstitieux qui… Mais s’apercevant que Barnstable se couvrait le visage des deux mains, comme pour cacher sa sensibilité, il se tut par respect pour son officier, dont il ne pouvait voir l’émotion sans la partager lui-même, et il fut presque aussi soulagé que son lieutenant quand il vit tomber ses larmes.

Merry avait vu avec un profond respect l’air imposant et sévère de son commandant dans les moments de danger ; traité par lui avec une cordialité franche aux heures où l’autorité faisait place à l’amitié, il avait conçu pour Barnstable une vive affection ; mais en cette occasion, assis à côté de lui sur une pointe de rocher, il le regardait en silence avec un attendrissement presque religieux. Barnstable parvint enfin à calmer son agitation ; ses traits devinrent plus sereins malgré un reste de sombre fierté dans son regard ; et s’étant levé, il prit la parole d’un ton si brusque que le jeune midshipman ne put s’empêcher d’en tressaillir.

— Allons, Monsieur, allons ; que faisons-nous ici ? Ces pauvres diables qui sont là-bas n’attendent-ils pas nos ordres et nos avis sur ce qu’ils doivent faire dans leur malheureuse position ? Marchons, monsieur Merry ; ce n’est pas le temps de vous amuser à dessiner sur le sable avec la pointe de votre poignard. La marée va bientôt descendre, et nous serons trop heureux si nous trouvons parmi ces rochers quelque caverne pour reposer notre tête. Occupons-nous-en pendant que le soleil nous éclaire encore, et voyons si nous avons des vivres pour nous nourrir et des armes pour résister à nos ennemis, jusqu’à ce que nous puissions nous remettre en mer.

Le jeune homme, à qui l’expérience n’avait pas encore appris à connaître les effets des réactions des passions, se leva avec surprise à cet ordre inattendu qui le rappelait à son devoir, et il suivit son lieutenant qui marchait à grands pas vers ses marins. Barnstable ne tarda pourtant pas à reconnaître que son chagrin lui avait inspiré un ton de sévérité injuste ; et ralentissant sa marche, il reprit insensiblement avec Merry le ton de franchise et de cordialité qui lui était habituel, quoiqu’il conservât une mélancolie que le temps seul pouvait dissiper.

— Nous avons été malheureux, Merry, dit Barnstable quelques instants après qu’ils eurent rejoint leurs compagnons ; mais il ne faut pas nous livrer au désespoir. Je vois que ces braves gens ont trouvé des provisions en abondance, et avec nos armes nous pouvons nous emparer de quelque petit bâtiment ennemi, et rejoindre la frégate quand cette tempête se sera calmée. En attendant il faut nous tenir cachés, ou nous verrons les Habits Rouges foudre sur nous, comme les requins se rassemblent autour d’un bâtiment naufragé. Pauvre Ariel ! Voyez, Merry, on n’aperçoit pas sur toute la côte deux planches qui tiennent ensemble.

Le midshipman, sans paraître faire attention à cette allusion soudaine à leur navire, crut plus prudent de revenir à un autre sujet d’entretien que cette dernière réflexion avait interrompu.

— Je vois à peu de distance de nous, du côté du sud, Monsieur, dit-il, une ouverture qui conduit dans l’intérieur du pays, près de ce ruisseau qui porte ses eaux à la mer ; nous pourrions peut-être trouver une retraite dans le bois que vous apercevez plus loin, jusqu’à ce qu’il nous soit possible de visiter les côtes et de nous rendre maître de quelque bâtiment.

— J’aurais quelque satisfaction à attendre jusqu’au quart du matin, et à surprendre cette maudite batterie qui a emporté la meilleure jambe de l’Ariel. Cette entreprise n’est pas impossible, Merry ; et une fois maîtres de ce poste, nous pourrions nous y maintenir jusqu’à l’arrivée de l’Alerte ou de la frégate.

