Le Pirate (Montémont)/Chapitre XXXIX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 16p. 417-426).

CHAPITRE XXXIX.

le billet.


Maintenant, Emma, maintenant fais ta dernière réflexion sur ce que tu veux suivre, sur ce que tu dois éviter ; nos étoiles de mauvais augure et le ciel courroucé ne laissent pas de milieu à choisir.
Prior. Henri et Emma.


Le soleil était haut sur l’horizon ; un grand nombre de barques travaillaient à transporter du rivage l’eau et les autres provisions qui avaient été promises aux pirates ; et quelle que fût l’activité dont faisaient preuve les pêcheurs pour les conduire à bord, l’équipage du sloop mettait encore plus d’ardeur à les recevoir. Tous les marins avaient le cœur à l’ouvrage ; car tous, excepté Cleveland, se souciaient peu de rester plus long-temps près d’une côte où chaque moment augmentait leur péril, et là où (c’était à leurs yeux un malheur bien plus grand) il n’y avait aucun butin à faire. Bunce et Derrick furent spécialement chargés de diriger ce travail, tandis que Cleveland, se promenant en silence sur le tillac, n’intervenait que de temps à autre pour donner un ordre quand l’occasion s’en présentait, et retombait aussitôt dans de sombres réflexions.

Il y a deux espèces d’hommes qui, aux époques de crimes, de terreur et de convulsions, se montrent comme agens principaux. La première se compose d’esprits si naturellement façonnés, si bien moulus aux actions hideuses, qu’ils s’élancent de leurs sombres repaires, comme de vrais démons, pour travailler dans leur élément natal : telle est l’affreuse apparition de cet homme à longue barbe qu’on vit à Versailles, dans la mémorable journée du 5 octobre 1789, exécuter avec délices les victimes que lui livrait une canaille altérée de sang. Mais Cleveland appartenait à la classe de ces êtres infortunés qui sont entraînés au mal plutôt par le concours des circonstances extérieures que par une inclination naturelle. Il avait d’abord embrassé cette vie coupable sous les auspices de son père ; et quand il l’avait reprise plus tard, il pouvait s’excuser à quelque titre sur l’assassinat de son père, et sur le désir de le venger. D’ailleurs il avait souvent considéré sa position avec horreur, et plusieurs fois il avait tenté de vains efforts pour en sortir.

De semblables pensées de repentir occupaient son esprit en ce moment, et l’on peut lui pardonner si le souvenir de Minna s’y mêlait pour les rendre plus poignantes. Il promenait aussi ses regards sur ses camarades, et tout scélérats, tout endurcis qu’il les connût, il ne pouvait s’abstenir de songer qu’ils payeraient peut-être pour son obstination. « Nous serons prêts à partir avec la marée descendante, » se disait-il à lui-même « pourquoi exposerais-je ces malheureux, en les retenant jusqu’à l’heure du danger prédit par cette femme extraordinaire ? Quels que soient les moyens qu’elle emploie pour se les procurer, ses nouvelles sont toujours merveilleusement vraies ; elle m’a donné son avertissement du ton solennel que prend une mère pour reprocher ses crimes à un fils coupable et lui en annoncer le prochain châtiment. D’ailleurs, quelle chance me reste-t-il de voir encore Minna Troil ? Elle est à Kirkwall, sans doute, et m’y rendre serait diriger mon navire droit sur des rochers. Non, je n’exposerai pas ces pauvres diables… Je mettrai à la voile avec la marée. Je quitterai le vaisseau aux tristes îles Hébrides, ou sur la côte nord-ouest d’Irlande, et je reviendrai ici sous quelque déguisement… Et encore, pourquoi y reviendrai-je… puisque ce pourrait être seulement pour voir Minna mariée à Mordaunt ?… Que le vaisseau parte sans moi à la marée descendante. Je veux rester et subir ma destinée. »

Ses méditations furent interrompues par Jack Bunce, qui, l’appelant du nom de noble capitaine, lui annonça qu’on était prêt à lever l’ancre dès qu’il lui plairait.

