Le Porte-Chaîne/Chapitre 19

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Traduction par Auguste-Jean-Baptiste Defauconpret.
Furne, C. Gosselin (Œuvres, tome 26p. 195-206).

CHAPITRE XIX.


Voyez la pousse vigoureuse de nos arbres, et la trempe énergique de nos âmes ! ne dirait-on pas que le ciel a façonné nos cœurs et nos chênes pour donner un maître au genre humain ?
Young


Mille-Acres et le magistrat se dirigèrent vers le magasin ; et comme l’arbre renversé, sur lequel la sentinelle s’était installée, offrait un siège convenable, on la congédia, et les deux diplomates s’assirent, le dos tourné à ma prison. Était-ce par suite d’une profonde combinaison de la part du squatter que cette place avait été choisie ? c’est ce que je ne sus jamais ; mais quelle qu’eût été la cause, l’effet fut de me permettre d’entendre presque toute la conversation qui s’établit entre eux. C’eût été porter un peu loin la délicatesse, dans la position où je me trouvais, de me boucher les oreilles. J’avoue que je ne poussai pas la vertu jusque-là, et que je ne me fis nul scrupule d’écouter de mon mieux.

— Comme je vous le disais, Mille-Acres, dit Newcome qui continuait, sans doute, un entretien déjà commencé, avec la familiarité d’un homme qui connaissait bien son compagnon, le jeune homme est dans cette partie du pays, et il doit être très-près d’ici dans ce moment. — J’en étais plus près que l’écuyer ne le croyait lui-même. — Oui, il est à parcourir les bois avec le porte-chaîne et sa clique ; et, si je ne me trompe, il mesure des fermes à un mille ou deux tout au plus de l’endroit où nous sommes.

— Combien sont-ils ? demanda le squatter avec intérêt ; s’ils ne sont pas plus nombreux qu’à l’ordinaire, je les plains s’ils viennent à s’engager dans ma clairière.

— Qui sait ce qu’ils feront ? quand on est à arpenter, on va de ci, on va de là, sans trop savoir où vous conduira la ligne qu’on est en train de tracer. C’est pour cela que j’ai cherché à les éloigner de mon établissement ; car, entre nous, Mille-Acres, — on peut se parler librement entre voisins, — il y a des pins magnifiques sur les hauteurs qui entourent mon lot ; et, s’il est quelquefois utile d’avoir une ligne de démarcation bien tracée, dans d’autres moments ce peut être extrêmement gênant.

— Laissez-moi donc la toutes vos lignes de démarcation dans un pays libre ! s’écria Mille-Acres. C’est une invention du diable. J’ai vécu sept grandes années dans l’État de Vermont, entre deux familles, l’une au sud, l’autre au nord ; nous étions continuellement à mordre les uns sur les autres en pleine liberté ; mais jamais il n’en est résulté un seul mot d’aigreur ou de plainte entre nous.

— Je présume que vous possédiez tous en vertu du même titre ? dit le magistrat en jetant un regard malin sur son compagnon. Alors il y aurait en folie à se disputer.

— Oui, j’avoue que les titres étaient à peu de chose près les mêmes : la possession et nos haches. C’était contre les propriétaires de la colonie d’York que le temps courait. Voyons un peu : quelle est votre opinion sincère au sujet de la loi sur ce point, écuyer Newcome ? On dit que vous avez fait vos études dans un collège. Je ne vois pas trop à quoi importe qu’on ait appris de telle ou telle manière, pourvu qu’on sache ; mais c’est égal. Quel est votre avis à l’égard de la possession ? devient-elle définitive au bout de vingt et un ans, qu’il y ait un écrit ou non ?

— Non, sans doute. La loi est formelle ; il faut un titre quelconque, ou la possession ne compte pour rien.

— J’ai entendu soutenir le contraire, et il y a de très-bonnes raisons à donner pour que la possession compte au contraire pour tout. Mais, entendons-nous bien ; par possession, je n’entends pas suspendre à un arbre une sacoche, comme on le fait quelquefois, mais s’établir honnêtement et loyalement sur la terre, abattre les arbres, construire des moulins, des granges, des maisons, faire des semences, des récoltes ; enfin agir comme j’agis toujours ; voilà ce que j’appelle prendre possession ; et voilà ce qui devrait être respectable aux yeux de la loi comme de l’Évangile. Car je ne suis pas de ceux qui reculent devant la religion.

