Le Porte-Chaîne/Chapitre 20

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Traduction par Auguste-Jean-Baptiste Defauconpret.
Furne, C. Gosselin (Œuvres, tome 26p. 206-219).

CHAPITRE XX.


Je remarquai ses pas précipités, ses gestes étranges, son visage changeant, avec des sons inarticulés qu’il proférait ; et trop tard, hélas ! je vis la lame fumante, la main teinte de sang ; il tomba, et poussant un profond gémissement, il mordit la terre dans sa dernière agonie.
Warton


Ainsi se passa cette longue et pénible journée. Je fis de l’exercice en me promenant en long et en large dans la salle ; mais l’Indien ne bougea pas de la place qu’il avait prise en entrant. Quant au squatter, il n’approcha plus du magasin ; seulement, deux ou trois fois dans le cours de la journée, je le vis en conférence secrète avec les plus âgés de ses fils. Ils semblaient se consulter, et il y avait des moments ou je croyais distinguer sur leurs figures une expression de menace.

On jeta un certain nombre de bottes de paille dans notre prison, de sorte que nous pûmes nous faire chacun un assez bon lit. Un soldat n’est pas effrayé de dormir sur de la paille ; et pour Susquesus, tout ce qu’il lui fallait, c’était une place suffisante pour s’étendre, fût-ce sur un roc. Un Indien aime ses aises, et il les prend quand il les trouve sur son chemin ; mais on ne saurait croire à quel point il sait supporter toute espèce de privations des que la nécessité l’exige.

J’eus d’abord quelque peine à m’endormir. J’avoue que je n’étais pas complètement rassuré sur les intentions du vieux squatter et de ses fils. Il pouvait bien leur passer par la tête de profiter des ténèbres pour se défaire de leurs deux prisonniers ; c’était le plus sûr moyen, après tout, de prévenir les conséquences fâcheuses qu’ils pouvaient attendre de leurs déprédations passées, et de s’assurer l’impunité pour celles qu’ils méditaient encore. Nous étions complètement à leur merci, et Mille-Acres devait croire que le secret de notre visite mourrait avec nous. Ces pensées me trottaient malgré moi dans la tête, et ne laissaient pas de me causer quelques inquiétudes ; mais la fatigue finit par l’emporter, et je tombai dans un profond assoupissement, qui dura jusqu’à trois heures du matin.

Je ne suis pas bien certain si alors je m’éveillai naturellement, ou si quelque cause extérieure me tira de mon sommeil. Ce que je me rappelle, c’est que j’étais à réfléchir depuis quelque temps, les yeux à demi fermés, quand je crus entendre la douce voix d’Ursule murmurer mon nom à mon oreille. L’illusion dura quelques instants, et lorsque j’eus repris graduellement toutes mes facultés, je finis par me convaincre qu’on m’appelait en effet par mon nom. Je ne pouvais m’y tromper : la voix était distincte et c’était une voix de femme. Je me levai précipitamment sur mon séant, et je demandai :

— Qui est là ? au nom du ciel ! se peut-il que ce soit Ursule, miss Malbone ?

— Je m’appelle Laviny, me répondit-on, et je suis fille de Mille-Acres. Mais ne parlez pas si haut ; car l’un des garçons est en sentinelle à l’autre extrémité du bâtiment, et vous le réveillerez, si vous ne prenez garde.

— Laviny, est-ce vous, ma chère enfant ? Non contente de nous bien soigner pendant le jour, vous avez encore une pensée pour nous pendant la nuit !

Il me parut que Laviny éprouvait quelque embarras ; car elle sentait qu’elle avait un peu dérogé aux habitudes de réserve de son sexe. Il est rare, en effet, qu’une mère, surtout en Amérique, ne se respecte pas assez elle-même pour ne point inspirer à sa fille ces sentiments de délicatesse qui sont le premier charme de la femme. Malgré la vie errante que la vieille Prudence avait menée, et les exemples de dépravation dont elle avait été entourée, elle n’avait pas manqué d’élever ses filles dans ce sentiment des convenances que nous venons de signaler.

