Le Pilote (Cooper)/29

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 3p. 327-340).


CHAPITRE XXIX.


Soyez le bienvenu, Signor ; vous semblez arriver tout exprès pour séparer des gens qui sont sur le point de se battre.
Shakspeare. Beaucoup de bruit pour rien.


Bas les armes, Anglais ! s’écria l’audacieux pilote. Et vous qui combattez pour la cause sacrée de la liberté, retenez vos bras afin que le sang ne coule pas sans nécessité. Orgueilleux Bretons ! rendez-vous au pouvoir des treize républiques.

— Ah ! dit Borroughcliffe en prenant un pistolet avec un air de beaucoup de résolution, la chose se complique. Je n’avais pas fait entrer cet homme dans mon calcul de leur nombre. Est-ce un Samson, pour que son bras change si soudainement la face des choses ? Bas les armes vous-même, mon ancien ami en mascarade, ou, au premier signal de ce pistolet, votre corps deviendra un point de mire pour vingt mousquets !

— Et le vôtre le deviendra pour cent ! réplique le pilote. Se tournant alors vers la porte de la galerie : Entrez, s’écria-t-il ; faites entrer vos gens, et que ce soldat reconnaisse sa faiblesse !

Il n’avait pas encore fini de parler quand le son de plus en plus aigu d’un sifflet de contre-maître pénétra jusque dans les parties les plus reculées de l’abbaye. Une troupe nombreuse obéissant à cet appel se précipita dans l’appartement, culbutant la faible garde de soldats anglais stationnés à la porte, et la chambre se trouva remplie d’une foule pressée, sans compter les hommes qui restaient encore dans la galerie.

— Qu’il entende vos voix, enfants, s’il ne peut vous voir tous, cria le pilote ; l’abbaye est à nous.

Le bruit d’une tempête aurait à peine égalé celui que produisirent les cris des hommes qui marchaient à sa suite. Leurs acclamations continuèrent sans interruption pendant quelques minutes, et devinrent si bruyantes que le toit de l’édifice semblait en trembler. À travers la porte entr’ouverte on voyait une masse de têtes qui ne pouvaient pénétrer dans l’appartement, les unes couvertes du bonnet de marin, les autres portant le chapeau de soldat de marine. Le capitaine Manuel eut bientôt reconnu ces derniers, et se faisant jour à travers la foule, il les rassembla, les forma régulièrement, et en plaça un détachement à chacun des postes que les soldats anglais gardaient quelques instants auparavant.

Pendant qu’il s’occupait de ces soins, la conversation continuait entre les chefs des deux partis. Jusqu’à ce moment le colonel Howard, par respect pour les principes de subordination militaire, avait laissé à Borroughcliffe toutes les fonctions du commandement ; mais voyant alors que les affaires changeaient entièrement de face, il crut pouvoir prendre le droit de questionner les gens qui se présentaient chez lui à main armée.

— Monsieur, dit-il en s’adressant au pilote qui était évidemment le chef des nouveaux venus, de quel droit osez-vous envahir ainsi le château d’un sujet de ce royaume ? En êtes-vous chargé par le lord lieutenant du comté ? Votre commission porte t-elle la signature du secrétaire d’état de Sa Majesté ayant le département de l’intérieur ?

— Je n’ai de commission de personne, répondit le pilote ; je ne suis qu’un simple citoyen combattant pour la liberté de l’Amérique. J’avais conduit ces messieurs dans le danger, et j’ai cru de mon devoir de les en tirer. À présent ils sont en sûreté, et tous ceux qui m’entendent n’ont d’ordres à recevoir que de M. Griffith, porteur d’une commission du congrès des États-Unis.

Après avoir parlé ainsi, il quitta la place qu’il avait occupée jusqu’alors au milieu de la salle, se retira dans un coin, et appuyé sur la boiserie qui garnissait la muraille, il resta spectateur silencieux de tout ce qui se passait.

— Il paraît donc que c’est à vous que je dois réitérer ma demande, fils dégénéré d’un noble père ? reprit le colonel en se tournant vers Griffith. De quel droit ma demeure est-elle ainsi attaquée ? Pourquoi viole-t-on la paix et la tranquillité de mon habitation et de ceux qu’elle doit protéger ?

