Le Pilote (Cooper)/8

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 3p. 78-87).


CHAPITRE VIII.


Bondissant sur les flots, le navire s’élança tel qu’un limier délivré soudain de sa laisse pour saisir sa proie fugitive.
Sir Walter Scott. Le Lord des Îles.


Quoique l’objet sur lequel on venait de délibérer parût un secret destiné à n’être connu que de ceux dont le commandant avait voulu connaître l’opinion, il en transpire assez pour occasionner une grande fermentation dans l’équipage. Le bruit se répandit aussi rapidement que l’aurait fait une alarme, qu’un détachement allait débarquer sur les côtes pour une expédition secrète ordonnée par le congrès lui-même ; chacun fit ses conjectures sur le but de cette entreprise et les forces qui y seraient employées ; chacun se livra à tout l’enthousiasme que l’on peut croire qui existait parmi des hommes dont la vie et la liberté pouvaient dépendre du résultat de cette expédition. L’esprit entreprenant des marins et les charmes de la nouveauté leur inspiraient un nouveau degré d’intérêt, et ils auraient reçu avec des acclamations de joie l’ordre de s’ouvrir un passage à travers toutes les flottes anglaises réunies. Tel était le sentiment général qui animait tout l’équipage à peu d’exceptions près, et parmi ceux qui formaient ces exceptions, on remarquait surtout le premier quartier-maître de la frégate, Boltrop, et le contre-maître de l’Ariel, Tom Coffin, qui secouaient la tête en disant que toute espèce de service de terre était de nature à ne pas convenir à des marins.

Le capitaine Manuel passa ses soldats en revue sur le tillac, et après leur avoir adressé quelques mots pour enflammer leur patriotisme et leur ardeur guerrière, il leur annonça qu’il avait besoin de vingt hommes de bonne volonté, ce qui dans le fait formait la moitié de leur nombre, pour un service pénible et dangereux. Dès qu’il eut cessé de parler, toute la troupe s’avança par un mouvement spontané, et tous déclarèrent qu’ils étaient prêts à le suivre jusqu’au bout du monde. Fier et satisfait de ce mouvement unanime de bravoure, il tourna la tête à droite et à gauche pour chercher Barnstable ; mais le voyant occupé, au bout du gaillard d’arrière, à lire quelques papiers, il se mit à faire un choix (impartial, dit-il) parmi ces rivaux de gloire ; mais, malgré cette impartialité, il eut grand soin de prendre pour l’accompagner les plus braves et les plus vigoureux de ses soldats, et de ne laisser sur le vaisseau que ce qu’il regardait comme le rebut.

Tandis que le capitaine était occupé de cette opération que l’équipage regardait avec le plus vif intérêt, Griffith monta sur le pont, le visage animé d’un enthousiasme plus qu’ordinaire, et les yeux pétillants d’une gaieté qu’on n’avait pas remarquée en lui depuis longtemps. À peine avait-il eu le temps de donner ses ordres aux marins qu’il comptait emmener avec lui sur le schooner, que Barnstable lui fit signe de le suivre, et l’emmena de nouveau dans la grand’chambre.

— Que le vent souffle tant qu’il voudra, dit Barnstable à son ami dès qu’ils furent assis, il n’y a pas moyen de débarquer sur la côte orientale d’Angleterre, tant que la mer sera si grosse. Mais convenez que cette Catherine est faite peur être la femme d’un marin, Griffith ! Voyez quel recueil de signaux elle a formé, tous puisés dans son imagination fertile !

— J’espère que l’événement prouvera que vous ne vous trompez pas, répondit Griffith, et que vous serez l’heureux marin qu’elle aura pour époux. Elle a vraiment fait preuve en cela d’une adresse surprenante. Où diable a-t-elle pu si bien apprendre le système et la méthode des signaux ?

