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Le Pot aux roses découvert du plaisant voyage fait par quelques curieux au bois de Vincennes, à dessein de voir Jean de Werth

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Le Pot aux Rozes decouvert du plaisant voyage fait par quelques curieux au bois de Vincennes à dessein de voir Jean de Werth.

1638



Le Pot aux Rozes decouvert du plaisant voyage fait par quelques curieux au bois de Vincennes à dessein de voir Jean de Werth1, et ce qui s’en est ensuivy.
À Paris, par Guillaume Sausse, à la rue des Trois-Citrouilles, à l’enseigne des trois Poireaux, vis-à-vis des trois Navets.

Il y a tousjours des personnes de si bon naturel et d’une humeur si joviale qui apprestent à rire sans y penser à plusieurs, pour ce que le desir et la curiosité des choses estant animées, et auquel on appette avec un desir extrême de voir : c’est là où nous nous trompons insensiblement dedans nostre imagination, et cecy est à remarquer, que certains quidans ayans fait partie d’aller se pormener au Cours2, prirent jour auquel ils avoient plus de loisir dans la semaine de se recréer, et devisans par ensemble sur le chemin des affaires du temps et de la guerre, chacun se plaignant de sa condition, quelqu’un d’entre eux rompit ces discours, et les fit deliberer d’aller jusques au bois de Vincennes, à cause qu’il y avoit (disoit-il) quelque cognoissance, et à dessein aussi d’y veoir le sieur Jean de Werth et de boire à sa santé ; mais ils furent deçeus de leur intention, et leur advint toute autre chose qu’ils ne s’estoient proposez ; car dés aussi tost qu’ils furent entrez dans le chasteau, on les receut assez courtoisement, firent quelques promenades dedans le parc, là où ils furent rencontrez de quelqu’un des soldats, qui en advertirent l’un des principaux officiers de là dedans ; et ne voulant manquer à son devoir parce qu’en ces lieux de conséquence les chefs veulent sçavoir qui va et vient, afin qu’il ne se practique quelques secrettes entreprises dans ces lieux contre leur honneur, commande à quelques-uns de ses gens de les mener devant lui, ce qui fut fait, et lors il les interroge pourquoy et quelles affaires ils avoient dans ce lieu, de quelle condition ils estoient, s’ils n’estoient pas serviteurs du roy ? Repondirent qu’ouy, et qu’ils estoient naturels François, et qu’ils exposeroient leurs vies et moyens pour son service. Dieu sçait si pas un d’eux n’eussent pas voulu estre à dix lieues de là, ne sçachans à quelle sausse manger ce poisson, et s’ils n’eussent pas couru comme si le diable leur eût promis trente sous. Je crois qu’ils eussent donné au diable les jambes s’ils n’eussent sauvé le corps, tant y a qu’on ne les epouvanta aucunement, pour ce qu’on n’avoit point dessein de leur faire tort ny déplaisir ; ains il leur fut fait un commandement un peu d’importance, si vous le trouvez bon : que, puisqu’ils estoient si serviables, de vouloir prendre la peine de porter et monter trois ou quatre voyes de bois jusques au haut du donjeon. Qui fut bien ébahy ? ce fut ces messieurs ; et dés aussi tost se regardant l’un l’autre, se resolurent enfin de se mettre en devoir, chacun mettant la main à l’œuvre et à qui mieux se dépescheroit, d’autant qu’on leur promettoit toute sorte de satisfaction et contentement, pour ce qu’on leur avoit promis trois pistoles pour boire, et leur faire voir aussi Jean de Werth, ce qui leur donna quelque consolation dans leurs travaux. Vous pouvez croire qu’il n’y en avoit pas un d’eux qu’il ne maudist de bon cœur celuy qui estoit la cause de leur faire tel office, d’autant qu’ils n’estoient accoustumez à faire telles corvées, chacun se prenant à son compagnon, et c’estoit à donner à autant de diables qu’il y a de pommes en Normandie celuy qui y en avoit donné le premier conseil ; mais comme un mal n’est jamais seul qu’il ne soit suivy d’un autre, c’est que leur besogne estant achevée, ils furent honnestement remerciez, tellement qu’on leur fit voir les trois pistoles, qui avoient esté delivrées entre les mains d’un soldat de la garnison, qui avoit ordre de les mener rejoüir, avec plusieurs autres des camarades de son escouade, à la meilleure taverne du village. Chacun estant preparé à piller à deux mains, à qui mieux mieux, l’on choisit des viandes les meilleures qui estoient dans le lieu ; ceux qui les firent apprester s’y peuvent cognoistre, chacun se met en devoir et de boire et de faire des santés à l’allemande. La collation faite et la besogne estant thoisée, il survint un mandement de la garnison, par lequel il fut commandé de se ranger à son devoir, ce qui troubla la feste, d’autant qu’il falloit obeyr aux commandemens, prindrent congé de la compagnie, les remerciant très affectueusement, n’oublians rien de toutes choses, sinon qu’à compter leur écot, laissant payer à ces messieurs qui avoient esté si serviables et officieux, qui en tindrent pour leur comte chacun cinquante-neuf sols, et un sou pour le garçon. Voilà ce que j’en ay appris par relation de ceux qui estoient témoins oculaires, mon dessein n’estant d’ailleurs de blasmer personne, estant tousjours d’une si gaye humeur, que tous ceux qui me font l’honneur de m’aymer ne peuvent se fascher, ny engendrer melancolie dans ma compagnie. Sur ce, je me recommande ad vestras reverentias, jusques à revedere. Vale.


