Le Prince Louis-Napoléon/02

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Le Prince Louis-Napoléon
Revue des Deux Mondes4e période, tome 133 (p. 329-370).
Le prince Louis-Napoléon


II. L’ÉLECTION A LA PRÉSIDENCE [1]


I

Jamais la cause des Bonaparte ne parut plus perdue qu’à la veille du jour où elle allait triompher.

De plus en plus convaincu de la solidité du gouvernement de Juillet, le dernier frère de l’empereur ne songeait qu’à s’arranger avec lui. Louis-Philippe ne se décidant pas, Jérôme, sur le conseil de son fils, saisit la Chambre des députés d’une demande, non d’abrogation générale de la loi de bannissement, mais d’abrogation partielle pour lui et ses enfans. Cela lui paraissait tout naturel, le prince Louis étant dans une situation exceptionnelle, et les fils de Lucien étant tous su jets et princes romains, longtemps même avant la chute de l’Empire [2]. Dans ces termes, la demande de Jérôme soulevait cependant une objection embarrassante que lui soumit Thiers : une loi d’exception en faveur d’un membre de la famille Bonaparte serait pour tous les autres un renouvellement de proscription. Thiers estimait encore que la demande avait été mal introduite, qu’elle devait être adressée au roi et non aux députés [3]. Lors de la discussion, le ministère, après avoir refusé formellement de présenter une loi, craignant une difficulté avec la Chambre, promit de rouvrir administrativement les portes de la France à l’ancien roi de Westphalie. Le renvoi de la pétition, accepté dans ces termes, fut prononcé à l’unanimité (3 juillet 1847).

Le 22 septembre, Jérôme reçut l’autorisation de séjourner en France pendant trois mois avec sa famille. Aussitôt rentré il négocia avec le roi et il obtint la promesse d’une pension de cent mille francs et, selon certains récits, du titre de pair. L’unique difficulté à résoudre, lorsque éclata le 24 février, était la réversibilité que le roi Jérôme demandait de la moitié de cette pension sur la tête de son fils, condition à laquelle on résistait à cause des défiances qu’inspirait le jeune prince.

J’entrai alors pour la première fois en relations avec le prince Napoléon. Peu de jours avant le 24 février, Jean Reynaud, dont j’admirais le talent si haut et le caractère si pur, m’avait convié à une réunion de l’élite du monde libéral et républicain organisée dans son petit hôtel des Champs-Elysées. Pierre Leroux, venu de Boussac en quêteur, devait, pour obtenir de l’argent, exposer son système sur la Triade et le Circulus. Parmi les invités, qui la plupart devaient avoir une participation importante à l’événement prochain, se trouvait le prince Napoléon, comte de Montfort. On se pressait autour du neveu du grand homme : on admirait la beauté de son masque napoléonien, l’éclat de son esprit et sa verve éloquente. On me présenta à lui : il me fit un accueil obligeant. De ce jour commencèrent entre nous des relations parfois ralenties, souvent troublées par d’orageux dissentimens, qui néanmoins se sont continuées avec un caractère constant d’intimité, jusqu’aux derniers jours de sa vie.

Pendant ce temps, le prince Louis demeurait fidèle à la promesse spontanément faite à l’ambassadeur de France : il ne conspirait plus. Sa vie se partageait entre le monde fashionable et l’étude. Il entreprit la réimpression du Manuel d’artillerie de sa jeunesse. Il ne se montra prétendant que par la profusion avec laquelle, en dissipant le patrimoine qui lui restait et même en s’endettant, il subvenait à l’entretien de ses amis et partisans dépourvus de ressources. Le destin travaillait pour lui ; il n’avait qu’à le laisser faire.


II

La Révolution de 1848 remit en vigueur le principe de la souveraineté nationale ; elle lui donna même une extension qu’il n’avait point encore eue. La première révolution n’avait admis que l’élection à deux degrés, elle l’introduisit directe ; la première révolution avait subordonné l’électoral comme l’éligibilité à certaines conditions de cens et d’indépendance, elle n’en exigea aucune : tout Français Agé de vingt et un ans, non privé de ses droits civils, fut électeur. La cause à laquelle le prince Louis Napoléon s’était consacré triomphait. Aussi ce fut son nom qui, au lendemain de l’événement, sortit du long silence de la foule.

Avec une sagesse consommée le prince ne brusqua rien, laissant à la vague de fond qui le portait le temps de submerger toutes les résistances. Dès le 22, à la sollicitation de quelques républicains, convaincus que son concours leur vaudrait l’armée, il s’était mis en route pour Paris. Il y arriva le lendemain de la révolution. Du domicile de son ami Vieillard, rue du Sentier, où il était mystérieusement descendu, il annonça au gouvernement provisoire « qu’il accourait pour se ranger sous le drapeau de la République. » L’accusé de réception fut l’ordre de quitter la France dans les vingt-quatre heures. Il ne résista pas : « Vous pensez, répondit-il, que ma présence à Paris est maintenant un sujet d’embarras, je m’éloigne momentanément. Vous verrez dans ce sacrifice la pureté de mes intentions et de mon patriotisme. » Il ne se présenta même pas aux premières élections de l’Assemblée constituante. Tant que la constitution n’aurait pas été fixée, son rôle serait difficile et même dangereux en France. Bon gré mal gré, ses antécédens en feraient un chef de parti et l’exposeraient aux intrigues ; mieux valait prolonger quelques mois encore un exil qui, étant volontaire, devenait moins pénible [4]. A Londres, il remplit son devoir d’hôte loyal en s’inscrivant, à côté de ce qu’il y avait de plus respectable dans la Cité, parmi les constables spéciaux postés à Trafalgar square pour contenir l’agitation chartiste. Il laissa à trois de ses cousins, Jérôme Napoléon, Pierre Bonaparte, Mural, le bénéfice de la faveur populaire. Il ne fut nommé pour la première fois qu’aux élections complémentaires du 7 juin 1848 dans les départemens de la Charente-Inférieure, de l’Yonne, de la Corse et de la Seine.

L’effet de cette manifestation fut d’autant plus considérable, qu’elle avait été spontanée. « Il y a huit jours, disait Proudhon, le citoyen Bonaparte n’était encore qu’un point noir dans un ciel en feu ; avant-hier ce n’était qu’un ballon gonflé de fumée ; aujourd’hui c’est un nuage qui porte dans ses flancs la foudre et la tempête. »

Les puritains de la République, pour lesquels le but justifie les moyens, secondés cette fois par Lamartine, proposèrent de déclarer le prince inéligible en vertu de la loi de 1832. Jules Favre, Crémieux et Louis Blanc démontrèrent que la Révolution abrogeait implicitement les lois d’exil contre le prisonnier de Ham. Comment d’ailleurs, après avoir admis trois Bonaparte, en écarter un quatrième ? La validation fut votée par les deux tiers des voix (13 juin). Mais le lendemain le prince manqua gâter ses affaires par une démarche imprudente. Il écrivit à l’Assemblée une lettre altière peu propre à calmer les alarmes, quoiqu’elle parût y prétendre. Elle contenait une menace plus qu’une soumission : « Je n’ai pas cherché l’honneur d’être représentant du peuple, parce que je savais les soupçons injurieux dont j’étais l’objet. Je rechercherais encore moins le pouvoir. Si le peuple m’imposait des devoirs, je saurais les remplir. » Cavaignac s’indigna que le mot de république n’eût pas été prononcé. Jules Favre, fatigué déjà d’avoir été une fois sans venin, demanda le renvoi au ministre de la justice ; d’autres parlèrent de mise hors la loi immédiate. Si les amis du prince n’eussent pas obtenu le renvoi au lendemain. une mesure violente eût été décrétée. Le prince, clairvoyant et maître de lui, comprit son erreur et, sans hésiter, la répara par une nouvelle lettre, dans laquelle il donnait sa démission en exprimant son désir du maintien d’une République sage, grande, intelligente. L’orage se calma.

Les tragiques journées de Juin — cette gigantesque guerre civile dans laquelle tant d’héroïsme se dépensa au détriment de notre grandeur — lui parurent la notification providentielle que l’heure écrite avait sonné. Une répression cruelle sévissait contre les auteurs de la sanglante insurrection. Onze mille cinquante-sept individus furent arrêtés. Les fusillades sommaires, les conseils de guerre ne moissonnant pas assez tous les vaincus, on vota « la transportation par mesure de sûreté générale des individus actuellement détenus qui seraient reconnus avoir pris part à l’insurrection (27 juin 1848). » Reconnus ! on ne disait point par qui : aucun jugement de n’importe quelle juridiction n’était requis, pas même un interrogatoire sommaire. On était pris, emprisonné, embarqué, transporté, sans que qui que ce soit vous eût expliqué pourquoi ni sur quelles preuves. Plus de quatre mille individus furent ainsi traités ; ce n’est que peu après que le chiffre en fut réduit à onze ou douze cents.

Cette loi sauvage répondait cependant à l’exigence publique. Un vent violent de réaction, de colère et de vengeance s’élevait de toutes parts parmi ceux qui s’étaient, sans conviction, montrés ardens à se rallier à la république quand ils avaient peur. C’était alors à qui la maudirait, et, en attendant l’occasion de la renverser, pousserait aux mesures de représailles contre ceux qui l’avaient établie.

Préfet à Marseille, où l’insurrection éclata à la veille de celle de Paris, je ressentis l’impétuosité de cette poussée mieux que personne. Ayant refusé non seulement de « transporter » mais même de prononcer l’état de siège, je fus publiquement accusé d’avoir été le complice de l’insurrection que je venais de réprimer vigoureusement.

Supposez le prince un simple ambitieux à courte vue. Il se serait jeté dans le courant qui ne cessait de grossir ; il se serait présenté au pays les enseignes de la réaction à la main. Si ce n’est au premier moment, cela l’eût irrévocablement perdu. Sa seule force était dans le peuple. Pour les classes bourgeoises et aristocratiques, il ne devait jamais être qu’un relais d’étape, non une solution. Or la dureté, fût-elle justifiée, avec laquelle la république des bourgeois frappait sur les insurgés de Juin, révoltait, par l’attendrissement, même les plébéiens qui n’avaient point participé à l’émeute et les remplissait du désir de la vengeance. Les Médicis durent leur fortune à ce que le premier d’entre eux, Silvestre, se montra compatissant envers les Ciompi, les anarchistes du temps, vaincus et pourchasses. La vengeance du peuple, quand il est mécontent d’une république, est toujours d’appeler César.

César sortit de l’ombre et se montra. Sa réserve avait accru l’impatience de ses amis : « On veut vous voir, lui mandait Persigny, on vous demande, on vous appelle, nous vous attendons. » Il posa nettement sa candidature aux élections complémentaires du 17 septembre 1848. Nommé à Paris et dans quatre départemens, il arriva aussitôt et descendit sur la place de la colonne Vendôme, à l’hôtel du Rhin (24 septembre).