— Où ? Eh ! parbleu, où elle a appris encore mieux à apprécier le cœur d’un marin qui l’aime sans partage, par exemple. Croyez-vous donc, Griffith, que ma langue ait été clouée à mon palais, lorsque nous étions tête à tête sur les bords de la rivière dans la Caroline, et que je n’aie rien trouvé à lui dire ?

— Amusiez-vous votre maîtresse avec des traités sur l’art de la navigation et la science des signaux ? lui demanda Griffith en souriant.

— Je répondais à ses questions, monsieur Griffith, comme l’aurait fait tout honnête marin causant avec une femme qu’il aurait aimée. Elle est aussi curieuse qu’aucune de nos concitoyennes qui ait doublé le cap Quarante sans pouvoir capturer un mari, et sa langue est une girouette qui fait le tour du compas en une heure. Mais voyez son dictionnaire, Édouard, et vous conviendrez, en dépit de vos grands sentiments et de toute la science que vous avez acquise au collège, qu’une femme qui a tant d’esprit et d’adresse serait une excellente compagne pour un marin.

— Je n’ai jamais douté du mérite de miss Plowden, répliqua Griffith avec une sorte de gravité plaisante qui tenait à la fois de son caractère sérieux et de la gaieté naturelle aux marins ; mais véritablement elle a surpassé mon attente. Elle a fait, ma foi, un choix de phrases très-judicieux : n° 168…, ineffaçable, n° 169…, ne finit qu’avec la vie, n° 170…, je crains que le vôtre ne m’égare, n°…

— Allons donc ! s’écria Barnstable en lui reprenant le livre des mains, quelle folie de passer ainsi un temps précieux ! Que pensez-vous de cette expédition sur terre ?

— Qu’elle peut nous fournir les moyens de tirer de prison nos deux belles, quand même nous ne réussirions pas à nous emparer des prisonniers qu’on veut faire.

— Mais ce pilote ! songez-vous qu’il nous tient tous par le cou, et qu’il peut nous faire pendre à la grande vergue d’un vaisseau anglais s’il se laisse effrayer par des menaces ou corrompre par des promesses ou des présents ?

— Il lui aurait été plus facile de faire échouer le vaisseau sur la côte quand nous naviguions au milieu des rochers. Nous n’aurions guère pensé à le soupçonner de trahison. Mais non, je le suivrai avec confiance, parce que je suis convaincu que nous sommes plus en sûreté avec lui que si nous ne l’avions pas avec nous.

— Qu’il nous guide donc à la demeure de quelqu’un de ces ministres d’État chasseurs de renards, s’écria Barnstable en remettant dans sa poche son livre de signaux ; mais voici une carte qui nous conduira au port où nous désirons aborder. Que mon pied touche une fois la terre ferme, et je vous permets d’écrire à côté de mon nom le mot lâche, si cette petite sorcière file encore le câble devant moi, et s’échappe comme un poisson volant chassé par un dauphin. Monsieur Griffith, il faut que le chapelain vienne avec nous.

— Le chapelain ! l’amour vous fait perdre la tête. Croyez-vous avoir le temps d’écouter des sermons pendant une expédition comme la nôtre, une expédition de voltigeurs ?

— Sans doute nous ne devrons mettre en panne qu’en cas de nécessité inévitable ; mais dans une pareille chasse nous aurons le temps de respirer, et alors nous pourrons trouver de la besogne pour le chapelain. Il a la main excellente pour nouer certains nœuds ; laissez-le seulement prendre son livre de prières, et il s’en acquittera aussi bien qu’un évêque. Je voudrais être sûr que c’est la dernière fois que les deux noms qui sont au bas de cette lettre feront voile de conserve.

— Impossible ! Richard, dit Griffith en secouant la tête et en faisant un effort pour sourire ; impossible ! Nous devons sacrifier nos inclinations au service de notre pays ; d’ailleurs ce pilote n’est pas homme à consentir à louvoyer sans nécessité.