— En cela, vous avez parfaitement raison. Ayez toujours l’Évangile de votre côté dans toutes vos actions, voisin Mille-Acres. Nos ancêtres puritains n’ont pas traversé l’Océan, affronté les horreurs du désert, souffert tout ce qu’il est possible de se figurer, et tout cela pour rien.

— Les horreurs du désert ! ce n’est pas ce qui me ferait les plaindre beaucoup ; mais traverser l’océan, c’est autre chose. Voilà ce qui doit mettre curieusement la patience à l’épreuve. Je n’ai jamais pu me faire à l’eau. On dit qu’il n’y a pas un seul arbre qui croisse entre l’Amérique et l’Angleterre. On peut bien rencontrer par-ci par-là, quelques planches flottantes, mais pas une seule créature d’arbre depuis la baie de Massachussetts jusqu’à la ville de Londres.

— C’est tout eau, et, par conséquent, les arbres sont rares, Mille-Acres ; mais venons à notre affaire. Je vous disais donc que l’ourson est dehors, et qu’il montrera les dents tout aussi bien que le vieil ours lui-même, s’il vient à savoir tous les trains de bois qui sont sur l’eau, sans parler des planches qui sont empilées ici.

— Qu’il les montre ! s’écria le vieux squatter en jetant un regard de défi du côté de ma prison. Ce ne sera pas le premier que j’aurai rencontré qui sache mieux aboyer que mordre.

— Je ne sais pas trop, voisin. Le major Littlepage ne manque ni de courage, ni de résolution. Il m’a retiré sa procuration, que j’avais depuis si longtemps, pour la donner à un jeune étourdi, qui n’a d’autre titre que d’être un passable arpenteur, et qui n’est dans l’établissement que depuis un an.

— Un arpenteur ! c’est donc un de ces infernaux mesureurs du porte-chaîne ?

— Précisément ; c’est ce jeune drôle qui est toujours avec lui à tirer des lignes et à mesurer des terres.

— Eh bien ! le vieux drôle ferait mieux de songer à lui ! voilà la troisième fois qu’il me contrecarre dans le cours de sa vie, et il me semble qu’il se fait bien vieux. Je crains qu’il ne vive plus longtemps !

Je crus remarquer que cette observation ne plaisait pas infiniment à l’écuyer Newcome, et qu’il était mal à l’aise. Tout prêt à fraterniser avec le squatter dans des actes qu’on n’est que trop porté à regarder comme des peccadilles dans un pays nouveau, tels que celui de dérober du bois, la chose lui paraissait mériter une attention sérieuse quand on proférait des menaces indirectes contre les jours de quelqu’un. Autre chose était de favoriser des larcins commis clandestinement contre la propriété, en achetant, à vil prix, le bois dérobé ; autre chose d’être de connivence, non plus pour de simples délits, mais pour des crimes véritables. Newcome avait encore une sorte de probité légale qui lui permettait de conserver au moins les apparences. Jamais il n’eût voulu se mettre en contradiction directe avec la loi ; mais il avait recours aux moyens les plus adroits pour l’éluder. Le but de sa visite à Mille-Acres était de l’effrayer en lui faisant connaître mon arrivée, et d’obtenir ainsi qu’il lui vendît des bois à des conditions qui lui assurassent des bénéfices encore plus considérables qu’à l’ordinaire. Malheureusement pour la réussite de ce beau projet, le vieux squatter en savait encore plus long que M. Newcome à mon sujet, et le digne magistrat était loin de soupçonner que j’étais alors à dix pas de lui, et que j’entendais tout ce qui se passait.

— Le porte-chaîne peut avoir soixante-dix ans, répondit Newcome après avoir réfléchi un moment à la portée de la dernière remarque de son compagnon ; — oui, soixante-dix ans, c’est bien ce qu’il paraît, et, au surplus, ce que j’ai entendu dire. C’est un grand âge, mais on peut aller beaucoup plus loin encore. Vous-même, Mille-Acres, vous ne devez pas en être loin ?