— Je pourrais vous répondre, colonel Howard, dit Griffith, que c’est en vertu des lois de la guerre, ou, pour mieux dire, en représailles des mille maux que vos troupes anglaises ont fait souffrir à l’Amérique entre le Maine et la Géorgie ; mais je ne veux pas aigrir les choses ni ajouter au trouble de cette scène, et je me bornerai à vous dire que nous userons avec modération de l’avantage que nous avons obtenu. Du moment que nous aurons pu réunir nos forces, et que nous nous serons convenablement assurés de nos prisonniers, votre demeure sera remise sous votre autorité. Nous ne sommes pas flibustiers, Monsieur, et vous le reconnaîtrez quand nous serons partis. Capitaine Manuel, emmenez les prisonniers, et faites toutes les dispositions nécessaires pour que nous puissions regagner nos barques sans délai ; et vous, piques d’abordage, sortez, partez !

Cet ordre du jeune marin fut donné avec la vivacité sévère qui appartient à sa profession, et il opéra comme un talisman sur tous ceux qui l’entendirent. Ils sortirent de l’appartement avec le même empressement qu’ils y étaient entrés ; ceux qui y étaient venus avec Barnstable suivirent leurs camarades, et il ne resta dans la chambre que les officiers des deux partis et la famille du colonel.

Barnstable avait gardé le silence depuis que son officier supérieur avait repris le commandement, écoutant avec grande attention le moindre mot prononcé de part et d’autre ; mais se trouvant alors en moins nombreuse compagnie, et les moments lui paraissant précieux, il reprit la parole.

— Si nous allons nous remettre en mer si promptement, monsieur Griffith, dit-il, il conviendrait de faire les préparatifs convenables pour recevoir les dames qui doivent honorer nos barques de leur présence. Me chargerai-je de ce soin ?

Cette proposition soudaine causa un mouvement général de surprise. Cependant, si l’on eût bien examiné l’expression que prirent alors les traits malins de Catherine Plowden, on aurait pu voir, malgré son air de confusion, qu’au moins pour elle cette question n’avait rien d’imprévu. Un assez long silence y succéda, et ce fut le colonel Howard qui le rompit.

— Vous êtes les maîtres, Messieurs, dit-il, ne vous gênez pas ; prenez tout ce qui vous convient ; ma demeure, mes biens, mes pupilles, tout est à votre disposition. Peut-être miss Dunscombe, la bonne et douce miss Dunscombe, aura-t-elle aussi le bonheur de plaire à quelqu’un de vous. Ah ! Griffith ! Édouard Griffith ! je ne me serais guère attendu que le fils…

— Monsieur, ne prononcez pas une seconde fois ce nom avec ironie, ou vos années ne seraient plus pour vous qu’une bien faible protection ! s’écria une voix forte et sévère se faisant entendre derrière le colonel. Tous les yeux se tournèrent involontairement de ce côté ; et l’on vit le pilote qui reprenait son attitude de repos en s’appuyant contre la boiserie, quoique tout son corps fût agité par un mouvement de colère qu’on voyait qu’il cherchait à réprimer.

Quand les yeux de Griffith cessèrent de se fixer avec étonnement sur cet homme qui semblait prendre à lui un intérêt si extraordinaire, il les tourna d’un air suppliant vers les belles cousines, qui étaient encore dans le coin de l’appartement où la frayeur les avait en quelque sorte forcées de se réfugier.

— Je vous ai dit que nous ne sommes pas des maraudeurs nocturnes, colonel Howard, dit-il ensuite ; mais s’il se trouve ici quelques dames qui veuillent se confier à nos soins, je me flatte qu’il est hors de propos de dire en ce moment avec quel plaisir elles seront reçues.

— Nous n’avons pas le temps de faire des compliments inutiles, s’écria l’impatient Barnstable. Voilà Merry, à qui son âge et sa parenté donnent le droit de les aider à préparer promptement leur petit bagage. Qu’en dites-vous, jeune homme ? croyez-vous pouvoir au besoin jouer le rôle de femme de chambre ?