— Eh bien ! qu’il suive le vent tout seul ! s’écria Barnstable. Il n’existe aucun pouvoir sur la terre, à l’exception de l’ordre de mon officier supérieur, qui puisse m’empêcher de faire usage de ces signaux pour avoir un entretien particulier avec ma Catherine aux yeux noirs. Suis-je sous l’autorité d’un misérable pilote ? Il peut lofer ou arriver comme bon lui semblera ; quant à moi, le pôle vers lequel se dirigera mon aiguille aimantée, c’est cette vieille tour ruinée, d’où je pourrais voir le gisement de cette aile pittoresque et de ces trois girouettes enfumées. Ce n’est pas que j’oublie mes devoirs ; non, je vous aiderai à faire ces Anglais prisonniers ; mais ensuite Catherine Plowden et l’amour : je ne pense plus à autre chose.

— Silence, étourdi ! Les murailles ont de longues oreilles, et nos murailles ne sont que de minces cloisons. Vous et moi nous ne devons songer qu’à notre devoir. Ce dont nous avons à nous occuper n’est pas un jeu d’enfants, puisque nos commissaires à Paris ont jugé à propos d’employer une frégate à ce service.

La gaieté de Barnstable fut un peu réprimée par l’air grave de son compagnon. Après un instant de réflexion il se leva brusquement et fit un mouvement pour sortir.

— Où courez-vous ainsi ? lui demanda Griffith en le retenant par le bras.

— Je vais trouver le vieux modéré, notre commandant. J’ai une proposition à lui faire qui aplanira toute difficulté.

— Faites-la-moi connaître. Je sais tout ce qu’on se propose de faire, et je pourrais vous épargner l’embarras d’une demande et la mortification d’un refus.

— Combien veut-il avoir de ces insulaires pour tapisser sa cabane ?

— Le pilote m’en a nommé six, tous hommes d’un haut rang et jouissant d’une grande considération. Il y a deux pairs du royaume, deux membres de la chambre des communes ; le cinquième est un général, et le dernier est un marin comme nous, du grade de capitaine. Ils doivent se rassembler dans une maison voisine de la côte pour une partie de chasse ; tout semble favoriser notre projet de nous emparer de leurs personnes.

— Eh bien ! deux pour vous, deux pour le pilote, et deux pour moi. Suivez le pilote, si bon vous semble, mais laissez-moi cingler vers la demeure du colonel Howard avec mon contre-maître et l’équipage de ma barque. Je surprendrai sa maison, j’enlèverai nos deux belles, et en revenant je jetterai le grappin sur les deux premiers lords que je rencontrerai. Je suppose que l’un vaut l’autre dans cette affaire.

— Quoiqu’on les nomme pairs, répondit Griffith en souriant, je crois qu’il y a quelque différence entre eux. Il s’en trouve dont le gouvernement anglais nous saurait gré peut-être de le débarrasser ; et il ne faut pas croire qu’on les rencontre comme des mendiants derrière toutes les haies. Non, non, les hommes que nous cherchons doivent avoir quelque chose de mieux que leur noblesse pour les recommander à nos bonnes grâces. Mais examinons plus attentivement le plan de miss Plowden et la description du terrain ; il peut arriver des événements qui nous conduisent de ce côté, et vous savez que pendant une croisière on prend quelquefois un bâtiment autre que celui qu’on cherche.

Ce ne fut pas sans regret que Barnstable renonça à son plan inconsidéré pour céder aux avis de son ami plus prudent. Ils passèrent une heure ensemble, et s’occupèrent à chercher les moyens de concilier les devoirs de leur profession avec les intérêts de leur amour.