— J’ai soixante-treize ans bien comptés ; il n’y a rien à ajouter ni à rabattre. Mais je ne suis pas porte-chaîne. Personne ne peut m’accuser d’avoir jeté le trouble parmi des voisins, — non, ni d’avoir été chicaner quelqu’un sur les limites de son champ. Est-ce qu’on m’a jamais vu aller déposer en justice que tel lot était plus ou moins long, pour entretenir des querelles ? Non, mes fils et moi, nous nous mêlons de nos affaires, et nous laissons les autres tranquilles. Me voici, tel que vous me voyez, dans ma soixante-quatorzième année, père de douze enfants vivants ; en bien, jamais on ne m’a vu aller m’établir sur une terre dont un autre homme fût en possession. Ah ! c’est que, voyez-vous, je respecte la possession autant et plus que qui que ce soit ; et c’est elle qui devrait toujours être le vrai titre de propriété dans un pays libre. Quand un homme a besoin d’un bout de terre, ma doctrine est qu’il doit chercher autour de lui, pour s’établir dans le premier coin qu’il trouve libre. Il veut changer plus tard ? il vend sa clairière, s’il trouve un acheteur ; autrement il la laisse à qui viendra l’occuper par la suite.

Il est probable que Jason Newcome n’allait pas tout à fait aussi loin que Mille-Acres dans ses idées sur les droits des squatters, et sur le caractère sacré de la possession. Il était extrêmement intéressé, mais il évitait toujours avec grand soin de se compromettre, quoiqu’il fût quelquefois entraîné à se permettre certaines déviations de la ligne droite qui ne laissaient pas de lui inspirer quelques inquiétudes. Il était assez amusant de voir quelles peines il se donnait pour amener le squatter par la crainte à lui vendre son bois à vil prix, tandis que Mille-Acres, qui, dans le moment même, me tenait prisonnier dans son magasin, était bien tranquille.

Avec des dispositions semblables de part et d’autre, il était difficile de s’entendre sur les conditions du marché. Aussi la conférence se termina-t-elle sans qu’aucun arrangement eût été conclu.

— En vérité, Mille-Acres, dit le magistrat, je désire que vous n’ayez pas sujet de vous repentir de n’avoir pas accepté mon offre, mais je vous assure que je le crains.

— Tant pis pour moi alors ! répondit le squatter ; je sais que tous mes transports seront achevés avant que le jeune Littlepage puisse me nuire.

— Réfléchissez bien ! Si le major Littlepage vient à découvrir votre cachette, il ne vous laissera pas une seule planche.

— C’est ce que nous verrons. Au surplus, je suis prêt à vendre ; mais je vous ai dit mes conditions, et je n’en rabattrai rien.

— Vous n’êtes pas raisonnable, et je vois qu’il n’y a plus moyen de traiter avec vous.

— Eh bien donc, tout est dit. Je présume, écuyer, que vous avez toujours la même répugnance à être vu dans ma clairière ?

— Sans doute, sans doute, dit précipitamment Newcome. J’espère qu’il n’y a rien à craindre à cet égard ? Vous n’avez pas d’étrangers avec vous ?

— Qui sait ? Voilà les garçons qui reviennent de la forêt, et ils ont l’air de ramener quelqu’un. Je ne me trompe pas ! C’est Susquesus, l’Onondago. Il est d’une grande discrétion, comme la plupart des Peaux-Rouges. C’est à vous de juger si vous désirez qu’il vous voie ou non. On dit qu’il est grand ami du porte-chaîne.

La décision fut bientôt prise. Avec toute la hâte qu’il put se permettre décemment, le magistrat se faufila derrière un tas de bois, et je ne le revis que sur la lisière de la forêt, à l’endroit d’où il était sorti pour entrer dans la clairière, deux heures auparavant. Il y reçut son cheval des mains du plus jeune des fils de Mille-Acres, et dès qu’il fut en possession de sa monture, il s’enfonça dans la profondeur des bois. Cette retraite fut opérée si habilement, qu’elle eût échappé à tout spectateur dont l’attention n’eût pas été particulièrement appelée sur ce point.

