Le Premier Cartulaire de l’abbaye cistercienne de Pontigny/Chapitre I

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Texte établi par Martine GarriguesBibliothèque nationale de France (p. 9-34).

Chapitre premier

L’ABBAYE DE PONTIGNY AUX XIIe ET XIIIe SIÈCLES


Pour comprendre l’élaboration du cartulaire et son contenu, il est nécessaire que le lecteur puisse le replacer dans un ensemble plus vaste, c’est-à-dire qu’il ait une rapide vue de tout le fonds de l’abbaye qu’il puisse se familiariser avec l’histoire même de Pontigny durant la période concernée enfin qu’il ait une idée de la formation de la richesse du monastère dans la région dans laquelle il s’installa.


I. Le fonds d’archives de Pontigny.

C’est bien souvent un lieu commun, lorsque l’on étudie le fonds d’une abbaye, de dire qu’il est l’un des plus riches du pays dans lequel elle a été fondée. Mais dans le cas de Pontigny nous ne sommes guère éloignés de la réalité : ses archives, en effet, sont les plus importantes du diocèse d’Auxerre après celles de l’abbaye de Saint-Germain. La richesse de son fonds provient, tout d’abord, du grand nombre de pièces qui sont parvenues jusqu’à nous plus de huit mille documents dont deux mille parchemins et six mille cartons. Ce qui est plus rare encore, c’est le nombre important d’actes des xiie, xiiie et xive siècles qui sont arrivés jusqu’à nous dans un bon état de conservation[1]. Il n’est que d’ouvrir l’Inventaire sommaire des Archives départementales de l’Yonne au tome III de la série H[2] pour voir qu’il subsiste bien des chartes dont certaines sont encore munies de leurs sceaux d’aucuns sont fort beaux, tels ceux des rois de France, Louis VII ou saint Louis, ou du roi d’Angleterre, Henri III, que F. Molard nous décrit dans la préface de l’Inventaire. Un premier groupe de documents est constitué par des copies exécutées au xviiie siècle. Il comprend, tout d’abord, un inventaire général des titres de l’abbaye, rédigé en 1721 avec des additions postérieures. Formé de deux registres sur papier, de trois-cent-cinquante feuillets chacun, il suit l’ordre topographique des domaines du monastère et réunit des actes allant du xiie au xviiie siècle. Il est à noter que l’on n’y trouve aucun acte, pour notre période, qui ne figure soit dans les cartulaires, soit parmi les originaux. Nous trouvons ensuite les copies de deux cartulaires de Pontigny. La première est celle de notre cartulaire, et nous en reparlerons ultérieurement l’autre transcrit un cartulaire rédigé au xive siècle et dont l’original se trouve actuellement à la Bibliothèque nationale (ms. latin 5465).

Vient ensuite une belle série de bulles, qui forment deux liasses. La première contient soixante-neuf pièces sur parchemin, qui traitent aussi bien des problèmes de dogme et de discipline que des grâces accordées par les papes à l’ensemble de l’ordre cistercien. La seconde renferme, au contraire, des bulles qui concernent plus particulièrement Pontigny et ne font qu’entériner les donations, échanges ou ventes relatifs à l’abbaye. Il est à remarquer que notre cartulaire ne contient aucune copie de ces bulles sans doute existait-il un bullaire qui a disparu très tôt, car aucune mention n’en est faite par les divers copistes ou compilateurs des titres de Pontigny. Malheureusement sur les cent-vingt actes de la deuxième liasse bon nombre ont été abimés par l’humidité, ce qui rend souvent leur lecture difficile.

Un troisième groupe de documents rassemble les titres de l’abbaye classés par auteurs. En tête se placent les privilèges et exemptions générales qu’accordèrent, avant tout, les rois de France vingt pièces, dont douze possèdent encore leur sceau, et qui vont du règne de Louis VI à celui de Louis XI. Suivent des chartes des comtes de Nevers, d’Auxerre, de Joigny, de Champagne, de Bar et d’Évreux qui dotèrent Pontigny de privilèges et de terres jusqu’à la fin du xive siècle. Une troisième renferme les actes émanés des prélats locaux l’archevêque de Sens, les évêques d’Auxerre, de Langres, de Troyes et de Nevers. Une liasse particulière contient les donations accordées par les rois d’Angleterre à partir d’Henri III : c’est là le reflet du rôle important joué par Pontigny dans les démêlés entre les archevêques de Cantorbéry et les souverains anglais. Il y a là sept actes originaux dont le dernier date de 1396. Enfin deux petites liasses renferment les dons des simples particuliers jusqu’au xive siècle et quelques accords et transactions avec d’autres abbayes. Sont groupées ensuite des pièces relatives au personnel de Pontigny : elles forment trois liasses qui permettraient de faire l’étude de la structure interne de cette abbaye ’cistercienne, surtout aux xvie, xviie et xviiie siècles.

Sur cette même période portent les actes suivants, grâce auxquels il serait possible de brosser le tableau de toute l’histoire de Pontigny jusqu’à la Révolution. En effet se trouvent là des papiers sur les revenus du monastère au xvie ainsi que ses démêlés avec les Protestants. On y voit également des baux généraux, les créances et les emprunts consentis par Pontigny cela permettrait une étude quantitative sur sa richesse aux xviie et xviiie siècles, alors que pour les périodes antérieures est à déplorer le manque de tout document comptable, ce qui rend impossible ce genre de travail pour la période médiévale.

Enfin sont rassemblés dans un ordre topographique et alphabétique des localités tous les titres de propriété du monastère depuis sa fondation jusqu’à la fin du xviiie siècle, accompagnés, pour la plupart des domaines, de plans dressés aux xviie et xviiie siècles qui décrivent les parcelles. Nous nous trouvons là en présence de la partie la plus importante du fond puisqu’à elle seule, elle renferme les deux tiers des documents qui nous sont parvenus. En définitive, cette rapide description du fonds des archives de l’abbaye de Pontigny nous révèle sa richesse nombre d’originaux pour la période médiévale et documents qui permettraient une étude précise du temporel et de l’organisation interne du monastère à partir du xvie siècle. Bien plus, le classement même de ce fonds, comme nous le verrons, est à peu près semblable à celui de notre cartulaire, de même qu’il reflète les grandes phases de l’histoire de Pontigny pendant les deux premiers siècles de son existence.

II. La fondation et le développement de Pontigny.

Il n’est pas question dans une simple introduction à l’édition d’un cartulaire de raconter en détail l’histoire de Pontigny pendant la période que couvre ce document c’est-à-dire les deux tiers du xiie siècle et du xiiie siècle. Ce n’est pas non plus à une revue de tous les abbés et de leur gouvernement qu’il faut se livrer, mais rappeler, en fait, les grands traits de la vie de cette abbaye au cours de ces deux siècles.

Poussé par un profond désir de perfection et de retour à la stricte règle de saint Benoît, qui, selon lui, avait perdu son idéal primitif, Robert, abbé de Molesme, après une révolte, alla en compagnie de quelques moines trouver l’archevêque de Lyon, Hugues, pour lui demander l’autorisation de quitter son monastère et de s’installer dans un lieu plus retiré et isolé que ceux dans lesquels les Clunisiens avaient coutume de vivre[3]. Fort de son approbation, il prit possession avec vingt-et-un de ses compagnons d’un « désert» au milieu du bois qui séparait la Bourgogne de la Bresse, le 21 mars 1098. Après des débuts difficiles, le successeur de Robert, Étienne Harding, accentua encore la rigueur de la règle, ce qui bien vite rendit le recrutement difficile. Mais l’arrivée de saint Bernard, en 1112, avec trente compagnons changea tout en moins de deux ans le monastère s’emplit. Aussi, dès 1113, à la demande de Gaudéric de Châlon, Étienne envoya une première colonie de ses moines s’installer sur les bords de la Grosne : ainsi naquit le première fille de Cîteaux, La Ferté.

La même année, un prêtre du nom d’Ansius, étant allé comme ermite dans un lieu appelé Pontigny, se rendit à Cîteaux prier Étienne d’envoyer quelques moines en cet endroit. Étienne, après avoir vu lui-même l’emplacement qui se trouvait sur les bords du Serein, dans une profonde forêt[4], se rendit auprès de l’évêque d’Auxerre, Humbaut, et du comte de Nevers, Guillaume III, pour obtenir leur consentement[5]. Tous deux l’accueillirent très favorablement aussi l’abbé de Cîteaux, de retour dans son abbaye, choisit-il douze moines qu’il plaça sous la férule d’un jeune seigneur, ami de saint Bernard, qui venait de faire profession de foi, Hugues de Mâcon. Le 31 mai 1114 ce nouveau petit groupe prit possession de la terre fertile de Pontigny ce nom passe pour tirer son origine du pont qui {{{2}}} le Serein et reliait la Bourgogne à la Champagne. En effet, Pontigny était un véritable carrefour : il ressortissait du diocèse d’Auxerre, dont il formait l’extrême limite, et était bordé, à l’est, par celui de Langres et, au nord, par celui de Sens, ce qui donna naissance à un dicton selon lequel trois prélats et un abbé pouvaient dîner sur le pont de Pontigny en étant sur leurs terres ceux d’Auxerre, de Sens et de Langres, et l’abbé de Pontigny[6]. De plus, du point de vue politique, ce lieu était situé entre les comtés d’Auxerre, de Tonnerre et de Champagne, ce qui explique les nombreuses donations que firent ces seigneurs à Pontigny.

