Le Porte-Chaîne/Chapitre 16

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Traduction par Auguste-Jean-Baptiste Defauconpret.
Furne, C. Gosselin (Œuvres, tome 26p. 160-172).



CHAPITRE XVI.


Vous, enfants, qui arrachez les fleurs et qui troublez la limpidité de l’eau, craignez le dard perfide du serpent.
Dryden.


Pendant la première demi-heure, je marchai sans savoir littéralement ce que je faisais ni où j’allais. Tout ce que je me rappelle, c’est que je passai près de l’Onondago, qui semblait vouloir me parler, mais que j’évitai par une sorte d’instinct, plutôt que de propos délibéré. Ce ne fut que la fatigue qui me rendit l’usage de mes sens. J’allais toujours devant moi, m’enfonçant de plus en plus dans les profondeurs de la forêt. La nuit était venue étendre son voile sur la terre. Enfin, après avoir parcouru ainsi plusieurs milles, harassé, respirant à peine, je me laissai tomber sur le tronc d’un arbre renversé, pour prendre quelque repos.

D’abord, je ne pus penser à rien qu’à cette terrible révélation qui venait de m’être faite, que la foi d’Ursule était engagée à un autre. De la part de Priscilla Bayard, une pareille annonce ne m’eût pas autant surpris ; vivant dans le monde, entourée des personnes de la même condition, il n’eût pas été étonnant qu’elle eût rencontré des sympathies et des attentions qui eussent éveillé dans son cœur un tendre intérêt. Mais Ursule qui n’avait quitté les forêts que pour aller en pension, et qui, de la pension, était revenue au milieu des bois, comment son cœur avait-il pu se laisser prendre ? Son frère, pendant le temps qu’il était au service, avait-il quelque compagnon d’armes qui fût devenu amoureux d’elle, et qu’elle eût payé de retour ? C’était une conjecture peut-être bien gratuite, et mon esprit torturé ne savait à quelle idée s’arrêter.

— En tout cas, il doit être pauvre, dis-je en moi-même dès que je fus capable d’une réflexion suivie ; autrement il n’aurait pas laissé Ursule dans cette hutte, n’ayant d’autre société que celle de porte-chaînes ou de grossiers habitants des frontières. Si je ne puis obtenir son cœur, je pourrai du moins employer à assurer son bonheur une partie de la fortune qu’une gracieuse Providence a mise à ma disposition, et hâter ainsi son mariage. Pendant quelque temps, je m’imaginais que je serais moins malheureux si je voyais Ursule établie et heureuse dans son ménage. Mais ces sentiments furent de courte durée, et je sentis qu’il me faudrait encore de longs efforts pour m’habituer à cette idée de la savoir heureuse avec un autre. Néanmoins le premier moment de tranquillité, la première sensation de bien-être que j’éprouvai, fut dans cette conviction que je pouvais faciliter l’union d Ursule avec l’homme de son choix. Cette pensée finit même par me causer un moment de plaisir véritable, et je restai pendant des heures entières à rêver aux moyens de la réaliser. J’étais dans cette situation d’esprit, lorsque la lassitude qui n’accablait produisit son effet ordinaire, et je n’assoupis profondément au milieu du feuillage épais qui tenait encore aux branches de l’arbre sur lequel je m’étais étendu.

Quand je m’éveillai, l’aube commençait à paraître. D’abord il me sembla que mes membres étaient raides et tout mon corps brisé par suite de la dureté de mon lit ; mais, en changeant d’attitude et en me mettant sur mon séant, je sentis ces impressions se dissiper, et je me trouvai plus calme. À ma grande surprise, je m’aperçus qu’une de ces petites couvertures légères dont les habitants des bois se servent dans l’été avait été jetée sur moi, attention qui m’avait été sans doute plus utile que Je ne n’en doutais alors. Cette circonstance m’alarma dans le premier moment ; il était évident que la couverture n’avait pu venir là toute seule ; mais il me suffit d’un instant de réflexion pour me convaincre qu’elle n’avait pu être placée que par une main amie. Néanmoins, je sortis de mon lit de feuillage, et sautant à terre, je me mis à regarder autour de moi avec un vif désir de découvrir quel pouvait être cet ami secret.