Quelques heures avant d’aller prendre possession de son siège, avant d’avoir vu son ancien ami et défenseur Berryer, ou qui que ce soit, sauf le montagnard Joly, il reçut le socialiste Proudhon. Selon son habitude, dans cette entrevue, il écouta plus qu’il ne parla, se montra bienveillant, protesta qu’il n’était pas dupe des accusations dirigées contre les socialistes, et blâma sans détour la politique de Cavaignac au point que le socialiste put, quoique très à tort, se croire presque d’accord avec lui. L’entretien terminé, il se rendit à l’Assemblée en compagnie de Vieillard et de Boulay de la Meurthe. Il s’assit sur les bancs de la gauche, marquant ainsi de quel côté étaient ses préférences. Son élection ne fut pas contestée. Alors il monta à la tribune, et d’une voix ferme, nuancée d’un accent étranger, il dit :

« Après trente-quatre années de proscription, je retrouve enfin ma patrie et mes droits de citoyen. — La République m’a fait ce bonheur : que la République reçoive ici mon serment de reconnaissance et de dévouement, et que les généreux patriotes qui m’ont porté dans cette enceinte soient certains que je m’efforcerai de justifier leurs suffrages en travaillant avec vous au maintien de la tranquillité, ce premier besoin du pays, et au développement des institutions démocratiques que le peuple a le droit de réclamer. — Longtemps je n’ai pu consacrer à la France que les méditations de l’exil et de la captivité ; aujourd’hui la carrière où vous marchez m’est ouverte. Recevez-moi dans vos rangs, mes chers collègues, avec le même sentiment d’affectueuse confiance que j’y apporte. Ma conduite, toujours inspirée par le devoir, toujours animée par le respect de la loi, prouvera, à l’encontre des passions qui ont essayé de me noircir pour me proscrire encore, que nul ici plus que moi n’est résolu à se dévouer à la défense de l’ordre et à l’affermissement de la République. »

En présence de la réaction maîtresse partout, des transportations sans jugement, de l’état de siège, des suspensions de journaux, de la clameur de haro élevée contre le socialisme, cet appel à une affectueuse confiance, cette affirmation que le peuple avait le droit de réclamer des institutions démocratiques, cette promesse de travailler à l’affermissement de la république, c’était la confirmation du langage intime tenu à Proudhon, la provocation à une entente avec la partie vaincue et persécutée de l’Assemblée. Le prince, loin de se rallier à l’union conservatrice, s’en distinguait. Il affirmait l’ordre, mais un certain ordre, l’ordre dans la révolution et pour elle, non en dehors d’elle et contre elle ; l’ordre au profit du régime nouveau, non pour le ramener, autant que possible, au régime ancien. Si les républicains et les socialistes l’avaient compris, et si, par suite, les deux forces de Napoléon et de la république s’étaient fraternellement unies en s’accordant une part équitable, que de complications et de violences nous eussent été épargnées ! Mais étroits, sectaires, asservis à des formules vides, quoiqu’ils allassent déjà à la dérive, ils se drapèrent dans leur morgue, et leurs suspicions repoussèrent l’allié puissant qui les eût préservés du naufrage prochain. Au sortir de son entretien, Proudhon avait écrit sur son carnet : « Cet homme paraît bien intentionné. Tête et cœur chevaleresques ; plus plein de la gloire de son oncle que d’une forte ambition. Au demeurant génie médiocre, je doute que, vu de près et bien connu, il fasse grande fortune. Me méfier du reste… » La méfiance ne tarda pas à se convertir en une hostilité violente et sans loyauté. A la descente de la tribune, aucun des républicains dont le prince avait réclamé l’affectueuse confiance ne vint à lui ; quand il s’assit de nouveau sur leurs bancs, il ne recueillit que sourires malveillans et inquisition narquoise. Cela ne le découragea ni ne l’irrita. Il se montra de temps à autre à l’Assemblée, même dans un de ses comités, poli, taciturne, également imperturbable devant les déférences prévoyantes et les hostilités imprévoyantes.

Cependant sa popularité, servie par l’habile organisation de Persigny, de Laity, du général Piat et du prince Napoléon, grandissait. Dès que l’Assemblée eut voté l’institution delà présidence malgré les efforts de Grévy auquel cette opposition valut plus tard d’être fait président, le prince devint le candidat obligé. Cavaignac était son seul compétiteur sérieux. En sa personne un peu raide respirait la dignité du commandement et du devoir ; sa parole brève, saccadée, au milieu des embarras de l’inexpérience oratoire, abondait en saillies de fierté et d’honneur à la Montluc. Plusieurs de ses proclamations pendant la lutte de Juin ont une véritable beauté de sublime, à l’antique. La défense qu’il opposa aux jacobins et au centre gauche, coalisés contre lui par une commune envie, fut foudroyante et subjugua l’Assemblée tout entière. « Ce diable d’homme, disait en sortant un de ses adversaires dépités, quand il s’agit de lui est capable de tout, même d’avoir du talent. » Reproche injuste : il était capable d’en avoir au profit des autres. Témoin sa défense de son ami Lamoricière, dont on attaquait la présence au ministère : « Je ne m’étonne que d’une chose, c’est qu’il ne soit que le second quand je suis le premier ! » Inébranlablement attaché au présent et même à la tradition de la république, il en protégea l’avenir par son influence et par ses votes contre les prétendues réformes du radicalisme, et notamment contre l’une des plus détestables, l’impôt inquisitorial sur le revenu, pure rétrogradation vers l’arbitraire de l’ancien régime ou copie inintelligente d’un expédient de guerre anglais, et d’une des institutions du despotisme prussien. Il avait refusé, malgré le conseil de certains de ses amis, de profiter de l’effarement public pour usurper une dictature personnelle. A tous égards un tel homme était digne de la magistrature suprême.


III

L’élection dépendait du mode selon lequel elle serait faite. Attribuée à l’Assemblée, elle assurait l’avantage à Cavaignac ; transportée directement au peuple, elle amenait le triomphe du prince.

Les jacobins eussent trouvé tout naturel que les représentons du peuple employassent leur pouvoir délégué à interdire au peuple l’expression de sa volonté : c’était, à les entendre, la politique prévoyante. Tocqueville ne partagea pas leur avis. Il établit que l’élection par le peuple était la seule qui ne détruisît pas l’individualité du pouvoir exécutif. Puis, sa voix grêle comme sa personne acquérant une solennité pénétrante, il s’écria au milieu du recueillement de l’auditoire : « Croyez-vous écarter les périls de la République en proclamant pour ainsi dire officiellement que vous doutez des sentimens républicains du peuple ? »

Néanmoins l’Assemblée hésitait encore, lorsque Lamartine parut à la tribune. Un silence d’attente remplit l’auditoire. Comment allait-il opiner ? On le savait hostile à l’ambition bonapartiste. Sa muse avait été dure au héros de Sainte-Hélène ; il n’avait pas salué de son enthousiasme le retour des cendres ; récemment encore il disait : « Il y a deux noms auxquels la dictature d’une république ne doit jamais être confiée : en Angleterre, Monk ; en France, Bonaparte. » L’émotion égala donc la surprise lorsque, sans s’absorber dans les calculs étroits de l’ambition présente, ne consultant que les intérêts permanens de la vérité, il appuya l’opinion de Tocqueville. Cette abnégation lui fut propice, car jamais il ne déploya d’une envergure plus solennelle ses ailes majestueuses. A ses accens lyriques les plus rebelles se rendirent. Il y a peu d’exemples dans l’histoire des tribunes modernes d’une fascination aussi complète, aussi soudaine : « Quand même le peuple choisirait celui qu’une prévoyance peut-être mal éclairée redouterait de lui voir choisir, n’importe ! Alea jacta est ! Que Dieu et le peuple prononcent. Il faut laisser quelque chose à la Providence ! » La cause de l’élection directe par le peuple était gagnée (6 octobre 1848).

Une dernière tentative fut essayée pour empêcher le résultat inévitable. Antony Thouret proposa l’inéligibilité des princes ayant appartenu aux familles régnantes. Il était bien tard pour porter une loi d’ostracisme qu’on n’avait pas osée au début. Cavaignac eut la chevaleresque dignité de s’y opposer. « On dirait, fit-il, que l’Assemblée a voulu mettre un obstacle au choix que la nation était prête à faire, qu’après avoir promis toute liberté au vote du peuple elle a voulu le restreindre. J’ai soif de savoir où est la confiance de la nation. » Le prince protesta en quelques mots : « Je ne prends pas la parole contre l’amendement, j’ai été assez récompensé en retrouvant tous mes droits de citoyen. C’est au nom de trois cent mille électeurs qui, par deux fois, m’ont honoré de leurs suffrages, que je viens désavouer le nom de prétendant qu’on me jette toujours à la tête. » L’exclusion ne fut pas prononcée : au contraire la loi de proscription de 1832 contre les Bonaparte fut définitivement abrogée.

Ceux qui n’ont pas vécu en ces jours peuvent blâmer, comme des fautes impardonnables, ces décisions de l’Assemblée constituante qui permirent l’élection du prince. S’ils avaient senti, comme les contemporains, l’impulsion violente, à chaque heure accrue, qui le portait, ils sauraient qu’aucun acte de violence n’eût dominé alors la passion populaire. La nomination eût-elle été attribuée à l’Assemblée, dès le lendemain, aux élections législatives, le nom du prince, placé en tête de toutes les listes, en dépit de toutes les déclarations d’inéligibilité, eût obtenu la majorité presque partout. Quelle force serait-il resté au pouvoir du général Cavaignac ? Il eût fallu supprimer le suffrage universel ou le museler. En ce temps de probité politique, nul ne pensait à le proposer. Tocqueville et Lamartine n’opinèrent pas seulement en honnêtes gens, ils se montrèrent plus encore politiques perspicaces.

Il est rare qu’une assemblée aille avec une inflexible logique au bout du principe qu’elle a adopté, et même qu’elle se défende de reprendre en détail ce qui lui a été arraché en principe. Le peuple, maître de l’élection, devait rester maître de réélire celui qu’il aurait élu. Cependant l’Assemblée décréta que le président ne serait pas rééligible. La constitution nouvelle pouvant, à l’application, révéler des défectuosités, la faculté de réviser devait être facile. On la rendit à peu près impossible en la subordonnant au vote des trois quarts des voix. Au moins eût-il été correct que ces décisions exorbitantes fussent ratifiées par le pouvoir constituant. On s’en garda bien ! on craignit que le peuple ne manifestât par un vote négatif sa volonté d’être régi par le prince sous une forme quelconque. Lorsque le député Puységur proposa, conformément aux règles démocratiques, de soumettre l’acte constitutionnel à la sanction nationale, quarante-quatre voix seulement l’appuyèrent au milieu de l’hilarité bruyante d’une majorité revenue aux instincts simoniaques des partis. Parmi ces quarante-quatre fidèles aux principes, on comptait Victor Hugo, Montalembert et mon père. Une constitution, selon le juste décret de la Convention, maintes fois confirmé, n’existe que si elle a été acceptée par le peuple ; dès lors la Constitution de 1848 n’a jamais existé en droit, elle n’a été qu’une usurpation.

Cette constitution légale mais illégitime mettait aux prises une assemblée unique désignant des ministres responsables avec un président responsable nommé pour quatre ans. Ni les ministres ni le président n’étaient armés du droit de dissolution. Cet arrangement irrationnel ouvrait un conflit sans issue. « L’institution d’une assemblée unique, écrivait Victor Hugo au Moniteur, me paraît si périlleuse pour la tranquillité et la prospérité d’un pays que je n’ai pas cru pouvoir voter une constitution où ce germe de calamités est déposé (5 novembre). » Montalembert et Berryer votèrent également contre.

Il y avait en outre dans cette constitution un vice plus organique qui n’a pas été signalé. Elle instituait une république parlementaire ; or, République et parlementarisme s’excluent, car la condition du régime parlementaire, c’est l’irresponsabilité du chef de l’Etat, et sa responsabilité est de l’essence même du véritable régime républicain. Il était sans doute difficile de faire coexister un président responsable et une assemblée unique, moins cependant que de faire marcher d’accord deux responsabilités aussi exigeantes que celle d’un président et celle d’un conseil des ministres. Ceci explique pourquoi on n’établit pas le droit de dissolution. A qui l’eût-on confié ? Au président ? mais une dissolution exercée par un chef de gouvernement a toujours un faux air de coup d’Etat. Le droit de dissolution n’est salutaire que s’il est un attribut purement ministériel ; mais, dans ce cas, les ministres eussent annihilé le président en lui imposant, au nom de leur majorité, un appel à la nation. De toutes parts on se heurtait aux contradictions, aux incohérences, aux impossibilités. On n’avait pas même évité de placer au même moment le renouvellement de l’Assemblée et la réélection du président.