Une fois les moines installés, ils entreprirent la construction d’une église qu’ils dédièrent à la Vierge, comme l’était l’église mère de Cîteaux[7]. Cependant les débuts furent, là encore, difficiles ces douze hommes et leur abbé, livrés à eux-mêmes, devaient tout faire par leurs propres moyens. Mais rapidement, attirées par le renom de piété d’Hugues de Mâcon, de nouvelles recrues affluèrent. En même temps, les seigneurs des alentours, chefs de grandes principautés et petits nobles locaux, dotèrent de terres et de droits divers la nouvelle abbaye, asseyant ainsi sur une base foncière solide la fortune naissante de la seconde fille de Cîteaux. C’est là la manifestation d’un nouveau mouvement de piété qui détourna les dons laïcs des anciens monastères clunisiens, auxquels on reprochait un trop grand relâchement, vers les nouveaux établissements nés de Cîteaux, dont le désir d’ascétisme et de retour à la stricte observance de la règle de saint Benoît répondait mieux à la nouvelle conception de la vie religieuse. Parmi les bienfaiteurs qui contribuèrent à l’essor de Pontigny, on a coutume de citer les rois de France ainsi que, surtout, le comte de Champagne, Thibaut le Grand, qui fut d’ailleurs le père de la reine Adèle, épouse de Louis VII. C’est lui, en effet, qui fit reconstruire en 1150 l’église de Pontigny qui était devenue trop petite il fit aussi refaire les premiers bâtiments du monastère et entourer l’abbaye d’une enceinte de quatre mètres de hauteur, de même qu’il fit rebâtir le noviciat, le réfectoire, l’infirmerie, le logis des hôtes et y ajouta un chapitre, un «parlement», un cloître et un dortoir. Bien d’autres seigneurs accrurent le patrimoine de Pontigny les comtes de Nevers et les familles voisines, comme celles de Seignelay, de Saint-Florentin, de Montréal ou de Noyers, pour ne citer que les plus illustres. Nous avons une preuve de l’état florissant de Pontigny quarante ans après sa fondation dans la bulle d’Alexandre III en 1156 : dans cette dernière il est fait mention des nombreuses granges, c’est-à-dire des exploitations agricoles, qui à cette date appartenaient à l’abbaye Beugnon, Sainte-Procaire, Crécy, Chailley, Boeurs, Villiers, Aigremont, Champtrouvé, Fouchères et Aigriselles[8]. Aussi vers 1157 on peut affirmer qu’il y avait près de cent moines et plus de trois cents convers installés à l’abbaye même et dans les diverses granges[9].

La preuve du rapide développement de l’abbaye de Pontigny, nous l’avons aussi par les fondations auxquelles elle-même donna naissance cinq ans après l’installation des premiers moines sur les bords du Serein, une petite colonie quittait le monastère, et l’on dénombre sous l’abbatiat de Guillaume[10], qui, après Hugues de Mâcon, fut à la tête de Pontigny, douze établissements qui furent fondés. C’est ainsi qu’avant la mort dudit Guillaume, Pontigny comptait quinze «filles» en France[11]. Nous avons un écho de ce mouvement, dans le cartulaire, par une lettre adressée par Eble de Mauléon à l’abbé de Pontigny pour le remercier d’avoir envoyé quelques moines à l’île de Ré y fonder un nouveau monastère (No 114) ; une brève allusion est faite aussi à l’abbaye de Quincy, qui tune erat et modo est Pontigniaci, dans un acte de 1246 (No 233).

À côté de la grande personnalité des premiers abbés de Pontigny, de la générosité des seigneurs du voisinage et de la protection des rois de France, un autre événement allait accroître sa célébrité et, par là même, consolider sa puissance et sa fortune tout au long du xiiie siècle : ce fut le rôle que joua l’abbaye dans la querelle qui opposa les archevêques de Cantorbéry aux rois d’Angleterre. En effet en 1164 Thomas Becket, en pleine lutte contre Henri II, demanda asile aux moines de Pontigny et vint s’y réfugier[12]. Cependant les menaces répétées du souverain anglais qui réclamait à Pontigny d’expulser l’archevêque sous peine de faire chasser les Cisterciens d’Angleterre[13], firent partir ce dernier en 1166 ; il alla alors se réfugier à Sainte-Colombe de Sens. Le deuxième archevêque de Cantorbéry à trouver asile à Pontigny fut Étienne Langton qui y vint lorsque Jean Sans Terre refusa de le reconnaître et y vécut cinq ans[14]. En remerciement, en 1222 il accorda une rente annuelle de cinquante marcs sterlings à l’abbaye[15]. Enfin Edme, élu primat de Cantorbéry en 1233, quitta, sans le consentement du roi, l’Angleterre en 1240 et se rendit à Pontigny, où il séjourna. Or six ans plus tard il fut canonisé. Lors de la cérémonie qui se déroula à Pontigny, où ce prélat vécut deux ans et fut enterré, on put voir Louis IX et sa cour. À dater de cette époque Pontigny, qui prit le vocable de Saint-Edme, devint un lieu de pèlerinage très fréquenté, ce qui amena une nouvelle source de profit pour le monastère et lui permit de ne pas connaître les difficultés qui s’abattirent au xive siècle sur bon nombre de monastères cisterciens.

Ainsi l’histoire de Pontigny, au cours des xiie et xiiie siècles, est celle de l’essor d’une petite colonie cistercienne qui, grâce à sa nouvelle conception de l’idéal monastique plus en accord avec les aspirations de la société contemporaine, grâce aussi à l’appui des grands seigneurs et de la papauté, grâce enfin à la célébrité que lui donna la canonisation de saint Edme, sut drainer vers elle les dons et bâtir ainsi une puissance foncière solide dont il nous faut voir le détail maintenant.


III. Le temporel de Pontigny au xiie siècle.

Pour essayer de cerner le temporel de Pontigny, c’est-à-dire la provenance de sa fortune foncière et sa répartition géographique, il faut nous adresser directement au cartulaire qui réunit les principaux titres de propriété du monastère aux xiie et xiiie siècle. Aussi pour esquisser cette étude, nous prendrons comme division, dans cette longue période, la date de 1190 : elle correspond, comme nous le verrons, à une division interne du cartulaire, mais elle répond aussi à un changement dans le climat économique, en général, et à une nouvelle orientation de la fortune de Pontigny.

Il est à remarquer, cependant, que cette étude des possessions de l’abbaye est fort difficile à faire avec précision en effet de nombreux actes se contentent de donner en gros la localisation des biens et même si certains délimitent de façon fort détaillée les terres, c’est bien souvent par rapport à des champs ou à des bois voisins qui sont qualifiés par le nom de leur propriétaire ou de lieux-dits aujourd’hui disparus ou dont le toponyme a changé.

FONDATIONS FRANÇAISES DE PONTIGNY AU XIIe SIÈCLE
Fig. 1
1 Bouras (1119)
2 Cadouin(1119)
3 Fontaine-Jean (1124)
4 Jouy (1124)
5 Saint-Sulpice (1133)
6 Quincy (1133)
7 Chaalis (1137)
8 Les Roches (1137)
9 Le Pin (1141)
10 Cercamp(1141)
11 L’Estrée(1145)
12 L’Étoile (1145)
13 Trisay(1145)
14 Notre-Dame de l’île de Ré (1156)
15 Dalon (1162)
Pontigny

De plus le concept même de fortune foncière à cette époque ne recouvre pas seulement un ensemble de possessions que l’on peut reporter sur une carte, mais aussi un certain nombre de droits — droit de chasse, de pêche, de pâturage ou d’usage, pour ne nommer que les plus connus — que l’on peut difficilement matérialiser et même localiser, car, bien souvent, ils ne portent que sur une partie du finage ou de la paroisse concernée, sans que les limites précises nous soient données.


Les modes d’acquisition.

Pontigny, tout comme sa mère, Cîteaux, bénéficia du système traditionnel de la dotation immobilière. Ce sont les donations inspirées par le sentiment religieux qui formèrent son premier noyau. L’aumône, en effet, prise dans son acception large d’une « aliénation consentie dans un but pieux, à titre gratuit, à un établissement religieux[16], fut très usitée tout au long des xie et xiie siècles. On a même fait remarquer que cet esprit pénétra à un tel point les gens de cette époque que même les ventes et les transactions étaient rédigées en forme de donation. Si le cartulaire offre peu d’exemples de legs

MODES D’ACQUISITION AU XIIe SIÈCLE
Fig. 2

pour le xiie siècle[17], les donations faites du vivant du donateur sont fort nombreuses. Elles nous sont connues de deux façons soit par les actes de donation eux-mêmes, soit par les amortissements accordés par les seigneurs des biens ou par les multiples confirmations consenties par la famille du donateur. Elles sont faites en général en « perpétuelle aumône » et sans contre-partie, pour le seul repos de l’âme du donateur ou de celle de ses parents, héritiers ou successeurs. Certains réclamèrent, cependant, la participation aux bienfaits de l’abbaye ou le droit d’y établir leur sépulture[18]. Nous voyons même la comtesse de Troyes, Marie, demander en contre-partie du don d’une rente que l’abbaye de Pontigny célèbre une messe en faveur de son fils[19]. Mais, à l’exception d’un acte de 1118,dans lequel le donateur met comme condition à son aumône la célébration de l’anniversaire de sa femme par les moines de Pontigny[20], les exemples de ces exigences sont tardifs et n’apparaissent que vers 1186[21]. Au total, l’ensemble des donations consenties au monastère de Pontigny au xiie siècle représente un peu plus de 62 % des actes rassemblés dans le cartulaire.