— Si vous voulez, au lieu de prendre des vaisseaux à l’abordage, emporter des forteresses d’assaut, nous en avons une bâtie en pierres, précisément en poupe. Je l’ai aperçue de loin quand j’ai été placer votre vedette sur la hauteur, ; et… et…

— Expliquez-vous Merry ; nous sommes dans un moment où il faut parler librement.

— Et la garnison, Monsieur, ne serait peut-être pas entièrement composée d’ennemis. Nous pourrions délivrer M. Griffith et le capitaine Manuel, et… et…

— Eh bien, Monsieur ?

— Et j’aurais probablement l’occasion de voir mes cousines Cécile et Catherine.

Barnstable s’animait en écoutant Merry, et il retrouva, en lui répondant, une partie de son enjouement habituel.

— Oui, sans doute, oui. La délivrance de nos camarades et de nos soldats de marine dépend peut-être de nous ; ce serait une entreprise militaire. Tout le reste ne serait que par forme d’incident, comme la capture d’une flotte après la défaite des vaisseaux qui la convoient.

— Je suppose que, si nous prenons l’abbaye, le colonel Howard se reconnaîtra prisonnier de guerre.

— Sans contredit, de même que ses pupilles. Il y a du bon sens dans votre projet, Merry, et je vais y réfléchir mûrement ; mais parlez à nos marins, encouragez-les, afin de les maintenir en bonnes dispositions pour nous seconder dans notre entreprise.

Ils se rapprochèrent de leurs compagnons, dont ils s’étaient un peu écartés pendant cette conversation. Barnstable leur parla avec un accent de confiance et d’amitié. Après avoir défoncé un des barils de biscuit qui avaient été ramassés sur la côte dans l’étendue de plus d’un mille, le lieutenant donna ordre aux marins de s’armer aussi complètement qu’ils le pourraient, et de se charger de provisions suffisantes pour vingt-quatre heures. Ces ordres furent bientôt exécutés, et la petite troupe, conduite par Barnstable et Merry, se mit en marche le long des rochers pour trouver l’ouverture par où le ruisseau qu’ils avaient vu jetait ses eaux dans la mer. Le mauvais temps et le lieu solitaire et écarté dans lequel ils se trouvaient contribuèrent plus que toute autre chose à les empêcher d’être découverts, car ils marchaient sans autre précaution que celle du silence.

Quand ils furent entrés dans le profond ravin où coulait le ruisseau, Barnstable fit faire halte, et monta jusqu’à une certaine hauteur sur le rocher, car il sentait qu’il ne pouvait s’éloigner de la mer sans y jeter un dernier coup d’œil. Tandis qu’il portait avec tristesse ses regards du nord au sud dans toute l’étendue de l’horizon, le jeune midshipman qui l’avait suivi s’écria :

— Une voile ! une voile au large ! il faut que ce soit la frégate !

— Une voile ! où voyez-vous une voile pendant une pareille tempête ? Serait-il possible qu’un autre navire fût aussi malheureux que l’a été le notre ?

— Regardez à tribord de cette pointe de rocher sous le vent. Ah ! on ne le voit plus. Tenez, voilà un rayon du soleil qui l’éclaire ! C’est une voile, Monsieur ! aussi sur qu’une voile peut s’étendre par un tel ouragan.

— Je vois ce que vous voulez dire, Merry ; mais on dirait que c’est une mouette volant à fleur d’eau. Ah ! le voilà soulevé par une vague ! oui, c’est un bâtiment. Donnez-moi votre lunette Merry ; nous avons peut-être des amis en mer.

Merry attendait avec l’impatience d’un jeune homme le résultat de l’examen de son lieutenant, et il ne tarda pas à lui demander :

— Eh bien ! que pensez-vous ? est-ce la frégate ou le cutter ?

— Il semble qu’il nous reste encore quelque espoir. C’est un vaisseau à la cape, vent dessus, vent dedans. Si l’on osait se montrer sur le sommet de ce rocher, il serait plus facile de s’assurer si c’est notre frégate. Mais je crois reconnaître ses vergues, quoique sa grande voile disparaisse à chaque instant entre les vagues, et qu’on ne voie plus que la pointe nue de ses mâts, raccourcis de leurs perroquets.