Laviny, indépendamment du charme inhérent à la jeunesse, était loin d’être dépourvue d’attraits. Dès le premier moment, elle m’avait manifesté un intérêt qui ne m’avait pas échappé, et, dans le moment même, elle cherchait évidemment encore à m’être utile. Néanmoins ma remarque l’embarrassa, et quelques instants s’écoulèrent avant qu’elle eût pu surmonter cette impression.

— Je ne vois pas ce que j’ai fait de remarquable, dit-elle enfin, en vous apportant un peu d’eau à vous et à l’Indien, et tout mon regret c’est de n’avoir en ni bière ni cidre ; mais nos provisions sont épuisées, et notre père ne veut plus qu’on fasse de cidre, parce qu’il dit qu’on prend tous ses aubiers pour le sucrer. J’espère que vous n’avez pas été mécontent de votre souper, monsieur Littlepage ; mais dans la crainte que vous ne l’ayez pas trouvé suffisant, je vous apporte une cruche de lait, et une tranche de gâteau. La Peau-Rouge pourra manger quand vous aurez fini.

Je remerciai cette excellente amie, et je reçus son présent par une ouverture qu’elle me fit remarquer. Ce surcroît de provisions vint d’autant plus à propos que, comme on le verra bientôt, nous n’eûmes guère le temps de songer à notre déjeuner. J’avais un vif désir d’apprendre d’elle ce qu’on disait de moi, et quels étaient les projets qui se tramaient ; mais j’éprouvais une répugnance presque invincible à chercher à pénétrer ces secrets de famille en lui adressant des questions directes. Heureusement Laviny vint à mon secours ; elle était très-communicative de sa nature ; et après m’avoir passé ses provisions, elle resta à la même place. cherchant évidemment à prolonger la conversation.

— Je voudrais bien que mon père ne fût plus squatter, dit la jeune fille avec un accent pénétré qui prouvait combien elle était sincère. Il est affreux d’être toujours en révolte contre la loi !

— Il vaudrait beaucoup mieux qu’il prît une ferme régulièrement. La terre est si abondante dans ce pays que, soit qu’on veuille louer soit qu’on veuille acheter une centaine d’acres, ce n’est pas une grande affaire, pour peu qu’on soit sobre et actif.

— Jamais mon père ne boit, si ce n’est le 4 de juillet ; et pour des garçons, mes frères sont aussi d’une grande sobriété. Si ma mère n’a pas dit cent fois à mon père, monsieur Littlepage, qu’elle voudrait lui voir cesser ce genre de vie, et prendre un bout d’écrit pour quelque pièce de terre, elle ne le lui a pas dit une ; mais mon père répond qu’il n’a pas été fait pour l’écriture, ni l’écriture pour lui. Il est bien en peine de savoir ce qu’il va faire de vous, à présent qu’il vous tient.

— M. Newcome a-t-il donné son avis à ce sujet, pendant qu’il était avec vous ?

— M. Newcome ? Mon père n’a pas ouvert la bouche sur ce que vous étiez ici. Il connaît trop bien son affaire pour se mettre à la discrétion de l’Écuyer, qui alors aurait voulu avoir tout le bois pour rien. Que pensez-vous, monsieur Littlepage, de notre droit sur les planches, une fois que nous les avons coupées et sciées nous-mêmes ? Cela ne fait-il pas quelque différence ?

— Quel droit croiriez-vous avoir sur une robe qu’une autre jeune fille aurait faite avec une étoffe qu’elle aurait prise dans votre armoire, quand vous aviez le dos tourné, et qu’elle aurait ensuite taillée, façonnée et cousue de ses propres mains ?

— Tous les droits du monde, assurément. Mais les planches sont faites avec des arbres.

— Et les arbres ont un maître, comme les étoiles. Les couper et les tailler ne constitue en rien un droit de propriété.