Les échanges et accords constituent le second mode d’accroissement du monastère[22]. L’ensemble de ces actes, qui forme 26 % du total, est essentiellement passé avec d’autres abbayes du voisinage Molesme, Vauluisant ou Celle. Le premier date de 1133 et fut passé avec Saint-Martin de Chablis[23].

Le dernier mode d’acquisition que connut Pontigny est l’achat[24]. Il est bien moins important que les deux autres, puisqu’il n’englobe que 6 actes. Le premier date de 1119[25], mais c’est un cas isolé qui s’explique par le fait que les moines, pour s’installer à Pontigny même et y bâtir leur abbaye, ont dû avoir besoin de la terre de Jean Dumoulin qui se trouvait en ces lieux. D’ailleurs ce n’est que vingt-cinq ans plus tard que Pontigny fit un second achat[26], et la plupart des autres acquisitions à titre onéreux se situent entre 1160 et 1190. Ce peu d’empressement à acheter des biens peut s’expliquer par le fait que le Chapitre général lui-même s’est toujours élevé contre cette pratique[27], sans être, d’ailleurs, beaucoup écouté. On peut même noter que l’achat, s’il resta peu usité au xiie siècle, fut plus précocement employé, comme mode d’accroissement, à Pontigny que dans d’autres abbayes cisterciennes, et en particuler à Clairvaux qui n’effectua son premier achat que trente-deux ans après sa fondation[28].

On voit donc que l’essor de Pontigny ne fut possible au départ que grâce aux nombreuses aumônes des fidèles, mais que bien vite l’abbaye, par un début de politique d’accords, d’échanges et d’achats plus ou moins spontanés, a su arrondir le noyau initial de ses possessions et le rendre plus cohérent c’est là tout le problème de la politique d’expansion de Pontigny que nous devinons ici et qui apparaîtra encore plus nettement dans l’étude chronologique du temporel de l’abbaye.


La nature économique des biens.

La nature économique des biens acquis par le monastère est très variée, d’autant qu’il est parfois difficile de déterminer si les termes employés représentent la réalité économique ou bien si ce ne sont que des formules stéréotypées. En effet de nombreux actes portent la mention « je donne tout ce que j’ai en terre, bois, pré… » [29].

Cependant il semble que les terres soient nombreuses. On les trouve surtout dans les alentours du monastère à Pontigny même[30], à Roncenay[31], Sainte-Procaire[32] et Beugnon ; mais aussi, plus à l’Est, entre Pontigny et Ligny[33] et surtout dans la région de l’Armançon, vers Crécy et Duchy[34] ; et plus au Nord, vers Saint-Florentin et Champtrouvé[35]. Cependant Pontigny reçut aussi des terres arables dans des localités plus éloignées de l’abbaye même : à Villiers et dans ses alentours[36], au Sud dans la région de Chailley et de Bœurs, au Nord[37] ; ou encore vers Chablis, où pourtant Pontigny ne possédait pas de grange[38].

Les acquisitions de bois sont presque aussi nombreuses. Dès sa fondation, l’abbaye se vit attribuer des portions de forêt près de Pontigny même[39] et vers Sainte-Procaire[40]. Mais l’essentiel de ses possessions forestières se situe aux environs de Chailley et de Bœurs, dans la forêt d’Othe[41], bien qu’elle tienne aussi quelques étendues boisées près de Villiers, au bois d’Hervaux[42]. Enfin, vers la fin du siècle, la générosité des comtes de Nevers permet à Pontigny de prendre pied dans le bois de Bar, non loin d’Auxerre[43].

À défaut du bois lui-même, bien souvent les moines se procurèrent des droits d’usage dans la forêt, qui leur permettaient de mener paître leurs animaux, et en particulier leurs porcs, et de se procurer du bois de chauffage et de construction. L’intérêt que représentait la possession de ces droits, explique les nombreux accords que l’abbaye passa avec les seigneurs qui les détenaient, et surtout avec les autres établissements religieux de la région, afin de les partager et de délimiter ainsi les pâturages respectifs de chacun, en particulier dans la forêt d’Othe[44].

Quelques vignes furent aussi acquises par les moines pendant cette période, mais leur nombre représente à peine le quart du total des possessions de terres ou de bois. Elles se situent, essentiellement,dans la région toute proche d’Auxerre[45], bien que, vers la fin du siècle, Pontigny reçût une vigne à Irancy, dans le grand vignoble de Saint-Bris, ce qui annonce le futur développement des biens de l’abbaye vers cette localité au xiiie siècle[46].

Enfin Pontigny obtint quelques prés aux alentours de Villiers et d’Aigremont, quelques maisons, dont deux à Auxerre et une à Chablis[47], et deux moulins, dont l’un dans l’aleu de Revisy, tout près de Pontigny[48]. Très tôt aussi les moines s’efforcèrent de se procurer des droits de pêche et, parfois même, ils achetèrent des droits d’usage sur les rivières ou des portions de ces étendues d’eau : l’eau, en effet, leur était nécessaire pour faire marcher leurs moulins et entretenir des viviers si utiles à une époque où le poisson était la nourriture essentielle des moines[49].

Ce ne sont pas là les seuls droits et redevances que Pontigny chercha à acquérir pour augmenter son temporel. Pourtant, plus que des acquisitions de dîmes[50], elle s’efforça d’obtenir des exemptions de cette redevance qui dans la région était perçue sur tous les revenus de la terre[51]. L’évêque est, en principe, le seul à pouvoir en faire don ou en exempter un établissement religieux. Aussi les premiers actes la concernant à Pontigny viennent-ils des prélats locaux. Dès 1123, l’évêque de Langres exempte les moines de Pontigny de toute dîme dans l’étendue de son diocèse[52] ; l’archevêque de Sens fait de même en 1127[53]. Par un acte de la même année, l’évêque d’Auxerre donne à Pontigny toutes les dîmes des terres que l’abbaye a mises en culture dans la paroisse de Venouse[54]. Aussi, très vite, la papauté entérine-t-elle cette pratique et, en 1132, Innocent II exempte-t-il tous les Cisterciens de la dîme sur leurs terres, ce qui, bien vite, amena de nombreux conflits. C’est pourquoi, comme d’autres établissements cisterciens, Pontigny, en dehors des dons de dîmes que lui accordèrent des seigneurs, qui eux-mêmes les avaient usurpées[55], préféra avoir recours à des solutions transactionnelles[56]. C’est ce qui se produisit dans un acte du doyen de Notre-Dame d’Auxerre, Oury, qui concéda à Pontigny une dîme en échange de la perception d’un cens[57].

Cependant, au xiie siècle, ces acquisitions de dîmes ne peuvent être considérées comme des infractions à la règle cistercienne qui interdit à tout monastère de son ordre de percevoir des dîmes sur les biens d’autrui[58]. En effet, il est bien précisé dans toutes les donations ou accords que la dîme ainsi consentie ne porte que sur des terres que possède l’abbaye.

Pontigny put aussi acquérir des cens, c’est-à-dire ces redevances que payait, à titre récognitif, le tenancier d’une terre à son propriétaire éminent.

Or les Statuts de l’ordre en interdirent longtemps la possession[59], avant de l’autoriser dans le cas où ses abbayes seraient inquiétées à ce sujet[60]. Cela ne fut, en fait, que la reconnaissance tardive d’une pratique depuis longtemps enracinée et impossible à supprimer. En effet, dès 1126, Pontigny reçoit, par exemple, de Bertrand de Seignelay le cens d’un courtil et d’un pré sis à Sainte-Procaire[61]. Cependant ces donations sont peu nombreuses et ne rapportèrent guère d’argent au monastère[62].

Plus normalement il est fait remise d’un cens ou d’une partie que l’abbaye devait payer sur une terre. On voit ainsi le comte de Blois abandonner huit deniers sur le cens que lui devaient les moines pour une terre sise à Saint-Florentin[63] ou encore Pierre de Reigny faire remise d’un cinquième du cens que lui payait le monastère pour se faire pardonner les exactions qu’il avait commises à son égard[64]. Nous possédons enfin un exemple dans lequel, en même temps qu’il est fait don de biens fonciers, il est fait remise des cens et des coutumes qui grevaient ces terres[65].

Il est, en effet, parfois aussi fait mention dans le cartulaire de coutumes. Il semble bien que ce terme, vague et qui peut recouvrir toute sorte de redevances, réponde dans la région à la notion de tonlieu ou de péage, c’est-à-dire d’une redevance que le seigneur banal percevait sur les marchandises qui traversaient son domaine. Nous n’avons qu’un seul exemple de don de cette sorte de taxe, et encore est-il très tardif en 1189, en effet, Étienne de Pierre-Pertuis accorda à Pontigny ses « coutumes de Bassou[66]. Par contre, les grands personnages du royaume exemptèrent très tôt le monastère de toute coutume sur leurs terres. Le roi de France, en tête, accorda cette faveur à Pontigny[67], imité en cela par les grands seigneurs du voisinage, telle comte de Blois[68], ou des princes dont les moines devaient traverser le territoire pour leur commerce, ce qui explique les exemptions que donnèrent les comtes d’Evreux et de Flandre, le vicomte de Corbeil et même le roi d’Angleterre[69], sans parler de certaines immunités locales que consentirent les seigneurs des alentours sur une terre dont ils faisaient don à l’abbaye[70].