Les conservateurs monarchiques, appelés les hommes de la rue de Poitiers, du nom de la petite rue voisine du quai d’Orsay où se trouvait le local de leurs réunions, n’éprouvaient aucune sympathie pour le prince qui n’avait cessé de combattre leurs gouvernemens et d’en nier la légitimité. Ils ne voyaient en lui qu’une variante autoritaire du démocrate et même du socialiste. Ils avaient songé, au lendemain de la répression terrible de Juin, à se rallier au général Cavaignac, espérant que la nécessité l’amènerait à se livrer à eux. Le général s’y refusa ; on eût voulu qu’il rougît d’être le fils d’un conventionnel régicide ; il répondit qu’il en était fier. On avait espéré le tirer peu à peu hors de la République, il protesta qu’il tenait pour ennemi quiconque la combattrait. On l’abandonna. Le prince de Joinville devenu inéligible, on pensa au maréchal Bugeaud. Le maréchal eût accepté d’être le concurrent de Cavaignac, auquel il reprochait « une conduite sans franchise », mais quoique sa raison ne fût pas entièrement satisfaite par le choix du prince, préférant sa domination à celle de « l’infâme national », il refusa d’engager une lutte qu’il sentait d’ailleurs sans espoir. Restait Thiers qui, lui, s’offrait. Nul ne s’était autrefois prononcé plus catégoriquement contre la République. « On avait vu à l’épreuve, non seulement la république sanglante, mais la République clémente qui voulait être modérée : elle n’était arrivée qu’au mépris. Une république tournait nécessairement au sang ou à l’imbécillité [5]. » — « On ne change pas la nature humaine par de vains décrets. Quand un pays a toujours vécu en monarchie, que la folie des factions l’a un instant arraché à son état naturel pour en faire une république éphémère, il suffit de quelques années pour inspirer l’horreur de l’anarchie et de moins d’années encore pour trouver le soldat capable d’y mettre un terme [6]. » Néanmoins, après Février, le premier étourdissement dissipé, il se convertit au système républicain. « Je ne suis point, écrit-il, un émigré rêvant un passé impossible : j’accepte la république et ne veux d’aucune des trois restaurations possibles. Le temps des rois est passé ! [7]. » Toutefois à son adhésion il ajouta ce post-scriptum fort important que la République ne demeurerait pas aux mains des républicains, « gens vulgaires, ignares, inexpérimentés, violens. » « Nous sommes d’avis, dit-il à Panizzi, que la monarchie est impossible aujourd’hui, et nous croirons avoir beaucoup fait si nous pouvons donner au pays une république bien constituée [8]. » La république bien constituée était celle dont il deviendrait le président.

A cet effet l’appui des conservateurs lui était indispensable. Il s’appliqua à le gagner. De l’anticléricalisme, il passa à l’ultra-montanisme ; coryphée inattendu des jésuites, il trouva tout naturel que l’enseignement de la jeunesse fût confié à ceux dont il demandait récemment la proscription ; non content de combattre Proudhon et les socialistes avec lesquels il n’avait jamais pactisé, il abandonna les radicaux auxquels il promettait, en 1847, inébranlable fidélité ; il défendit contre les uns et contre les autres les principes de bon sens sur lesquels reposent les sociétés, dans de superbes discours à toujours relire.

Malgré ces amendes honorables édifiantes et ces services éminens, les conservateurs ne se décidaient pas à l’adopter. Ils le jugeaient trop peu sûr. S’il avait oublié ses impertinences envers les légitimistes, eux se les rappelaient [9]. D’ailleurs, de plus en plus, se prononçait visiblement chaque jour le courant de l’opinion populaire. Les conservateurs se gardaient d’imiter l’aveuglement des républicains. Laissant ceux-ci rejeter la force qui s’offrait à eux, ils la recherchaient. A l’exception de quelques obstinés ou de quelques chefs, tels que Berryer, rivés à leur rôle de porte-drapeau, ils se déclaraient en faveur de celui vers lequel s’avançait le succès. Ils se disaient qu’ils seraient moins vaincus en s’associant d’avance au vainqueur, quoiqu’il ne fût pas de leur choix ; qu’il leur accorderait au moins des égards ; que, s’ils avaient à redouter quelques concessions à des idées abhorrées, ils obtiendraient en retour des garanties sérieuses pour les principes essentiels. Le succès d’un nom dynastique leur semblait un présage de ruine pour la république, et la république renversée, ils se flattaient d’avoir aisément raison du prince et de reconstruire la monarchie.

Thiers comprit et n’insista pas. Après un instant d’hésitation en faveur de Cavaignac, il se décida à adopter lui aussi la candidature du prince Louis. Il m’a conté le petit fait par lequel lui fut rendue sensible la puissance électorale de ce nom. — En ce temps, dans chaque maison un porteur venait chaque jour avec ses seaux d’eau. Thiers, descendant par hasard au jardin par l’escalier de service, se heurte au sien. Il l’arrête. « Ah, vous voilà ! causons un peu : eh bien ! il va y avoir des élections pour nommer un président ; que pensez-vous du maréchal Bugeaud ? — Connais pas. — Du prince de Joinville ? — Ah ! le fils à Philippe ! — De Cavaignac ? — J’en ai entendu parler. — Et du prince Louis-Napoléon ? — Ah ! celui-là, fit le bonhomme d’un ton décidé, celui-là je le connais ! »

Thiers imagina alors de diviser l’adversaire qu’il renonçait à aborder de front. Il proposa au prince Jérôme de poser sa candidature, et il l’eût soutenu contre le prince Louis. Jérôme ne tomba pas dans le piège où son honneur aurait sombré sans profit : il comprit qu’il serait plus ridicule encore qu’odieux en disputant à l’audacieux de Boulogne et de Strasbourg le droit de relever le nom de Napoléon. Son fils fut également très correct. — Après l’évasion de Ham, il s’était rendu à Londres auprès de son ancien professeur d’Arenenberg. Les deux cousins avaient vécu dans une intimité qui ne fut pas sans quelques difficultés, si l’on en juge par la lettre qu’après la séparation le prince Louis écrivait à Vieillard : « Au fond, ce que je reproche à Napoléon, si toutefois on peut reprocher à un homme ses défauts de nature, c’est d’avoir un caractère indéchiffrable. Il y a des personnes qu’on comprend, qu’on connaît du premier abord. Sympathie ou antipathie, vous savez tout de suite à quoi vous en tenir. Mais Napoléon est tantôt franc, loyal, ouvert, tantôt son cœur semble parler gloire, souffrir, palpiter avec vous pour tout ce qu’il y a de grand et de généreux, tantôt il n’exprime que sécheresse, rouerie et néant. Que croire ? je crois toujours le bien, tant que je n’ai pas de preuves réelles du contraire et, tout en étant sur mes gardes, je ne comprime aucune de mes inspirations de tendresse et d’amitié. Aussi ne puis-je que vous remercier de ne pas l’abandonner (10 décembre 1846). »

Après 1848 les bons rapports entre les cousins n’étaient plus troublés, et le jeune prince appuya fortement le refus de son père. Thiers se résigna à l’inévitable. « Après tout, fit-il, quatre ans sont bientôt passés ; mon tour viendra à l’élection prochaine. Jusque-là nous lui donnerons des femmes, et nous le conduirons. »

J’eus aussi dans le même temps une révélation imprévue. J’étais préfet de Chaumont. Aucune passion ne m’aveuglait. Mes sympathies allaient plutôt à Louis-Napoléon. Piétri l’ainé, modeste secrétaire d’un avocat à la Cour de cassation, très lié avec mon père auquel il dut, après le 24 février, sa nomination de commissaire en Corse, nous avait si souvent entretenus du prisonnier de Ham et de ses aspirations qu’il nous avait disposés en sa faveur. Cependant le prince n’était pas mon candidat. Quoique sachant combien étaient nulles les chances de Lamartine, c’est à lui que je réservais mon vote en reconnaissance de la bonté paternelle qu’il m’avait témoignée. Mon ministre Dufaure demandait des informations sur les chances probables de l’élection. Je consultai les maires, les conseillers généraux, les magistrats, les notables. La grande majorité me répondait : « Nous ignorons ce qui se passe ailleurs, mais dans notre département paisible, ami de l’ordre, d’une sage liberté, le succès de Cavaignac nous paraît très probable. » Et je transmettais consciencieusement à Dufaure ces pronostics. Mais voilà que quelques jours avant l’élection je vais faire une tournée dans une commune limitrophe du département de l’Aube. Une tournée impliquait une revue de la garde nationale. Après la revue je montais sur une table et j’adressais à la foule une allocution. Cela amusait beaucoup ces calmes Champenois qui n’étaient pas habitués à ces façons préfectorales. Aussi, lorsqu’on m’annonçait quelque part, ils accouraient en grand nombre et ceux qui étaient dépourvus de fusil mettaient leur parapluie au port d’armes afin d’être aussi passés en revue. Ce jour-là, la foule était plus considérable, car on était venu aussi par curiosité du département voisin. Mon allocution finie, s’élève d’abord un cri de : « Vive le préfet ! » aussitôt couvert par le cri bien autrement formidable et prolongé de : « Vive Napoléon ! vive l’Empereur ! » C’était le : « Ah ! je le connais » du porteur d’eau. Quelques jours après, Louis-Napoléon réunissait presque l’unanimité des voix, et j’eus grand’peine à empêcher qu’on ne brûlât les maisons de ceux qui s’étaient prononcés contre lui.

Dans un tel état de l’esprit populaire, le prince n’était obligé à aucun manifeste, on ne lui en demandait pas. Il suffisait de mettre son nom sur une affiche. Ce nom avait le privilège unique, par lui-même, indépendamment de tout commentaire, en restant le symbole de la gloire nationale, de donner deux certitudes en apparence contradictoires, mais également nécessaires : l’attachement aux principes démocratiques et le ferme maintien de la sécurité sociale. Nonobstant, le prince se crut obligé à un manifeste de candidat. Il le rédigea avec une habileté supérieure et d’un style impérial. Dans cette œuvre bien équilibrée il y avait un mot d’espérance pour toutes les catégories de citoyens. Il promettait aux effrayés, de ne reculer devant aucun sacrifice pour défendre la société si audacieusement attaquée, de rétablir l’ordre, la confiance, le crédit, les finances ; aux catholiques, la protection de la religion, la liberté des cultes et de l’enseignement ; aux libéraux, de restreindre dans de justes limites le nombre des emplois qui dépendent du pouvoir et font d’un peuple libre un peuple de solliciteurs, d’éviter cette tendance funeste qui entraine l’Etat à exécuter lui-même ce que les particuliers peuvent faire mieux que lui, et de préserver la liberté de la presse des deux écueils qui la compromettent toujours, l’arbitraire et la licence. Aux pacifiques, il montrait la paix comme le plus cher de ses désirs. La France dans sa première Révolution n’avait été guerrière que parce qu’elle avait été forcée de l’être ; aujourd’hui qu’elle n’était pas provoquée, elle pouvait consacrer ses ressources aux améliorations intérieures et, tout en maintenant les lois fondamentales qui font la force de notre organisation militaire, alléger et non aggraver le fardeau de la conscription. Aux patriotes, il donnait l’assurance qu’en étant pacifique, sa politique serait résolue, une grande nation doit se taire ou ne pas parler en vain. A l’armée, il promettait de veiller au présent et à l’avenir non seulement des officiers, mais aussi des sous-officiers et des soldats, et de préparer aux hommes qui ont servi longtemps sous les drapeaux une existence assurée. Au peuple des travailleurs il faisait espérer la diminution des impôts les plus onéreux, l’encouragement en France et en Algérie des entreprises pouvant donner du travail aux bras inoccupés, des institutions de prévoyance pour la vieillesse, toutes les améliorations enfin qui tendent non à ruiner le riche au profit du pauvre, mais à fonder le bien-être de chacun sur la prospérité de tous. Aux vaincus, il ouvrait des perspectives de clémence : sa république serait généreuse et aurait foi dans son avenir. Lui qui avait connu l’exil et la captivité, il appelait de ses vœux le jour où la patrie pourrait sans danger faire cesser les proscriptions et effacer les dernières traces de nos discordes civiles. Enfin il faisait appel, sans distinction départis, à tous les hommes que recommandent leur haute intelligence et leur probité. Le point essentiel du manifeste était celui relatif à ses vues d’avenir. Il était ainsi conçu : « Je me dévouerai sans arrière-pensée à l’affermissement d’une république sage par ses lois, honnête par ses intentions, grande et forte par ses actes. Je mettrai mon honneur à laisser, au bout de quatre ans, à mon successeur le pouvoir affermi, la liberté intacte, un progrès réel accompli. »

A la veille de l’élection, dans une lettre adressée au nonce, le prince prit un engagement spécial à l’égard du pape. Il affirma « que le maintien de la souveraineté temporelle du chef vénérable de l’Église était intimement lié à l’éclat du catholicisme comme à la liberté et à l’indépendance de l’Italie. »

Le message rédigé, le prince le soumit à plusieurs personnages politiques, parmi lesquels Thiers et Emile de Girardin, rédacteur en chef d’un des journaux les plus répandus, la Presse, qui, en haine de Cavaignac, par lequel il avait été emprisonné aux journées de Juin, soutenait ardemment la candidature bonapartiste. Thiers, surpris de ce langage nouveau auquel il eût préféré ses finasseries habituelles, n’approuva pas. Le passage sur la République généreuse provoqua surtout sa critique : c’était une promesse d’amnistie, et au lendemain des journées de Juin il la croyait dangereuse. D’autres s’élevèrent contre la phrase sur le pouvoir restitué au bout de quatre ans : « Effacez, effacez, prince, dirent-ils, pourquoi prendre un engagement ? — Qu’en pensez-vous ? dit le prince en se retournant vers Girardin. — Si vous êtes résolu à tenir la promesse, répondit celui-ci, maintenez-la, sinon effacez. » Le passage fut maintenu : en effet, le prince était alors fermement résolu à observer sa promesse.

