Le Pour et le Contre

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AVERTISSEMENT
POUR LE POUR ET LE CONTRE.

Ce petit poëme est un des premiers ouvrages où M. de Voltaire ait fait connaître ouvertement ses opinions sur la religion et la morale. Nous ignorons quelle est la femme[1] à qui l’auteur l’avait adressé. Il est du temps de sa jeunesse, et antérieur à ses querelles avec J.-B. Rousseau, qui parle de cet ouvrage comme d’une des raisons qui l’ont éloigné de M. de Voltaire ; délicatesse bien singulière dans l’auteur de tant d’épigrammes où la religion est tournée en ridicule. Rousseau croyait apparemment qu’il n’y avait de scandale que dans les raisonnements philosophiques ; et que, pourvu qu’un conte irréligieux fût obscène, la foi de l’auteur était à l’abri de tout reproche.

Au reste, cet ouvrage a le mérite singulier de renfermer dans quelques pages, et en très-beaux vers, les objections les plus fortes contre la religion chrétienne, les réponses que font à ces objections les dévots persuadés et les dévots politiques, et enfin le plus sage conseil qu’on puisse donner à un homme raisonnable qui ne veut connaître sur ces objets que ce qui est nécessaire pour se bien conduire. La fameuse profession de foi du vicaire savoyard[2] n’est presque qu’un commentaire éloquent de cette épître, et de quelques morceaux du poëme de la Loi naturelle.

K.



LE POUR ET LE CONTRE[3]

À MADAME DE RUPELMONDE

(1722)

Tu veux donc, belle Uranie,
Qu’érigé par ton ordre en Lucrèce nouveau,
Devant toi, d’une main hardie,
Aux superstitions j’arrache le bandeau ;

Que j’expose à tes yeux le dangereux tableau
Des mensonges sacrés dont la terre est remplie,
Et que ma philosophie
T’apprenne à mépriser les horreurs du tombeau
Et les terreurs de l’autre vie.
Ne crois point qu’enivré des erreurs de mes sens,
De ma religion blasphémateur profane,
Je veuille avec dépit dans mes égarements
Détruire en libertin la loi qui les condamne.
Viens, pénètre avec moi, d’un pas respectueux,
Les profondeurs du sanctuaire
Du Dieu qu’on nous annonce, et qu’on cache à nos yeux.
Je veux aimer ce Dieu, je cherche en lui mon père :
On me montre un tyran que nous devons haïr.

Il créa des humains à lui-même semblables,
Afin de les mieux avilir ;

Il nous donna des cœurs coupables.
Pour avoir droit de nous punir ;

Il nous fit aimer le plaisir.
Pour nous mieux tourmenter par des maux effroyables,

Qu’un miracle éternel empêche de finir.
Il venait de créer un homme à son image :
On l’en voit soudain repentir.
Comme si l’ouvrier n’avait pas dû sentir
Les défauts de son propre ouvrage.
Aveugle en ses bienfaits, aveugle en son courroux,
À peine il nous fit naître, il va nous perdre tous.
Il ordonne à la mer de submerger le monde,
Ce monde qu’en six jours il forma du néant.
Peut-être qu’on verra sa sagesse profonde

Faire un autre univers plus pur, plus innocent :
Non ; il tire de la poussière
Une race d’affreux brigands,
D’esclaves sans honneur, et de cruels tyrans,

Plus méchante que la première.
Que fera-t-il enfin, quels foudres dévorants

Vont sur ces malheureux lancer ses mains sévères ?
Va-t-il dans le chaos plonger les éléments ?

Écoutez ; ô prodige! ô tendresse! ô mystères !
Il venait de noyer les pères,
Il va mourir pour les enfants.

Il est un peuple obscur, imbécile, volage,
Amateur insensé des superstitions,
Vaincu par ses voisins, rampant dans l’esclavage,
Et l’éternel mépris des autres nations :
Le fils de Dieu, Dieu même, oubliant sa puissance,
Se fait concitoyen de ce peuple odieux ;
Dans les flancs d’une Juive il vient prendre naissance ;
Il rampe sous sa mère, il souffre sous ses yeux
Les infirmités de l’enfance.
Longtemps, vil ouvrier, le rabot à la main,
Ses beaux jours sont perdus dans ce lâche exercice ;
Il prêche enfin trois ans le peuple iduméen,
Et périt du dernier supplice.
Son sang du moins, le sang d’un Dieu mourant pour nous,

N’était-il pas d’un prix assez noble, assez rare.
Pour suffire à parer les coups
Que l’enfer jaloux nous prépare ?
Quoi ! Dieu voulut mourir pour le salut de tous.