Enfin, vers la fin du siècle, Pontigny enrichit son patrimoine d’une nouvelle sorte de revenu la rente. La rente peut être de deux sortes. Ce peut être le produit d’un arrentement, c’est-à-dire d’un contrat. Nous en possédons un exemple intéressant dans le cartulaire en 1168 Augalon de Seignelay arrente sa part de l’eau de l’Armançon à l’abbaye de Pontigny contre la somme de quatre-vingts livres d’Auxerre et une rente annuelle de quarante sous. Mais il est précisé qu’une fois qu’il aura rendu aux moines la somme qu’il en a reçue, il recouvrera son bien et la rente cessera de lui être versée[71]. Il s’agit bien d’un arrentement, car le contrat est temporaire, et, bien que le latin soit fort imprécis[72], cet acte ne peut être un accensement qui, lui, a un caractère perpétuel. En fait, nous sommes en présence d’un accord qui cache un prêt à intérêt Augalon, qui certainement avait besoin d’argent frais, a, contre une somme en liquide et une rente, engagé un de ses biens aux moines, en leur en laissant la jouissance et les revenus jusqu’à ce qu’il ait rendu la somme.

L’autre forme est la constitution d’une rente nous n’en avons que deux exemples pour le xiie siècle, et encore sont-ils fort tardifs, puisque l’un est de 1189 et l’autre de 1190. Aussi, comme ils sont à la limite de notre période[73], nous n’étudierons ce genre nouveau de ressource de l’abbaye qu’au xiiie siècle.

On voit donc, en examinant les modes d’acquisition de Pontigny au xiie siècle et leur nature économique, que l’essentiel de la richesse du monastère provient de dons en biens immobiliers, puisque les terres arables et les bois représentent à eux seuls 60 % de l’ensemble des possessions des moines.


La nature juridique des biens.

La nature juridique des biens entrés dans le patrimoine de Pontigny est, elle aussi, variée, mais les textes sont souvent laconiques sur ce sujet.

Nous trouvons peu d’exemples dans lesquels il soit nettement précisé qu’une terre donnée ou vendue est un alleu. Nous voyons, cependant, Guillaume le Fauconnier donner à Pontigny tout ce qu’il possède dans les alleux de Forterre et Lignorelles[74]. Par contre les formules de donation, de vente ou d’échange, même si elles sont stéréotypées, nous laissent entrevoir que les biens baillés deviennent des alleux entre les mains de l’abbaye. En effet, c’est «en pure et perpétuelle aumône» que Pontigny reçoit, soit gratuitement, soit contre une somme d’argent, une terre dans plus des deux tiers des actes ces biens deviennent des « aumônes» au sens restreint du terme[75].

L’abbaye obtient aussi de nombreuses terres féodales dans toutes les régions dans lesquelles les moines se sont installés à Chailley[76], Sainte-Procaire et Beugnon[77] et même, tout près de Pontigny, à Roncenay où fut concédé aux moines un fief relevant du trésorier de Saint-Étienne d’Auxerre[78]. En général, lorsque ces biens féodaux sont concédés à l’abbaye, ils sont libérés de tout service et de toute charge. Parfois, cependant, quelque service expressement note grève le fief en 1136, par exemple, Jean Capel donne tous ses fiefs à Pontigny, mais se réserve le service des vassaux[79].

Enfin Pontigny reçoit aussi des censives. Le premier exemple que nous en ayons, date de 1144 : dans cet acte l’abbé de Molesme, Giraud, et le couvent approuvent l’accensement d’une terre sise à Bœurs en faveur de Pontigny[80]. Mais il semble que l’abbaye ait eu peu de terres en censive.


Les donateurs.

Ce sont, essentiellement, les nobles et les ecclésiastiques qui contribuèrent à la constitution du temporel de Pontigny. C’est le reflet même de ce qui se produisit lors de la fondation du monastère un ecclésiastique fit don de la terre et fut encouragé dans son projet par l’évêque et le comte du lieu, qui, à son tour, suggéra aux possesseurs des terres avoisinantes de les céder au nouvel établissement religieux[81].

Les grands seigneurs des alentours firent peu de donations proprement dites, mais préférèrent, bien souvent, exempter le monastère de toute coutume sur leurs terres, comme nous l’avons déjà vu. Il faut, cependant, citer parmi ces donateurs les comtes de Nevers[82], de Troyes[83], de Joigny[84], de Blois[85] et de Bar[86] ou encore les vicomtes de Joigny[87] et de Saint-Florentin[88].

Mais le gros des acquisitions provient des hobereaux de la région. Encore est-il difficile au XIIe siècle de voir si nous avons affaire à des membres de la noblesse locale. En effet, le nom de l’auteur de l’acte est rarement accompagné de qualificatifs qui nous renseigneraient sur l’origine sociale de ces hommes. Nous ne possédons que trois exemples dans lesquels un personnage voit son nom accompagné du titre de seigneur d’une terre[89], encore ces actes sont-ils tardifs. De la même façon, le titre de chevalier n’apparaît que dans deux textes[90] et celui de damoiseau dans un seul[91]. En fait, nous nous rendons compte que nous sommes en présence de nobles, insérés dans le système féodal, parce qu’au cours du cartulaire nous les voyons, en tant que seigneurs, accorder des lettres d’amortissement à Pontigny ou lui faire don de fiefs qu’ils possèdent. Nous voyons ainsi un certain nombre de familles, qui ont des terres proches des granges de Pontigny, accroître son patrimoine. Dans la région de Villiers et d’Aigremont, ce sont les seigneurs de Montréal[92] et de Noyers qui dotèrent l’abbaye[93], ainsi que ceux de Préhy[94]. Vers Saint-Bris, où les dons sont moins nombreux, les libéralités proviennent des familles de Saint-Vérain[95] et de Mello, tandis que dans les alentours de Chailley et de Bœurs, ce sont les nobles d’Ervy[96], de Villemaur[97] et de Venisy[98], ainsi que ceux de Saint-Florentin[99] qui comblèrent de leurs bienfaits Pontigny. Enfin, vers le centre des possessions de l’abbaye, à Sainte-Procaire, Crécy ou Ligny, les familles de Bouilly[100], de Seignelay[101] et de Ligny[102] contribuèrent à étendre le domaine du monastère.

Les ecclésiastiques, après les nobles, furent aussi de généreux donateurs. En tête viennent les évêques non seulement, comme nous l’avons dit, ils accordèrent à Pontigny des dîmes ou réglèrent des conflits nés à leur propos, mais encore, en leur nom, ils dotèrent l’abbaye. C’est ainsi que l’archevêque de Sens, Hugues, donna aux moines le droit d’usage dans ses bois de la forêt d’Othe[103]. Les abbayes de la région, par le truchement d’accords à l’amiable ou d’échanges, permirent à Pontigny de mieux organiser ses biens et d’avoir ainsi un domaine plus homogène et plus cohérent[104]. Enfin, certains hommes d’église, à titre personnel, firent des aumônes : tel Étienne, trésorier de Saint-Étienne d’Auxerre, qui offrit ses terres et bois de Roncenay[105] ; ou encore le prêtre Joubert qui concéda aux moines de Pontigny sa vigne de Milly et la moitié de son pré de Poinchy[106].

En résumé, ce sont les petits seigneurs qui possédaient des biens proches des diverses exploitations agricoles de l’abbaye de Pontigny, qui, poussés par les prélats et les grands du voisinage, constituèrent le patrimoine de Pontigny. Ils furent aidés en cela par certains hommes d’église et d’autres établissements religieux, bien qu’il semble aussi que de simples particuliers aient participé à l’édification de la fortune foncière de la troisième fille de Cîteaux, sans que l’on puisse définir de façon précise leur condition sociale[107].


Les étapes de la formation du temporel.

Pontigny doit sa fondation, comme nous le savons, à la générosité d’un prêtre du nom d’Ansius qui lui fit don d’une terre inculte sise à Pontigny. Bien vite les propriétaires des alentours grossirent ce maigre noyau initial. Pendant les cinq premières années de son existence, elle s’efforça d’arrondir et d’organiser les terres toutes proches de ses premiers bâtiments[108]. Dès
LES PREMIÈRES ACQUISITIONS DE PONTIGNY
Fig. 3

l’année suivante, la donation d’un ecclésiastique permit aux moines de traverser le Serein et de prendre pied sur l’autre rive, à Roncenay[109]. Cependant, dès le début, les moines reçurent aussi des dons disséminés qui formèrent autant de têtes de pont pour une expansion ultérieure à Chablis, comme le prouve un accord passé avec Saint-Martin de Chablis[110], et à Saint-Florentin[111].

Une dizaine d’années après sa fondation, l’abbaye s’installa plus au Nord elle commence, en effet, à recevoir des biens en bordure de la forêt d’Othe, vers Chailley[112]. Mais elle continue à consolider son noyau central vers Sainte-Procaire[113], dans l’alleu de Revisy[114] ; mais, pendant cette période, c’est surtout vers l’Est qu’elle porte toute son attention vers 1133, elle s’efforce d’acquérir des biens près de Ligny, en particulier grâce à un échange qu’elle passa avec Saint-Martin de Chablis[115], et, un peu plus tard, avec le comte de Nevers[116].