— Oui, Monsieur, et beaucoup mieux que je n’ai joué celui de marchand colporteur, répondit le midshipman avec gaieté. Pour le plaisir d’avoir pour compagnes de voyage ma joyeuse cousine Kate et ma bonne cousine Cicely, je jouerai le rôle de notre grand-mère commune. Allons, cousines, venez, venez ; mais vous m’excuserez si vous me trouvez un peu gauche.

— Retirez-vous, jeune homme, répondit miss Howard en le repoussant tandis qu’il cherchait à lui prendre familièrement le bras. Et s’avançant vers son oncle avec toute la dignité d’une femme : Je ne puis savoir, dit-elle, quelles sont les stipulations secrètes du traité que miss Plowden a fait ce soir avec M. Barnstable ; mais quant à moi, colonel Howard, j’espère que vous en croirez la fille de votre frère quand je vous assure que tous les événements qui viennent de se passer ont été aussi imprévus pour moi que pour vous-même.

Le colonel fixa sur elle un instant des yeux dont l’expression annonçait un retour de tendresse ; mais les doutes dont son imagination était remplie finirent par l’emporter, et secouant la tête, il se détourna d’elle avec un air de fierté.

Cécile baissa les yeux ; mais elle osa dire :

— Eh bien ! il est possible que mon oncle refuse de me croire, mais je ne puis être déshonorée sans un acte de ma volonté.

Relevant alors la tête, et montrant ses traits pleins de douceur, elle se retourna vers son amant, et lui dit, le visage couvert du plus vif incarnat :

— Édouard Griffith, je ne puis ni ne veux vous dire combien il serait humiliant de penser que vous ayez pu croire un seul instant que je m’oublierais encore au point de vouloir abandonner le protecteur que Dieu m’a donné pour suivre un guide choisi par une passion inconsidérée. Et vous, André Merry, apprenez à respecter la fille de la sœur de votre mère, sinon pour elle-même, du moins par égard pour celle qui a donné les premiers soins à votre enfance.

— Il paraît qu’il y a ici quelque malentendu, dit Barnstable qui partageait jusqu’à un certain point l’embarras qu’éprouvait le jeune midshipman : mais, de même que dans tous les malentendus de la même espèce, je suppose qu’une courte explication peut remettre tout dans l’ordre. Monsieur Griffith, c’est à vous de parler. Que diable ! ajouta-t-il plus bas, vous êtes muet comme un poisson ; une jolie femme vaut bien quelques belles paroles. Parlez donc !

— Il faut hâter notre départ, monsieur Barnstable, répondit Griffith en poussant un profond soupir, et semblant sortir d’un rêve. Ayez la bonté d’ordonner qu’on se dispose à se mettre en marche pour gagner la côte. Le capitaine Manuel est chargé des prisonniers ; nous les garderons comme otages de la sûreté d’un pareil nombre de nos concitoyens.

— Et nos concitoyennes, Monsieur ! faut-il que nous les oubliions pour ne songer en égoïstes qu’à notre propre sûreté ?

— Nous n’avons le droit de nous mêler de ce qui les concerne qu’autant qu’elles le désireraient elles-mêmes.

— De par le ciel ! monsieur Griffith, cela sent le grec et le latin ! Vous pouvez y trouver dans vos bouquins de quoi justifier cette conduite ; mais permettez-moi de vous dire, Monsieur, que ce n’est pas celle qu’on pourrait attendre d’un marin amoureux !

— Est-il indigne d’un marin, d’un homme bien né, de permettre à la femme qu’il appelle sa maîtresse de l’être autrement que de nom ?

— Eh bien ! Griffith, je vous plains de toute mon âme. J’aurais consenti volontiers à rencontrer un peu de difficulté à obtenir le bonheur dont je vais jouir si facilement, plutôt que de vous voir éprouver un désappointement si cruel ; mais vous ne pouvez me blâmer de profiter des faveurs de la fortune. Donnez-moi votre belle main, miss Plowden. Colonel Howard, je vous rends mille actions de grâces des soins que vous avez pris jusqu’ici d’un dépôt si précieux, et croyez que je vous parle sincèrement, Monsieur, quand je vous dis qu’après moi vous êtes dans le monde entier l’homme à qui je le confierais le plus volontiers.