— C’est ce que je craignais, reprit Laviny en soupirant assez haut pour être entendue. J’ai lu dans cette vieille Bible que je vous ai prêtée quelque chose qui me semblait avoir ce sens, bien que Tobit et les autres garçons m’assurent le contraire. Ils disent que nulle part il n’est question de planches dans la Bible.

— Et que dit votre mère ?

— Ma mère ne s’explique pas. Elle voudrait que mon père louât ou achetât ; mais vous savez ce que c’est que les femmes, monsieur Littlepage ; ce que font leurs maris, il faut qu’elles s’efforcent de le trouver bien. Ma mère ne nous dit pas que son mari se met en contravention avec la loi ; mais elle répète sans cesse qu’il devrait se munir d’un écrit. Elle voudrait qu’il cherchât à en obtenir un de vous, pendant que vous êtes ici et entre ses mains. N’est-ce pas que vous le lui donneriez, monsieur Littlepage, s’il promettait de vous payer quelque chose en retour ?

— Cet écrit serait nul, parce que je n’aurais pas été libre en le signant. Tout acte qui émane de personnes qui sont, comme vous dites, entre les mains de ceux qui en profitent, n’a point de valeur.

— Tant pis, répondit Laviny avec un nouveau soupir ; non pas que je voulusse vous voir contraint à faire une chose qui ne vous plairait pas ; mais je pensais que si vous vouliez consentir à donner par écrit à mon père la jouissance de cette clairière, l’occasion est si favorable aujourd’hui que ce serait vraiment dommage de la laisser échapper. Si c’est impossible, en bien, n’en parlons plus. Mon père dit qu’il vous retiendra jusqu’à ce que les eaux soient hautes, à l’automne, et que les garçons aient eu le temps de transporter tout le bois à Albany ; après quoi, il ne tiendra pas beaucoup à vous garder plus longtemps, et il se pourra qu’il vous laisse aller.

— Me retenir jusqu’à la crue des eaux ! mais elle n’aura pas lieu avant trois mois !

— Eh bien, monsieur Littlepage, est-ce que trois mois sont si longs à passer, quand on est au milieu d’amis ? Nous vous traiterons de notre mieux, soyez-en sûr, et nous ne vous laisserons manquer de rien de ce qu’il sera en notre pouvoir de vous donner.

— En vérité, ma chère enfant, je serais désolé d’embarrasser si longtemps votre famille de ma personne. Quant aux planches, elles appartiennent aux propriétaires du sol, et je ne suis pas libre d’en disposer. Tous mes pouvoirs se bornent à vendre des parcelles de terrain.

— Voilà ce qui m’afflige, répondit Laviny avec un ton de douceur qui attestait sa sincérité ; car mon père et les garçons sont vraiment terribles pour tout ce qui touche aux profits qu’ils espèrent retirer de la besogne qu’ils ont faite. Ils disent que leur chair et leur sang sont dans ces planches, et que leur chair et leur sang partiront avant qu’ils laissent partir ces planches pour d’autres que pour eux. Mon sang se glace dans mes veines quand je les entends parler comme ils font ! Ce n’est pas que je sois poltronne au moins. L’hiver dernier, quand je tuai l’ours qui venait attaquer notre parc aux cochons, ma mère me dit qu’elle n’aurait pas mieux fait ; et pourtant, elle a tué quatre ours et près de vingt loups dans son temps. Oui, ma mère dit que je m’étais conduite comme sa véritable fille, et qu’elle m’en aimait deux fois plus encore.

— Vous êtes brave, Laviny, et qui plus est, vous êtes une excellente fille, je n’en doute pas. Quoi qu’il arrive, je n’oublierai pas votre bonté pour moi. Toutefois, ce sera une grande responsabilité qu’assumeront vos amis de me retenir ici trois ou quatre mois, car les miens ne manqueront pas de me chercher ; ils découvriront cette clairière, et je n’ai pas besoin de vous dire quelles en seront les conséquences.