Un autre conseil de Thiers n’eut pas meilleure fortune. L’élection n’étant pas douteuse, il demanda au prince quel costume il prendrait quand il serait président : un costume civil ou un costume militaire ? « Celui du Premier Consul ou quelque chose d’approchant serait très bien, ajouta-t-il. — Probablement, répondit le prince, je choisirai entre l’uniforme de général de la garde nationale ou de l’armée. — Mais alors, fit Thiers, comment voulez-vous que nous fassions, moi ou tout autre, quand nous serons appelés à vous succéder ? Croyez-moi, prince, prenez l’habit du Premier Consul. » Le président choisit l’uniforme de la garde nationale. Une telle insubordination l’acheva dans l’esprit de Thiers. L’illustre homme d’Etat ne distinguait les hommes que par la nature de leur déférence à son égard. Opinait-on comme lui, on était un esprit distingué. Ne le suivait-on pas, on n’était qu’un imbécile. Et, à tout propos, on s’élevait ou l’on dégringolait d’une catégorie à l’autre. Le prince n’échappa pas au critérium habituel. « Je l’ai beaucoup étudié de près et de loin, dit Thiers à lord Malmesbury et à bien d’autres, c’est un homme absolument nul. »

Le suffrage universel ne pensa pas de même. On le gorgea de discours, de biographies, d’apologies, de recommandations en faveur de Cavaignac. Il les reçut et ne les lut pas. Le général, du reste, désirait la présidence, mais, droit et désintéressé, il aimait mieux ne pas l’obtenir que d’y monter en se diminuant. Quoique maître du gouvernement, — je le sais puisque j’étais un de ses préfets, — il n’eut recours à aucune pression incorrecte. Aucune liberté ne fut violée ; aucune indépendance menacée. Les outrages qui abreuvèrent son concurrent furent l’œuvre du parti ardent, sans scrupules, qui servait sa candidature. De même on ne saurait attribuer au prince les attaques indignes qui ne furent pas épargnées au général. Un ouvrier vint lui apporter une pierre lithographique sur laquelle Cavaignac était représenté en bourreau massacrant des vaincus. « Combien, demanda le prince, voulez-vous de cette pierre ? » L’ouvrier fixe le prix ; le prince paie, puis se fait apporter un marteau et la met en pièces.

Aucun scrutin n’est plus instructif que celui du 10 décembre 1848. Si l’assemblée, issue du suffrage universel tout récemment, eût été chargée d’élire, Cavaignac aurait réuni au moins les deux tiers des suffrages et l’autre tiers se fût reporté sur Ledru-Rollin. Le même suffrage universel directement consulté n’accorda que un million 434 226 voix à Cavaignac, 370 119 à Ledru-Rollin, 17 910 à Lamartine, et cinq millions 434 220 à Louis-Napoléon. Preuve désormais irrévocablement acquise à la science politique que le vote des représentans n’exprime nullement la véritable pensée constituante d’un peuple et que, selon la thèse de Rousseau, la souveraineté dans ce qu’elle a de primordial ne peut être déléguée qu’en s’anéantissant. A quelque moment depuis 181a qu’on eût directement consulté le peuple, il eût répondu comme il le lit le 10 décembre 1848, et cependant les assemblées ne cessaient de proscrire les Napoléon.

Après l’élection le vainqueur et le vaincu remplirent noblement leur devoir. Pendant qu’on lisait les dépêches apportant la nouvelle de la défaite à l’hôtel du général Cavaignac, le colonel Charras s’approche vivement du général et lui dit à mi-voix : « Tu vas résister. — Quoi ! répond Cavaignac, tu veux que je manque à ma parole ? — Mais nous, nous résisterons. — Non, vous ne résisterez pas, je saurai vous en empocher. — Mais tu perds la république ! — Il est possible qu’elle succombe ; mais elle se relèvera, et elle serait perdue à jamais si celui qui la représente se révoltait contre le vœu du pays [10]. »

Le 20 décembre, le prince ayant reçu des menaces d’assassinat, se rendit à l’Assemblée escorté de quelques amis. Dès que le rapport sur l’élection eut été lu, il monta à la tribune. En habit noir, portant le grand cordon de la Légion d’honneur, il jura, « en présence de Dieu et devant le peuple français représenté par l’Assemblée nationale, de rester fidèle à la République démocratique une et indivisible, et de remplir tous les devoirs qui lui sont imposés par la constitution. »

Ce serment constitutionnel était d’obligation. Le prince lui donna un caractère volontaire par des déclarations spontanées et explicites. « Les suffrages de la nation et le serment que je viens de prêter commandent ma conduite future. Mon devoir est tracé, je le remplirai en homme d’honneur. Je verrai des ennemis de la patrie dans tous ceux qui tenteraient de changer, par des voies illégales, ce que la France entière a établi. » Il termina par un hommage à son prédécesseur : « La conduite de l’honorable général Cavaignac a été digne de la loyauté de son caractère et de ce sentiment du devoir qui est la première qualité du chef d’un Etat. »

Ces paroles prononcées, le président monta vers le banc où était assis le général et lui tendit la main. C’était la seconde avance publique qu’il faisait aux républicains. Le général surpris laissa prendre sa main plus qu’il ne la donna. Le soir, le prince envoya l’un de ses amis, Heckeren, lui offrir le grand cordon : il le refusa.

Depuis son entrée dans la vie active, avant comme après Strasbourg et Boulogne, devant ses complices comme devant ses juges, dans ses professions électorales et dans ses discours à la tribune, Louis-Napoléon répudiait le rôle de prétendant. En aucune circonstance il ne se réclama des droits héréditaires préexistons : il ne voulait rien devoir qu’à la souveraineté populaire. Non seulement il ne manifestait aucune aversion contre la république, mais il annonçait, et très sérieusement, l’intention d’en consolider l’existence. Pourquoi ne l’avoir pas aidé à remplir ses engagemens en les acceptant comme sincères ? Pourquoi n’avoir pas facilité son effort ? Pourquoi ne l’avoir pas encouragé à placer ses idées personnelles au-dessus de sa tradition ? Pourquoi n’avoir répondu à sa bonne volonté que par une hostilité violente ou des soupçons ? La confiance embarrasse plus que la défiance. Il est imprudent de prêter à quelqu’un des arrière-pensées qu’il n’ose confesser ou qu’il désavoue. On ne les conjure pas ainsi, on les provoque, on les facilite et parfois on les impose.


IV

Voilà le prince Louis-Napoléon installé à l’Elysée dans sa Présidence. Comment y trouva-t-il la France et l’Europe ?

En France, l’inquiétude qui avait précipité l’esprit public dans la réaction après les journées de Juin s’était aggravée de la crainte toujours présente d’un retour aux calamités dont on était à peine délivré. Le parti vaincu derrière les féroces barricades, loin de se résigner à sa défaite, proclamait bruyamment son espérance d’une prochaine revanche. Ses fureurs s’étaient accrues en proportion inverse de ce que ses forces avaient perdu. « L’élection du prince, a dit Lamartine, fut une affirmation inconsciente de l’hérédité. » Peut-être ! Mais elle fut certainement le recours à une dictature vigoureuse et incontestée, protection contre les menaces futures. On était fatigué des libertés auxquelles on avait paru attacher tant d’importance autrefois ; les discours de tribune étaient devenus aussi odieux que les articles de journaux ; le plus grand nombre soupirait après le jour où la tribune serait muette et la presse muselée, et la seule liberté qui parût encore précieuse, était celle de se délivrer de la basse domination des comités radicaux et des politiciens démagogiques.

En Europe, la situation n’était pas moins critique. Ici il est indispensable d’insister, car, de même que de l’effervescence internationale était sortie l’étincelle qui avait allumé la révolution de Février, de la réaction européenne devait venir l’encouragement et peut-être la nécessité de la réaction en France. La commotion produite par la révolution de 1848 avait été bien plus générale que celle dont la révolution de 1830 avait été le signal. Par une coïncidence de justice, c’était à Vienne, le chef-lieu de la politique de la conquête, que le triomphe de la politique des nationalités avait opéré sa première explosion (13 mars). A l’approche du danger, l’empereur d’Autriche, conformément à la coutume royale, abandonnait son fidèle serviteur, de même que Louis-Philippe avait abandonné Guizot. Le chef du parti du repos ne tenta pas plus que ne l’avait fait Guizot de lutter contre cette défaillance irrémédiable. « J’ai combattu, dit-il, avec constance pendant un ministère de près de quarante ans. Mes efforts ont été vains, et, ne sachant ni nager entre deux eaux, ni dans une eau qui ne convient pas à mes facultés, je me retire de la scène. » Il ajouta en remettant sa démission entre les mains de l’archiduc Louis : « Si les empereurs disparaissent, c’est lorsqu’ils désespèrent d’eux-mêmes. » Peu après il était obligé de quitter Vienne et de traverser en fugitif, presque en malfaiteur, cette Allemagne qu’il avait si longtemps conduite en maître. Il rejoignait Guizot à Londres, où Palmerston les reçut tous les deux avec une narquoise courtoisie. Selon la coutume logique, le soulèvement contre le ministre était bientôt suivi de la rébellion contre le souverain ; une révolution éclata à Vienne, et la famille royale dut se réfugier à Inspruck (15 et 26 mai).

De Vienne, le mouvement se propagea jusqu’aux extrémités de la monarchie. En Hongrie, le meneur éloquent du parti radical obtenait de la Diète une sommation à l’empereur de transférer la Diète de Presbourg à Pesth, d’accorder la garde civique, un ministère hongrois responsable devant la Diète (17 mars). La sommation est accueillie. Batthyany forme le premier ministère hongrois (23 mars). Malgré la violente lutte qui avait séparé Szechenyi, chef de l’opposition constitutionnelle, et Kossuth, coryphée du parti révolutionnaire, Batthyany les réunit dans son ministère, et il demande à Deak, qui en combattant les idées de Kossuth avait été le modérateur des colères de Szechenyi, d’entrer aussi dans son gouvernement afin d’y continuer son rôle de conciliateur. Malgré sa vive répugnance, Deak se décide à occuper le ministère de la justice. Il s’y signalait aussitôt par l’élaboration d’un remarquable code pénal.