Ainsi, en vingt ans, Pontigny a su acquérir des biens tout autour de la première terre qui permit son installation, tout en faisant quelques percées vers le Nord, ce qui l’amena à fonder là une exploitation agricole. Par contre, elle resta assez démunie vers le Sud, mises à part ses possessions de Chablis.


Une deuxième étape dans l’extension du temporel se situe vers 1138. A partir de cette date, en effet, Pontigny organise un centre d’exploitation autour de Crécy et de Duchy, franchissant ainsi une nouvelle barrière fluviale, le Créanton et l’Armançon[117]. En remontant ce cours d’eau, elle s’installe aussi plus à l’Est, vers Germigny et Soumaintrain[118].

Parallèlement, l’abbaye de Pontigny s’efforce d’acquérir toute une série de droits d’usage et de pâturage ainsi que des possessions immobilières, en terre et en bois, dans la forêt d’Othe, ce qui lui permit d’y fonder deux granges, l’une à Bœurs et l’autre à Chailley, et de s’y installer solidement[119], cette nouvelle poussée se situant surtout vers les années 1138-1148.

Dans le même temps, elle prit pied bien plus au Sud, vers Villiers[120] et Aigremont[121] où elle reçut des terres, des bois et des pâturages, grâce auxquels elle put encore créer une nouvelle grange.

Toute cette activité déployée dans des régions assez excentriques par rapport à l’abbaye ne l’empêcha nullement de renforcer sa position autour de Pontigny même, et l’on décèle un renouveau d’intérêt vers Sainte-Procaire où elle acquit de nouveaux biens par des dons et des échanges entre 1146 et 1156[122].

Une nouvelle phase s’ouvre vers 1156-1160. Désormais le noyau central semble bien organisé autour de Pontigny et des granges de Sainte-Procaire et Beugnon, et les donations se ralentissent considérablement dans ces régions.

Vers Chailley et Bœurs, à une période d’extension succède une ère de réorganisation des possessions Pontigny, en effet, se fait confirmer de nombreux dons qui lui avaient été consentis auparavant[123]. De plus, par une série d’achats, d’accords ou d’échanges elle cherche à clarifier la situation et à délimiter, sans conteste, les contours de ses biens[124].

Dans la région de Crécy le même regroupement foncier eut lieu là encore elle s’attache à grossir les dons primitifs en achetant ou échangeant des terres mais elle veut surtout s’assurer la possession de l’Armançon ou, tout au moins, pouvoir y accéder librement pour y faire boire son bétail[125]. De plus, elle se fait donner des revenus attachés à ces terres telles les dîmes de Crécy[126].

Au sud de Pontigny, dans les granges de Villiers et d’Aigremont une série d’accords et de confirmations, des dons d’exemptions et quelques rares aumônes permirent une meilleure cohésion du domaine abbatial[127].

Vers l’extrême fin de la période, le monastère reçut des biens qui formèrent de nouveaux points d’extension qui, comme nous le verrons, se sont fortement développés au xiiie siècle.

Tout d’abord autour de Fouchères, Montigny et Poinchy, l’abbaye organise un lot de terres qui forment une sorte de relais entre ses possessions de Pontigny et celles de Chablis[128].

Au sud-ouest, en 1190 elle reçoit les dîmes de Saint-Bris[129], alors que la même année Dreux de Mello lui fait don de quatre arpents de vigne à Irancy[130] : c’est là le début de l’important vignoble que Pontigny organisera au siècle suivant.

Enfin, dès 1167, Pontigny cherche à s’installer à Auxerre même : elle y reçoit plusieurs maisons[131], des dîmes[132] et quelques vignes[133]. Une fois de plus, elle jette les premiers fondements d’une future zone d’expansion.

En résumé, Pontigny consacra les premières années de son existence à grossir et organiser un noyau central proche de son abbaye, puis s’étendit au Nord, vers la forêt d’Othe, et au Sud, vers Villiers et Aigremont, tout en terminant la mise en place de ses biens centraux. À partir des années 1160, elle s’efforça, par toute une politique d’achats, d’échanges et d’accords, de regrouper les possessions qui lui avaient été consenties, pour en faire des exploitations plus cohérentes, en même temps qu’elle créait de nouvelles têtes de pont vers le vignoble de Saint-Bris, relayées par des points d’attache à Montigny et Chablis, et qu’elle s’installait à Auxerre.


Les granges.

Toutes ces terres acquises par la seconde fille de Cîteaux furent ordonnées autour d’un certain nombre de points, appelés des granges dans l’organisation cistercienne. Cependant nous ne pouvons ici qu’esquisser l’organisation du temporel de Pontigny, car notre cartulaire renferme essentiellement, comme nous l’avons dit, les titres de propriété de l’abbaye et laisse dans l’ombre toute la vie matérielle du monastère et le mode de gestion de ses biens. Ce n’est que par un bref détail ou une courte allusion que les actes nous livrent quelques rares notations qui nous permettent d’entrevoir le système d’exploitation de Pontigny.

La grange, centre agricole périphérique, n’est pas une innovation de Pontigny, mais la forme habituelle des exploitations cisterciennes. Sortes « d’abbayes au petit pied »[134], elles se composent d’un ensemble de bâtiments nécessaires à la mise en valeur par le monastère des terres, bois et pâturages qui lui ont été donnés[135]. En effet, par réaction contre les Clunisiens, les Cisterciens ont renoncé au faire-valoir indirect, pour eux-mêmes cultiver leurs terres[136]. Ainsi, s’ils ont accepté des dons, c’est pour les mettre en valeur de leurs propres mains, sans avoir recours à des tenanciers.

Les statuts issus des chapitres généraux, qui chaque année réunissaient les abbés cisterciens, ont fixé l’emplacement de ces granges : dès 1152, un règlement défend d’en fonder une à plus d’une journée de marche du monastère dont elle dépend[137]. De même, en 1134, on fixa la distance qui devait séparer chaque exploitation agricole[138]. Pontigny semble avoir respecté ces règles les granges les plus éloignées de l’abbaye Bœurs au Nord, Villiers au Sud — ne sont pas à plus de trente ou trente-cinq kilomètres.

La seule exception est la grange de Loron ou Laurent qui se trouve à plus de quarante-cinq kilomètres de l’abbaye mère : elle provient du don que fit en 1120 un certain Gautier Prévost d’une terre en ce lieu[139] et est attestée comme grange dans un acte de 1127 de notre recueil[140]. C’est certainement sa situation éloignée qui poussa les religieux de Pontigny à l’échanger en 1156 contre des terres et droits à Sainte-Procaire[141].

Pour ce qui est de la distance à respecter entre les diverses granges[142], il semble a priori qu’il y ait eu dès le début transgression. Beugnon et Sainte-Procaire ne sont pas séparés par plus de 2 à 3 kilomètres, preuve, certainement, de l’importance des biens en ces régions avoisinantes du monastère.

Les autres granges mentionnées — et qui viendraient transgresser la Règle — ont disparu ou bien ne semblent pas avoir été de véritables unités d’exploitation suffisamment importantes. Avaranda qui est donné comme grange dans l’échange de 1156 entre Pontigny et le comte de Nevers (acte 85) et est située entre la grange de Beugnon et le village de Sainte-Procaire, n’est plus jamais citée. On peut penser qu’à la suite des acquisitions à Sainte-Procaire, ce lieu a été abandonné comme siège de la grange au profit de Sainte-Procaire. Par contre, Sévy, qui se trouve qualifiée de grange aussi bien dans le cartulaire (acte 62) que dans la confirmation d’Adrien IV[143] semble plutôt une étape, un relais pour les troupeaux à]la limite des terres de pâturage entre Pontigny et Vauluisant qu’une véritable « abbaye au petit pied ». La preuve en est donnée par un acte qui autorise la construction en ce lieu de maisons de bergers (acte 39). C’est certainement le même type de problème que l’on retiouve au xme siècle avec Beauvais, dans la commune de Venouse, qui est qualifiée de grange aux côtés de Beugnon et de Sainte-Procaire : il doit s’agir plutôt d’une ferme installée sur quelques terres — en particulier la terre dite Commune donnée en 1156 (acte 85) dans les alentours de Venouse, que l’on sait être un village avec une active communauté[144].

Il y a peut-être donc là abus du terme grangia, ce qui ne nous étonne pas, car l’on voit dans notre cartulaiie même certains seigneurs utiliser ce mot pour qualifier leurs domaines agricoles (nos 168, 296, 386). À l’inverse deux unités agricoles dont on est sûr qu’elles étaient des granges, ne sont pas qualifiées comme telles Sainte-Procaire, qui ne figure sous ce titre que dans un seul acte (no 254), et Champtrouvé, qui n’est jamais nommée ainsi dans le cartulaire alors qu’elle porte ce qualificatif dans le privilège d’Adrien IV[145].

Au total, au xiie siècle, on peut recenser les granges suivantes près de l’abbaye, Sainte-Procaire et Beugnon ; vers le Nord, Crécy et Champtrouvé ; dans la forêt d’Othe, Chailley et Bœurs, avec le relais de Sévy au Sud, Fouchères, puis les deux granges de Villiers et Aigremont. À ces granges s’ajoutent au xiiie siècle des unités dans des villes, (ou à leurs abords), qui prennent au xiiie siècle à la fois l’allure de centres d’exploitation et de centres de rassemblement et perception des rentes Auxerre, Sens, Troyes, Tonnerre, Mâlay-le-Vicomte, le tout formant un ensemble de satellites dont on peut au début du xive siècle, par les annotations marginales, dresser la carte des zones d’influence.