— Et mon père, et les garçons, que feront-ils ? Je tremble d’y songer. Oh ! ils n’auront pas le cœur de se défaire de vous !

— Je l’espère dans leur intérêt et pour l’honneur du nom américain. Nous ne sommes pas un peuple sanguinaire, et nous n’irons pas rétrograder à ce point. Mais nous n’avons rien à craindre de ce genre, ma bonne Laviny.

— Je l’espère, répondit la jeune fille d’une voix basse et tremblante, quoique Tobit soit quelquefois d’un caractère farouche. C’est lui qui rend son père pire qu’il ne le serait s’il était abandonné à lui-même. Mais il faut que je me retire. Le jour va paraître, et j’entends bouger dans la maison de Tobit. Il m’en coûterait cher si l’on venait à soupçonner que je suis sortie de mon lit pour vous parler.

En disant ces mots, et avant que j’eusse pu trouver une ouverture pour épier ses mouvements, Laviny avait disparu. Susquesus ne tarda pas à se lever, mais il ne fit aucune allusion à la visite de la jeune fille. Il se renferma à cet égard dans la réserve la plus scrupuleuse, ne me faisant jamais entendre, ni par insinuation, ni par un regard, ni par un sourire, qu’il eût eu le moindre soupçon de sa présence.

Le jour vint, mais il ne trouva pas les squatters dans leurs lits. La plupart étaient à l’ouvrage avant que le soleil eût doré la cime de la forêt. Ils couraient à la rivière, pour travailler sans doute, car nous ne pouvions les voir, à ce qui était pour eux la prunelle de leurs yeux, leur commerce de bois. Toutefois, le vieux Mille-Acres resta près de son habitation, conservant avec lui deux ou trois de ses fils, pour leur répéter probablement combien il importait à leur sûreté de bien s’assurer de nos personnes. Il était facile de voir à l’air pensif du vieux squatter, en se promenant autour de son moulin et au milieu de ses pommes de terre, qu’il était dans une grande perplexité, et qu’il ne savait à quel parti s’arrêter. On ne sait quel aurait été en dernière analyse le résultat de ces réflexions, si un incident inattendu n’était venu les interrompre brusquement, et demander une prompte et énergique décision. Je dois ici entrer dans quelques détails.

Le jour était très-avancé, et, à l’exception de Mille-Acres et de la jeune enfant qui gardait alors à son tour le magasin, tout le monde était occupé. Susquesus, lui-même, avait ramassé une branche de bouleau, et, avec un air mélancolique où semblait se refléter, en quelque sorte, la vie future d’un homme rouge a demi civilisé, il essayait de faire un balai avec un fragment de couteau qu’il avait trouvé par terre ; tandis que j’esquissais, sur une feuille de mon agenda, le moulin et une petite colline qui lui servait d’arrière-plan. Mille-Acres, pour la première fois de la matinée, s’approcha de notre prison pour me parler. Il avait un aspect sévère, mais, en même temps, je pouvais voir qu’il était très-agité. Je sus plus tard que Tobit venait d’insister auprès de lui sur la nécessité de me mettre à mort ainsi que l’Indien, comme le seul moyen qu’il y eût de sauver leurs provisions de bois.

— Jeune homme, dit Mille-Acres, vous vous êtes glissé auprès de moi, la nuit, comme un voleur, et vous devez vous attendre à être traité comme tel. Comment voulez-vous que des hommes se décident à abandonner le fruit de leurs sueurs, sans le disputer avec acharnement ? La tentation est trop forte pour qu’il soit possible d’y résister.

Je compris ce que ces paroles avaient de sinistre ; mais toute ma fierté se révoltait à l’idée d’accepter des conditions qui me seraient imposées. J’allais faire une réponse conforme à ces sentiments, lorsque, en regardant à travers les ouvertures de ma prison pour voir la physionomie de mon vieux tyran, j’aperçus le porte-chaîne qui venait droit au magasin, et qui n’était plus qu’à cent pas de nous. La direction qu’avaient prise mes regards attira l’attention du squatter, qui se retourna et s’aperçut, à son tour, de la visite inattendue qu’il recevait. L’instant d’après, André était à ses côtés.