Le colonel se tourna vers lui, le salua profondément, et lui répondit d’un ton grave :

— Vous payez mes légers services de trop de reconnaissance, Monsieur. Si miss Catherine Plowden n’est pas devenue sous ma tutelle tout ce que son digne père John Plowden, capitaine de la marine royale, aurait désiré que fût sa fille, c’est à moi, à ce qu’il me manquait à moi-même pour l’instruire, qu’il faut l’attribuer, et non à la elle-même. Je ne vous dirai pas : — Recevez-la de ma main, Monsieur, — puisque vous en êtes déjà en possession, et qu’il serait hors de mon pouvoir de rien changer à cet arrangement ; il ne me reste donc qu’à souhaiter que vous trouviez en elle autant de soumission comme épouse qu’elle eu a montré comme pupille et comme sujette.

Catherine avait souffert que son amant lui prît la main, et la conduisît un peu en avant de ses deux compagnes ; mais en ce moment, arrachant son bras de celui de Barnstable, et séparant les cheveux noirs qu’elle avait laissés tomber en désordre sur son front, elle leva la tête avec fierté ; pâle encore, toute sa vivacité semblait avoir passé dans ses regards tandis qu’elle prononçait ce peu de mots :

— Messieurs, l’un de vous peut être aussi disposé à me recevoir que l’autre le paraît à me rejeter ; mais la fille de John Plowden n’a-t-elle pas une voix dans cette affaire ? Avez-vous le droit de disposer aussi froidement de sa personne ? Si son tuteur est las de sa présence, elle peut trouver une autre habitation, sans avoir besoin de se retirer sur un vaisseau où il n’y probablement pas beaucoup d’appartements vacants.

À ces mots, quittant Barnstable, elle alla rejoindre sa cousine avec un air de courroux tel que celui que peut concevoir une jeune personne qui s’aperçoit qu’on forme pour elle des projets de mariage sans lui demander si elle les approuve.

Barnstable, qui ne connaissait guère tous les détours du cœur d’une femme, et qui ne savait pas que, malgré tout ce que lui avait dit Catherine, la détermination de miss Howard était nécessaire pour assurer la sienne et la décider à se déclarer ouvertement en sa faveur, resta comme frappé de stupeur en entendant cette déclaration. Il ne pouvait concevoir qu’une femme qui avait tant hasardé pour lui en secret, qui lui avait si souvent avoué son attachement, pût hésiter à en renouveler l’aveu en un pareil moment, même en face de tout l’univers. Il portait ses regards tour à tour sur toutes les personnes de la compagnie, et trouvait dans tous les yeux une expression de réserve délicate, excepté dans ceux du tuteur de sa maîtresse et de Borroughcliffe.

Le colonel crut sa pupille livrée au repentir, et fixa sur elle un regard qui annonçait le retour de ses bonnes grâces, et le capitaine la contemplait avec un air de surprise plaisante mêlée d’une expression de fierté blessée et de ressentiment amer qui ne l’avait pas quitté depuis l’instant qu’il avait vu son projet anéanti.

— Il paraît, Monsieur, lui dit Barnstable en fronçant les sourcils, que vous trouvez en cette jeune dame quelque chose de divertissant qui vous amuse fort mal à propos. Nous ne souffrons pas en Amérique que nos femmes soient ainsi traitées.

— Et nous ne nous querellons jamais devant les nôtres en Angleterre, répondit Borroughcliffe en lui rendant son regard de fierté ; mais je pensais aux révolutions qu’un instant peut produire, pas à autre chose, je vous l’assure. Il n’y a pas une demi-heure que je me croyais le plus heureux homme du monde, que je m’imaginais être sur du plan que j’avais conçu afin de contreminer celui que vous aviez formé pour me surprendre, et en ce moment me voilà le plus heureux de tous les militaires qui portent une épaulette sans espoir d’en recevoir une seconde.