Il est impossible à l’aide du cartulaire de dresser la chronologie des granges de Pontigny. Tout au plus pouvons-nous donner les noms des principales qui font chacune l’objet d’un chapitre du cartulaire : Aigremont, Bœurs, Chailley, Crécy, Sainte-Procaire et Villiers. En définitive, Pontigny possède un nombre assez restreint de granges importantes, alors que Clairvaux, à la même époque, en compte douze[146]. À côté de ces centres purement agricoles, Pontigny compte aussi un cellier à Chablis[147] : en effet, la région renferme un certain nombre de vignobles dont l’abbaye a reçu quelques parcelles. Convers et serviteurs.

Pour entretenir et mettre en valeur le domaine agricole qui entoure les granges, l’abbaye fait appel à des convers[148]. Nous en voyons apparaître quelques uns dans les actes comme témoins, mais, comme ce sont souvent les mêmes noms qui reviennent au bas des actes, il nous est impossible par le cartulaire d’évaluer leur nombre[149]. Il nous est tout aussi difficile de voir leur lieu de recrutement la plupart du temps les textes ne donnent que leurs prénoms, et même lorsque figure un nom de lieu, encore faut-il admettre qu’il est bien celui du lieu d’origine du convers. Si l’on l’admet, sur le petit nombre d’exemples que nous possédons l’on peut dire qu’ils semblent être recrutés dans les alentours ou tout au moins la région dans laquelle s’est installée l’abbaye[150]. Deux actes nous livrent leur profession dans l’un, un nommé Thibaud est porcher dans l’autre le dénommé Gautier est berger[151].

Les listes de témoins nous laissent aussi entrevoir la place qui est la leur dans la hiérarchie d’un monastère cistercien. A leur tête se trouve le maître des convers ou cellerier[152], qui dans certains actes témoigne avant les convers[153] ceux-ci dans les listes de témoins viennent toujours après les moines[154]. Mais leur condition est supérieure à celle de certains laïcs qui, dans les granges travaillent à côté d’eux ce sont les servientes, les famuli ou les familiares que l’on rencontre dans les textes. Ces hommes, que certains historiens ont assimilés aux oblats de la familia bénédictine[155], sont bien moins favorisés que les convers, comme nous le voyons dans un accord que Pontigny passe en 1155 avec l’abbaye de Vauluisant : les convers qui ne respecteraient pas cette convention, sont menacés d’être mis à l’eau et au pain, tandis que les laïcs risquent le fouet et l’expulsion[156].


Défrichements et désertification.

Tous ces hommes effectuent les travaux nécessaires à l’entretien de chaque unité agricole. En particulier, c’est à eux qu’échoient le défrichement des bois qui ont été donnés à l’abbaye et le labourage des terres incultes[157]. Quelques mentions de ces travaux se trouvent dans le cartulaire, et surtout à l’occasion de certaines contestations avec des donateurs il ne faut pas oublier que bien souvent les seigneurs, grands chasseurs, n’étaient guère favorables à la mise en culture par les moines des zones boisées qui étaient de vraies réserves de gibier André de Venisy, par exemple, précise dans une charte de 1184 que les moines de Pontigny ne pourront essarter le bois Saint-Pierre sans sa permission[158]. Par contre certains donateurs permettent au monastère de défricher à condition de toucher une redevance sur les terres nouvellement essartées[159].

Mais, contrairement à l’opinion longtemps émise par certains selon laquelle les moines cisterciens par leurs défrichements furent des agents de peuplement, les granges de Pontigny ne semblent pas être à l’origine de centres nouveaux d’habitat dans de nombreux cas, l’abbaye, respectant la règle fondamentale de la réforme cistercienne qui est le retour au « désert », obtint de ceux qui la comblèrent de dons, la promesse de faire partir de la terre donnée tous les hommes qui y vivaient et de n’y jamais construire de nouvelles maisons. En 1146, par exemple, Hugues et Salon de Bouilly vendent à l’abbaye une terre, des bois et des noues sis à Sainte-Procaire, en assurant les moines de faire déguerpir de ces biens leurs hommes, et même de détruire leurs maisons[160]. Ainsi, loin d’encourager le peuplement, le monastère amena sur ses terres le retour au « désert et chassa les populations locales pour rester seul. Parfois même, pour satisfaire ce désir de solitude des moines, le donateur est obligé de dédommager ses hommes, telle comte de Nevers[161]. C’est surtout, semble-t-il, dans les régions proches de l’abbaye, et principalement dans la grange de Sainte-Procaire[162], que Pontigny manifeste le plus nettement cette aspiration. Cependant, plus loin, dans la forêt d’Othe, près de la grange de Bœurs, le comte de Troyes, Henri, s’engage, par une charte particulière, à ne jamais construire de maisons sur les terres que possède Pontigny dans ces régions[163]. Il ressort aussi de la lecture du cartulaire que l’abbaye sut conserver intactes de nombreuses zones boisées qui lui étaient nécessaires pour y faire paître son bétail dans la forêt d’Othe, dans la région de Villiers et d’Aigremont, plutôt que de trop étendre les terres labourables, elle chercha à garder de larges pâturages bien délimités, parfois même en les entourant de bornes.

Au total, le cartulaire nous offre une vue très succincte et tronquée de l’organisation administrative du temporel de Pontigny et du personnel qu’elle installa dans ses granges pour exploiter ses biens. Cependant les divisions mêmes du livre des possessions de l’abbaye et quelques brèves allusions glanées dans les actes nous laissent entrevoir à Pontigny une exploitation cistercienne traditionnelle avec ses granges peuplées de convers aidés de quelques laies et dirigés par un cellerier.

Le xiie siècle a donc été pour l’abbaye de Pontigny celui de la naissance d’un puissant domaine foncier et de son extension grâce, essentiellement, aux aumônes de la noblesse locale et à la protection du roi et des princes voisins. Ce fut aussi l’époque de l’installation de toute une administration qui se cristallisa autour de quelques points situés au cœur de chaque groupe de possessions que développa le monastère, d’abord, autour de l’abbaye même, puis vers la forêt d’Othe, au nord, et Villiers, au sud, toutes terres qui, au fil des années, acquirent une plus grande cohésion grâce à toute une politique d’achats et d’échanges.


IV. Évolution du temporel au xiiie siècle.


Les modes d’acquisition.

Au xiiie siècle, les modes d’acquisition restent les mêmes.

C’est toujours la donation qui alimente essentiellement la croissance du patrimoine de l’abbaye. Les formules des actes semblent définitivement fixées : on donne « en pure et perpétuelle aumône » ou « perpétuellement ». Par contre, de plus en plus, le donateur exige une contre-partie à son aumône. Pour les uns, il s’agit de faire célébrer par Pontigny leur propre anniversaire après leur mort ou celui d’un de leurs parents ou prédécesseurs. Certains même précisent qu’ils désirent être associés aux bienfaits de l’église[164] ou bénéficier des prières et oraisons des moines[165] ou encore être enterrés dans l’abbaye[166]. Parfois enfin, la donation est consentie pour se faire pardonner des exactions commises contre le monastère et recevoir ainsi l’absolution[167]. Certains donateurs assignent un rôle précis à leur aumône tel seigneur concède une rente pour faire une pitance aux moines de l’abbaye chaque année, c’est-à-dire leur faire servir un repas le jour de son anniversaire[168].

À côté des exigences proprement spirituelles, nous voyons Pontigny consentir parfois contre un don une rente à vie au donateur : Jean, curé de Venouse, par exemple, fait don aux moines de ses prés, mais reçoit en compensation, sa vie durant, une charretée de foin[169]. Ou bien le donateur se réserve la jouissance de ce qu’il a donné jusqu’à sa mort Jean de Rougemont concède tous ses biens à Pontigny, mais il en garde l’usufruit pendant sa vie et, si sa femme lui survit, elle conservera jusqu’à sa mort son douaire[170]. Enfin, nous possédons un cas particulier dans lequel il est offert à l’église de Pontigny une somme d’argent à condition que ce numéraire serve à l’achat de dix livrées de terre[171]. En fait ce n’est qu’une sorte de clause de garantie, d’autant que, dès 1193, le Chapitre général autorisa les abbayes cisterciennes, et surtout leur abbé, à changer la destination d’un don, s’ils le jugeaient bon[172].

Une autre forme de don se développe aussi à cette époque c’est le legs. Le cartulaire renferme plus d’une quinzaine d’actes de ce genre[173] : nous les connaissons souvent en raison des litiges qui, après la mort du légataire, ont opposé l’abbaye aux héritiers[174].

Les achats eux aussi sont plus nombreux qu’au xiie siècle, puisqu’il s’en trouve près de vingt-cinq, c’est-à-dire le double.

Par contre les échanges ont diminué, tandis que les accords sont à peu près stables mais ils sont conclus, le plus souvent, avec des particuliers et non plus presque exclusivement, comme au XIIe siècle, avec des abbayes voisines.


La nature économique des biens.

Si les modes d’acquisitions restent les mêmes, la nature économique des biens a varié.