Et son trépas est inutile !
Quoi ! Ton me vantera sa clémence facile.
Quand remontant au ciel il reprend son courroux,
Quand sa main nous replonge aux éternels abîmes.
Et quand, par sa fureur effaçant ses bienfaits,
Ayant versé son sang pour expier nos crimes.
Il nous punit de ceux que nous n’avons point faits !
Ce Dieu poursuit encore, aveugle en sa colère.
Sur ses derniers enfants l’erreur d’un premier père ;

Il en demande compte à cent peuples divers
Assis dans la nuit du mensonge ;
Il punit au fond des enfers
L’ignorance invincible où lui-même il les plonge,

Lui qui veut éclairer et sauver l’univers !
Amérique, vastes contrées,
Peuples que Dieu fit naître aux portes du soleil,
Vous, nations hyperborées,
Que l’erreur entretient dans un si long sommeil,

Serez-vous pour jamais à sa fureur livrées
Pour n’avoir pas su qu’autrefois,
Dans un autre hémisphère, au fond de la Syrie,
Le fils d’un charpentier, enfanté par Marie,
Renié par Céphas, expira sur la croix ?

Je ne reconnais point à cette indigne image
Le Dieu que je dois adorer :
Je croirais le déshonorer
Par une telle insulte et par un tel hommage.


Entends, Dieu que j’implore, entends du haut des cieux
Une voix plaintive et sincère.
Mon incrédulité ne doit pas te déplaire ;
Mon cœur est ouvert à tes yeux :
L’insensé te blasphème, et moi, je te révère ;
Je ne suis pas chrétien ; mais c’est pour t’aimer mieux.

Cependant quel objet se présente à ma vue !
Le voilà, c’est le Christ, puissant et glorieux.
Auprès de lui dans une nue
L’étendard de sa mort, la croix brille à mes yeux.
Sous ses pieds triomphants la mort est abattue ;
Des portes de l’enfer il sort victorieux :
Son règne est annoncé par la voix des oracles ;
Son trône est cimenté par le sang des martyrs ;
Tous les pas de ses saints sont autant de miracles ;
Il leur promet des biens plus grands que leurs désirs ;
Ses exemples sont saints, sa morale est divine ;
Il console en secret les cœurs qu’il illumine ;
Dans les plus grands malheurs il leur offre un appui ;
Et si sur l’imposture il fonde sa doctrine,
C’est un bonheur encor d’être trompé par lui.

Entre ces deux portraits, incertaine Uranie,
C’est à toi de chercher l’obscure vérité,
À toi, que la nature honora d’un génie
Qui seul égale ta beauté.
Songe que du Très-Haut la sagesse éternelle
A gravé de sa main dans le fond de ton cœur
La religion naturelle ;
Crois que de ton esprit la naïve candeur
Ne sera point l’objet de sa haine immortelle ;

Crois que devant son trône, en tout temps, en tous lieux,
Le cœur du juste est précieux ;

Crois qu’un bonze modeste, un dervis charitable,
Trouvent plutôt grâce à ses yeux

Qu’un janséniste impitoyable,

Ou qu’un pontife ambitieux.
Eh ! qu’importe en effet sous quel titre on l’implore ?

Tout hommage est reçu, mais aucun ne l’honore.
Un Dieu n’a pas besoin de nos soins assidus :

Si l’on peut l’offenser, c’est par des injustices :
Il nous juge sur nos vertus,
Et non pas sur nos sacrifices[4].




VARIANTES

DU POUR ET DU CONTRE.

Vers 1er :

Tu veux donc, charmante Uranie.

Vers 4 :

À la religion j’arrache le bandeau.

Vers 7 :

Et qu’enfin ma philosophie.