— Et de quelle manière ce changement peut-il m’être attribué, Monsieur ? demanda Catherine avec toute sa vivacité.

— Miss Plowden, répondit le capitaine avec un air d’humilité affectée, je n’en accuserai ni votre persévérance dans votre projet de seconder mes ennemis, ni votre zèle pour leur succès, ni votre sang-froid imperturbable pendant le souper ; mais je crois qu’il est temps que j’obtienne mon congé de retraite, je ne puis plus servir mon roi avec honneur, et je devrais me mettre à servir mon Dieu, comme le font tant d’autres quand le monde les met à la réforme. Je n’ai plus l’ouïe aussi fine qu’autrefois, ou le mur d’un jardin produit un effet magique pour tromper l’oreille.

Catherine n’attendit pas la fin de cette phrase pour se détourner afin de cacher la rougeur brûlante dont son visage était couvert. La manière dont Borroughcliffe avait découvert les projets de Barnstable n’était plus un mystère, et sa conscience lui reprochait aussi un peu de coquetterie inutile ; car elle se souvenait parfaitement qu’une bonne moitié de la conversation qu’elle avait eue avec son amant, derrière ce mur dont le capitaine venait de parler, avait roulé sur un sujet tout à fait étranger au plan de surprise de l’abbaye. Barnstable n’ayant pas à cet égard la même délicatesse de sentiments que sa maîtresse, et d’ailleurs entièrement occupé des moyens d’arriver à son but, ne comprit pas aussi facilement l’allusion de l’officier anglais ; se tournant tout à coup du côté de Griffith, il lui dit d’un ton fort sérieux :

— Je crois devoir vous faire observer, monsieur Griffith, que nos instructions nous prescrivent de nous emparer de tous les ennemis de l’Amérique partout où nous pourrons en trouver, et que les États n’ont pas hésité en plusieurs occasions à faire des femmes prisonnières.

— Bravo ! s’écria Borroughcliffe ; si elles refusent de vous suivre comme maîtresses, emmenez-les comme captives.

— Remerciez le ciel d’être vous-même captif, Monsieur, sans quoi vous me rendriez raison d’un pareil propos ! s’écria Barnstable courroucé. Monsieur Griffith, songez que vous êtes responsable de l’exécution de cet ordre, et que vous ne devez pas le négliger.

— Allez à votre devoir, monsieur Barnstable, dit Griffith sans s’émouvoir, et paraissant sortir d’une rêverie ; je vous ai donné mes ordres, qu’ils soient exécutés sur-le-champ.

— J’ai aussi à exécuter les ordres du capitaine Munson, monsieur Griffith, de notre officier supérieur à tous deux ; et je vous assure qu’en me donnant mes instructions pour l’Ariel… Pauvre Ariel ! il n’en reste pas deux planches qui tiennent ensemble ! Je vous dis, Monsieur, que mes instructions sont très-précises sur ce point.

— Eh bien ! Monsieur, mes ordres les révoquent.

— Mais comment pourrai-je me justifier d’obéir à l’ordre verbal d’un officier inférieur, quand il est en opposition formelle avec les instructions écrites de mon commandant ?

Griffith n’avait pris jusqu’alors que le ton froid et ferme d’un officier qui veut être obéi ; mais en ce moment le sang-lui monta au visage, et il s’écria d’un ton d’autorité et les yeux étincelants :

— Comment ! Monsieur, hésitez-vous à m’obéir ?

— De par le ciel ! Monsieur, je résisterais aux ordres du congrès même, s’il m’ordonnait d’oublier mon devoir envers… envers…

— Dites envers vous-même, monsieur Barnstable ; mais que ce mot soit le dernier. Allez à votre devoir, Monsieur.

— Mon devoir est d’être ici, monsieur Griffith.

— Il faut donc que j’agisse, ou que je me laisse braver par mes propres officiers ! Monsieur Merry, allez dire au capitaine Manuel d’envoyer ici un sergent et quatre fusiliers.

— Dites-lui de venir lui-même ! s’écria Barnstable poussé au désespoir par la contrariété qu’il éprouvait ; son corps tout entier ne viendrait pas à bout de me désarmer. — À moi, les Ariels ! à moi, mes braves ! Rangez-vous autour de votre capitaine !