La Bohême ne restait pas tranquille. Conduite par Palacky, elle réclame un ministère responsable siégeant à Prague ; elle s’oppose à une fusion quelconque avec l’Allemagne, l’Autriche ne doit pas se faire allemande ; il faut qu’elle reste une confédération de peuples, slaves surtout, faisant tète au panslavisme russe. « De tous les peuples situés au sud de l’Europe orientale, il non est pas un seul qui puisse résister à l’envahissement des Russes, si un lien vigoureux ne les unit en faisceau. La grande artère de ces peuples, c’est le Danube ; la puissance chargée de régir cette confédération ne saurait donc s’éloigner de ce fleuve sans s’affaiblir elle-même et compromettre sa tâche. »

Milan aussi s’était insurgé. Après cinq journées de lutte (18, 19, 20, 21, 22 mars), le maréchal Radetsky évacuait la ville, puis la Lombardie. Venise se proclamait en république sous la direction de Manin, délivré de sa prison par le peuple (22 mars). Parme et Modène limitaient, Brescia se soulevait.

Palmerston dissuade Charles-Albert d’aller au secours de la Lombardie, le pousse à se rapprocher de l’Autriche afin d’aviser à une défense commune contre une descente agressive de la France toujours à redouter. Il mande à Vienne un envoyé spécial chargé d’offrir tous les encouragemens, sauf ceux des armes, dont l’Angleterre n’est jamais prodigue. Il l’engageait, quoi qu’il arrive, à s’arrêter à la frontière du Piémont.

Mais l’exaltation des esprits avait augmenté à Turin ; Gênes menace de se séparer ; des députations lombardes déclaraient que, si le roi n’arrive pas, la république sera proclamée à Milan ; on annonce l’apparition prochaine de Mazzini. Charles-Albert hésite parce que l’Angleterre le retient et parce qu’il est de sa nature d’hésiter. Pendant un jour ou deux, on put craindre qu’il ne se montrât comme autrefois le roi Tentenna. Alors, Cavour avait prononcé une seconde fois le mot décisif. Désolé d’abord de la révolution de Février qui interrompait le mouvement libéral dont il attendait des résultats certains [11], il s’était vite repris et, de même qu’il avait été la voix du peuple en disant : Constitution, il le fut encore en criant : Guerre !

« L’heure suprême a sonné pour la monarchie sarde, dit-il à Charles-Albert, l’heure des fortes délibérations, l’heure de laquelle dépendent les destinées des empires et des peuples. Le doute, les retards, les hésitations ne sont plus possibles. En ce moment l’audace est la vraie prudence, et il y a plus de sagesse dans la témérité que dans la circonspection. Une seule voie est ouverte pour la nation, pour le gouvernement, pour le roi : la guerre ! la guerre immédiate, sans retard. Une seule politique est à suivre, non la politique des Louis-Philippe et des Guizot, celle des Frédéric, des Napoléon, des Charles-Emmanuel, celle des résolutions audacieuses. L’Angleterre, dit-on, a protesté et menacé notre pays de sa colère si le Tessin est franchi. Mais en présence des événemens de Milan, quand l’heure de la libération de l’Italie a sonné, quand les peuples s’avancent impatiens contre l’étranger, s’arrêter devant les protestations de l’Angleterre serait lâcheté, ce serait une politique misérable qui couvrirait d’ignominie la nation et ferait peut-être crouler le trône antique de la monarchie de Savoie au milieu de l’indignation des peuples frémissans [12]. L’Angleterre cessera d’être notre alliée, elle nous abandonnera à notre destinée. Qu’importe ! Nous n’avons pas eu, quanta nous, l’illusion de croire que l’Angleterre deviendrait la future libératrice de l’Italie. Nous avons toujours pensé que la conservation de la puissance autrichienne était dans les visées de sa politique, et si ses intérêts étaient compromis nous ne serions point surpris de voir lord Palmerston et lord John Russell serrer la main de Metternich encore dégouttante du sang polonais et italien. Mais nous sommes convaincus que le peuple anglais ne recommencera pas la terrible histoire des guerres de la Révolution pour empêcher la libération de l’Italie [13]. »

Charles-Albert écouta ce fier et prévoyant langage. Il ne s’arrêta pas aux remontrances de Palmerston et il passa le Tessin, l’écu de Savoie superposé sur la bannière tricolore italienne (25 mars). « Je viens, dit-il aux Lombards, vous apporter l’aide que le frère attend du frère et l’ami de l’ami. Je seconderai vos justes désirs, me confiant au secours de ce Dieu qui est visiblement avec vous, de ce Dieu qui a donné Pie IX à l’Italie et l’a mise en état di fareda se. »

La cour d’Angleterre, dont les sympathies autrichiennes n’étaient pas dissimulées, exprima un violent mécontentement de ce qu’on n’eût tenu aucun compte des recommandations officielles de ses ministres. « Le Piémont, dit le prince-consort, a fondu sur la Lombardie comme un voleur. » La cour de Russie ne se montrait pas moins indignée ; Nicolas envoyait ses passeports au légat sarde à Saint-Pétersbourg et rappelait le sien de Turin.

L’initiative de Charles-Albert, fanatise les peuples et entraîne leurs princes. Charles-Louis de Bourbon, venu récemment de Lucques a Parme, accorde les libertés constitutionnelles et se place sous la tutelle de Charles-Albert. Léopold de Toscane se déclare prêt à favoriser le mouvement national Le ministère libéral de Naples promet 40 000 hommes et en dirige plus de 20 000 vers le Pô. Les troupes pontificales s’avancent dans la même direction. La Sicile se révolte à l’exemple de Palerme ; un parlement s’y réunit, déclare déchue la dynastie bourbonienne, adopte la forme monarchique et se réserve d’appeler un prince italien au trône après avoir achevé la Constitution (13 avril).

L’Allemagne, excitée par les événemens de Vienne, n’était pas dans un état d’effervescence moindre. L’anarchie s’était répandue sur les trois quarts de son territoire. A Munich, le peuple chasse Lola Montes et force le vieux roi à abdiquer. Dans tous les Etats du Sud, les chefs de l’opposition deviennent ministres. Hambourg, Brème, Lubeck, changent leurs constitutions. Cinquante hommes politiques §e réunissent à Heidelberg (5 mars). Les plus pressés. Hecker et Struve, proposent de déclarer incontinent la république, Henri de Gagern propose l’empire. La majorité ne suit pas. et charge une commission de préparer la réunion d’un parlement à Francfort (11 mars). Cette commission convoque un pré-parlement pour le 30 mars. La Diète, entraînée et espérant retenir son pouvoir par des condescendances, place au-dessus du palais fédéral le drapeau national noir, rouge et jaune. La turbulence du corps germanique gagne les duchés, exalte la double prétention toujours grondante, celle des Danois d’englober le Sleswig et de s’avancer jusqu’à l’Eider, celle des Allemands de germaniser même le Sleswig et de s’étendre jusqu’à la Kœnigsau, et produit à Copenhague une agitation populaire de laquelle sort le ministère unitaire de Moltke, et à Kiel un soulèvement qui se termine par la constitution d’un gouvernement provisoire sous la présidence du duc d’Augustenbourg.

En Prusse l’agitation avait été particulièrement grave. Berlin, malgré la fidélité proverbiale du peuple prussien à son roi, n’échappe pas à la contagion. Dès le 15 mars, des barricades s’élèvent. Le roi aussitôt flatte le désir de l’unité, supprime la censure, convoque le Landtag uni. Il s’ensuit une manifestation de gratitude (19 mars) qui bientôt, sous l’impulsion de meneurs occultes, tourne à la défiance, à la colère, puis à la demande du retrait des troupes. Les dragons s’avancent pour nettoyer la place du palais : deux coups de feu partent, l’un par la maladresse d’un soldat, l’autre par le coup d’un ouvrier sur le chien d’un fusil. Quoique personne n’ait été blessé, la foule se disperse en criant : Trahison ! Deux cents barricades s’élèvent. Un combat de huit heures s’engage autour du palais, dans la ville ; les troupes ont partout l’avantage ; mais vers minuit le roi, qui depuis le commencement de cette lutte, tantôt pleurait, tantôt tombait dans une sombre apathie, ordonne, malgré la vive opposition de son frère le prince Guillaume, de ramener les soldats dans les casernes. Cette retraite s’opère sous les huées de la foule ; le commandant irrité, n’ayant plus le droit de combattre, prend sur lui d’ordonner l’évacuation de la ville. La révolution demeure la maîtresse à Berlin comme elle l’avait été à Vienne.

Pour lui obéir, le roi nomme un ministère libéral sous Henri d’Arnim, homme d’esprit et de vigueur, et renvoie en Angleterre son frère et héritier, odieux au peuple. Le 21 mars il subit enfin le dernier degré de l’humiliation. Une foule d’hommes et de femmes vient déposer sous les fenêtres de son palais, face découverte, les morts ensanglantés tués par ses soldats. Tandis que l’hymne des funérailles est entonné par les femmes et les jeunes filles vêtues de deuil, on l’appelle au balcon. Il y vient, s’incline en signe d’expiation devant ces cadavres ; sa femme en pleurs, est à ses côtés, elle s’évanouit, et il l’emporte dans ses bras.

Les jours suivans, pour se tirer d’embarras, il déclare dans une proclamation « que le salut de l’Allemagne était dans une union étroite des peuples et des princes, sous une direction unique, qu’il prendrait lui-même celle direction, qu’une assemblée des États en Prusse et un parlement général allaient être réunis immédiatement pour réaliser cette union. La Prusse se lève désormais en Allemagne. » Il flatte la passion publique par tous les moyens, parcourt les rues de Berlin avec ses ministres, portant les couleurs nationales. Pour calmer l’insurrection chez lui, il va la secourir chez les autres. Le roi de Danemark, secondé par l’élan unanime de son peuple, allait disperser le gouvernement provisoire de Kiel ; le roi de Prusse envoie du renfort à la révolte aux abois, espérant que ses troupes récolteront sur l’Eider les lauriers qu’elles n’ont pu gagner sur la Sprée. Il concède à la Pologne l’organisation nationale du grand-duché de Posen, sous la seule condition que les Polonais s’abstiendraient de toute agression contre la Pologne russe. Il ordonne la mise en liberté de Mierolawski, alors sous la menace d’une accusation capitale.

L’état d’anéantissement provisoire de la force autrichienne et prussienne laissait le champ libre au pré-parlement des professeurs et des journalistes. Vainement la Diète essaie-t-elle de s’associer à son action, il la repousse : l’établissement de la constitution allemande doit être réservé à l’Assemblée constituante, sauf à celle-ci à consulter les cabinets. Cette assemblée est élue, selon la récente loi française, par le suffrage universel direct, à raison d’un député par cinquante mille habitans ; elle se réunit dans l’église de Saint-Paul à Francfort ; et en attendant le vote de la constitution, elle établit un pouvoir central provisoire qu’elle confie à l’archiduc Jean d’Autriche (28 et 29 juin).

La fièvre avait gagné jusqu’aux petits Etats : Neuchâtel s’insurge. A Bucharest quelques jeunes gens exaltés, venus de Paris, improvisent une insurrection contre l’hospodar Bibesco, oubliant que ce prince éclairé avait affranchi les esclaves, préparé l’union des deux principautés, l’émancipation des paysans et défendu en patriote inébranlable l’indépendance de son pays (11 juin). Bibesco, prévoyant les malheurs inévitables de cette révolte inconsidérée, abdique (14 juin) ; un gouvernement provisoire s’installe et appelle aux armes la Bukovine, la Transylvanie, la Bessarabie, et rêve d’un empire roumain.

Les gouvernemens stupéfaits autorisaient ou laissaient faire. On eût dit vraiment arrivé le jugement dernier de l’ancien monde.