« Quand il vous plaira, Bunce ; car je vais remettre le commandement entre vos mains et aller à Stromness, dit Cleveland. — Vous n’exécuterez pas un pareil projet, par le ciel ! s’écria Bunce. À moi le commandement, vraiment oui ! et comment diable forcerais-je l’équipage à m’obéir ? Jusqu’à Dick Fletcher qui fait le rodomont avec moi de temps à autre ! Vous savez parfaitement que sans vous, nous nous serions égorgés mutuellement au bout d’une demi-heure ; et si vous nous quittez, importe-t-il de la valeur d’un bout de corde que nous soyons assommés par les croiseurs du roi, ou éventrés les uns par les autres ? Allons, allons, notre capitaine, il y a bien assez de fillettes aux yeux noirs dans ce monde ; mais où retrouverez-vous un aussi joli bâtiment que notre petite Favorite,

montée comme elle l’est par une bande de gaillards déterminés,

Capables de troubler la paix de l’univers,
Et de le gouverner, fût-il bien plus pervers ?

— Vous êtes un fou de rare espèce, Jack Bunce, » dit Cleveland presque irrité, mais riant en dépit de lui-même des tons faux et des gestes exagérés du tragédien-pirate.

« C’est possible, noble capitaine, et il est encore possible que j’aie des camarades de folie. Voici que vous allez jouer Tout pour l’Amour et le Monde bien perdu[1] ; et cependant vous ne pouvez supporter une innocente tirade de vers blancs… Eh bien ! je puis parler en prose sur ce sujet, car j’ai bon nombre de nouvelles à vous dire… et d’étranges nouvelles encore… oui, des nouvelles surprenantes par dessus le marché. — Eh bien ! pour employer ton jargon, expose-les moi, je t’en conjure, en homme de ce monde.

— Les pêcheurs de Stromness ne veulent rien recevoir pour leurs provisions ni pour leur peine, n’est-ce pas une chose nouvelle, dites ? — Et pour quelle raison, s’il vous plaît ? c’est la première fois que j’apprends que l’on ait refusé de l’argent dans un port de mer. — Cela est vrai… d’ordinaire on ne manque pas de nous faire payer ce que nous achetons deux fois plutôt qu’une. Mais voilà le pourquoi de l’affaire : le propriétaire du brick, le père de votre belle Imoinda, paie pour nous, afin de prouver sa reconnaissance de la civilité avec laquelle nous avons traité ses filles, et dans la crainte que nous ne recevions ce qui nous est dû, comme il dit, sur ces côtes. — Voilà bien le vieil udaller au cœur généreux ! mais est-il donc à Stromness ? Je pensais qu’il s’était dirigé sur Kirkwall. — Il avait l’intention de le faire ; mais bien d’autres que le roi Duncan[2] changent la direction de leur route. À peine était-il débarqué qu’il rencontra une vieille sorcière du pays qui met la main aux affaires de tout le monde, et par son conseil, au lieu d’aller à Kirkwall, il a pour le moment jeté l’ancre à cette maison blanche que vous pouvez, avec votre lorgnette, apercevoir au bord de ce lac. On m’a même dit que la vieille femme avait aussi voulu payer l’approvisionnement de notre sloop. Pourquoi s’amuse-t-elle à encombrer nos magasins de vivres ? Je l’ignore ; mais comme on assure qu’elle est sorcière, il se peut qu’elle nous veuille du bien comme à autant de diables. — Mais de qui tenez-vous ces nouvelles ? » demanda Cleveland sans recourir à sa lorgnette ni paraître s’intéresser à ce récit autant que son camarade s’y était attendu.