Cet endroit n’avait rien qui le distinguât du reste de la forêt. C’étaient toujours ces interminables allées d’arbres gigantesques, cette voûte épaisse de feuillage, cette surface brune et inégale de la terre, cette fraîcheur humide des bois. Une belle source descendait d’une hauteur tout près de moi, et j’allais m’en approcher pour boire de son eau, quand le mystère de la couverture me fut révélé tout à coup. Je vis l’Onondago, au pied de la colline, aussi immobile que les arbres qui l’entouraient, appuyé sur sa carabine, et semblant regarder un objet étendu à ses pieds. En un instant je fus à ses côtés, et je vis qu’il considérait un squelette humain ! C’était un spectacle étrange et saisissant à rencontrer dans la solitude de la forêt. L’homme tenait si peu de place, était vu si rarement dans les déserts de l’Amérique, que cette trace de son passage dans un pareil lieu était de nature à faire plus d’impression encore que si elle se fût rencontrée au milieu de districts populeux. Quant à l’Indien, il contemplait les os si attentivement qu’il ne s’aperçut pas, ou du moins qu’il ne tint aucun compte de mon approche. Je dus même le toucher du doigt pour qu’il levât les yeux. Charmé d’avoir une excuse pour éviter d’entrer en explication sur ma propre conduite, je saisis avidement l’occasion qui m’était offerte si naturellement de parler d’autre chose.

— Il faut qu’il y ait en ici une mort violente, Susquesus, lui dis-je ; autrement le corps n’aurait pas été laissé sans sépulture. Sans doute quelque querelle entre les guerriers rouges.

— Il y a eu sépulture, répondit l’Indien sans manifester la moindre surprise de ma présence. Voyez ! voilà le trou ! la terre a été balayée par l’eau, et les os ont reparu ; voilà tout. Je sais que l’homme a été enseveli ; j’y ai aidé moi-même.

— Comment ? Vous connaissez donc cet infortuné, et la cause de sa mort ?

— Oui, je sais tout. Il a été tué dans la vieille guerre contre les Français. Votre père était ici, Jaap aussi. Ce sont les Hurons qui les ont tous tués. Nous avons, nous, fouetté les Hurons. Oui, oui ; c’est une vieille histoire aujourd’hui !

— J’en ai entendu quelque chose. C’est sans doute l’endroit ou un arpenteur, nommé Traverse, fut surpris par l’ennemi et massacré avec ses ouvriers. Mon père et ses amis trouvèrent les corps et les ensevelirent.

— C’est cela ! mais ils ne s’y prirent pas bien ; autrement les os ne seraient pas sortis de terre. Oui, je reconnais bien le squelette de l’arpenteur. Il s’était cassé la jambe autrefois. Tenez ! voici la marque !

— Si nous creusions une nouvelle fosse, Susquesus, pour ensevelir de nouveau ces restes ?

— Pas à présent. Le porte-chaîne compte le faire. Il sera bientôt ici. Il y a autre chose à faire en attendant : toutes les terres ici à l’entour vous appartiennent ; ainsi rien ne presse.

— Oui, elles appartiennent du moins à mon père et au colonel Follock. Ces malheureux ont été tués sur leur propriété, pendant qu’ils la divisaient en grands lots. Il me semble avoir entendu dire qu’ils étaient loin d’avoir fini quand on fut obligé d’abandonner les travaux à cause des troubles qui éclataient à cette époque.

— Juste. à qui donc est le moulin ici ?

— Il n’y a point de moulin près de nous, Susquesus, il ne saurait y en avoir, puisque aucune parcelle de la propriété de Mooseridge n’a jamais été ni louée ni vendue.

— C’est possible ; mais il existe un moulin pas loin d’ici. On reconnaît un moulin quand on l’entend ; la scie parle haut.

— Est-ce que par hasard vous entendriez le bruit d’un moulin dans ce moment ? J’avoue que pour moi je n’entends rien du tout.

— Pas à présent, c’est vrai ; mais je l’ai entendu la nuit. L’oreille est bonne la nuit ; elle entend loin.