Vers 14 :

Examinateur scrupuleux.
De ce redoutable mystère,
Je prétends pénétrer d’un pas respectueux

Au plus profond du sanctuaire
D’un dieu mort sur la croix que l’Europe révère.
L’horreur d’une effroyable nuit
Semble cacher son temple à mon œil téméraire :
Mais la raison qui m’y conduit
Fait marcher devant moi le flambeau qui m’éclaire.
Les prêtres de ce temple, avec un front sévère,
M’offrent d’abord un dieu que je devrais haïr,

Un dieu qui nous forma pour être misérables.
Qui nous donna des cœurs coupables
Pour avoir droit de nous punir ;
Qui nous créa d’abord à lui-même semblables
Afin de nous mieux avilir,

Et nous faire à jamais sentir

Des tourments plus insupportables.
Sa main créait à peine un homme à son image ;

On l’en voit soudain repentir.

Vers 29 :

Le défaut de son propre ouvrage.

Et sagement le prévenir.

Bientôt sa fureur meurtrière
Du monde épouvanté détruit les fondements,
Dans un déluge d’eau détruit en même temps
Les sacriléges habitants

Qui remplissaient la terre entière

De leurs honteux dérèglements.
Sans doute on le verra, par d’heureux changements.

Sous un ciel épuré redonner la lumière

À de nouveaux humains, à des cœurs innocents,

De sa lente sagesse aimables monuments.
Non, il tire de la poussière
Un nouveau peuple de Titans,
Une race livrée à ses emportements.

Plus coupable que la première.
Que fera-t-il ? quels foudres éclatants, etc.

Vers 52 :

. . . . . . . . . . . . Il veut prendre naissance.

Vers 57

Il prêche enfin le peuple iduméen.

Vers 66

Quand remontant aux cieux il reprend son courroux.

Vers 68

Et quand par ses fureurs.

Vers 74

Assis dans la nuit du mensonge
De ces obscurités où lui-même les plonge.

Vers 81

Vous que l’erreur nourrit dans un profond sommeil,
Vous serez donc un jour à sa fureur livrées
Pour n’avoir pas su qu’autrefois
Sous un autre hémisphère, aux plaines idumées.
Le fils d’un charpentier expira sur la croix.
Non, je ne connais point à cette indigne image...

Vers 90 :

Par un si criminel hommage.

Vers 92 :

Ma voix pitoyable et sincère.

Vers 94 :

Mon cœur est ouvert à tes yeux :
On te fait un tyran, je cherche en toi mon père :
Je ne suis pas chrétien, mais c’est pour t’aimer mieux.
Ciel ! ô ciel ! quel objet vient de frapper ma vue !

Je reconnais le Christ puissant et glorieux.
Auprès de lui, dans une nue,
Sa croix se présente à mes yeux ;
Sous ses pieds triomphants, etc.

Vers 119 :

Crois que ta bonne foi, ta bonté, ta douceur
Ne sont pas les objets de sa haine immortelle.

Vers 126 :

Ou qu’un prélat ambitieux.

Vers 130 :

. . . . . . . . . . . . C’est par nos injustices.


  1. C’était Mme de Rupelmonde. Mme de Rupelmonde, fille du maréchal d’Alègre, à une âme pleine de candeur et un penchant extrême pour la tendresse, joignait, dit Duvernet, une grande incertitude sur ce qu’elle devait croire. Pendant le voyage qu’elle fit en Hollande, elle déposait dans le sein de Voltaire ses doutes et ses perplexités. Dans la vue de fixer son esprit incertain, Voltaire fit ce poëme, dont le but est de montrer que pour plaire à Dieu, indépendamment de toute croyance, il suffit d’avoir des vertus. — Marie-Marguerite-Élisabeth d’Alègre, fille du maréchal de ce nom, mariée en 1705 à Maximilien-Philippe-Joseph de Récourt, comte de Rupelmonde, tué à Villaviciosa en 1710, perdit son fils dans la guerre de 1748, et mourut à Bercy le 31 mai 1752. Elle fut inhumée dans l’église paroissiale de Conflans. (B.)
  2. Dans le troisième livre de l’Émile de J.-J. Rousseau.
  3. On a attribué cet ouvrage à l’abbé de Chaulieu, parce qu’il y a en effet quelque ressemblance entre cette pièce et celle du Déiste, qui commence par ces mots :

    J’ai vu de près le Styx, j’ai vu les Euménides.
    Déjà venaient frapper mes oreilles timides
    Les affreux cris du chien de l’empire des morts.