« Ma foi, j’ai fait ce matin une petite escapade jusqu’au village et bu un verre avec une vieille connaissance que M. Troil avait envoyée voir comment allaient les affaires ; j’ai tiré les vers du nez à mon homme, et il m’a appris plus de choses que je ne voudrais vous en dire, noble capitaine. — Et quel est votre conteur de nouvelles ? n’a-t-il pas de nom ? — Ma foi, c’est un mien ami, déjà vieux, enragé musicien, un peu fou, et que je nomme Halcro, si vous voulez le savoir. — Halcro ! » répéta Cleveland les yeux étincelants de surprise… « Claude Halcro !… Mais il est venu à terre avec Minna et sa sœur à Inganess… Où sont-elles ? — C’est précisément ce que je n’avais pas envie de vous dire… Pourtant je veux être pendu si je puis m’en empêcher, car il m’est impossible de déranger une si belle situation. Ce tressaillement a produit un bel effet… oh ! oui, et la lorgnette est tournée vers le château de Stennis à présent !… Eh bien, c’est là qu’elles sont… et pas merveilleusement gardées encore. Quelques vassaux de la vieille sorcière sont descendus de cette montagne de l’île d’Hoy, comme ils l’appellent, et le vieux gentilhomme a lui-même fait prendre les armes à quelques gaillards. Mais qu’importe tout cela, noble capitaine ?… lâchez-nous seulement un mot, et nous happons les fillettes cette nuit… nous les renfermons en cale… nous coupons le câble à la pointe du jour… nous déployons les voiles… et nous partons avec la marée du matin. — Vous me rendez malade avec votre infamie, » répliqua Cleveland en se détournant de Bunce.

« Bah !… infamie, et je vous rends malade ! s’écria Bunce… Mais, je vous prie, qu’ai-je proposé qui n’ait pas été cent fois exécuté par des gentilshommes de fortune ? — En voilà assez ! » répliqua Cleveland. Il fit alors un tour sur le tillac, plongé dans de sombres rêveries ; et revenant à Bunce, il le prit par la main et lui dit : « Jack, je veux la revoir encore une fois. — De tout mon cœur ! » répliqua Bunce d’un air chagrin.

« La revoir encore une fois, et peut-être abjurer à ses pieds cette maudite profession, expier mes crimes — À la potence ! » dit Bunce en finissant la phrase. « De tout mon cœur !… Confessez-vous et soyez pendu est un proverbe très respectable. — Non… mais, cher Jack ! s’écria Cleveland. — Cher Jack ! » répliqua Bunce toujours du même ton, « vous avez été aussi bien cher au cher Jack. Mais agissez selon votre bon plaisir… je ne mettrai plus le nez dans vos affaires… je vous rendrais encore malade par mes infamies. »

« Maintenant il faut que j’apaise ce sot garçon ; comme s’il était un enfant gâté, » dit Cleveland, se parlant haut à lui-même, « et pourtant il a assez de raison, assez de bravoure aussi, on pourrait même ajouter assez d’amitié pour réfléchir qu’on ne choisit pas ses mots pendant une bourrasque. — Ma foi, c’est la vérité, Clément ; aussi voilà ma main… et maintenant que j’y songe, vous aurez votre dernière entrevue ; car empêcher une scène d’adieu n’est pas mon fait ; et qu’importe une marée ?… nous pourrons mettre à la voile par celle de demain tout aussi bien que par celle-ci. »

Cleveland soupira, car il se rappelait l’avis que Norna lui avait donné ; mais la possibilité d’une dernière rencontre avec Minna était trop tentante pour qu’il y renonçât en faveur d’un pressentiment ou d’une prédiction.