— J’en conviens, Susquesus. Ainsi donc vous croyez avoir entendu le mouvement d’une scie pendant les heures calmes et silencieuses de la nuit dernière ?

— À coup sûr. Il n’y avait pas à s’y méprendre. Ce n’était pas à un mille de distance. — Là ! de ce côté.

Voilà qui était plus sérieux encore que la découverte du squelette. J’avais dans ma poche un plan grossier de la totalité de la concession ; et en l’examinant avec attention, j’y trouvai marqué un cours d’eau, propre en effet à l’établissement d’un moulin, très-près de l’endroit où nous nous trouvions. L’emplacement était d’autant plus convenable que les pins étaient abondants, et que les collines commençaient à prendre presque les proportions de montagnes.

Le jeûne et l’exercice que j’avais subis avaient aiguisé mon appétit ; et, dans un sens du moins, je n’étais pas fâché de penser que j’étais près d’habitations humaines. Si quelqu’un demeurait dans cette forêt, ce devaient être des squatters. Sans doute l’établissement d’un moulin était une démonstration assez significative, et un peu de réflexion aurait pu me convaincre que ceux qui l’occupaient ne seraient pas flattés de recevoir la visite des propriétaires du sol ; mais, d’un autre côté, nous étions très-éloignés des huttes du porte-chaîne, et la faim nous pressait. Ce n’était pas que l’onondago s’en plaignît : jamais une souffrance, de quelque genre qu’elle fût, ne se peignait sur son visage ; encore moins s’exhalait-elle en paroles ; mais je pouvais juger par ma propre expérience de ce qu’il devait ressentir. J’avais en même temps un vif désir d’éclaircir ce mystère, et enfin j’éprouvais le besoin de m’arracher à mes propres pensées, d’exciter dans mon âme quelque intérêt nouveau, afin de faire diversion au sentiment qu’il me fallait travailler à étouffer.

Si je n’avais pas connu aussi bien mon compagnon, si je n’avais pas su quelle est la finesse et la subtilité des organes de l’Indien, j’aurais pu hésiter à aller plus loin sur des indices en apparence aussi vagues. Mais des circonstances récentes donnaient une nouvelle force aux assertions de Susquesus. Dans le principe, le Connecticut formait une partie des limites de la colonie de New-York du côté de l’est ; mais des troupes nombreuses de planteurs avaient émigré, surtout de la colonie adjacente de New-Hampshire, et ils étaient devenus formidables par leur position et par leur nombre, quelque temps avant la Révolution. Pendant la lutte, ces fiers montagnards, tout en manifestant des dispositions assez patriotiques, témoignaient le désir de rester neutres, toutes les fois qu’il était question de régulariser leurs droits. Leur patriotisme consistait en grande partie à être libres de faire ce qu’ils voudraient des terres dont ils avaient pris possession, mais il n’allait pas jusqu’à se soumettre à l’action régulière de la loi. Vers la fin de la guerre, les chefs de cette colonie, qui s’était organisée elle-même, furent plus que soupçonnés de faire des avances aux représentants de l’autorité royale, non qu’ils préférassent le gouvernement de la couronne, — en fait de contrôle, ils ne reconnaissaient que le leur propre ; — mais c’était un moyen de gagner du temps, et de rester en possession éventuelle de terres sur lesquelles ils n’avaient que des droits très-contestables. La paix de 83 fut loin de résoudre la difficulté. Les comtés qui alors étaient également connus sous les noms de Vermont et de Hampshire-Grants, existaient dans un sens, mais ils faisaient classe à part. Ils ne reconnaissaient point le pouvoir de la confédération ; ils n’entrèrent dans l’union, sous la constitution de 89, que lorsque tous les autres comtés leur eurent donné l’exemple, et qu’il ne resta plus la moindre trace d’opposition au nouveau système.