Les révolutionnaires crurent un moment qu’ils allaient entraîner l’Angleterre dans leur sarabande infernale. L’Irlande recommence ses agitations. Des bandes de perturbateurs parcourent les rues de Londres en brisant les vitres. A Glasgow, près de cinq mille hommes pillent les boutiques des orfèvres. A Edimbourg, à Newcastle, à Manchester, ont lieu des tentatives de désordres. Enfin le chef des chartistes, O’Connor, convoque cent cinquante mille hommes aux abords de Londres, afin de se rendre à la Chambre des communes, avec une pétition monstre. Mais là ni le gouvernement ni la nation ne perdent le sang-froid. Des milliers de citoyens, s’inscrivent en qualité de constables volontaires marchant à côté de la force civique régulière et de l’armée. Ce déploiement de patriotisme anéantit le chartisme. A peine vingt-trois mille hommes se trouvèrent au rendez-vous. Dans le cortège on en compta dix-sept mille seulement, qui se dispersèrent devant le pont de Westminster, à la première sommation de la police. Albion demeura immobile sur ses ancres solides.


V

A chacun de ces ébranlemens, Palmerston craignait que, malgré la bonne volonté de Lamartine et ses efforts pour la retenir, la nation française, excitée, débordant sur l’Europe, ne se précipitât sur la Belgique ou sur le Rhin. La perspective d’un secours en Italie l’inquiétait aussi. Contrairement à l’opinion des ministres anglais, et quoiqu’il se fût porté lui-même garant, en 1847, de la domination autrichienne en Lombardie, il considérait « que les Autrichiens n’ont rien à faire en Italie et n’ont aucun droit d’y être, que leur titre étant fondé sur la force pouvait être annulé par la force [14]. » Il eût aimé à voir toute l’Italie septentrionale unie en un seul royaume comprenant le Piémont, Gènes, la Lombardie, Venise, Parme et Modène, Bologne et plus tard la Toscane, qui aurait eu la force de s’interposer entre la France et l’Autriche. Il ne cachait pas son contentement de la chute du parti du repos. « Metternich avait toujours été jaloux de tout talent, de toute connaissance chez les individus et de toute vie dans les peuples et les nations. Il avait réussi pendant un temps à barrer et à arrêter le cours du progrès humain. La merveille, c’est, non pas que la pression prolongée ait enfin rompu la digue et inondé le pays, mais que ces entraves artificielles aient produit une aussi longue stagnation [15]. »

Cependant il avait osé se prononcer ouvertement en faveur de Charles-Albert, dans la crainte de favoriser nos velléités guerrières. Il était obsédé par cette idée. Il veillait de tous les côtés à la fois afin qu’on ne nous fournît aucun prétexte plausible d’intervention. Il avait d’abord conseillé à l’Autriche de modifier son système de compression en Lombardie et de prévenir la révolte par des institutions libérales. La révolte déchaînée, il avait insisté pour qu’elle en limitât le champ par la cession de la Lombardie « plutôt que, en vue de succès douteux et d’opérations militaires incertaines, de courir le risque d’amener une armée française dans le nord de l’Italie [16]. » Il suppliait la Prusse de ne pas se mêler de la lutte du Sleswig-Holstein, de ne pas nous inspirer la tentation du Rhin, pendant qu’elle marchait sur Kiel. « Le possesseur de la Prusse rhénane, écrivait-il à Berlin, devrait hésiter avant de donner l’exemple d’une intervention armée entre un souverain et ses sujets [17]. »

Il ne nous embrassait très fort que pour mieux nous surveiller et nous retenir par l’étreinte de ses bras amicaux. Quoi qu’on lui dît, comme Royer-Collard et les oracles politiques du temps, il était convaincu que les grandes républiques sont nécessairement agressives. Preuve nouvelle des erreurs de jugement produites chez les hommes les plus intelligens par une connaissance inexacte de l’histoire. Si Palmerston l’avait vraiment connue, il se serait rappelé que notre première république n’avait pas été agressive, qu’elle avait été obligée de se défendre contre l’agression britannique, que bien loin de désirer la guerre, les républiques la redoutent, sachant qu’elles sont à la merci du premier général sacré par la victoire. La gloire était le cauchemar de nos républicains, et c’est surtout par frayeur d’être de nouveau confisqués par elle, qu’ils étaient pacifiques.

Le gouvernement provisoire cependant ne justifiait aucune des alarmes de Palmerston. Malgré les encouragemens que les cataclysmes européens donnaient à une politique de propagande révolutionnaire, il s’en abstenait et il désavouait toute pensée d’agrandissement pour nous-mêmes.

En thèse générale, Lamartine était convaincu « que l’alliance russe c’est le cri de la nature, la révélation des géographies, l’alliance de guerre, l’équilibre de paix ». Néanmoins, soit pour ne pas froisser les sympathies polonaises de notre pays, soit pour faciliter un rapprochement de principes et d’intérêts avec l’Allemagne, soit pour prouver que la nouvelle république n’entendait pas agiter le monde à notre profit, il rechercha l’alliance qui est pour nous celle des mains fermées et des pieds immobiles, celle de l’Angleterre. Afin de gagner les bonnes grâces du gouvernement anglais, il se dégagea, sans patriotisme et sans dignité, dérogeant à l’élévation habituelle de son caractère, des colères qu’avaient suscitées les mariages espagnols. Persistant contre la justice à ne voir qu’une bonne affaire de famille dans ce qui avait été « un véritable succès national, il déclarait à tort qu’une question de guerre avait été posée, non par la France républicaine, mais par la dynastie déchue ; le danger suscité par cette ambition personnelle avait disparu avec elle.

Il fit plus : il encouragea par l’indifférence de son abstention une tentative anglaise de châtier nos amis d’Espagne. Palmerston, sans consulter ni le chef de son cabinet Russell, ni le conseil, expédia à Bulwer une dépêche qui, au mépris du respect dû à une puissance indépendante, contenait des critiques déplacées sur l’administration intérieure du gouvernement espagnol. Le ministère espagnol renvoya la dépêche offensante à Bulwer ; puis, un désaveu de Londres n’étant pas survenu, il renvoya Bulwer lui-même. À la nouvelle de cet affront, la consternation fut grande à la cour, dans le cabinet et dans le Parlement (24 mai 1848) ; Palmerston crut tenir sa vengeance : il réclama des représailles promptes et décisives. Mais les membres du conseil, qui n’avaient pas été consultés sur une démarche, à leur avis, déplorable, ne voulurent ni se rendre solidaires, ni persévérer. Bulwer désavoué fut envoyé en Amérique.

En Sicile Lamartine ne s’était pas montré moins complaisant. Païenne s’était soulevée à la veille même du 24 février. Le roi de Naples considérait comme un encouragement à la révolte la présence des navires de guerre anglais dans les eaux de Sicile, et demandait en confidence l’envoi de navires de guerre français, afin de contre-balancer l’influence de la flotte anglaise. Lamartine, au lieu d’accueillir la suggestion, ou du moins de la garder pour lui, s’était hâté d’en informer l’ambassadeur anglais à Paris.

Vis-à-vis de l’Allemagne, la politique de Lamartine avait été respect, sympathie, inviolabilité. Il ne négligeait pas non plus de rassurer la Russie. La République ne voulait pas commencer par des sacrifices humains ; elle ne voulait pas avoir une lâcheté ou un remords dans les fondemens de sa politique de paix avec le monde. Aussi déclarait-elle à voix haute que la première condition d’une alliance avec la Russie et de sa solidité était que la Pologne usurpée, opprimée, sans nationalité propre, sans indépendance civile, religieuse, ne s’élève pas entre elle et nous. Mais elle ne méditait pas une guerre contre les trois co-partageans de la nation démembrée, c’est des puissances elles-mêmes, solidaires et garantes des traités de 1815, qu’elle attendait, qu’elle sollicitait le retour au droit et à la justice.

En conséquence le gouvernement provisoire n’avait pas encouragé la révolte des Polonais et des Irlandais. Les rassemblemens que quelques démagogues organisèrent pour faire violence à sa sagesse, à la frontière belge, à Strasbourg contre Bade, à Lyon contre la Savoie, furent désavoués, contenus et dispersés.

Ce n’est qu’à l’égard de l’Italie que Lamartine eût voulu adopter une politique d’intervention armée. Dans une conversation privée, il dit à Mazzini de passage à Paris : « L’heure a sonné pour vous, j’en suis tellement convaincu que les premières paroles dont j’ai chargé mon envoyé ont été : « Saint Père, sachez que vous devez être président de la « république italienne. » Il répondit aux membres de l’association italienne de Paris, qui venaient lui faire leurs adieux : « Puisque la France et l’Italie ne font qu’un seul nom dans nos sentimens communs pour sa régénération libérale, allez dire à l’Italie qu’elle a des enfans aussi de ce côté des Alpes. Allez lui dire que, si elle était attaquée dans son âme, dans ses limites ou dans ses libertés, que si vos bras ne suffisaient pas à la défendre, ce ne sont plus des vœux seulement, c’est l’épée de la France que nous lui offririons pour la préserver de tout envahissement. Et ne vous inquiétez pas ! Ne vous humiliez pas de ce mot, citoyens de l’Italie libre ! Le temps a éclairé la France et lui a donné en raison, en sagesse, en modération, ce qu’elle eut autrefois en impatience de gloire et en soif de conquêtes. Nous ne voulons plus de conquêtes qu’avec vous et pour vous [18]… »

Pour être prêt à répondre à l’appel auquel il s’attendait, le gouvernement décida l’envoi d’une flotte devant Gênes, la formation d’une armée des Alpes de 60 000 hommes, et vota les crédits nécessaires à un effectif général de 532 000 hommes. Lamartine avait même pensé à envoyer un corps d’observation en Piémont, spontanément, sans attendre aucune demande du roi (11 avril).

L’annonce de ces intentions épouvanta Charles-Albert. Il craignait que notre drapeau ne lui apportât la République dans ses plis, n’encourageât la séparation de Gênes toujours mal disposée et ne secondât les menées mazziniennes en Lombardie. Bixio, notre chargé d’affaires à Turin, avertit Lamartine : « L’intervention de la France n’étant pas demandée serait considérée par tous les partis comme un acte d’insigne déloyauté. Elle produirait sans doute la guerre générale, et ferait certainement sur l’Italie l’effet qu’a produit sur l’Espagne la surprise de 1808 (15 avril) ; elle soulèverait dans tous les cœurs une haine implacable, une haine d’Italie (20 avril). » Il eût semblé que nous arrivions uniquement dans notre intérêt, pour donner satisfaction à notre esprit militaire, pour occuper la place que l’Autriche allait laisser vacante. Infatués par leurs phrases, les Italiens ne doutaient pas de leurs rapides victoires : l’Autriche n’était plus qu’un fantôme, l’armée de Radetsky qu’une ombre ! Cette infatuation était portée à ce point que le ministre sarde à Paris considérait comme un signe de malveillance les inquiétudes de Lamartine sur la certitude des succès de l’armée piémontaise [19]. La formation de notre armée des Alpes, motivée par la pensée amicale de couvrir les derrières de Charles-Albert, préoccupait le gouvernement piémontais plus que l’armée de Radetsky. Il y soupçonnait l’arrière-pensée hostile de le surveiller et de l’inquiéter. Il n’osa en demander le licenciement, mais nous pria d’écarter notre flotte de Gènes.

Il fit publier à Marseille par son consul « que les compagnies de volontaires venant de l’étranger sans autorisation, étant un embarras pour l’armée régulière et un danger pour les campagnes, seraient repoussées, à quelque nation qu’elles pussent appartenir. » En conséquence, lorsque le général Antonini arriva de Paris avec une colonne de volontaires, le consul sarde s’opposa à son embarquement pour Gènes. Manin seul, manifestant ce sens politique de premier ordre auquel l’Italie doit sa résurrection autant qu’au génie de Cavour, se rendait compte que, sans le secours français, l’Autriche ne serait pas chassée ; mais lorsqu’il consulta les gouvernemens italiens à ce sujet, son avis fut unanimement rejeté. L’Italia fara da se, lui répondit-on. Mais les Lombards et les Vénitiens eux aussi se sacrifièrent à une chimère de présomption et restèrent muets.