" Je vais aller aussitôt à terre et me rendre auprès d’elle, reprit Bunce ; le paiement des provisions me servira de prétexte, et je porterai toute lettre ou missive qu’il vous plaira d’envoyer à Minna, avec la dextérité d’un valet de chambre. — Mais ils ont des hommes d’armes… vous pouvez courir des risques, répliqua Cleveland. — Pas le moindre, pas le moindre. J’ai protégé ces jeunes filles lorsqu’elles étaient en mon pouvoir ; je réponds que leur père ne me fera aucun mal et ne souffrira pas qu’on m’en fasse. — Vous dites vrai ; ce ne serait pas dans son caractère. Je vais écrire tout de suite un billet à Minna ; » et il courut à la cabine, où il barbouilla beaucoup de papier avant de pouvoir, d’une main tremblante et le cœur palpitant de crainte, achever une lettre qui lui semblât propre à persuader Minna de permettre qu’il vînt lui faire ses adieux le matin suivant.

Pendant ce temps-là, Bunce chercha Fletcher, dont il était parfaitement sûr d’être bien secondé dans toutes sortes d’expéditions ; et, suivi de ce fidèle satellite, il osa se présenter devant le contremaître Hawkins et Derrick le quartier-maître, qui se régalaient d’un verre de rhum, après la fatigante occupation de la matinée.

« Le voici qui vient nous avertir, dit Derrick… Lâchez-nous donc, monsieur le lieutenant, car c’est ainsi qu’il faut à présent vous appeler, lâchez-nous un mot de vos déterminations… Quand lèverons-nous l’ancre ? — Quand il plaira au ciel, monsieur le quartier-maître, répondit Bunce ; car je n’en sais pas plus que notre couronnement de poupe. — Comment, par mes chevrons ! répliqua Derrick, ne partons-nous pas par la marée d’aujourd’hui ? — Ou par celle de demain, au plus tard ? dit le contre-maître… Pourquoi non, maintenant que tout l’équipage s’est donné un mal de chien à charger toutes ces provisions à bord ? — Messieurs, dit Bunce, vous saurez que Cupidon a pris noire capitaine à bord, et qu’il dirige le vaisseau, ayant cloué l’esprit du capitaine sous les écoutilles. — Quelle chanson nous chante-t-il là ? » dit le contre-maître d’un air rechigné ; « si vous avez quelque chose à nous dire, dites-le en deux mots, et parlez comme tout le monde. — Cependant, dit Fletcher, j’ai toujours pensé que Jack Bunce parlait comme un homme, et agissait comme un homme aussi… Aussi, voyez-vous… — Silence, mon cher Dick, mon vaillant camarade, silence ! dit Bunce… Messieurs, en un mot, le capitaine est amoureux. — Oh, bah ! qui s’en serait douté ? s’écria le contre-maître ; ce n’est pas que j’aie aimé moins souvent qu’un autre, mais c’était pendant que le vaisseau était à l’ancre. — Bien ! continua Bunce ; mais le capitaine Cleveland est amoureux… Oui… le prince Volscius brûle d’amour ; et quoique ce soit matière à rire sur la scène, il n y a guère de quoi rire ici. Il se propose de voir la jeune fille demain matin pour la dernière fois ; mais cette entrevue en amènera une autre, comme nous savons tous, et cette autre une troisième, et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’Alcyon tombe sur nous, et alors nous recevrons plus de taloches que de sous. — Par — —, » dit le contre-maître avec un jurement sonore, « nous nous révolterons et ne lui permettrons pas d’aller à terre… Hein, Derrick ! — C’est ce qu’il y a de mieux à faire, répondit le quartier-maître. — Qu’en pensez-vous, Jack Bunce ? » dit Fletcher, à l’oreille de qui ce conseil sonnait agréablement, mais qui interrogeait encore son compagnon des yeux.