La contagion du mauvais exemple est funeste, et les enfants suivent d’ordinaire les errements de leurs pères. De nombreux Squatters s’étaient établis sur nos terres trouvées vacantes ; Vermont en avait fourni deux fois plus qu’aucun des États voisins. Je savais que le comté de Charlotte, comme on appelait alors Washington, était particulièrement exposé à des invasions de ce genre, et j’en éprouvai moins de surprise de voir que j’allais sans doute trouver quelques fruits de la semence qui avait été répandue avec tant de profusion le long des flancs des Montagnes Vertes. Quoi qu’il en fût, j’étais décidé à en avoir le cœur net, car j’avais deux besoins également impérieux à satisfaire : la faim et la curiosité. Pour l’Indien, il restait impassible, attendant ma décision.

— Puisque vous pensez qu’il y a un moulin de ce côté, Susquesus, lui dis-je après un moment de réflexion, je vais aller à sa recherche, si vous voulez me tenir compagnie. Vous croyez pouvoir le trouver sans doute, sachant la direction à suivre ?

— C’est chose facile — trouver d’abord l’eau, ensuite le moulin. J’ai des yeux, j’ai des oreilles. J’ai entendu déjà la scie bien des fois.

Je fis signe à mon compagnon de se mettre en marche. Susquesus était un homme d’action et non de paroles. Il se dirigea sans hésiter du côté où son instinct lui disait que devait être la petite rivière. Il ne tarda pas en effet à la découvrir, et nous en suivions les bords depuis cinq minutes, quand il s’arrêta tout court, comme quelqu’un qui rencontre un obstacle imprévu. Je fus bientôt à côté de lui, curieux de connaître la raison de cette halte soudaine.

— Nous allons bientôt voir le moulin à présent, dit Susquesus en réponse à la question que je lui adressai. Voilà des planches en quantité ; elles descendent le courant rapidement.

En effet la rivière était couverte de planches qui suivaient le cours de l’eau avec une rapidité qui n’était rien moins qu’agréable pour les yeux d’un propriétaire, surtout lorsqu’il savait qu’il n’aurait aucune part au produit de la vente. Elles n’étaient point arrangées sur des radeaux ; mais elles flottaient isolées, ou attachées deux ou trois ensemble, comme si quelques dispositions avaient été prises pour les arrêter plus bas, avant qu’elles arrivassent à quelques bas-fonds ou à quelque écueil. Cela avait tout l’air d’une fabrique de bois régulière, établie pour fournir les marchés des villes bordant l’Hudson. La petite rivière que nous suivions était une des tributaires de ce beau fleuve ; et, une fois arrivés là, il n’y avait plus d’obstacles physiques qui s’opposassent à ce que les produits de nos forêts fussent transportés dans toute l’étendue du globe.

— Ceci a vraiment tout l’air d’un commerce organisé, Susquesus, dis-je dès que je fus certain que mes yeux ne me trompaient pas. Quand on voit des planches toutes faites, il doit y avoir des hommes à peu de distance. Le bois ainsi travaillé ne pousse pas dans le désert.

— Le moulin le façonne. Vous l’entendrez bientôt : il parle assez haut. Le Visage Pâle fait des moulins ; mais l’homme rouge a des oreilles pour entendre.

Tout cela était assez vrai ; restait à voir ce qui en résulterait. J’avouerai que, quand je vis flotter ces planches à travers les sinuosités de la petite rivière, j’éprouvai un certain saisissement, sentant bien que c’était le prélude d’incidents d’un grand intérêt pour moi. Je savais que ces hommes des forêts, sans foi ni loi, n’hésiteraient pas à recourir à la violence, s’ils le croyaient nécessaire, pour se maintenir dans leur usurpation. Quand le crime, au lieu d’être isolé, s’infiltre dans les masses, il semble perdre de son caractère odieux ; mais il porte sa punition avec lui, en ce qu’il gangrène complètement la société qui a eu la faiblesse de l’admettre même partiellement.