Cependant Lamartine, dont l’imagination, les sens étaient italiens ne se résignait pas à rester inutile au pays de sa prédilection. Ayant été nommé par l’Assemblée constituante l’un des cinq membres de la commission exécutive (6 mai), il revint sur son projet d’une intervention spontanée. Ses collègues ne l’admirent pas. Prévoyant la double hypothèse de la défaite et de la victoire de Charles-Albert, ils résolurent, dans le premier cas, d’arrêter l’Autriche à la ligne du Tessin, dans le second, de réclamer, comme compensation à l’établissement d’une puissante monarchie piémontaise, Nice, la Savoie, « protection nécessaire de notre sécurité, lambeau du sol national iniquement séparé par le traité spoliateur de Paris, qui depuis tant d’années demandait le retour à la mère patrie [20]. » Ce n’eût pas été une conquête, mais une restitution.

Instruit de notre résolution, le Piémont respira. « L’armée française, disait orgueilleusement le ministre Pareto à la Chambre, n’entrera que si nous l’appelons, et comme nous ne l’appellerons pas, elle n’entrera pas (12 mai). » « La France, écrivait Cavour, sait hautement comprendre et respecter la cause de la liberté et de l’indépendance italienne [21]. »


VI

Notre peuple, ignorant les difficultés diplomatiques de son gouvernement, les méfiances anglaises et piémontaises, persuadé qu’on pouvait atteindre la Pologne en quelques enjambées, maugréait de notre immobilité. Est-ce que par hasard on allait recommencer 1830 ? Il prenait patience en chantant à tue-tête, dans les rues, le refrain du chansonnier plébéien, Pierre Dupont :

Les peuples sont pour nous des frères,
Les tyrans des ennemis.
Aimons-nous et quand nous pouvons
Nous unir pour boire à la ronde,
Que le canon se taise ou gronde,
Buvons à l’indépendance du monde.

Les journaux se défendaient d’avoir peur de l’unité germanique : « Tout ce qui fortifie et affermit la barrière qui sépare la France de la Russie, plaît à notre politique ; tout ce qui unit et consolide l’Allemagne devenue libérale consolide aussi la France, lui est utile et avantageux [22]. » Proudhon avait repris les thèses de Lamennais et de Lamartine sur la fraternité universelle : « Il n’y a plus qu’un peuple européen, en attendant qu’il n’y ait plus qu’un seul peuple sur tout le globe. Il faut rayer du Code les titres I et II concernant l’état civil des Français. Le droit de cité appartient à tout individu dans tous les pays civilisés où il se trouve. »

Lorsque les meneurs révolutionnaires voulurent jeter la foule sur l’Assemblée constituante, ils n’y réussirent pas en parlant d’un ministère du travail, mais dès qu’ils inscrivirent le mot de Pologne sur leurs enseignes séditieuses, on les suivit. Après l’invasion et la dispersion de l’Assemblée, Blanqui, le principal meneur, dit de sa voix dure et pénétrante : « Le peuple exige que l’Assemblée nationale décrète sans désemparer que la France ne mettra l’épée au fourreau que lorsque l’ancienne Pologne tout entière, la Pologne de 1792, sera reconstituée (16 mai 1848). » L’Assemblée elle-même ne désavouait pas la cause au nom de laquelle on venait de la violenter. Plusieurs de ses membres voulaient comme Blanqui qu’on partît en guerre pour la Pologne de 1792. Le citoyen Napoléon Bonaparte (Jérôme) se contentait de la réorganisation du grand-duché de Posen, de Cracovie et de la Galicie suivant les promesses de 1815, « mais on ne pouvait pas exiger moins, dût-on risquer une guerre. Sans l’appui des nationalités nouvelles, de la Pologne avant toute autre, notre République ne sera jamais en sûreté vis-à-vis de l’Europe monarchique. »

Lamartine écarte ces chimères belliqueuses. « Envoyer cent ou deux cent mille hommes à travers l’Allemagne violée dans son sol, dans sa dignité, dans son orgueil, dans son sentiment national, au-devant d’une armée russe, ce ne serait pas un acte de patriotisme, mais un acte de démence. A moins qu’on n’ait jamais combiné la marche d’une armée ou un plan politique, ou qu’on n’ait jamais mesuré sur une carte la distance qui sépare la Vistule du Rhin, il ne saurait exister entre gens de bonne foi de dissentiment sur une telle évidence. »

La pensée générale de l’Assemblée était qu’aucune action utile en faveur de la Pologne ne pouvait être exercée en dehors de l’Allemagne. Lamartine mettait sa confiance en un appel à la Prusse, « l’alliée naturelle de notre politique, le chef de ses alliances de l’autre côté du Rhin. » Marrast proposait une adresse à nos frères d’Allemagne : « La France tend une main amie aux nations voisines et ne demande aucun agrandissement de territoire. Elle demande à l’Allemagne de s’unir à elle dans une sincère, solide et pacifique alliance pour rendre à la Pologne la vie indépendante que lui ont enlevée des traités maintenant déchirés. »

L’Italie n’était pas oubliée dans ce débat. Lamartine expliqua sa politique : « On disait que par condescendance pour l’Europe nous n’osions pas déclarer franchement nos sentimens, que nous cachions des actes timides devant des paroles douteuses… Eh bien ! vous allez voir ! Dès les premiers jours, nous avons fait communiquer aux puissances italiennes la volonté ferme d’intervenir au premier appel qui nous serait fait, et, par un acte conforme à cette déclaration, nous avons réuni à l’instant, au pied des Alpes, d’abord une armée de 30 000 hommes, puis une armée qu’en peu de jours nous pouvons porter à 60 000 combattans, et elle y est encore. Nous avons attendu un appel de l’Italie ; et, sachez-le bien, malgré notre profond respect pour l’Assemblée nationale, si ce cri eût traversé les Alpes, nous n’aurions pas attendu votre aveu, nous aurions cru remplir d’avance votre volonté, vos prescriptions, en nous portant au secours des nationalités italiennes. — J’espère que l’Italie n’aura pas besoin de notre concours ; mais que les amis de l’Italie se rassurent, si ce cri de détresse dont je vous parlais tout à l’heure venait à se faire entendre, si les circonstances le rendaient nécessaire et légitime, la France interviendrait à son mode et à son heure. Dans aucun cas, l’Italie ne retombera sous le joug qu’elle a si glorieusement secoué. Dans aucun cas la France ne manquera à cette fraternité pour 20 millions d’hommes, qui a été sa loi dans le passé et qui est son devoir pour l’avenir. »

On avait fini par s’entendre sur un ordre du jour voté à l’unanimité sur la proposition de Drouyn de Lhuys, rapporteur du comité diplomatique, par lequel l’Assemblée nationale invitait la commission exécutive à continuer à prendre pour règle de sa conduite les vœux unanimes de l’Assemblée résumés dans ces mots : « Pacte fraternel avec l’Allemagne ; reconstitution de la Pologne indépendante et libre ; affranchissement de l’Italie (24 mai 1848). » Thiers s’était déjà, en 1847, rallié à la théorie internationale de la démocratie, au nom des politiques d’ambition ; Drouyn de Lhuys y adhérait à son tour au nom des diplomates de métier.

Toutes les manifestations qui se succédaient depuis 1848 étaient formulées en maxime affirmative dans la constitution : « La République respecte les nationalités étrangères comme elle entend faire respecter la sienne, n’entreprend aucune guerre dans des vues de conquête et n’emploie jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple. »

La lutte entre le principe de l’équilibre et celui des nationalités, qui se poursuivait depuis 1815, était close. Le principe des nationalités était officiellement consacré comme la règle des relations internationales. Cette victoire n’était pas l’œuvre exclusive d’un parti. Chacun y avait contribué : Charles X par son secours à la Grèce, Louis-Philippe par son intervention en Belgique, Thiers par ses discours de 1847, Drouyn de Lhuys par son ordre du jour. Il y avait un vainqueur et pas de vaincus. C’est un des cas rares où la France ait été unanime. Le monde moderne parut avoir trouvé son principe nouveau, aussi souriant de promesses pacifiques que l’autre avait été assombri de sanglantes discordes.


VII

Le principe des nationalités venait à peine d’être officiellement proclamé à Paris qu’il était menacé ou vaincu en Europe ou poussé à cet extrême de résolutions et de moyens, présage certain de la chute. Le mouvement de rétrogradation commence en Italie par celui qui avait lancé le mouvement d’expansion, par Pie IX. Sa popularité reposait sur une équivoque. On s’obstinait à voir en lui un politique libéral, alors qu’il était avant tout un prêtre. « Brisez mon frère en mille morceaux, disait le comte Mastaï, de chacun de ces morceaux sortira un prêtre. » « Il est plein de gaieté, écrivait Minto à Palmerston, en dépit de ses prévisions sur les dangers du pays, parce qu’il a récupéré une tête de saint sacrilègement volée. » C’était donc une erreur de croire qu’il seconderait l’action agressive de Charles-Albert contre l’Autriche. On l’espérait néanmoins si généralement qu’il se crut obligé de dissiper cette chimère dans une allocution du 29 avril 1848. Il regrettait l’abus qu’on faisait de son nom. Vicaire du Dieu de paix, il ne pouvait faire la guerre à qui que ce soit. Si quelques-uns de ses sujets s’étaient engagés parmi les combattans, c’était malgré lui, parce qu’il n’avait pu l’empêcher ! L’Italie répond à ces désaveux par des fureurs et des malédictions. Vainement le souverain pontife, pour corriger cet effet d’impopularité, confie-t-il son ministère au patriote éprouvé Mamiani et écrit-il à l’empereur d’Autriche (3 mai) pour le supplier de renoncer à reconquérir par la force les Lombards et les Vénitiens décidés à repousser sa domination (6 mai), les colères ne s’apaisent pas, et, en un jour, de Guelfe qu’elle était, l’Italie entière devient Gibeline. Gioberti donne l’exemple. Il considère désormais comme malaisé que le gouvernement temporel de l’Eglise puisse longtemps subsister, surtout dans les provinces qui supportent difficilement le joug des prêtres et qui s’étaient difficilement réconciliées avec Pie IX. Il entrevoit que Rome restera isolée et que les autres parties de l’état ou se grouperont ensemble ou se rattacheront au royaume d’Italie.

La contre-révolution de Naples suit l’abandon, par Pie IX, de la guerre nationale (15 mai).

Le pape essaie de parer aux difficultés toujours grandissantes de la situation, en confiant ses affaires, malgré l’opposition malséante et mesquine du gouvernement du général Cavaignac, à un des hommes les plus éminens du siècle, Rossi. Mais Rossi est assassiné. Il traversait rapidement, selon son habitude, le chemin qui, du centre de la cour de la chancellerie tournant à gauche, conduisait à la salle des séances des députés ; la foule l’entoure, le presse, et il reçoit un coup de poignard au cou qui le laisse mort sur la place. Le soir, une bande hideuse parcourt les rues, torches en main, outrageant la victime et glorifiant l’assassin ; le lendemain, elle se rend au Vatican réclamant le ministère démocratique et la Constituante italienne. Dans la Haute-Italie, les affaires ne tardent pas non plus à se gâter politiquement et militairement. Dès que Radetsky eut évacué Milan, les sectaires de la jeune Italie y accouraient, rejoints par leur chef Mazzini. Ils trouvèrent le gouvernement, l’influence, aux mains des hommes du parti constitutionnel qui jugeaient l’indépendance et le salut attachés à l’union avec Charles-Albert. N’espérant pas obtenir la république, ils avaient essayé de différer la monarchie et proposé une trêve dilatoire. « Nous ne parlerons pas de république, avaient-ils dit, nous contribuerons de notre mieux au succès de la cause nationale, quoiqu’elle soit représentée par le bourreau de nos meilleurs amis, pourvu que vous différiez, jusqu’à la fin de la guerre de l’indépendance, d’établir le régime sous lequel l’Italie affranchie de l’étranger devra être régie. Alors, la nation consultée prononcera, et nous accepterons sa décision. » Ce programme de neutralité entre la république et la monarchie parut une faiblesse, une cause de tiraillement. Le gouvernement provisoire y répondit-en proposant au peuple lombard (12 mai) de voter la fusion immédiate avec le Piémont. Une immense majorité se prononça pour l’affirmative (29 mai) ; Venise, quoique régie par un républicain, prit le même parti (5 juillet). Mazzini et ses amis, très mécontens, protestèrent, et tout en déclarant qu’ils ne résisteraient pas, parce que la résistance serait un commencement de guerre civile et que la guerre civile, coupable toujours, le serait doublement au jour de l’invasion étrangère, ils commencèrent une opposition sourde qui fut loin d’accroître l’élan général.