    (Note de Voltaire, 1775.)

    — Intitulée d’abord Épître à Julie, cette pièce doit être de 1722, époque du voyage de Voltaire à Bruxelles et en Hollande avec Mme de Rupelmonde. J.-B. Rousseau, à qui Voltaire la récita, dit, dans une lettre du 22 mai 1730, en avoir été scandalisé au point d’interrompre l’auteur qui lui en faisait la lecture. À en croire Rousseau, ce fut l’origine de la brouille entre les deux poëtes. Voltaire lui donne une autre cause. Il raconte que Rousseau lui ayant montré son Ode à la Postérité : « Mon ami, dit Voltaire, voilà une lettre qui ne sera jamais reçue à son adresse. »

    L’Épître à Uranie fut imprimée, pour la première fois, dix ans après avoir été composée. Tanevot fit alors paraître quelques vers intitulés À l’auteur de l’Épître à Uranie. Ils sont précédés d’une lettre à l’abbé Bignon, du 8 mars 1732.

    C’est en 1772 que l’Épître à Uranie a été admise, pour la première fois, dans les Œuvres de Voltaire (tome XII des Nouveaux Mélanges, pages 309-313). Elle fut reproduite, en 1775, dans le t. XVII, p. 239-243, mais sous ce titre : le Pour et le Contre.

    Cependant je dois dire que dans une édition de 1764, qui porte l’adresse d’Amsterdam (que je crois de Rouen), on a imprimé au tome XIII l’Épître à Uranie. Mais Voltaire était entièrement étranger à cette édition, mauvaise et curieuse tout à la fois.

    Outre la pièce de Tanevot, qui est dans les Poésies diverses de cet auteur, il a paru : I. la Religion défendue, poëme contre l’Épître à Uranie, 1733, in-8° ; l’auteur est Fr.-Michel-Chrétien Deschamps, né près de Troyes en 1083, mort le 10 novembre 1747 ; II. l’Anti-Uranie, ou le Déisme comparé au christianisme, épîtres à M. de Voltaire, suivies de réflexions critiques sur plusieurs ouvrages de ce célèbre auteur, par le P. B. C. (le P. Bonhomme, cordelier), 1763, in-8° de 127 pages. J.-C. Courtalon-Delaistre est auteur de l’Êpître à l’auteur de l’Anti-Uranie, Troyes, 1765), in-8°.

    J’ai suivi, pour le texte, les éditions de Kehl, qui avaient reproduit le texte de 1775 ; mais j’ai recueilli les variantes de 1772, etc. (B.)

  4. À propos même de l’Épître à Uranie, le chancelier d’Aguesseau demandant à Langlois, son secrétaire, ce qu’il en pensait : « Monseigneur, répondit celui-ci, Voltaire doit être renfermé dans un endroit où il n’ait jamais ni plume, ni encre, ni papier. Par le tour de son esprit, cet homme peut perdre un État. » (Gab. Brottier. Paroles mémorables, Paris, 1790, p. 303.)

    L’archevêque de Paris, M. de Vintimille, se plaignit fortement au lieutenant de police, qui ne put se dispenser de donner satisfaction au prélat. Voltaire est mandé à la barre de M. Hérault ; mais sa réponse était toute faite : l’épître n’était pas de lui, elle était de l’abbé de Chaulieu à qui il prétendait l’avoir entendu réciter... On ne fut pas dupe du désaveu de Voltaire, et les plus fins ne s’y méprirent point. Mais on voulut bien pour cette fois se contenter de ses dénégations ; il fit le mort, et essuya sans y répondre les attaques dont l’auteur anonyme de l’Épître à Uranie fut l’objet de la part des poëtes religieux, qui trouvèrent là une occasion de faire preuve d’orthodoxie « en ce temps de carême propre aux réflexions sérieuses », nous dit le Mercure en les reproduisant. (G. D.)