Je ne sais ce qui se passa entre Mille-Acres et lui pendant les dernières minutes qu’ils restèrent ensemble. Lorsque le squatter reparut, toute son attention parut se concentrer sur le groupe qui approchait, et qui se composait de trois de ses fils et de Susquesus. Ces jeunes braves avaient en effet atteint l’Onondago, et ils le ramenaient désarmé pour recevoir les ordres de leur père. Malgré tout ce que je savais de cet homme et de son caractère il y avait quelque chose d’imposant dans la manière dont il attendait l’arrivée de ses fils et de leur prisonnier. Accoutumé à exercer une autorité presque absolue dans sa famille, le vieillard avait acquis quelque chose de cette dignité que donne l’habitude du commandement ; et toute sa progéniture, grande et petite, mâle et femelle, n’avait pas beaucoup gagné sous le rapport de l’indépendance, en secouant le joug régulier de la société pour vivre sous la règle de ce patriarche. À cet égard ils ressemblaient assez aux masses qui, dans leur amour aveugle de la liberté, rejettent impatiemment le frein salutaire des lois pour se soumettre à la dictature injuste et intéressée de démagogues. S’il y avait quelque différence entre les deux gouvernements, c’était en faveur de celui du squatter, dont l’absolutisme était du moins tempéré par la bienveillance du père de famille.

Il est si difficile de juger à l’extérieur de ce qui se passe dans l’esprit d’un Indien, que je ne fus pas surpris de ne voir aucune trace d’émotion sur la figure de l’Onondago quand il approcha de nous. Il était aussi calme, aussi tranquille que s’il était venu visiter des amis. On l’avait garrotté, dans la crainte qu’il ne cherchât à si échapper à la faveur de quelques taillis épais par lesquels il fallait passer ; mais ses liens ne semblaient lui faire éprouver aucune souffrance, ni morale, ni physique. Le vieux Mille-Acres avait un aspect rude ; mais il connaissait trop bien le caractère indien, et cette mémoire tenace qui n’oublie jamais ni un service ni un outrage, pour se porter à des rigueurs inutiles qui n’auraient eu d’autre effet que d’aigrir encore davantage son prisonnier.

— Sans-Traces, dit-il avec calme, vous êtes un vieux guerrier, et vous devez savoir que dans les moments de troubles chacun doit songer à sa sûreté. Je suis charmé que les garçons n’aient pas été obligés de recourir à des moyens extrêmes ; mais vous devez sentir que nous ne pouvons vous permettre d’aller instruire le porte-chaîne et sa bande de ce qui s’est passé ici ce matin. Je ne sais pas encore moi-même combien de temps vous resterez avec nous ; mais ce que je puis vous promettre, ce sont les meilleurs procédés et un accueil des plus bienveillants, tant que vous vous tiendrez tranquille. Je sais ce que vaut la parole d’une Peau-Bouge, et il est très-possible qu’après y avoir réfléchi un peu, je vous laisse vous promener en liberté dans la clairière, pourvu que vous me donniez votre parole de ne pas vous en aller. J’y songerai, et nous en reparlerons demain matin. Pour aujourd’hui, vous allez tenir compagnie dans le magasin au jeune imprudent que vous avez amené ici.

En effet la porte de ma prison s’ouvrit, et je vis entrer l’Onondago à qui l’on avait ôté ses liens, et qui était toujours aussi impassible ; après quoi la porte fut barricadée de nouveau, et je fus laissé seul avec Susquesus. Cette fois ce fut une des jeunes filles qui resta en sentinelle près du bâtiment. J’attendis un moment pour être certain qu’on ne pouvait plus nous entendre, et alors je me mis à causer avec mon ami.

— Je suis bien fâché de ce qui arrive, Susquesus, dis-je en commençant ; car j’avais espéré qu’avec votre connaissance des bois, et grâce à la légèreté de votre marche, vous dépisteriez ceux qui vous poursuivaient, et que vous pourriez porter à mes amis la nouvelle de mon emprisonnement. C’est une cruelle déception pour moi, qui me croyais certain que le porte-chaîne allait apprendre où j’étais.

— Eh bien, pourquoi penser autrement à présent ? Vous supposez que, parce que l’Indien est prisonnier, il n’est plus bon à rien ?