Toutefois je n’eus pas beaucoup de temps pour les réflexions ni pour les conjectures ; car bientôt, arrivés à un nouveau coude que faisait la rivière, nous découvrîmes l’endroit où une demi douzaines d’hommes de tout âge étaient occupés à placer les planches par petites piles de deux ou de trois, et à les lancer dans le courant. Il y avait un amas considérable de bois entassé sur le bord, au pied d’une colline où s’élevait le moulin en question. C’était une preuve évidente que les squatters étaient systématiquement à l’ouvrage, dépouillant de leurs plus beaux arbres les forêts qui nous appartenaient et jetant le plus audacieux défi au droit de propriété. Les circonstances demandaient une grande énergie, jointe à une extrême prudence. Ce que je devais à mon père et au colonel Follock, dont j’étais le représentant, et le sentiment même de ma dignité, ne m’eussent pas permis de me retirer, quand même j’aurais pu être un moment tenté de le faite par prudence.

J’éprouvais aussi de plus en plus le besoin de faire une diversion violente aux sentiments d’angoisse qui m’oppressaient depuis qu’Ursule Malbone avait repoussé si positivement l’offre de mon cœur, et je n’en étais que plus disposé à me lancer dans les aventures les plus hasardeuses. Nous étions encore cachés, et Susquesus profita de cette circonstance pour tenir conseil avant de nous remettre entre les mains de gens qui pouvaient trouver leur intérêt à se défaire de nous plutôt qu’à nous laisser retourner au milieu de nos amis. Cette précaution n’était nullement dictée à Susquesus par son intérêt personnel, mais seulement par cette prudence qui doit caractériser le guerrier expérimenté, lorsqu’il se trouve engagé sur un sentier de guerre difficile.

— Vous les connaissez, me dit-il. Ce sont des squatters de Vermont — méchantes gens. — Vous croyez la terre à vous ; ils la croient à eux. Ayez votre carabine, et servez-vous en au besoin. Ayez l’œil sur eux.

— Je crois vous comprendre, Susquesus, et je me tiendrai sur mes gardes. Avez-vous jamais vu quelqu’un de ces gens-là ?

— Je le crois. On rencontre toutes sortes de gens, quand on va et vient dans les bois. C’est un squatter déterminé, ce vieux qui est là-bas. Il s’appelle Mille-Acres. — Il dit qu’il a toujours mille acres en sa possession, quand il lui prend fantaisie de les avoir.

— Voilà qui indiquerait un riche propriétaire. — Mille acres ! c’est un très-joli morceau pour un vagabond, surtout quand il peut l’emporter avec lui, partout où il va. Le vieillard dont vous me parlez, c’est cet homme aux cheveux gris, n’est-ce pas ? Celui qui est à moitié vêtu de peau de daim ?

— Oui, c’est le vieux Mille-Acres. Il ne manque jamais de terres ; il en prend où il en trouve. Il a traversé, dit-il, le grand lac salé, et il a voyagé vers le soleil couchant, quand il était enfant. Il s’aide toujours lui-même. C’est un habitant du Hampshire-Grant. Mais, major, pourquoi son droit ne serait-il pas aussi bon que le vôtre ?

— Parce que nos lois ne lui en confèrent aucun. C’est une des conditions de la société dans laquelle nous vivons, que le respect qu’on doit avoir pour la propriété des autres ; et ces terres sont notre propriété, et non la sienne.

— Le mieux est de n’en rien dire. Pas besoin de dire tout. Ne parlez pas de vos terres. S’il vous prend pour un espion, il pourrait bien tirer sur vous. Les Visages Pâles tirent sur les espions ; pourquoi l’homme rouge n’en ferait-il pas autant ?

— On ne tire sur les espions qu’en temps de guerre ; mais, guerre ou paix, vous ne pensez pas que ces gens en viennent à de pareilles extrémités ? Ils craindront les rigueurs de la loi.

— La loi ! Que leur fait la loi ? Ils n’ont jamais vu la loi ; ils n’en approchent pas ; ils ne la connaissent pas.

— En tout cas, j’en courrai le risque ; car en ce moment la faim est pour moi un stimulant aussi actif que la curiosité et l’intérêt. Mais il n’est nullement nécessaire que vous vous exposiez, Susquesus ; restez en arrière et attendez le résultat. Si l’on m’arrête, vous pourrez en porter la nouvelle au porte-chaîne, qui saura où me chercher. Restez ici, et laissez-moi approcher seul. — Adieu.