« Pour moi, voyez-vous, messieurs, dit Bunce, je ne veux pas de révolte, et, le diable m’enterre ! malheur à quiconque se révoltera ! — Alors je ne me révolterai pas non plus ; mais qu’allons-nous faire, puisque, quoi qu’il en soit… — Restez bouche close, Dick, s’il vous plaît ! répliqua Bunce… Maintenant, contre-maître, j’approuve assez votre opinion qu’il faut mettre le capitaine à la raison un peu par force ; mais vous savez tous qu’il a le feu d’un lion, et qu’il ne fera rien à moins qu’on ne le laisse agir à sa guise. Eh bien ! je vais aller à terre et préparer le rendez-vous. La fille vient au lieu convenu demain matin, et le capitaine s’y rend de son côté… Nous prendrons alors avec nous dans la chaloupe assez de monde pour ramer contre marée et courant, et nous nous tiendrons prêts, au signal donné, à sauter à terre, et à emmener le capitaine et la fille bon gré mal gré. Notre jeune capricieux ne nous en voudra pas, puisque nous emporterons son joujou avec lui, et, s’il fait mine de se fâcher, ma foi, nous lèverons l’ancre sans son ordre, nous lui donnerons le temps de revenir à la raison, et il connaîtra mieux ses amis une autre fois. — Ce projet est assez séduisant, monsieur Derrick, dit Hawkins. — Jack Bunce a toujours raison, dit Fletcher ; quoi qu’il en soit, le capitaine tuera quelques uns de nous, c’est une chose certaine. — Restez bouche close, Dick ! répliqua Bunce. Qui diable s’inquiète que vous soyez tué d’un coup de pistolet ou pendu ? — Ma foi ! c’est à peu près la même chose, murmura Dick ; quoi qu’il en soit… — Silence ! vous dis-je, cria son inexorable patron, et entendez-moi jusqu’au bout… Nous le prendrons à l’improviste, de sorte qu’il ne pourra tirer ni son sabre ni ses pistolets ; et moi-même, attendu l’attachement que je lui porte, je serai le premier à l’étendre sur le dos. Il y a une espèce de jolie petite pinasse qui suit toujours le bâtiment que chasse notre capitaine… si l’occasion s’en présente, je la confisquerai pour mon compte. — Oui, oui, dit Derrick, il n’y a que vous pour savoir si bien servir vos intérêts. — En vérité non, répliqua Bunce ; seulement je fais mes petites affaires quand l’occasion s’en présente, ou bien je combine un beau projet à force de génie… Personne d’entre vous n’aurait formé un projet comme celui que je viens de vous communiquer. Nous aurons le capitaine avec nous, bras, tête et cœur, outre une scène digne de terminer une comédie. Ainsi je vais à terre pour convenir du rendez-vous, et vous, faites part de notre projet à ceux de nos camarades qui ne sont pas ivres, et à ceux à qui on peut se fier. »

Bunce partit donc avec son ami Fletcher, et les deux pirates vétérans restaient à se regarder l’un l’autre en silence quand le contre-maître parla enfin. « Je veux être damné, Derrick, si j’aime ces deux jeunes drôles avec toutes leurs mines ; ils ne sont pas de la vraie race, ils ne ressemblent pas plus au corsaire que j’ai connu jadis, que ce sloop ne ressemble à un vaisseau de ligne. Dis donc, ce vieux Sharpe qui lisait les prières à l’équipage de son vaisseau chaque dimanche, qu’aurait-il dit s’il avait entendu proposer d’amener deux fillettes à bord ? — Et qu’aurait donc dit le vieux Barbe noire, répliqua son compagnon, s’ils avaient voulu les garder pour eux ? Ils mentent qu’on les jette hors du vaisseau pour leur impudence, et qu’on les attache dos à dos pour leur faire prendre un bain, et mieux vaut plus tôt que plus tard. — Oui, mais alors qui commanderait le vaisseau ? dit Hawkins. — N’avons-nous donc pas le vieux Goffe ? répondit Derrick. — Ma foi il a tété si long-temps et si souvent dame bouteille, qu’il n’est plus bon à rien, répliqua le contremaître. Il ne vaut guère mieux qu’une vieille femme quand il n’a pas bu, et c’est un fou furieux quand il est ivre… Nous avons assez tâté de Goffe. — En ce cas, pourquoi vous ou moi, contre-maître, ne nous mettrions-nous pas sur les rangs ? demanda Derrick. Nous tirerons au sort si vous voulez. — Non pas, non, » répondit le contre-maître, après avoir réfléchi un instant, « si nous étions près des vents alisés, nous pourrions nous tirer d’affaire ; mais pour aller jusque-là il nous faut toute l’adresse de Cleveland ; je pense donc que pour le moment, le projet de Bunce est le meilleur. Écoutez, il crie qu’on mette la chaloupe en mer, il faut que j’aille sur le pont, et que je la fasse descendre en son honneur ; que le diable l’enlève ! »