— Ainsi donc, Mille-Acres, je vous trouve ici, s’écria le porte-chaîne. Voilà bien des années que nous ne nous sommes rencontrés, et je regrette que nous nous retrouvions dans des circonstances pareilles !

— Ce n’est pas moi qui ai cherché cette rencontre, porte-chaîne, et je ne vous ai pas prié de venir.

— Je le sais, je le sais parfaitement. Non, non, vous ne désirez ni chaînes, ni porte-chaînes, ni arpenteurs, ni boussoles, ni fermes, ni fermages. Nous n’en sommes pas aujourd’hui à faire connaissance ensemble, lorsqu’il y a cinquante ans que nous nous sommes vus pour la première fois.

— Oui, cinquante ans ; et, puisque ce temps n’a pas suffi pour nous mettre d’accord sur un seul point, nous aurions mieux fait de rester chacun de notre côté.

— Je suis venu pour mon ami, squatter, pour mon noble ami, que vous avez arrêté et que vous retenez prisonnier, au mépris de toute loi et de toute justice. Rendez-moi Mordaunt Littlepage, et je vous aurai bientôt délivré de ma présence.

— Comment voulez-vous que j’aie vu votre Mordaunt Littlepage ? qu’ai~je de commun avec votre ami, pour que vous veniez me le demander ? Passez, passez votre chemin, vieux porte-chaîne, et laissez-moi tranquille, moi et les miens. Le monde est assez grand pour nous deux, ce me semble ; pourquoi vous attirer de mauvaises affaires en venant troubler une couvée comme celle qui provient d’Aaron et de Prudence Timberman ?

— Je m’inquiète peu de vous et de votre couvée, répondit le vieil André avec chaleur. Vous avez osé arrêter mon ami, contre tout droit, et je viens réclamer sa liberté, ou vous avertir de prendre garde à vous.

— Ne me poussez pas à bout, porte-chaîne, ne me poussez pas à bout ! il y a dans cette clairière des bras qui sont capables de se porter à quelque coup de désespoir, et qui ne se laisseront pas ravir le fruit légitime de leurs travaux par des gens qui portent des chaînes ou consultent une boussole. Passez votre chemin, vous dis-je, et laissez-nous recueillir la moisson que nous avons semée de nos propres mains.

— Vous la recueillerez, Mille-Acres, vous la recueillerez, vous et les vôtres. Vous avez semé le vent, et vous recueillerez la tempête, comme ma nièce, Ursule Malbone, me l’a lu bien des fois. Oui, oui, vous ferez la récolte complète, et plus tôt que vous ne pensez !

— Je voudrais n’avoir jamais vu la figure de cet homme ! Retirez-vous, je vous le répète, porte-chaîne. Ne venez pas nous disputer ce que nous avons si bien gagné à la sueur de notre front.

— Si bien gagné ! En pillant, n’est-ce pas ? et en dévastant les terres d’un autre, en faisant de ses arbres des planches, et en les vendant à des spéculateurs, sans rendre compte du produit au légitime propriétaire ? C’est un pareil brigandage que vous appelez un gain honnête ?

— Brigand vous-même, vieux mesureur de terres ! Comptez-vous pour rien tant de journées passées dans un travail pénible, tant de sueurs répandues, tant de fatigues endurées ? Tout cela ne nous donne-t-il pas quelques droits sur le fruit de nos travaux ?

— C’est toujours là ce qui vous a perdu, Mille-Acres ; vous vous êtes fait dès le principe une morale à vous, au lieu d’adopter celle de tous les honnêtes gens. Coupez, taillez, sciez tant que vous voudrez, fût-ce jusqu’à la fin des siècles, vous n’en aurez pas un pouce de droit de plus. Celui qui part pour son voyage la face tournée du mauvais côté, vieux Mille-Acres, n’arrivera jamais au terme, quand il marcherait jusqu’à ce que la sueur ruisselle de son front comme l’eau qui tombe d’une gouttière. Vous avez mal commencé, vous finirez mal.