1. C’est le soudard Brabançon, rendu si fameux par le dicton populaire. Né dans la Gueldre, simple soldat de fortune, il étoit arrivé au commandement de l’armée bavaroise après la mort d’Aldringer, en 1634. Il n’y avoit pas de chef de bandes que l’on redoutât plus en France, aussi ce fut une véritable panique à Paris, lorsqu’on y sut, en 1636, que la prise de Corbie par les Espagnols venoit de lui ouvrir un libre passage jusqu’aux portes de la capitale. V. notre t. 5, p. 337, note. C’est alors que Scarron écrivoit au chant du Typhon :

On dit que quelques bons esprits
Ordonnèrent qu’on fit des grilles
Pour se garentir des soudrilles
Du redoutable Jean de Vert.

Deux ans après, les Parisiens prirent leur revanche de cette belle frayeur. Jean de Werth et le duc de Bernard de Weimar, qui commandoit pour la France, se rencontrèrent près de Rheinfeld. Il y eut deux actions. Dans la première, le 28 février, les François furent défaits ; mais dans la seconde, cinq jours après, c’étoit le tour de Jean de Werth, qui fut complètement battu et fait prisonnier. Pour que les Parisiens n’en doutassent point, on le leur amena. C’est à Vincennes qu’il fut enfermé. Tout le monde l’alla voir, et beaucoup sans doute eurent des déconvenues pareilles à celle des curieux dont on raconte ici le voyage. Les chansons alièrent leur train, chacune ramenant à la fin des couplets le nom du chef qu’on avoit tant redouté, mais dont on se moquoit à présent qu’on ne le craignoit plus. De là le dicton : Je m’en moque comme de Jean de Werth. Lui cependant ne se moquoit pas moins des moqueurs. Il passoit ses journées en véritable Allemand, c’est-à-dire à boire, et, dit Bayle, « à prendre du tabac en poudre, en cordon et en fumée. » V. son Dictionnaire, art. Werth. On le garda jusqu’en 1642, et ces quatre ans, dit Mlle Lhéritier, l’une des dernières qui l’aient chansonné, furent appelés le Temps de Jean de Werth. V. Mercure galant, mai 1702, p. 77. À peine libre, il ne chercha qu’une revanche ; il la trouva bientôt à Tudlingen, où, le 25 novembre, il aida vigoureusement Merci et le duc Charles à battre le maréchal de Rantzau.

2. Il ne s’agit pas ici du Cours la Reine, mais de celui qui se trouvoit bien loin de là, près de l’Arsenal, où il longeoit la Seine, puis en retour les fossés de la Bastille. Le mail, planté par Henri IV, et qui est devenu le quai Morland, en occupoit une partie, et le quai des Ormes en étoit le prolongement. Les carrosses s’y promenoient en revenant de Vincennes, comme au Cours la Reine en revenant du bois de Boulogne. Il fut abandonné lorsque, vers 1670, Louis XIV eut fait planter le Cours de la porte Saint-Antoine, aujourd’hui le boulevard Beaumarchais. V. Piganiol, t. 5, p. 33, 54, et G. Brice, édit. de 1752, t. 2, p. 242. — C’est de ce Cours, voisin de l’Arsenal, qu’il est parlé dans une pièce de cette époque, la Promenade du Cours à Paris, 1630, in-8. On y lit entre autres détails :

À voir du haut de la Bastille
Tant de carrosses à la fois,
Qui ne croiroit que quatre roys
Font leur entrée en ceste ville ?…

Puis voici les reines qui viennent, et toutes les dames qui se démasquent et les saluent :

Amy, voicy venir les reines
Avec autant de majestez
Que toutes les divinitez,
Qui sortent du bois de Vincennes ;
Il faut que tant d’astres errans
Qui paroissent dessus les rangs
Deviennent fixes à leur veue :
Il se faut descouvrir icy,
Que Cloris n’est-elle veneue !
Je la verrois sans masque aussy.

Ces ombrages autour de l’Arsenal faisoient dire à Cl. Le Petit dans son Paris ridicule :

Le sujet quadre-t-il au nom ?
On y compte plus de mille arbres,
Et l’on n’y voit pas un canon.