Le Pressoir (Pottier)

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Chants révolutionnairesAu bureau du Comité Pottier (p. 145-146).



LE PRESSOIR



Dans un ciel d’automne orageuse
La lie a barbouillé l’azur.
Sa hotte au dos, la vendangeuse
Porte à cuver le raisin mûr.
En bouillonnant la grappe tombe,
Puis la vis tourne avec effort :
On dirait la vaste hécatombe
De martyrs pâmés dans la mort.

Chantons le martyre en extase !
Chantons la vendange et l’espoir !
Chantons les grappes qu’on écrase,
Les grains saignant sous le pressoir.

Où sont mes grappes ? Leur sang coule,
Disent les pampres du coteau,
On les torture, un pied les foule,
Le Pressoir les tient sous l’étau !
Tu les crois mortes, pauvre feuille,
Plus vivantes à chaque tour,
Le bon vigneron les recueille
En flot de jeunesse et d’amour.

Ce jus d’enivrante agonie
Bu par les peuples en chemin,
Ce vin capiteux du génie
Monte au cerveau du genre humain.

En nous cette foule immolée
Trouve un Panthéon grandissant :
Socrate, Jean Hus, Galilée,
Vivent passés dans notre sang.

Le martyr en son heure aiguë
Meurt dans les spasmes de l’amant ;
Ces ivrognes de la Ciguë
S’en vont soûlés de dévouement ;
Ces demi-dieux et les poètes
Pour l’échafaud n’ont que dédains,
Quand la gloire égrenne leurs têtes
Dans un banquet de Girondins.

Ah ! qu’un chant d’espoir vous soutienne
Nations, marcs pressurés,
Vous que l’exil jette à Cayenne,
Chairs à pressoir, grains torturés
Si le présent n’a pas mémoire,
Dans la coupe de l’avenir,
Versez, versez votre âme à boire.
La grande soif va revenir.

Quand viendra le beau Vendémiaire,
On verra des pressoirs sacrés
Le vin, l’amour et la lumière,
Couler pour tous les altérés ;
Du gibet quittant les insignes,
Jésus déclouant ses bras las,
Au Calvaire planté de vignes ;
Mettra sa croix pour échalas.