Je vis le nuage se former sur la figure du squatter, et je prévis que la tempête allait éclater. Deux caractères également ardents se trouvaient en présence, et, divisés comme ils l’étaient par l’abîme qui sépare le bien du mal, la droiture de la malice, et des principes fermes, inébranlables, de cette morale flexible toujours subordonnée à l’intérêt, une collision semblait inévitable. Ne pouvant répondre au raisonnement du porte-chaîne, le squatter eut recours à l’argument de la force. Il saisit mon vieil ami à la gorge et fit un violent effort pour le précipiter à terre. Je dois rendre à cet homme brutal et vindicatif la justice de dire que je ne crois pas que, dans ce moment, son intention fût d’appeler à son secours ; mais, à l’instant où la lutte commença, la conque se fit entendre, et il était facile de prévoir que ses fils ne tarderaient pas à accourir. J’aurais donné tout au monde pour pouvoir renverser les murs de ma prison, et voler au secours de mon excellent ami. Quant à Susquesus, il prenait, sans doute, un vif intérêt à ce qui se passait, mais il demeurait ferme et immobile comme un roc.

André Coejemans, tout âgé qu’il était, — il avait aussi ses soixante-dix ans sonnés, — n’était pas homme à se laisser prendre impunément à la gorge. Mille-Acres trouva à qui parler à l’instant même, et la lutte qui s’engagea fut des plus acharnées, surtout si l’on considère que les deux combattants avaient dépassé les limites ordinaires de la vie. Le squatter avait obtenu un léger avantage qu’il devait à ce que son attaque avait été aussi vive qu’imprévue ; mais le porte-chaîne était encore d’une vigueur extraordinaire. Dans son temps il avait eu peu d’égaux, et Mille-Acres ne tarda pas à éprouver qu’il avait trouvé son maître. Si un instant le porte-chaîne avait paru fléchir, il se redressa tout à coup, fit un effort désespéré, et son adversaire fut lancé à terre avec une violence qui le priva un moment du sentiment. Le vieil André resta aussi droit que le plus élancé des pins qui l’environnaient, le teint animé, le front plissé, l’air plus menaçant que je ne l’avais jamais vu, même un jour de bataille.

Au lieu de poursuivre son avantage, le porte-chaîne ne bougea pas de place, du moment qu’il eut terrassé son ennemi. Il ne pouvait soupçonner qu’il eût eu un témoin de sa victoire ; mais je voyais néanmoins qu’il en était fier. Je crus alors devoir lui faire connaître que j’étais près de lui.

— Fuyez, mon ami, gagnez vite les bois ! lui criai-je à travers les fentes. Cette conque va amener ici toute la bande des squatters avant deux minutes. Les fils sont tout près, sur le bord de la rivière, où ils travaillent ; ils n’ont que la berge à gravir.

— Dieu soit loué ! Mordaunt, mon cher enfant, vous êtes sain et sauf ! Je vais ouvrir la porte de votre prison, et nous partirons ensemble.

Mes remontrances furent inutiles. André vint à la porte du magasin et fit un effort pour l’enfoncer. La chose n’était pas facile ; car elle était solidement barricadée, et fermée en outre par une forte serrure. Le porte-chaîne ne voulut rien écouter, et il chercha autour de lui, dans l’espoir de trouver quelque instrument à l’aide duquel il pût briser la serrure ou faire sauter un panneau. Comme le moulin n’était pas à une grande distance, il s’éloigna dans cette direction, pour chercher ce dont il avait besoin. J’eus beau lui crier de n’abandonner, il ne n’écoutait pas, et je fus forcé d’attendre en silence le résultat de ses efforts.