— Vous ne voulez pas dire que vous êtes ici de votre propre consentement !

— Pourquoi non ? Si je n’avais pas eu besoin de venir, je ne serais pas venu. Vous pensez que les enfants de Mille-Acres atteindraient Susquesus dans les bois, quand il ne le veut pas ? Oui, l’hiver vient et l’été vient. Oui, les cheveux gris viennent aussi. Oui, Sans-Traces se fait vieux petit à petit ; mais le mocassin ne laisse pas encore de traces.

— Comme je ne puis comprendre pourquoi, après vous être échappé, vous auriez voulu revenir, j’attends vos explications. Dites-moi tout ce qui s’est passé, Susquesus ; dites-le-moi à votre manière, comme vous l’entendrez ; mais dites-moi tout.

— Sans doute, pourquoi pas tout dire ? — Bien de mal, tout est bon, tout est très-bon, — jamais Susquesus n’a eu tant de bonheur.

— Vous excitez ma curiosité. Voyons, racontez-moi tout, depuis l’instant où vous avez disparu jusqu’au moment où vous avez été ramené.

Susquesus me lança un regard significatif, il tira sa pipe de sa ceinture, la remplit, l’alluma et se mit à fumer avec un sang-froid imperturbable. Après ces préliminaires, il commença tranquillement son récit.

— Écoutez, vous allez savoir, dit-il. Je me suis enfui, parce qu’il n’était pas bon de rester ici et d’être prisonnier ; voilà pourquoi.

— Oui, mais en quoi est-ce meilleur à présent ? Vous voilà prisonnier aussi bien que moi, et, si j’ai bien compris, parce que vous l’avez bien voulu.

— Sans doute. L’Indien ne se laisse pas prendre quand il ne le veut pas. On peut le tuer ; pour cela, il n’y peut rien ; mais, dans les bois, jamais il n’est fait prisonnier, à moins qu’il ne soit paresseux ou ivre. Le rhum fait beaucoup de prisonniers.

— Je crois tout cela. Mais venons au fait. Pourquoi avez-vous commencé par vous sauver ?

— Est-ce qu’il ne fallait pas que le porte-chaîne sût où vous étiez, hein ? Vous pensez que Mille-Acres vous laisserait aller, tant qu’il lui resterait une planche à mettre à l’eau ? Quand la dernière planche sera partie, vous partirez. Vous resterez tout l’été. Vous aimeriez à rester tout l’été dans ce magasin, hein ?

— Certainement non. Ainsi, vous m’avez quitté pour apprendre à mes amis où j’étais, afin qu’ils pussent venir à mon secours. Ensuite ?

— Ensuite, je me suis enfui dans les bois. Il est facile de s’échapper lorsque Mille-Acres ne regarde pas. Eh bien ! je courus deux milles, sans laisser de traces ; l’oiseau en laisse autant dans l’air. Qui supposez-vous que j’aie rencontré, hein ?

— J’attends que vous me l’appreniez.

— J’ai rencontré Jaap, — oui, le nègre. Il cherchait son jeune maître. Tout le monde était inquiet, et ne pouvait concevoir où était le Jeune chef. Les uns regardent ici, d’autres là-bas, tous quelque part. Jaap justement cherchait par ici.

— Et vous avez raconté à Jaap toute l’histoire pour qu’il aille instruire le porte-chaîne ?

— Justement. Vous avez bien deviné cette fois. Alors Susquesus a réfléchi à ce qu’il devait faire. Il voulait revenir pour aider le jeune Visage-Pâle son ami ; il a en l’idée de se laisser faire prisonnier pour une fois. Il n’était pas fâché de savoir comment il se trouverait en prison. Pas si mal qu’il le supposait. Le squatter n’est pas un maître dur pour les prisonniers.

— Mais comment vous y êtes-vous pris ?

— Bien de plus simple. Quand Jaap a eu son message et a été parti, j’ai laissé une piste assez claire pour qu’une squaw la remarquât. J’ai été à une source, je me suis assis, j’ai mis ma carabine par terre. Ainsi les fils du squatter n’avaient pas besoin de tirer sur moi, et ils m’ont saisi, par surprise, à ce qu’ils ont cru ; oui les Visages-Pâles ont pris une Peau-Bouge cette fois ! vont-ils être contents !