La chaloupe fut donc mise en mer, traversa le lac sans accident, et débarqua Bunce à quelques centaines de pas du vieux château de Stennis. En arrivant du côté de la façade, il remarqua que des mesures avaient été prises à la hâte pour mettre la maison en état de défense. Les fenêtres d’en bas étaient barricadées, avec des ouvertures laissées à dessein pour les décharges de l’artillerie, et un canon de vaisseau était pointé de manière à commander la porte d’entrée, qui en outre était gardée par deux sentinelles. Bunce demanda qu’on lui ouvrît la porte, ce qui lui fut refusé en peu de mots et sans cérémonie ; on l’exhorta en même temps à vaquer à ses propres affaires avant qu’il lui arrivât pis. Comme il continuait cependant ses sollicitations importunes, suppliant qu’on lui permît de parler à quelqu’un de la maison, et déclarant que son affaire était de la nature la plus urgente, Claude Halcro parut enfin, et avec une aigreur qui ne lui était pas habituelle, l’admirateur du glorieux John reprocha à son ancien ami ce fol entêtement.

« Vous êtes, dit-il, comme ces sots papillons qui tournent autour d’une chandelle jusqu’à ce qu’ils s’y brûlent. — Et vous, répliqua Bunce, vous êtes un essaim de bourdons sans aiguillon, que nous pouvons enfumer et chasser de vos retranchements, dès qu’il nous plaira, avec une demi-douzaine de grenades. — Enfumer une tête de fou ! dit Halcro. Suivez mon conseil, veillez à vos propres affaires, où il viendra bientôt certaines gens qui sauront vous enfumer vous-même. Décampez vite, ou dites-moi en deux mots ce que vous voulez ; car vous ne devez pas vous attendre à être salué ici autrement qu’à coups de mousquet. Nous avons déjà assez de monde ici, et voici le jeune Mordaunt Mertoun qui arrive de l’île d’Hoy, Mordaunt que votre capitaine a failli assassiner. — Bah ! l’ami, répliqua Bunce, il lui a tiré seulement un peu de mauvais sang. — Nous n’avons pas besoin de tels phlébotomistes ici, repartit Claude Halcro ; et d’ailleurs, il paraît que votre victime va s’allier à nous de plus presque ni vous ni moi ne le pensions. Ainsi vous pensez qu’il est peu probable que le capitaine ou les hommes de son équipage soient les bienvenus ici. — Soit ; mais si j’apporte le prix des provisions qu’on nous a envoyées à bord ? — Gardez votre argent jusqu’à ce qu’on vous le demande, dit Halcro. Il y a deux espèces de mauvais payeurs… ceux qui paient trop tôt et ceux qui ne paient pas du tout. — Mais permettez au moins que j’aille remercier votre généreux ami. — Gardez aussi vos remercîments jusqu’à ce qu’on vous les demande. — Et c’est là tout l’accueil que je reçois de vous, de mon ancienne connaissance ? — Mais que puis-je faire pour vous, monsieur Altamont ? » dit Halcro un peu ému… « si le jeune Mordaunt avait pu agir à son gré, il vous aurait accueilli cent fois plus chaudement. Pour l’amour de Dieu, partez, autrement le coup de théâtre se fera : les gardes entrent et saisissent Altamont. — Je ne vous en donnerai pas la peine, répliqua Bunce, je vais faire ma sortie à l’instant… Ah ! arrêtez encore ; j’allais oublier que j’ai un morceau de papier pour la plus grande de vos jeunes filles… Minna, oui, Minna est son nom… c’est un adieu du capitaine Cleveland… vous ne pouvez refuser de vous en charger. — Ah, pauvre diable ! dit le poète… je comprends… Adieu, belle Armide.