La mer continua à être agitée pendant toute la matinée ; mais, vers midi, les signes auxquels on reconnaît le retour du beau temps commencèrent à se montrer. Pendant cet intervalle d’inaction à bord de la frégate, les soldats qui devaient quitter le bord se promenaient à grands pas sur le tillac avec un air empressé, tout occupés de la gloire qu’ils allaient acquérir sous les ordres de leur capitaine, tandis que le petit nombre de marins désignés pour accompagner leur lieutenant marchaient gravement, les mains placées dans leur veste bleue, et les levant de temps en temps vers le ciel pour montrer à leurs compagnons moins expérimentés les indices qui annonçaient un changement favorable dans le temps.

Le dernier traîneur des soldats, son havresac sur le dos, venait de rejoindre ses compagnons déjà sous les armes, quand le capitaine Munson monta sur le pont accompagné du pilote et de son premier lieutenant. Celui-ci dit un mot à voix basse à un midshipman, qui courut lestement à l’autre bout du vaisseau, et presque au même instant on entendit la voix rauque d’un contre-maître s’écrier :

— Allons, les tigres ! allons, à bord !

Un roulement de tambour se fit entendre, et les soldats de marine s’alignèrent à leur rang, tandis que les six matelots composant l’équipage du cutter qui portait ce nom formidable, lançaient à la mer ce petit bâtiment. Cette opération se fit avec tout l’ordre, le sang-froid et l’adresse des meilleurs marins, et les soldats furent rapidement transportés de la frégate sur le schooner ; quoique le cutter parût de temps en temps chercher les cavités de l’Océan en s’enfonçant entre deux vagues, et vouloir ensuite s’élever jusqu’au ciel en reparaissant sur leur sommet.

Enfin, on avertit que le cutter était de retour et attendait les officiers. Le pilote se retira à l’écart pendant quelques instants pour causer avec le commandant, qui écoutait toutes ses paroles avec une attention singulière. Après quelques minutes de conversation, le vétéran se découvrit la tête et offrit la main au pilote d’une manière qui tenait en même temps de la cordialité d’un marin et du respect d’un inférieur. Le pilote répondit à sa politesse avec une sorte de nonchalance, et, tournant sur les talons, il s’avança vers ceux qui l’attendaient pour partir.

Lorsque M. Merry, qui avait reçu ordre d’accompagner le premier lieutenant, vit que ses officiers supérieurs étaient prêts à partir, il sauta sur le bord de la frégate, et se laissa glisser dans le cutter avec l’agilité d’un écureuil. Le capitaine Manuel s’arrêta en jetant un coup d’œil expressif sur le pilote, qui, d’après l’ordre de rangs, aurait dû suivre le midshipman. Mais le pilote, appuyé sur le bord du vaisseau, examinait l’aspect du firmament, et ne fit aucune attention aux regards du capitaine.

— Nous vous attendons, monsieur Gray, dit le capitaine avec un accent d’impatience.

Le pilote sortit de sa rêverie en entendant prononcer son nom ; mais au lieu de s’avancer vers les officiers qui l’attendaient, il se contenta de faire un signe de main, comme pour leur dire qu’ils pouvaient descendre avant lui. Au grand étonnement non seulement du capitaine Manuel, mais de tous ceux qui furent témoins de cette infraction aux règles de la discipline navale, Griffith salua le pilote et descendit dans le cutter avec la même déférence que s’il eût précédé un amiral. Soit que le pilote s’aperçût lui-même de son manque de courtoisie, soit qu’il fût trop occupé de ses secrètes pensées pour faire attention à ce qui se passait autour de lui, il suivit immédiatement le lieutenant, laissant au capitaine le poste d’honneur. Manuel, qui se piquait d’être parfaitement au fait de tout ce qui concernait l’étiquette navale ou militaire, ne manqua pas de faire ses excuses à Griffith d’avoir laissé passer avant lui son officier supérieur ; mais toutes les fois qu’il parla ensuite de cette aventure, il ne manqua jamais d’appuyer avec un air de triomphe sur la manière dont il avait humilié l’orgueil du présomptueux pilote.