— Le premier d’entre eux qui passera cette porte sans mon ordre périra de ma main ! s’écria Griffith en se précipitent l’épée nue au-devant des marins qui accouraient à la voix de leur commandant, mais qui s’arrêtèrent en reconnaissant celle de leur officier supérieur. Rendez-moi votre épée, monsieur Barnstable, et épargnez-vous le désagrément de vous la voir enlever par un simple soldat.

— Je voudrais voir l’insolent qui oserait l’essayer ! s’écria Barnstable en tirant son épée et en la brandissant en l’air. Griffith, dans l’ardeur qui le transportait lux-même, avait sans y penser étendu son bras armé en lui parlant ; les deux lames se touchèrent, et le bruit de l’acier opéra sur les deux jeunes gens le même effet que produit le son du clairon sur le cheval de bataille. Ils s’attaquèrent sur-le-champ, et se portèrent avec rapidité plusieurs coups qui furent réciproquement parés avec adresse.

— Barnstable ! Barnstable ! s’écria Catherine en se précipitant dans ses bras ; je vous suivrai au bout de la terre.

Cécile ne parla point ; mais lorsque Griffith recouvra un peu de sang-froid, il la vit à ses genoux, le visage couvert d’une pâleur mortelle, et les yeux fixés sur les siens comme pour implorer sa compassion.

Le cri de miss Plowden avait séparé les combattants avant que le sang d’aucun d’eux eût coulé ; mais, malgré l’intervention de leurs maîtresses, les deux jeunes officiers se lançaient des regards pleins de menace et de ressentiment.

En ce moment le colonel Howard s’avança, et s’approchant de sa nièce, il la releva de son humble posture en lui disant :

— Cette situation ne convient pas à la fille d’Harry Howard. Ce n’est que devant son souverain et au pied de son trône qu’elle doit s’agenouiller ainsi. Voyez, ma chère Cécile, les conséquences naturelles de la rébellion ! Elle répand la discorde dans leurs propres rangs ; par ses maudits principes d’égalité, elle détruit toute distinction de rang parmi eux ; ces jeunes insensés ne savent pas même à qui ils doivent l’obéissance.

— C’est à moi qu’elle est due, dit le pilote en s’avançant de nouveau au centre de l’appartement : et il est temps que je fasse valoir mon autorité. Monsieur Griffith, remettez votre épée dans le fourreau ; et vous, Monsieur, vous qui avez bravé votre officier supérieur, qui avez oublié les obligations que vous imposait votre serment, soumettez-vous et rentrez dans le devoir.

Le son calme de la voix du pilote fit tressaillir Griffith, et sembla réveiller en lui quelque souvenir. Il le salua profondément et remit son arme dans le fourreau. Mais Barnstable, qui avait encore un bras autour de la taille de sa maîtresse tandis que l’autre faisait brandir son épée, répondit avec un air de dérision à ce ton extraordinaire d’autorité :

— Et quel est celui qui ose me donner un pareil ordre ?

Les yeux du pilote brillèrent d’un feu terrible ; son visage devint pourpre, et tout son corps trembla de colère. Un effort soudain et puissant qu’il fit sur lui-même supprima pourtant tous ces signes extérieurs d’émotion, et il répondit avec autant de calme que de fermeté :

— Un homme qui a le droit de commander, et qui veut être obéi.

Cette assertion singulière, le ton dont elle était faite, l’air imposant du pilote sous son humble costume, frappèrent tellement Barnstable que son bras armé s’abaissa avec un geste qui pouvait s’interpréter comme un signe de soumission. Le pilote le regarda un instant d’un œil sévère, et se tournant ensuite vers Griffith, il dit d’une voix plus douce, quoique toujours ferme :

— Il est vrai que nous ne sommes pas venus ici comme des maraudeurs ; que nous ne désirons commettre aucun acte de sévérité inutile envers des gens sans défense : mais cet officier anglais et cet Américain émigré sont nos prisonniers de bonne guerre, et il faut qu’ils soient conduits à bord de notre vaisseau.