Au milieu des boulets, des tempêtes, des feux,
Le danger est moins grand que devant vos beaux yeux.


Mais dites-moi… sont-ce des vers que contient ce billet ? — Il est plein jusqu’au cachet de chansons, de sonnets et d’élégies, répondit Bunce ; mais remettez-le avec précaution et secret. — Fi donc ! m’apprendre à remettre un billet doux ! moi qui suis allé au café des Beaux-Esprits, qui ai entendu tous les toasts du club de Kit-Cat[3]. Je le remettrai à Minna par égard pour mon ancienne connaissance, M. Altamont, et pour votre capitaine aussi, qui ne tient pas tant du diable que son métier pourrait le faire croire. Il ne peut y avoir de mal dans une lettre d’adieu. — Adieu donc, mon vieil ami, pour une éternité et un jour ! » dit Bunce ; et saisissant la main du poète, il la lui serra si cordialement qu’il le fit hurler et se secouer le poing, comme un chien à qui un charbon rouge tombe sur la patte.

Laissant le pirate retourner à bord de son vaisseau, nous resterons avec la famille de Magnus, réunie chez son parent au château de Stennis, où l’on se tenait sans cesse en garde contre toute surprise, sans interrompre un seul instant la vigilance.

Mordaunt Mertoun avait été accueilli avec beaucoup d’amitié par Magnus Troil lorsqu’il était venu à son secours avec un petit détachement des affidés de Norna, placés par elle sous ses ordres. L’udaller n’eut pas de peine à se convaincre que les mauvais bruits qui étaient parvenus à son oreille en sortant de la bouche du colporteur, jaloux de reporter sur son excellente pratique Cleveland toutes les bonnes grâces dont jouissait d’abord Mertoun à Burgh-Westra, étaient sans le moindre fondement. Ils avaient bien été confirmés par la bonne lady Glowrowrum et par la rumeur publique ; et ces deux autorités prenaient plaisir à représenter le jeune Mertoun comme assez impudent pour prétendre à la main de l’une ou de l’autre sœur, et, comme un sultan, hésitant seulement à laquelle il jetterait le mouchoir. Mais Magnus n’ignorait pas que la renommée mentait souvent ; et il était parfois disposé, quand il s’agissait de scandale, à regarder la bonne lady Glowrowrum comme presque aussi digne de foi que la renommée. Il se hâta donc de rendre toute sa faveur à Mordaunt ; il apprit avec beaucoup de surprise l’histoire des droits que Norna prétendait avoir sur ce jeune homme, et avec non moins d’intérêt, l’intention où elle était de lui donner la fortune considérable dont elle avait hérité. On peut même croire, quoiqu’il ne répondît pas précisément à quelques mots qu’elle laissa échapper sur une union entre son héritier et l’aînée des deux sœurs, qu’il regardait une telle alliance comme désirable, tant à cause du mérite personnel du jeune homme que de l’occasion qui s’offrait de réunir la magnifique propriété qui avait été partagée entre son propre père et celui de Norna. À tout événement, l’udaller accueillit son jeune ami avec une véritable tendresse, et de concert avec le propriétaire de la maison, il chargea Mertoun, comme le plus jeune et le plus actif des hommes d’armes, du soin de commander la garde durant la nuit et de relever les sentinelles aux environs du château de Stennis.



  1. Titre d’une pièce de Dryden. a. m.
  2. Allusion au roi Duncan dans Macbeth. a. m.
  3. Le nom de ce club whig à Londres lui vint de Christophe Cat, pâtissier qui lui fournissait les petits pâtés d’obligation dans les repas des membres réunis. a. m.