Les terres sont bien moins nombreuses : dans cette seconde période Pontigny n’en a acquis qu’une vingtaine, ainsi que quelques prés. Encore sur ce nombre en a-t-elle acheté un quart, et cela, bien souvent, pour arrondir ses possessions antérieures en 1253, par exemple, elle achète une censive à Mâlay-le-Vicomte, sise entre des terres qu’elle tenait déjà[175].

De la même façon, elle obtient fort peu de bois sauf dans la forêt de Bar dans laquelle les comtes d’Auxerre et de Nevers lui firent quelques concessions et confirmèrent des droits d’usage[176], c’est là la continuation d’un mouvement amorcé à la fin du xiie siècle.

Par contre, nous assistons à une montée des acquisitions de vignes, puisque Pontigny en obtint à peu près autant que de terres arables. Elles se situent essentiellement dans la région de Saint-Bris et de Dijon. Il s’agit là encore, de toute une politique de regroupement : soit que le monastère se fasse donner des vignes près de ses celliers ou de ses autres biens[177], soit qu’il se les procure contre de l’argent[178]. Ces achats sont, d’ailleurs, importants, puisqu’ils représentent un tiers de toutes les acquisitions en vigne.

Parmi les revenus qui augmentèrent le patrimoine de Pontigny au xiiie siècle, nous retrouvons, avant tout, les dîmes. Elles forment environ la moitié des possessions de l’abbaye en vigne. Si elle en achète peu[179], elle s’en fait donner ou en échange[180] ou enfin en partage[181]. Il est très net que l’interdiction d’acquérir des dîmes du travail d’autrui n’est plus respecté.

Il en est de même pour d’autres coutumes que Pontigny se procure à cette époque. Par achat ou par don elle obtient ainsi quelques cens, coutumes ou tierces, soit seuls, soit accompagnés de la terre qu’ils grèvent[182].

Enfin l’abbaye accentue son désir de s’implanter dans les villes des alentours. Elle obtient ainsi des maisons, par achat ou don, à Auxerre, Sens, Troyes et Dijon. C’est là encore la poursuite de la politique qu’elle avait amorcée au xiie siècle : en effet, de plus en plus Pontigny qui développe des cultures rémunératrices, telle la vigne, cherche à écouler ses produits dans les centres commerciaux que sont les villes ; aussi s’efforce-t-elle d’y acquérir des locaux pour amasser ses marchandises et loger ses moines qui doivent venir pour vendre au marché.

On voit aussi Pontigny se procurer des celliers dans les lieux proches de ses vignobles, ainsi à Auxerre[183], à Lignorelles[184] ou à Loigny, près de Saint-Bris[185].

Cependant l’essentiel de la richesse de Pontigny au xiiie siècle provient des rentes : à elles seules elles représentent les trois quarts des dons pendant cette période. L’abbaye en acheta fort peu, puisque le cartulaire ne nous en offre que deux exemples[186].

Ces rentes sont toutes des rentes constituées. Elles peuvent être en nature et être assises sur toutes sortes de revenus : dîmes, péages, tierces, cens ou coutumes. Les rentes en nature, qui sont le plus souvent en grain et plus rarement en vin, ne représentent qu’un tiers de toutes les donations de rente. Les plus nombreuses sont, en effet, en argent.

Revenus versés annuellement, elles sont payées, en général, en un seul terme le plus fréquent est celui de la Saint-Rémy ou l’octave de cette fête. Mais d’autres termes apparaissent dans les actes la Toussaint ou son octave, mais aussi entre la Toussaint et la Saint-Martin[187], la Saint-Martin même ou sa quinzaine[188], la Saint-Jean-Baptiste[189] ou Noël[190]. Enfin quelques autres exemples isolés donnent d’autres fêtes de saints comme terme du paiement de la rente[191]. Enfin il est à noter que dans un seul acte la rente doit être versée non pas le jour de la fête d’un saint, mais celui de la mort du légataire[192].

On voit donc au xiiie siècle tout un mouvement qui pousse les donateurs à ne plus se démunir de leurs biens fonciers, mais à donner plutôt des revenus en argent ou en nature, ce qui peut s’expliquer par le fait que l’argent circule plus facilement à la campagne qu’au siècle précédent, car les seigneurs ont su se procurer de nouveaux revenus grâce à la perception de nouveaux droits. La conséquence de ces rentrées d’argent pour l’église de Pontigny fut de lui permettre de multiplier ses achats. La vogue que connut la rente vient aussi de ce que ce genre de donation offre une certaine souplesse : le donateur peut, avec l’accord de l’abbaye, assigner la rente sur un autre revenu ou une autre terre — c’est ce que les juristes ont coutume d’appeler un transfert de rente. Bien plus, il a la possibilité, toujours avec l’accord de Pontigny, d’opérer un transfert de rente en même temps qu’une conversion : Milon de Saint-Florentin, par exemple, convertit la rente de trois muids de vin qu’il avait précédemment donnée aux moines de Pontigny, en une nouvelle d’un demi-muid de grain qu’il assigne sur sa dîme de Villiers, alors que la première était assise sur sa vigne de Vauvert[193]. Parfois même le donateur transforme la rente en un autre revenu ou en donation de terre[194]. C’est ce qui se produit lorsque l’abbaye ne parvient pas à se faire payer la rente qui lui avait été concédée[195].


Les donateurs.

Les donateurs ou vendeurs restent, en grande majorité, des nobles : ils sont qualifiés, selon leur rang, de « noble homme », de « chevalier » ou « d’écuyer» ; lorsqu’ils possèdent un fief, leur nom est suivi de la mention de seigneur (dominus) et du nom de la terre.

Les grands seigneurs, eux, font des dons moins nombreux. On retrouve, comme bienfaiteurs du monastère, les comtes d’Auxerre et de Nevers[196]. Mais il est à remarquer que bien souvent ils se contentent de confirmer des dons faits auparavant par leurs parents[197].

Il en est de même pour les rois de France, tel saint Louis qui, en 1248, confirme les privilèges accordés par ses prédécesseurs[198]. Seul le roi d’Angleterre, Henri III, dote Pontigny d’une forte rente, à charge pour les moines d’entretenir une lampe près de la châsse de saint Edme[199].

Par contre, les dons des ecclésiastiques ont nettement augmenté. Mais ce ne sont plus les prélats régionaux qui enrichissent l’abbaye les seuls dons concédés par de hauts dignitaires de l’église proviennent des archevêques de Cantorbéry[200], de celui de Rouen[201] et de l’évêque d’Arras[202].

Les abbayes, elles, passèrent quelques accords avec Pontigny, firent quelques ventes, telle Saint-Bénigne de Dijon[203], mais aucune ne consentit de don.

Ce sont surtout de simples clercs, des chanoines et quelques curés qui dotèrent le monastère de rentes, de terres et de vignes une trentaine de donations peuvent être relevées dans le cartulaire et qui proviennent de ces hommes.

Enfin une nouvelle catégorie sociale permit à Pontigny d’accroître son patrimoine : les bourgeois. Mais il ne faut pas exagérer l’importance de ces dons, car nous ne relevons que six actes par lesquels Pontigny reçoit quelques biens à Auxerre, Dijon, Troyes et Sens[204].


De cette brève étude du temporel de Pontigny dans les deux premiers tiers du xiiie siècle il ressort donc que la richesse du monastère ne semble pas avoir alors diminué. Mais ce ne sont plus les acquisitions foncières qui permirent à l’abbaye de maintenir son patrimoine et même de l’augmenter, mais des donations de rentes qui lui fournirent de l’argent frais et des produits à vendre. Cela explique le désir des moines de s’assurer des points fixes dans les villes pour y écouler des produits de luxe en vogue alors, telle vin, ou nécessaires à la nourriture d’une population en pleine extension, telle bétail. Pontigny sut donc au xiiie siècle, grâce à la générosité des populations locales qui ne se démentit pas, grâce aussi à des achats intelligemment conçus, s’adapter au climat économique nouveau en transformant, dans un certain sens, la composition de son riche patrimoine.