— Et le principal objet de notre expédition ? demanda Griffith.

— Il est manqué, Monsieur, répondit le pilote avec vivacité. Il a été sacrifié à des sentiments privés, comme cela est arrivé cent fois ; il n’en est résulté que désappointement, et il faut l’oublier pour toujours. Mais ne négligeons pas l’intérêt des républiques américaines, monsieur Griffith. Quoique nous ne devions pas mettre en danger la vie de ces braves gens pour obtenir un sourire d’amour d’une jeune beauté, nous ne devons pas, pour nous procurer l’approbation d’une autre, oublier les avantages qu’ils nous ont assurés. Ce colonel Howard n’est pas un prisonnier à dédaigner, et dans un marché avec les mignons de la couronne, il pourra racheter la liberté de quelque digne patriote qui languit dans les fers. Supprimez ce regard hautain, Monsieur, et adressez ce coup d’œil de fierté à tout autre qu’à moi. Il faut qu’il se rende sur la frégate, Monsieur, et cela sur-le-champ.

— En ce cas, dit Cécile en s’approchant du colonel qui regardait avec un froid dédain les dissensions survenues entre les Américains, j’accompagnerai mon oncle, je ne souffrirai pas qu’il reste seul au milieu de ses ennemis.

— Il serait plus ingénu, dit le colonel, plus digne de la fille de mon frère Harry, d’attribuer franchement sa résolution au motif véritable qui la lui a inspirée. Et sans avoir égard à l’air d’abattement que prit Cécile en voyant accueillir si froidement une offre que lui avait dictée la plus vive tendresse, le vieillard s’avança vers Borroughcliffe, qui rongeait le pommeau de son épée dans son dépit d’avoir vu s’évanouir en un instant les hautes espérances qu’il avait conçues. Se plaçant à côté du capitaine, et prenant un air de soumission mêlée de dignité : Messieurs, continua-t-il, agissez selon votre bon plaisir ; vous êtes les vainqueurs, et il faut bien que nous nous soumettions. Un brave doit savoir céder avec dignité comme se défendre avec courage quand il n’est pas surpris, comme nous l’avons été ; mais si quelque occasion s’offrait jamais !… Donnez vos ordres, Messieurs ; deux agneaux n’ont jamais eu la moitié de la douceur que vous trouverez dans le capitaine Borroughcliffe comme dans moi-même.

En finissant de parler, le colonel Howard regarda son compagnon d’infortune en souriant avec un air de résignation affectée, mais remplie d’amertume. Le capitaine voulut lui répondre de la même manière, mais la grimace qu’il fit en cherchant à sourire peignait plutôt le trouble et le désordre de ses idées. Tous deux cependant réussirent à sauver assez bien les apparences pour avoir l’air de regarder avec sang-froid les préparatifs de départ que faisaient les vainqueurs.

Le colonel continua à rejeter avec froideur les avances de sa nièce ; et Cécile, cédant timidement à la volonté de son oncle, abandonna pour le moment tout espoir de le ramener à des sentiments plus équitables. Cependant elle s’occupa sérieusement à donner les ordres nécessaires pour exécuter la résolution qu’elle avait prise, et sa cousine n’eut pas besoin d’être pressée pour lui servir d’aide dans cette occupation inattendue. Quant à celle-ci, sans en rien dire à miss Howard, il y avait déjà quelque temps qu’elle avait fait en secret toutes les dispositions nécessaires pour pouvoir quitter l’abbaye en un clin d’œil, s’il arrivait quelque événement semblable à celui qui venait d’avoir lieu.

De concert avec son amant, qui, voyant que le plan du pilote était d’accord avec ses propres vues, avait jugé à propos d’oublier sa querelle avec cet homme mystérieux, miss Plowden courut chercher les paquets qu’elle avait déjà préparés, pour les remettre à ceux qui devaient s’en charger. Barnstable et Merry accompagnaient sa marche légère le long des corridors sombres et étroits de l’abbaye, tous deux ne s possédant pas de joie ; le premier ne faisant qu’entretenir sa maîtresse de sa beauté, de son esprit, de toutes ses perfections ; le second, riant, chantant et se livrant à tout l’enthousiasme que pouvait éprouver un jeune homme de son âge et de son caractère au milieu d’une telle scène et dans de semblables circonstances.