Le porte-chaîne était encore plein d’activité et d’énergie. Une bonne constitution, une vie sobre, des habitudes régulières, avaient entretenu chez lui la force et la santé. Je le vis bientôt revenir une pince à la main, et il s’apprêtait à appliquer contre la porte ce puissant levier, quand Tobit parut, suivi de tous ses frères qui accouraient comme une meute de chiens lancée après le gibier. Je criai de nouveau à mon ami de fuir, mais il ne songeait qu’à me rendre libre. Il devait voir les six jeunes forcenés qui allaient fondre sur lui, mais il n’y faisait pas la moindre attention, occupé qu’il était à s’efforcer de faire entrer la pince entre la gâche et le montant, quand ses bras furent saisis par derrière, et il fut fait prisonnier.

Dès que le porte-chaîne vit que toute résistance serait inutile, il ne tenta pas de se défendre. Comme il me le dit lui-même plus tard, il était décidé à partager ma captivité, s’il ne pouvait réussir à me rendre libre. Tobit fut le premier qui porta la main sur lui ; et comme il avait la clé de la prison, en un instant la porte fut ouverte, et le vieil André mis en cage avec nous. Ce mouvement fut exécuté avec d’autant plus de promptitude que le porte-chaîne se laissa faire.

Dès que ce nouveau prisonnier fut placé en lieu de sûreté, les fils de Mille-Acres relevèrent le corps de leur père qui était resté étendu sans connaissance, la tête ayant porté contre l’angle du bâtiment, et ils le portèrent dans sa maison, qui n’était pas éloignée. Toute la famille, grands et petits, vieux et jeunes, s’y réunit aussitôt, et il s’écoula une heure pendant laquelle tout autre intérêt sembla oublié. La sentinelle, qui était un fils de Tobit, déserta son poste ; et Laviny elle-même, qui avait rôdé toute la matinée en vue du magasin, paraissait ne plus songer à nous. J’étais trop occupé avec mon vieil ami, j’avais trop de questions à lui adresser, pour faire grande attention à cette désertion, qui, du reste, était assez naturelle dans ces circonstances.

— Je suis ravi que vous ne soyez pas dans les pattes de ces loups furieux, mon bon ami, m’écriai-je en serrant la main d’André avec effusion. Ils sont capables de tout ; et je tremblais que la vue de leur père, étendu devant eux sans connaissance, ne les portât à quelque acte soudain de violence. À présent ils auront le temps de la réflexion, et heureusement j’ai été témoin de tout ce qui s’est passé.

— Ne craignez rien du vieux Mille-Acres, dit le porte-chaîne avec son bon cœur ordinaire. Il est brusque, entêté, mais il revient vite ; et, dans une demi-heure, il sera doux comme un mouton ; Mais, Mordaunt, mon garçon, comment vous trouvez-vous ici ? Pourquoi rôder ainsi dans les bois la nuit avec Sans-Traces, qui m’a toujours paru plein de sens, et qui aurait dû cette fois vous donner un meilleur exemple ?

— J’avais la tête en feu, et, ne pouvant dormir, je voulus faire un tour dans la forêt ; je me suis perdu. Par bonheur Susquesus avait l’œil sur moi, et il ne m’a pas quitté. Je fus obligé de m’étendre sur un arbre tombé pour dormir quelques heures, car j’étais harassé, et le lendemain matin, quand je me réveillai, l’Onondago m’amena ici dans l’espoir d’y trouver quelque nourriture, car j’étais affamé comme un loup.

— Susquesus savait donc que des squatters s’étaient établis sur cette propriété ? demanda André d’un air de surprise, et même, à ce qu’il me parut, de mécontentement.

— Non. Il avait entendu la scie du moulin pendant le silence de la nuit, et c’est en suivant la direction de ce bruit que nous avons été conduits ici. Dès que Mille-Acres sut qui j’étais, il eût soin de m’enfermer ; quant à Susquesus, Jaap vous a sans doute rapporté ce qu’il était chargé de vous dire.