Barnstable, retourné sur son bord quelques heures auparavant, avait tout préparé pour la réception de ses nouveaux hôtes, et, dès qu’on eut placé le cutter sur le pont du schooner, il annonça que tout était prêt pour mettre à la voile.

Nous avons déjà dit que l’Ariel était de la classe des plus petits vaisseaux de guerre, et sa construction semblait encore en diminuer la grandeur. Il convenait donc on ne peut mieux au genre de service auquel il allait être employé. Quoique sa légèreté le fît flotter sur l’eau comme un navire de liége et qu’il semblât quelquefois voguer sur l’écume de la mer, son pont, fort bas, était continuellement balayé par les vagues toutes les fois qu’elles s’élevaient à une certaine hauteur, de manière à obliger les marins les plus exercés à marcher avec précaution. L’ordre et la propreté s’y faisaient remarquer, et tout était disposé de manière à laisser libre le plus d’espace possible, et à ne pas gêner la manœuvre. L’espèce de canon qui, depuis l’époque dont nous parlons, a été universellement adoptée sur tous les bâtiments d’un rang inférieur n’était encore connue que de réputation aux marins américains sous le nom formidable de l’écrasant. On commençait pourtant déjà à apprécier les avantages de ce genre de canon, de peu de longueur, d’un vaste calibre et facile à manœuvrer, et l’on croyait que les plus grands vaisseaux n’étaient pas suffisamment pourvus d’armes offensives, s’ils n’avaient sur leur bord deux ou trois de ces redoutables instruments de mort qui, plus tard, perfectionnés, devinrent d’un usage général sur les bâtiments d’une certaine force, et on leur donna un nom dérivé de Carron[1], fonderie d’Écosse où les premiers avaient été fondus.

Au lieu de caronades, étaient amarrés sur le pont de l’Ariel six légers canons de bronze, noircis par l’eau de la mer, qui leur rendait de fréquentes visites. Au centre du schooner, entre les deux mâts, un autre canon, ayant presque deux fois la longueur des autres, était monté sur un affût de nouvelle invention qui permettait qu’on le pointât dans tous les sens, selon le besoin du service.

Les yeux du pilote examinèrent successivement et avec attention l’armement du petit navire, l’ordre qui régnait sur le tillac, le bon état de tous les agrès, l’air de zèle et de vigueur de tous les hommes de l’équipage, et, contre sa coutume depuis qu’il était avec nos marins, il témoigna tout haut la satisfaction qu’il éprouvait.

— Vous avez un navire en bon état, dit-il à Barnstable, et un équipage qui semble plein d’ardeur ! Vous promettez un bon service quand l’occasion s’en présentera, et il est possible qu’elle ne soit pas très-éloignée.

— Elle n’arrivera pas plus tôt que je ne le désire ! répondit le jeune marin ; je n’ai pas encore brûlé une amorce depuis notre sortie de Brest, quoiqu’en remontant la Manche nous ayons rencontré quelques cutters ennemis avec lesquels nos bouledogues auraient voulu entrer en conversation. M. Griffith vous dira, monsieur le pilote, que mes petites pièces de six peuvent parler presque aussi haut que celles de dix-huit de la frégate.

— Mais non pas avec la même éloquence, dit Griffith en souriant. Verba et voces, prœtereàque nihil[2], comme nous le disions au collège.

— Je n’entends rien à votre grec et à votre latin, monsieur Griffith, répliqua le commandant du schooner ; mais si vous voulez dire que ces sept joujoux de bronze n’envoient pas un boulet sur l’eau aussi loin qu’aucun canon de leur taille, et n’éparpillent pas les dragées et la mitraille aussi loin qu’aucun des gros mousquetons de votre frégate, vous aurez peut-être l’occasion de vous convaincre du contraire avant que nous nous séparions.