Tout était expliqué. Susquesus s’était esquivé pour instruire mes amis de ma position ; il avait rencontré Jaap qui s’était mis à la recherche de son maître ; puis, certain que le porte-chaîne apprendrait ainsi ma détention, il s’était laissé prendre. De cette manière le squatter se croirait sûr que notre histoire n’était connue de personne ; et en même temps l’Onondago serait près de moi pour m’aider de ses conseils et de son bras, si les circonstances l’exigeaient.

On voit qu’en un moment l’Onondago avait envisagé la situation sous toutes ses faces, et qu’avec une sagacité admirable il avait exécuté son plan aussi rapidement qu’il l’avait conçu. Si j’étais ravi de l’adresse de Susquesus, je n’étais pas moins touché de sa fidélité. Dans le cours de la conversation, il me répéta que ma disparition et mon absence pendant une nuit entière avaient répandu l’alarme dans les huttes, et que tout le monde était à ma recherche, lorsqu’il avait rencontré Jaap si à propos.

— La jeune fille aussi, ajouta l’Onondago d’un ton significatif. Je suppose qu’elle a de bonnes raisons pour cela.

Cette remarque confirma le soupçon vague que j’avais toujours eu que Susquesus avait assisté, sans être aperçu, à mon entrevue avec Ursule Malbone ; et que c’était la précipitation avec laquelle il m’avait vu m’éloigner de sa hutte, qui l’avait décide à me suivre, ainsi que je l’ai raconté. Qu’on ne suppose pas que les aventures qui venaient de m’arriver eussent banni Ursule de mon esprit. Au contraire, elle était toujours présente à ma pensée ; et la nouvelle qu’elle prenait assez d’intérêt à moi pour courir à travers les bois à ma recherche n’était pas de nature à calmer mon imagination. Et cependant Ursule ne faisait que céder à un simple mouvement d’humanité ; n’avais-je pas appris de sa propre bouche que sa foi était engagée à un autre ?

Après que l’Indien m’eut donné tous ces détails, je le consultai sur ce que nous devions faire. Il fut d’avis que nous devions attendre des nouvelles de nos amis dont nous ne pouvions manquer d’entendre parler, d’une manière ou d’une autre, soit dans la nuit, soit dans le jour suivant. Nous avions beau nous perdre en conjectures ; nous ne savions trop à quel parti le porte-chaîne s’arrêterait, mais ce dont nous étions certains l’un et l’autre, c’est qu’il ne resterait pas tranquille en apprenant que ses deux meilleurs amis étaient dans l’embarras. Ma grande inquiétude était qu’il n’eût recours à la force ouverte ; car le vieil André, quoique très-juste, était d’un caractère ardent, et il était accoutumé depuis son enfance à brûler de la poudre. D’un autre côté, s’il avait recours aux voies légales, et qu’il s’adressât à M. Newcome pour en obtenir des mandats d’arrêt contre le squatter et ses fils, coupables de détention arbitraire, que n’avais-je pas à craindre de la collusion du magistrat, de ses fraudes et de ses machinations secrètes ? Il n’était que trop probable qu’avant d’agir, l’écuyer Newcome trouverait moyen de prévenir, sous main, ses amis de la clairière de ce qui se tramait contre eux, et que ceux-ci auraient tout le temps de me conduire dans quelque autre lieu de refuge, et ils devaient en connaître par centaines dans ces forêts sans limites.

Les squatters ne manquèrent point de certains égards envers leurs prisonniers. Sans doute j’avais à me plaindre amèrement de leur conduite en général, puisqu’ils n’avaient aucun droit de me détenir, mais du reste il y eut une certaine délicatesse dans leurs procédés pendant toute la journée. Notre nourriture fut la leur. Laviny nous apporta jusqu’à cinq fois de l’eau fraîche ; et cette jeune fille montrait tant d’empressement à aller au-devant de tous les désirs qu’elle croyait que je pouvais former, qu’elle m’apporta tous les livres qu’elle put trouver dans la bibliothèque de la famille. Ils étaient au nombre de trois : un Fragment de Bible, le Voyage du Pèlerin, et un Almanach qui avait quatre ans de date.