Il fut heureux pour Cécile que sa cousine eût eu tant de prévoyance, car miss Howard songeait plutôt à tout ce dont son oncle pouvait avoir besoin qu’à ce qui lui était nécessaire à elle-même. Suivie de miss Dunscombe, Cécile parcourait les appartements solitaires de l’abbaye en écoutant en silence les consolations douces et religieuses que lui prodiguait sa compagne, cédant quelquefois à la violence du chagrin que lui causait la conduite de son oncle à son égard, et donnant ensuite ses ordres aux domestiques avec le même calme que s’il n’eût été question que de faire un voyage de plaisir.

Pendant ce temps le reste de la compagnie était demeuré dans la salle à manger. Le pilote, comme s’il eût pensé que ce qu’il avait déjà fait était suffisant, avait repris sa première attitude, se tenant debout, le dos appuyé contre la boiserie, mais surveillant avec attention tous les préparatifs du départ, avec un coup d’œil qui annonçait que son esprit supérieur dirigeait tout. Griffith avait pourtant repris le commandement en apparence, et c’était à lui que les marins s’adressaient pour recevoir des ordres.

Une heure ou environ se passa de cette manière, et alors Cécile et Catherine arrivèrent en habits de voyage, les bagages de tous les prisonniers ayant déjà été remis à un sous-officier qui les fit emporter par un détachement de marins. Griffith donna l’ordre du départ, et le son aigu d’un sifflet de contre-maître, retentissant de nouveau dans l’abbaye, fut suivi du cri poussé par une voix forte et enrouée :

— En avant les chiens de mer ! allons, en avant toutes les piques !

À cet appel extraordinaire succédèrent le roulement d’un tambour et le son d’un fifre, et toute la troupe sortit de l’abbaye dans l’ordre déterminé par le capitaine Manuel, qui remplissant en cette occasion les fonctions de maréchal-général de l’armée.

Le pilote avait combiné avec tant de prudence et d’habileté ses dispositions pour surprendre l’abbaye, que pas un seul individu, soldat ou domestique, n’avait pu s’en échapper ; et comme il aurait été dangereux de laisser après eux quelqu’un qui pût jeter l’alarme dans le pays, Griffith avait ordonné que tout ce qui s’était trouvé à Sainte-Ruth fût conduit sur les rochers pour y être détenu jusqu’au départ de la dernière des barques destinée à conduire les Américains et leurs prisonniers sur le cutter qui les attendait en courant des bordées à peu de distance du rivage.

On avait allumé des bougies dans presque tous les appartements de l’abbaye pour faire les préparatifs du départ, et dans la précipitation qu’on y avait mise, personne n’avait songé à les éteindre. L’édifice paraissait donc comme illuminé, et cet éclat rendait encore plus sensible, surtout aux yeux des femmes, l’obscurité qui régnait au dehors. Un de ces mouvements subits qu’on ne saurait ni expliquer ni définir porta Cécile à s’arrêter quand elle fut sur le seuil de la porte extérieure ; elle se retourna pour jeter un regard sur l’abbaye avec un pressentiment secret qu’elle la voyait pour la dernière fois. Les murs sombres de cet édifice se dessinaient sur l’horizon du nord, tandis que les portes et les fenêtres ouvertes permettaient d’en contempler la solitude intérieure. Vingt lumières répandaient leur éclat inutile dans des appartements inhabités, comme en dérision de leur état d’abandon. Cette vue fit tressaillir Cécile, et elle se détourna pour se rapprocher de son oncle toujours indigné, avec l’idée secrète que la présence de sa nièce serait bientôt plus nécessaire que jamais à son bonheur.

Le murmure sourd des voix de ceux qui marchaient en tête, le son du fifre qui se faisait entendre de temps en temps, les ordres que donnaient à voix basse les officiers de marine, lui firent oublier ces pensées en la rappelant à la réalité, et elle suivit la troupe qui se dirigeait à grands pas vers le rivage.