— Ces pièces promettent, dit le pilote, ignorant la bonne intelligence qui régnait entre ces deux officiers, et désirant maintenir la concorde à bord ; je ne doute pas qu’elles n’argumentent à merveille dans une discussion avec l’ennemi. Mais je vois que vous les avez baptisées ; leurs noms sont expressifs. Vous avez sans doute consulté leur mérite respectif ?

— C’est la folie d’un moment d’oisiveté, répondit Barnstable en riant, et en jetant les yeux sur les canons, sur lesquels on lisait les noms suivants : le Boxeur, l’Abatteur, le Grondeur, l’Éparpilleur, l’Exterminateur, le Mitrailleur.

— Pourquoi avez-vous laissé sans baptême votre canon du milieu ? demanda le pilote. Vous contentez-vous de lui donner le nom d’usage, la Vieille-Femme ?

— Non ! non ! non ! s’écria Barnstable ; je n’ai rien à bord qui sente le cotillon. Placez-vous un peu plus de bâbord, et vous verrez son nom peint sur l’affût, un nom dont il n’a pas à rougir.

— C’est une singulière épithète, dit le pilote après avoir lu l’inscription, quoiqu’elle ne soit pas sans avoir un sens.

— Elle en a plus que vous ne croyez peut-être, Monsieur. Voyez-vous ce grand gaillard qui est appuyé contre le grand mât, et qui au besoin pourrait servir de mâtereau de réserve ? c’est lui qui est le maître canonnier de cette pièce, et par la manière dont il sait l’employer, il a décidé plus d’une chaude querelle avec John Bull. Nul soldat de marine ne pourrait viser plus juste avec son mousquet que mon contre-maître Tom Coffin, surnommé quelquefois le Long, ne sait pointer son canon, n’importe où ; c’est pour cela, et d’après une sorte de ressemblance de taille et de raideur, que j’ai nommé cette pièce Tom-le-Long.

Le pilote sourit en l’écoutant ; mais ayant détourné les yeux, l’air de mélancolie pensive qui se peignit aussitôt sur son front prouva que la plaisanterie à laquelle il venait de se livrer ne pouvait durer chez lui qu’un instant ; et Griffith dit à Barnstable que le vent étant favorable, il était temps de songer à se rendre à leur destination.

Rappelé ainsi à ses devoirs, le commandant du schooner oublia le plaisir qu’il avait à s’étendre sur le mérite de son navire, et donna les ordres nécessaires pour le départ. Le petit bâtiment obéit à l’impulsion de son gouvernail ; sa grande voile prudemment limitée par un ris ouvrit son sein au vent, et il s’éloigna rapidement de la frégate comme un météore volant sur les ondes. Longtemps avant que le soleil se fût caché derrière les montagnes d’Angleterre, on n’en apercevait plus que les grands mâts, qu’on distinguait à peine du petit nuage que semblaient former les voiles. À mesure que la frégate disparaissait aux yeux de nos navigateurs, la terre semblait sortir du sein des ondes, et leur marche fut si prompte que les châteaux, les chaumières et même les haies les plus voisines de la côte se montraient peu à peu plus distinctement. Enfin le soir arriva, l’obscurité fit disparaître ce beau paysage, et ils ne virent plus devant eux qu’une ligne noire qui marquait la côte, et derrière eux les vagues de l’Océan qui conservaient encore une partie de la violente agitation de la nuit précédente.

Cependant l’Ariel continuait à marcher, rasant la surface des ondes comme un oiseau de mer attardé, et se dirigeant vers la terre avec autant d’intrépidité que si les dangers de la veille eussent été oubliés comme le sont souvent les avis de l’expérience. Ni rochers, ni brisants n’arrêtèrent sa marche, et nous allons le laisser entrer dans un détroit formé par des rochers, qui conduisait dans un bassin où les marins cherchaient et trouvaient souvent un asile contre les dangers de l’océan Germanique.


  1. Carron est un village du Stirlingshire.
  2. Des mots et des sons, rien de plus.