  1. P. Tiburtius Humpfner, Archivum Pontiniaci, dans Annal. cisterc., t. II (1946), p.135.
  2. Pour les ouvrages cités ci-après, voir l’état des sources et la bibliographie, p. 76, infra, p. 73-80.
  3. U. Berlière, Les origines de Cîteaux et l’ordre bénédictin au douzième siècle, dans Revue d’hist. ecclésiastique, t. 1,1900, p. 448-471 et II, 1901, p. 253-290.
  4. Canivez, Statuta…, p. 13, n° 15.
  5. N-84.
  6. Voir Chaillou des Barres, Histoire de l’abbaye de Pontigny.
  7. Canivez, Statuta…, p. 17, n° 18.
  8. Arch. dép. de l’Yonne, H 1403.
  9. Archdale A. King, Cîteaux and her elder daughters, p. 148 et suiv.
  10. Guillaume, abbé de 1136 à 1165.
  11. Voir la carte qui a été dressée d’après le registre de l’état des fondations l’ordre de Cîteaux, Arch. dép. de la Côte d’Or, 11 H 2.
  12. Canivez, Statuta…, p. 75.
  13. Voir les préambules des nos 241 et suivants.
  14. De 1208 à 1213.
  15. No 243
  16. J. Laurent, Cartulaires de l’abbaye de Molesme, t. I, p. 41, note 1.
  17. Voir n° 111.
  18. Ce droit fut interdit par les Statuts de 1152 (cf. Canivez, Statuta…, p. 47.). Mais dès 1157 cela fut admis (id…, p. 68, n° 63.).
  19. N° 200.
  20. N° 95.
  21. Ex. : n° 341.
  22. Ce mode d’acquisition fut autorisé par les Statuts dans le cas où les possessions données sont trop éloignées (id…, p. 118, n° I.).
  23. N° 102.
  24. nos 9, 57, 88, 89, 104, 134, 149, 153, 279.
  25. N° 89.
  26. N° 104.
  27. Canivez, Statuta…, p. 117 : {{lang|la|texte=… proposuimus firmiter… ut… ab omni emptione… terrarum et quarumcumque possessionum immobilium abstineamus.
  28. H. d’Arbois de Jubainville, Études…, p. 148.
  29. Ex. : n°73.
  30. nos 84, 95.
  31. nos 92, 96.
  32. nos 85, 88, 97, 104, 113.
  33. nos 86, 87, 91, 102.
  34. nos 120, 128, 130, 136, 140, 141, 143, 145.
  35. N° 144
  36. nos 42, 43, 46, 52.
  37. nos 25, 26, 28, 59, 61, 63, 65, 75.
  38. N° 104.
  39. N° 84.
  40. N° 88.
  41. nos 19, 20, 29, 32, 77, 117.
  42. nos 42, 43.
  43. N° 14.
  44. nos 17, 19, 23, 24, 33, 34, 60, 62, 66, 67, 69, 74.
  45. nos 8, 9, 10, 15, 103.
  46. N° 342.
  47. nos 103, 308, 358.
  48. N° 101.
  49. nos 84, 101, 134, 149, 153, 274.
  50. P. Viard, Histoire de la dîme ecclésiastique dans le royaume de France aux xiie et xiiie siècles, Paris, 1912.
  51. N° 269 : …de universis laboribus et satis vestris, per singulas species sive holerum, leguminum, pomorum et quorumque graminum in terris quas possidetis.
  52. N° 267.
  53. N° 269.
  54. N° 268.
  55. Ex. : n° 11, n° 266.
  56. J.-B. Mahn, L’ordre cistercien et son gouvernement…, p. 105 et suiv.
  57. N° 10.
  58. Canivez, Statuta…, t. I, p. 14 et 15.
  59. Ibid., p.15.
  60. Ibid., p. 118, n° 1.
  61. N° 110.
  62. nos 61, 67,74,130,140.
  63. N° 112.
  64. N° 31.
  65. Ex. : n° 130.
  66. N° 217.
  67. nos 1, 2, 282.
  68. nos 3, 4, 6, 276, 278, 279, 381.
  69. N° 5.
  70. Ex. : n° 58.
  71. N°147.
  72. Le verbe employé pour qualifier l’acte est accensere.
  73. nos 124, 200.
  74. N° 98 : …quicquid habebat in territorio de Forterra et in territorio de Linieriis…, utrumque vero territorium alodium est.
  75. J. Laurent, Cartulaires de l’abbaye de Molesme, t. I, p. 41, note 1.
  76. Ex. : nos 75, 76.
  77. Ex. : nos 94, 113.
  78. N° 92.
  79. N° 87 : nichil penitus mihi vel heredibus meis in eisdem casamentis retinens, preter servitium casatorum…
  80. N° 26 : {{lang|la|texte=… ita concessit jure perpetuo possidendum… ut fratres illius singulis annis loci V solidos censuales apud Nogemio nobis persolvant.
  81. N° 84.
  82. nos 8, 14, 52, 85, 86, 94, 117.
  83. nos 72, 200, 381.
  84. nos 124, 274.
  85. N° 112.
  86. N° 79.
  87. N° 125.
  88. N°144.
  89. N°49, Anséric, seigneur de Montréal ; n° 46, Milon, seigneur de Noyers ; n° 55, Clarembaud, seigneur de Noyers.
  90. nos 30, 33.
  91. N° 116. Jean, damoiseau de Ligny.
  92. Ex. : n° 42.
  93. nos 47, 48, 49, 55, par exemple.
  94. nos 46, 55, 56.
  95. N° 340.
  96. N° 64.
  97. nos 20,21,75,76.
  98. nos 58, 74, 80.
  99. Ex. : nos 59, 77.
  100. N° 88.
  101. nos 91, 110, 113, 129, 145.
  102. nos 93, 97, 108, 116.
  103. N° 60.
  104. Ex. : n° 62.
  105. N° 92.
  106. N° 111.
  107. nos 19, 22, 24, 63, 84, 95, 96…
  108. nos 89, 95.
  109. N° 92.
  110. N° 102.
  111. N° 112.
  112. N° 75.
  113. N° 110.
  114. N° 101.
  115. N° 102.
  116. nos 87, 91.
  117. nos 125, 128, 130, 136, 137, 142, 143.
  118. N° 126.
  119. 17,20, 21, 23, 24, 26, 34, 58, 59, 60, 61, 62, 63, 65, 66, 67, 70, 74, 115.
  120. nos 42, 43, 45, 49, 52.
  121. N° 53.
  122. nos 85, 88.
  123. Ex. : nos 25, 27, 28, 33.
  124. Nos 18, 19, 29, 32, 72, 78, 80.
  125. Nos 131, 147.
  126. No 149.
  127. Nos 46, 47, 55, 56, 57.
  128. Nos 12, 98, 120.
  129. No 341.
  130. No 342.
  131. Nos 103, 308.
  132. No 11.
  133. Nos 8, 9, 15.
  134. Voir H. d’Arbois de Jubainville, Études sur l’état intérieur des abbayes cisterciennes…, Paris, 1858.
  135. M. Aubert, L’architecture cistercienne en France, t. 2.
  136. Canivez, Statuta…, t. I, p. 14, n° V.
  137. Martène, Thes. Anecd., t. IV, col. 1244.
  138. Canivez, op. cit., p. 20, n° XXXII.
  139. Cet acte ne figure pas dans le cartulaire, mais il est édité d’après l’original dans Quantin, Cart. gén. de l’Yonne, t. II, p. 48, acte 43.
    La localisation de cette terre ne fait aucun doute, car, si le lieu n’existe plus, il est dit dans un autre acte de 1135 (édité par Quantin, t. I, p. 303, n° 178), que les moines de cette grange pourront moudre leur grain au moulin de Crain qui se trouve tout proche (arr. Auxerre, cant. Coulanges). Il doit s’agir de l’actuel lieu dit de Laurent installé dans la clairière au nord de la forêt de Fretoy, que Quantin traduit par le mot Loron. Sur les diverses formes latines de ce nom, voir actes nos 69 (annotation en marge), 85 et 268.
  140. N° 268.
  141. N° 85.
  142. Canivez, op. cit., p. 20, n° XXXIII.
  143. Quantin, Cart. gén. de l’Yonne, t. I, p. 549, no 384.
  144. Voir l’introduction au cartulaire de Quantin.
  145. Quantin, Cart. gén. de l’ Yonne, t. I, p. 549, no 384.
  146. H. d’Arbois de Jubainville, Études…, p. 310.
  147. N° 12.
  148. Canivez, Statuta…, t. I, p. 14, n° VIII
  149. nos 29, 44, 45, 62, 94, 129, 341.
  150. Ex. : n° 29 (Humbertus de Burs).
  151. nos 29, 62.
  152. Canivez, Statuta…, p. 29
  153. N° 34.
  154. nos 44, 45.
  155. U. Berlière, La familia, dans Mém. de l’Acad. royale de Belgique, Classe des lettres, 2e série, t. 29, 1931, p. 80.
  156. N° 34.
  157. Voir nos 27,59,77,85.
  158. N° 82.
  159. nos 84,89.
  160. N° 88 : … in fide sua promiserunt memoratus Hugo et frater ejus terram ipsam ab habitatione hominum suorum immunem et incultam facerent et domos ipsorum, cumpace, eorum a toto territorio auferrent.
  161. N°85.
  162. nos 85, 105.
  163. N° 78.
  164. N° 337.
  165. nos 231, 305.
  166. nos 185, 201, 214.
  167. N° 216.
  168. nos 163,174,184,192,195,202,204,290.
  169. N° 119.
  170. N° 343.
  171. N° 204.
  172. Canivez, Statuta… , t. I. p. 158, n° IV.
  173. nos 169, 202, 205, 214, 234, 256, 259, 299, 315, 367, 328, 337, 387, 328.
  174. Ex. : n° 337.
  175. N° 402.
  176. nos 303, 305, 311.
  177. nos 319, 334.
  178. nos 312, 332.
  179. nos 264, 300.
  180. N° 327.
  181. N°233.
  182. Voir nos 165, 166.
  183. nos 312, 314.
  184. N° 273.
  185. nos 175, 176.
  186. nos 175, 178.
  187. Ex. : n° 260.
  188. nos 237, 372.
  189. nos 158, 310.
  190. nos 161, 191, 239, 275.
  191. Pâques, n° 271 ; Purification de la Sainte Vierge, n° 250 ; octave de la Saint Denis, n° 160 ; Saint André, n° 209.
  192. N° 172.
  193. N° 215 ; voir aussi nos 235, 255.
  194. nos 40, 198.
  195. nos 40, 246.
  196. nos 205, 239, 303, 305.
  197. Ex. : nos 306, 307.
  198. N° 284.
  199. N° 211.
  200. N°241 et suiv.
  201. N° 260.
  202. N° 318.
  203. nos 350, 365, 389.
  204. nos 310, 386, 387, 388, 410, 418.