— On jurerait, dit Merry que le plaisir rendait volontiers ironique, que le vieux capitaine Munson s’est promis de ne jamais porter ses perroquets quand il ne peut y attacher de voiles. Je me rappelle qu’un soir M. Griffith, ayant un peu d’humeur, disait autour du cabestan qu’il supposait que le premier ordre serait de rentrer les beauprés et de mettre à la serre les mâts à pible.

— Oui, oui, Griffith est un nonchalant ; il se perd quelquefois dans les rêveries, et je suppose que le vieux modéré était alors dans une brise. Quoi qu’il en soit, il paraît sérieusement occupé dans ce moment. Il faut qu’il se soit tenu en pleine mer pendant le plus fort de la tempête, car il n’aurait jamais pu maintenir son vaisseau dans la position où il se trouve. Je crois vraiment qu’il se souvient qu’il y a quelques-uns de ses officiers et une partie de son équipage sur cette île maudite. Cela n’est pas malheureux, Merry ; car si nous nous emparons de l’abbaye, nous saurons où placer nos prisonniers.

— Il faut prendre patience jusqu’au matin, car une barque ne pourrait venir à la côte par un pareil temps.

— Venir à la côte ! Non, non. N’avez-vous pas vu périr sur les brisants la meilleure barque qui ait jamais été mise en mer ? mais le vent diminue, et d’ici au matin la mer tombera. Remettons-nous en marche, et cherchons, une retraite où ces pauvres diables puissent être plus à l’aise.

Les deux officiers descendirent du rocher, et se remettant à la tête de leur troupe, ils continuèrent à remonter le ravin pendant quelque temps, après quoi ils se trouvèrent dans un bois épais.

— Nous allons voir des ruines dans ces environs, dit Barnstable, si mes calculs sont justes et que j’aie bien estimé les distances ; mais un moment ; j’ai sur moi une carte qui parle d’un pareil point de reconnaissance.

Le lieutenant détourna les yeux en voyant l’expression maligne de ceux du jeune midshipman, lorsque celui-ci demanda en souriant :

— Cette carte a-t-elle été dressée par quelqu’un qui connaît bien la côte, Monsieur, ou est-ce l’ouvrage d’un écolier qui l’a calquée sur une autre, comme les jeunes filles apprennent à marquer d’après le modèle qu’elles ont sous les yeux ?

— Allons, jeune homme, point de raillerie ! Regardez devant vous ! Ne voyez-vous pas une habitation qui a l’air d’être déserte ?

— Sans contredit. Je vois un amas de pierres aussi sales et en aussi mauvais état que si c’était une caserne de soldats. Est-ce là ce que vous cherchez ?

— Sur ma foi ! ces ruines couvrent tant de terrain qu’elles ont dû former un village. On appellerait cela une cité en Amérique, et l’on y placerait un maire, des aldermen et un juge. On mettrait le vieux Faneuil-Hall[1] dans un de ces boulins.

Pendant cette conversation, que Barnstable continuait en partie pour que ses marins ne vissent aucun changement dans ses manières, ils approchaient des murs en ruines qui avaient offert une si faible protection à Griffith, à Manuel et à leurs compagnons.

Après avoir bien reconnu le local, les marins prirent possession d’un des appartements les moins dégradés pour y goûter le repos dont les avait privés la tempête de la nuit précédente.

Barnstable attendit que ses gens fussent profondément endormie, et éveillant alors le jeune midshipman, qui avait cédé au sommeil dès qu’il avait eu la tête appuyée à terre, il lui fit signe de le suivre. Merry se leva sur-le-champ, et sortant tous deux de l’appartement sans faire le moindre bruit, ils s’enfoncèrent plus avant dans les ruines.


  1. Cet édifice est plus d’une fois nommé dans Lionel Lincoln ; c’est la maison de la ville de Boston.