Susquesus n’était pas d’un caractère à battre ainsi en retraite. Il ne dit rien, mais au premier pas que je fis, il reprit tranquillement sa place accoutumée en avant, et me conduisit vers les squatters. Ils étaient quatre à l’ouvrage, enfoncés dans l’eau, indépendamment du vieux chef qui était généralement connu sous le sobriquet de Mille-Acres, et qui, avec deux jeunes gaillards pleins de vigueur, était resté sur la terre sèche, présumant sans doute que son âge et les longs services qu’il avait rendus à la cause de la désorganisation sociale lui donnaient droit à ce léger avantage.

La première nouvelle qu’ils eurent de cette visite inattendue, fut par le craquement d’une branche sèche sur laquelle je marchai par mégarde. À ce bruit le vieux squatter tourna la tête par un mouvement aussi rapide que la pensée, et il vit l’Onondago debout à quelques pas de lui. J’étais immédiatement derrière. Mille-Acres ne manifesta ni surprise ni inquiétude. Il connaissait Susquesus, et quoique ce fût la première visite qu’il reçût de lui dans cet endroit spécial, ils s’étaient souvent rencontrés de la même manière, et toujours sans autre avertissement préalable. Loin donc qu’aucun sentiment fâcheux se peignît sur la figure du squatter, Susquesus fut accueilli par un sourire amical, où se mêlait seulement une légère teinte de malice.

— Ah ! ce n’est que vous, Sans-Traces ? Je pensais que ce pouvait être le shérif. On voit quelquefois venir dans les bois de ces sortes de créatures ; mais elles n’en sortent pas toujours. Comment avez-vous fait pour nous dénicher dans cette retraite assez isolée, Onondago ?

— J’ai entendu le moulin la nuit ; la scie à une langue bien pendue. J’avais faim ; je suis venu pour avoir quelque chose à manger.

— Eh ! bien, cela tombe assez bien, car nous n’avons jamais été mieux montés en provisions. Les pigeons sont presque aussi nombreux que les feuilles des arbres, et la loi n’en est pas encore venue au point de défendre de prendre des pigeons dans la forêt. Il faudra pourtant que j’aie soin de mieux graisser cette scie. C’est une bavarde qui pourrait nous trahir : mais venez, suivez-moi ; nous allons voir ce que mistress Mille-Acres peut faire pour nous. Le déjeuner doit être prêt maintenant, et, quel qu’il soit, vous et votre ami, vous serez les bienvenus à en prendre votre part. — Eh bien, ajouta le squatter dès qu’il se fut mis en marche, dites-moi un peu les nouvelles, Sans-Traces. Nous vivons très-retirés, comme vous voyez, et nous n’apprenons quelque chose que par les garçons quand ils descendent le courant pour accompagner nos trains de bois. Nous sommes en bonne veine ici, et j’espère que les choses vont assez bien à Albany pour que les planches nous rapportent quelque chose. Il est grand temps que le travail reçoive sa récompense.

— Je ne sais pas, je n’ai jamais vendu de planches, répondit l’Indien ; je n’en ai jamais acheté. Les planches ne m’intéressent guère. La poudre est à bon marché, à présent que le sentier de guerre est fermé. Voilà qui est bon, hein ?

— Moi, Sans-Traces, Je m’inquiète beaucoup plus des planches que de la poudre, quoique la poudre ait aussi son utilité. Oui, oui, la poudre a du bon. De la venaison, du sanglier, c’est une nourriture saine et qui ne coûte pas cher. La poudre peut être employée de beaucoup de manières. — Quel est votre ami, Sans-Traces ?


— C’est un ancien jeune ami, — je connais son père. Il vit dans les bois comme nous, cet été. Il chasse le daim.

— Il est le bienvenu, mille fois le bienvenu. Tout le monde est le bienvenu ici, sauf le propriétaire. Vous me connaissez, Sans-Traces ; vous connaissez le vieux Mille-Acres, et peu de mots suffisent entre amis d’ancienne date. Mais, dites-moi, Onondago : avez-vous vu le porte-chaîne, et sa légion d’arpenteurs du diable, dans les bois cet été ? Les garçons semblent croire qu’il est à l’œuvre, quelque part dans ces environs, et qu’il recommence ses anciens tours !