— Oui, certainement ; mais il n’en est pas moins vrai que je ne comprends pas pourquoi vous nous avez quittés ainsi, après que vous veniez d’avoir une longue conversation avec Ursule. La pauvre enfant a le cœur bien gros, Mordaunt, comme il est facile de le voir ; mais il est impossible de tirer d’elle un seul mot en guise d’explication raisonnable. Il faudra bien que je vous demande de me mettre au courant ; car j’ai voulu faire parler Ursule en venant ; mais, ah bien oui ! une fille est aussi impénétrable que….

— Ursule ! m’écriai-je en l’interrompant ; comment ? est-ce qu’elle serait avec vous ?

— Chut ! chut ! parlez plus bas. Je ne voudrais pas que ces démons de squatters sussent que la chère enfant est si près ; mais le fait est qu’elle est ici ; ou, ce qui revient au même, elle est là-bas, à l’entrée du bois, en éclaireur ; et je crains que la pauvre petite ne soit inquiète, en voyant que je suis aussi prisonnier.

— Comment, André, avez-vous pu exposer ainsi votre nièce, et l’amener au milieu de forcenés pareils ?

— Rassurez-vous, Mordaunt, elle n’a à craindre ni insulte ni outrage d’aucun genre. La femme est respectée partout en Amérique. Aucun de ces jeunes vauriens ne se permettrait un seul mot inconvenant en présence d’Ursule, s’il se trouvait avec elle, ce qui n’arrivera pas, puisque personne ne sait qu’elle est près d’ici. D’ailleurs, elle a voulu venir, et il n’y avait aucun moyen de s’y opposer. Ursule est une excellente fille ; mais il serait aussi facile de faire remonter l’eau du moulin, que de lui faire tourner le dos une fois qu’elle aime.

Me voilà bien ! pensai-je en moi-même. Puisqu’elle est si constante dans ses affections, aucun espoir qu’elle soit jamais à moi ! Néanmoins je ne lui en étais pas moins vivement attaché, et l’idée qu’elle était seule dans les bois à attendre le retour de son oncle me désolait ; mais j’eus assez d’empire sur moi-même pour interroger le porte-chaîne, et j’en appris les détails suivants :

Jaap avait transmis le message de Susquesus avec une grande fidélité. Aussitôt André avait réuni un conseil composé d’Ursule, de Frank Malbone et de lui-même ; et, pendant la nuit, Malbone s’était rendu à Ravensnest pour obtenir des mandats d’arrêt contre Mille-Acres et sa bande, et pour se faire prêter main-forte, afin de pouvoir les ramener tous en prison. Comme le mandat ne pouvait être délivré que par M. Newcome, il m’était facile de prévoir que le messager serait retenu longtemps, puisque le digne magistrat ne pouvait être de retour chez lui que très-tard ; circonstance que, pour le moment, je ne crus pas devoir devoir apprendre à mon ami.

De grand matin, le porte-chaîne s’était mis en route avec Ursule et Jaap, se dirigeant par le chemin le plus court vers l’endroit ou ils supposaient que devait se trouver la clairière de Mille-Acres. À l’aide d’une boussole, et de leur longue habitude des bois, ils atteignirent facilement le lieu où l’Onondago et le Nègre s’étaient rencontrés ; mais ensuite il leur avait fallu marcher un peu au hasard. Néanmoins, après quelques recherches, ils aperçurent une trouée qui annonçait l’approche de la clairière. Le porte-chaîne se détacha alors en avant pour aller pousser une reconnaissance. Quand il revint, avant de s’éloigner de nouveau, il donna ses instructions à sa nièce. Elle devait épier de loin ses mouvements, et, s’il était retenu lui-même par le squatter, aller rejoindre son frère. Ce qui me rassura un peu, ce fut de savoir Jaap auprès d’elle, car je connaissais trop bien sa fidélité pour supposer qu’il pût jamais l’abandonner ; mais ma prison m’était devenue deux fois plus insupportable encore depuis que le porte-chaîne m’avait donné tous ces détails.