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Le Portrait (Gilkin)

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La NuitLibrairie Fischbacher (Collection des poètes français de l’étranger) (p. 108-114).
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LE PORTRAIT



I


Parmi les bahuts défoncés,
Les tiroirs, les étuis, les boîtes
Jonchant les consoles étroites
D’opulents trésors délaissés,

Les satins et les brocatelles
Et les torsades de velours
Coulent sur le sol à flots lourds
Et tout écumants de dentelles.

Des colliers étreignent en vain,
Frustrés de la gorge promise,
Le pied des verres de Venise
Rougis sans lèvres par le vin.

Appel au poing fort qui le lève,
De la panoplie échappé
Gît, sur le lascif canapé
Où dorment des roses, un glaive.

Dans ces bols d’or dont les béryls
Émerveillent l’orfèvrerie,
Pour une absente songerie
Fument-ils, les benjoins subtils ?

Et vers quels pleurs morts, des sardoines
Des ciboires et des rhytons
Tombe sans espoir de boutons
La mort des lys et des pivoines ?

Dédaigneux du vain attirail
Des bibelots et des potiches,
Mes yeux par eux-mêmes plus riches
Contemplent leur propre travail.

Qu’importe l’inutile somme
Des objets changeants et divers
À qui sait voir, vaste Univers,
Ta profonde image dans l’Homme ?

Arrière aujourd’hui le manteau
Hermétique avec la simarre
Qu’une chimère en feu chamarre,
Et la mitre et le triple tau !
 
Je veux accomplir les miracles
Sacrant les prêtres et les rois,
Sans brandir les sceptres, les croix,
Les coupes ni les saints pentacles.




II


Assis devant l’étroit miroir,
Peintre inquisiteur et fidèle,
Ma face est l’unique modèle
Choisi par mon cruel savoir.

Voici ma bouche de porphyre,
Sarcophage de maint secret,
Répertoire de maint décret
Qu’un mensonge mystique inspire

Ma bouche lourde, aux doux et mous
Baisers buvant la chair qui vibre,
Ma bouche où vibre, fibre à fibre,
Tel péché de nul prêtre absous,

Ma bouche terrible, ma bouche
Aux lèvres folles de ton corps,
Ô mon ivresse, ô mon remords,
Chère âme enfantine et farouche !

Voici mes yeux de clair métal
Qui vont fouiller comme des sondes
Au fond boueux des cœurs immondes
L’avenir vengeur et fatal,

Mes yeux pareils à des mâchoires
Broyant entre leurs cils puissants
Avec les beaux yeux innocents
De sombres yeux blasphématoires,

Mes yeux, ah ! mes yeux anxieux
De ciel, de miracle et de flammes,
Mes yeux en pleurs, affamés d’âmes
Et repus de corps vicieux.

Voici mon front dur, forteresse
Où mon invincible vouloir
Masque son dangereux pouvoir
D’un fard de joie et de tendresse.

Tour d’ivoire des hauts concepts,
Cathédrale des saints mystères
Où l’encens bleu de mes prières
Monte au vertige des transepts.

— Dans le reflet où j’étudie
L’essence occulte de mes traits
J’entrevois les signes secrets
De mon étrange maladie ;

Et ces stigmates douloureux
Dénonçant mes œuvres coupables
Avec les poisons redoutables
Cachés en mon cœur ténébreux,

Sur la toile ma main sincère
Les retrace inflexiblement
Pour éterniser le tourment
Qui me ronge comme un ulcère ;

Car mon magnétique pinceau
Mieux que la baguette d’un mage
Fait dans sa symbolique image
Jaillir mon âme à fleur de peau.




III


Dans la salle austère et claustrale,
En un morne cadre de fer
S’isole le portrait amer
Loin de la fenêtre augurale.

Unique objet de mes pensers,
Mon idéal et mon exemple,
À toute heure je le contemple,
De mes regards jamais lassés.

Il m’enveloppe et me pénètre
D’un fluide mystérieux :
Ses yeux s’élancent dans mes yeux,
Sa voix parle au fond de mon être.

Il dit : « Contemple sans désir ;
« Affranchis-toi de l’espérance ;
« Le monde n’est qu’une apparence
« Où la main ne peut rien saisir.

« Veux-tu la couronne suprême
« Qui te sacrera plus que roi ?
« Le joyau divin gît en toi :
« Cherche ton bonheur en toi-même.

« Sans vœux, sans haines, sans amours,
« Veuillons être ce que nous sommes ;
« Va ! dans les ténèbres des hommes
« Sois la lumière de tes jours. »

Ainsi parle ma sage image
Et toujours mes yeux plus hagards
Boivent le feu de ses regards
Et s’hypnotisent davantage.

Et dans l’étrange envoûtement
Obsédé par sa ressemblance,
Mon Être sur sa propre essence
Se moule plus étroitement.