— Je l’ai vu. C’est aussi un vieil ami, le porte-chaîne. J’ai vécu avec lui avant l’ancienne guerre contre les Français. J’aime à vivre avec lui quand je le peux. C’est un brave homme le porte-chaîne, entendez-vous, Mille-Acres. Quels tours fait-il ?

L’Indien parlait avec une certaine chaleur, car il aimait trop André pour ne pas prendre sa défense, dès qu’on paraissait l’ attaquer. Mais ces deux hommes étaient trop accoutumés à bannir toute réserve dans leurs relations habituelles, pour s’offenser de si peu ; et ce nuage passager ne troubla en aucune façon leur bonne harmonie.

— Quels tours, Sans-Traces ? de damnés tours, avec ses maudites chaînes ! S’il n’y avait ni chaînes ni porte-chaînes, il n’y aurait point d’arpenteurs, et sans arpenteurs il n’y aurait d’autres limites marquées pour les fermes que la carabine, qui est la loi, par excellence, après tout. Les Indiens n’ont pas besoin d’arpenteurs, Sans-Traces.

— Non, sans doute. C’est mauvais de mesurer la terre, j’en conviens, répondit le consciencieux Susquesus, qui ne pouvait renier ses principes, tout en méprisant l’homme qui les professait en ce moment. Je n’ai jamais vu qu’il pût en résulter du bien.

— Ah ! Je savais bien que vous étiez du pur sang indien ! s’écria Mille-Acres enchanté : et c’est pour cela que nous squatters, et vous Peaux-Rouges, nous sommes si bons amis. Mais le porte-chaîne est à travailler près d’ici, n’est-ce pas, Sans-Traces ?

— Sans doute. Il arpente la ferme du général Littlepage. Qui est votre propriétaire, hein ?

— Ce même Littlepage, à ce que je suppose, et tout le monde s’accorde à dire que c’est un fieffé coquin.

Je tressaillis en entendant traiter ainsi mon vénérable père, et j’allais éclater, lorsqu’un regard de l’Indien me recommanda la prudence. J’étais jeune alors, et j’avais encore à apprendre avec quel acharnement la calomnie s’exerce sur ceux qui font obstacle à l’intérêt privé. Je sais maintenant que c’est une coutume presque générale de vilipender les propriétaires et de contester leurs titres, et elle prend sa source dans les usurpations continuelles que des aventuriers font sur leurs terres. Que le voyageur qui traverse l’État de New-York écoute, même aujourd’hui, les propos qui se débitent dans les tavernes, et il entendra que tous les propriétaires sont des scélérats, et tous les fermiers des victimes. C’est une règle sans exception. Les titres les plus anciens et les plus authentiques ne sont pas plus respectés que les plus récents. La tactique est uniforme, et part du même principe. On est un scélérat dès qu’on possède une terre que d’autres voudraient posséder eux-mêmes sans avoir la peine de l’acheter et d’en payer le prix.

Je me contins cependant, et je laissai à l’honnête et loyal Susquesus le soin de défendre mon père.

— C’est faux, répondit l’Indien d’un ton ferme. C’est un gros mensonge ; des langues fourchues disent cela. Je connais le général, j’ai servi avec lui, c’est un bon guerrier, un honnête homme. Qui dit le contraire en a menti, et je le lui dirais en face.

— Je ne sais pas, marmotta M. Mille-Acres d’une voix traînante, comme quelqu’un qui se voit acculé dans une position qu’il ne peut plus défendre ; je ne fais que répéter ce que j’ai entendu dire. Mais nous voici à la hutte, Sans-Traces, et je vois par la fumée que la vieille Prudence et ses filles ne sont pas restées oisives ce matin, et que nous trouverons quelque chose à mettre sous la dent.

En disant ces mots, M. Mille-Acres s’arrêta à un endroit favorable sur le bord de l’eau, et il se mit à se laver les mains et la figure ; opération qu’il remplissait alors pour la première fois de la journée.