Les affaires militaires n’étaient pas en meilleur train. La campagne avait débuté par des succès à Goïto et à Peschiera. Les espérances furent telles alors que, l’Autriche ayant proposé par Hummelaër l’abandon de la Lombardie et l’autonomie de la Vénétie sous un archiduc, la concession fut repoussée. Mais l’armée piémontaise n’avait pas la force d’une longue résistance. Sa discipline était affaiblie par les affidés des cercles républicains de Milan, qui venaient déclamer dans ses rangs contre la guerre royale ; les paysans ne lui fournissaient pas même des chariots pour recevoir ses blessés ; Charles-Albert se montrait un pauvre général, et comme tel recourait toujours aux conseils de guerre. Dans un de ces conseils où on ne parvenait pas à se décider, le roi sortit vivement. La Marmora a la curiosité de regarder par la serrure de la porte qui venait de se refermer ; il le voit à genoux, les yeux en haut, invoquant l’inspiration divine. La disproportion des forces s’accrut par les renforts envoyés à Radetsky, par la retraite des Napolitains et des Romains, refroidis depuis que l’annexion de la Lombardie avait donné à l’entreprise le caractère exclusif d’un agrandissement piémontais. L’armée battue à Custozza fut obligée de se replier sous Milan ; elle ne put s’y maintenir et dut en sortir après la capitulation de la ville (5 août).

Charles-Albert traverse ces alternatives d’espérance et de douleur avec une impassibilité de spectre, toujours à l’endroit le plus périlleux, n’ayant plus de vie que dans ses yeux ardens de fièvre et de courage. A la nouvelle de la capitulation, une multitude affolée se rue sur le palais Greppi, renverse les équipages royaux, poussant des cris de malédiction. Charles-Albert paraît sur le balcon, s’engage à se battre jusqu’au dernier sang et déchire la capitulation. Promesse impossible à tenir. La nuit venue, le colonel La Marmora se fait descendre du balcon et ramène un détachement de carabiniers et de tirailleurs. Sous leur protection, à minuit, le roi s’échappe au bruit de la fusillade et du tocsin, et conclut l’armistice dit de Salasco qui refoula le Piémont dans ses anciennes limites (9 août). Venise refuse d’adhérer à cette capitulation qui la livrait pieds et poings liés à l’Autriche, annule le décret de fusion et se remet en république (13 août). Mazzini conclut de ces faits l’impuissance absolue de la monarchie et des illusions dynastiques, aristocratiques et modérées. » Quiconque s’y livrerait encore n’aurait ni intelligence, ni cœur, ni amour véritable de l’Italie, ni aucune espérance d’avenir. »

A l’autre extrémité de la Péninsule la cause italienne périclitait de même. Le roi Charles-Albert avait refusé la couronne, offerte à son fils en dépit des conseils de Cavaignac, qui proposait le fils du grand-duc de Toscane. Cette couronne n’était déjà plus à prendre. Le roi de Naples, redevenu fort après le retour de ses troupes, était descendu en Sicile (1er septembre), avait bombardé et pris Messine et se préparait à conquérir le reste de l’île.

Maintenant le succès de la réaction européenne n’est plus qu’affaire de temps. Palmerston en homme pratique en a pris son parti. Il n’accorde de secours à aucune des nationalités aux abois qui l’implorent. Il feint à peine de négocier en faveur de la Lombardie. Aux Vénitiens il répond sèchement : « Il n’entre pas dans les propositions britanniques au gouvernement autrichien que Venise soit affranchie. Il serait donc sage à elle de s’entendre avec le gouvernement autrichien (16 octobre 1848). » Il ordonne à l’amiral Parker, dans les eaux de la Sicile, de ne pas contrarier les mouvemens du roi de Naples. Il fait savoir au gouvernement de Sicile qu’il n’y a ni négociations ni médiations possibles, s’il ne reconnaît pas Ferdinand de Bourbon comme roi.

Le Piémont vaincu, abandonné, en détresse, songe alors à cette France qu’il avait rebutée et soupçonnée. Il députe vers elle, demandant assistance. Le gouvernement n’était plus aux mains de Lamartine ; à la suite de l’effroyable lutte de juin, il avait été confié au général Cavaignac.

Cette demande de secours était aussi blessante que l’avaient été les refus d’en recevoir. On ne sollicitait pas une intervention, mais une coopération à titre d’auxiliaires de l’armée piémontaise. On fixait le nombre des soldats, leur itinéraire ; on interdisait le passage par la Savoie, de crainte d’un réveil des passions annexionnistes. Notre gouvernement devait, en outre, s’engager à ne réclamer aucune cession de territoire et s’interdire toute propagande républicaine. C’était l’ultimatum d’un victorieux dictant ses conditions bien plus que la supplique d’un vaincu implorant du secours.

A côté de la demande piémontaise se produisait celle des envoyés de Venise, de Toscane et de Rome. Ce sont, disent-ils, les princes italiens alarmés de l’influence du drapeau républicain qui, trompant les peuples sur les véritables forces de leurs armées, avaient induit les Italiens à repousser les armes fraternelles de la France : maintenant, ils les réclament presque comme un droit en arguant des déclarations de Lamartine.

Mazzini, continuant sa croisade républicaine contre l’ambition monarchique de Charles-Albert, écrit de son côté à Paris : « Ne souillez pas votre drapeau en inscrivant dessus : Pour un roi. Ce roi n’a plus même la seule chose qu’il eut, la force. Venez pour le peuple italien ; c’est avec lui que vous pourrez jeter les bases d’une solide alliance ; tout le reste n’aboutirait qu’à l’anarchie pour nous, et au déshonneur pour la France. »

Mazzini avait tort de s’inquiéter. La requête du Piémont était de celles qu’un gouvernement sérieux ne discute pas. Les ministres piémontais n’osant pas insister, se rabattirent à demander qu’on leur envoyât le maréchal Bugeaud pour le mettre à la tête de leur armée. Cette proposition n’était pas plus acceptable. Envoyer un tel général à la tête d’une armée, c’était absolument comme si la nation s’engageait dans la guerre. Il n’y avait en réalité à opter qu’entre deux partis : ou intervenir résolument par une armée, à titre d’allié, ou s’abstenir de tout ce qui ne serait pas action purement diplomatique. Cavour l’avoua à la tribune : « Était-ce un acte bien convenable, dit-il, et bien habile de demander à une nation telle que la France d’intervenir dans une question comme celle d’Italie, d’entreprendre une guerre pouvant devenir européenne, en qualité de simple auxiliaire, et n’ayant dans l’entreprise qu’un rôle secondaire ? Je crois fermement que si l’on voulait l’appui de la France, la seule manière de l’obtenir eût été de demander franchement l’intervention avec toutes ses conséquences (13 août 1848). »

Au lendemain de Février cette intervention était possible ; elle avait cessé de l’être après les journées de Juin. Une portion de l’année des Alpes, rappelée à Paris pour y rétablir l’ordre, y avait été gardée pour l’y maintenir. Paralysés par nos embarras intérieurs, nous n’étions plus en état de faire campagne, surtout au profit d’une nation dont l’armée venait d’être presque anéantie. Du reste Cavaignac ne sympathisait pas non plus avec l’entreprise de Charles-Albert. Il admettait l’unité de l’Italie sous la forme et sur le principe d’une fédération entre Etats indépendans, ayant leur souveraineté propre, s’équilibrant autant que possible, mais il ne voulait point d’une unité qui placerait l’Italie sous la domination d’un seul de ses Etats, le plus puissant de tous. Prêt à défendre la frontière du Tessin si Radetsky la menaçait, il ne se croyait pas obligé de répandre le sang de la France pour assurer à un roi l’extension de ses possessions territoriales. C’eût été à ses yeux un crime de lèse-principe. « Pourquoi voulez-vous, disait-il aux envoyés lombards, que nous travaillions à constituer à nos portes un puissant Etat qui, aussitôt formé, deviendra contre nous l’allié de l’Autriche ? — C’est une crainte imaginaire, répondaient-ils. Le Piémont, accru de la Lombardie et de la Vénétie, serait au contraire votre allié naturel, parce que ses intérêts seraient les mêmes pendant la paix et pendant la guerre, et que ; ni l’alliance anglaise, ni l’alliance russe ou prussienne ne pourraient le préserver contre les cent manières par lesquelles vous pourrez l’assaillir. » Le général ni son ministre des affaires étrangères, Bastide, ne se laissèrent convaincre.

Les historiens italiens s’en sont indignés, oubliant que l’Italie entière partageait alors les défiances du général Cavaignac contre Charles-Albert et que Manzoni, Cantù, Ferrari, Cattaneo s’étaient prononcés contre l’annexion de la Lombardie an Piémont [23]. D’autre part les dépêches des ministres piémontais au cabinet anglais, publiées depuis, justifient entièrement les objections du gouvernement de Cavaignac. « Dites aux ministres anglais, écrivait le ministre des affaires étrangères piémontais, Pareto, à son ambassadeur à Londres, Revel, qu’ils ont intérêt à favoriser dans le nord de l’Italie la constitution d’un puissant royaume en état de donner la main à la Prusse pour contenir les velléités guerrières de la France [24]. » L’historien qui rapporte cette dépêche caractéristique a l’inconséquence, je ne dirai pas cynique, car Nicomede Bianchi, que j’ai connu, était un homme droit et excellent, de reprocher lui aussi à Cavaignac et à ses ministres « d’avoir été sans prévoyance et sans générosité pour n’avoir pas compris que le Piémont agrandi de la Lombardie et de la Vénétie serait l’allié naturel de la France [25]. »

Cette politique de Cavaignac qu’était-elle d’ailleurs, sinon le souvenir d’un des conseils d’un grand Italien, du plus profond anatomiste de la politique qui ait jamais existé, Machiavel : « Louis XII, dit-il, dans son expédition en Italie commit l’erreur d’écraser les petits princes et d’augmenter la force d’un prince puissant (c’était alors le pape). » Il en concluait que les Français ne s’entendent guère aux choses d’Etat « car il est de règle à peu près générale que qui contribue à rendre quelqu’un puissant prépare sa propre ruine (chi è cagione che uno diventi potente rovina). »

La situation de la France est vraiment singulière. Se meut-elle en faveur des peuples, comme en 1848 et comme plus tard en 1859, la défiance surgit, même chez ceux qui l’ont appelée et qu’elle secourt. Refuse-t-elle de se mouvoir, comme sous Louis-Philippe et sous le général Cavaignac, elle est infidèle à sa mission, elle trompe l’attente du monde ; et pour peu qu’un de ses chefs ait accordé quelque parole de sympathie à ceux qu’il lui est impossible d’assister, on l’accuse de manquer à ses engagemens.

Le Piémont n’a pas le droit de nous reprocher de l’avoir délaissé en 1848. « Personne de nous n’ignore, disait à la tribune le ministre des affaires étrangères Perrone, les services que la France nous a rendus. Elle nous a donné tous les moyens de fournir l’armée et d’équiper nos troupes ; sans la France, nous aurions été embarrassés d’avoir des fusils. Qui est-ce qui a empêché Radetsky de passer le Tessin ? La vue de l’armée française sur les Alpes. Et si la France n’a pas jusqu’à présent envoyé dans le Piémont son armée, elle l’a fait dans la crainte d’exciter une guerre générale, guerre inévitable dans le cas qu’elle intervienne (28 octobre 1848). »

Au surplus, Cavaignac et ses ministres ne s’étaient pas renfermés dans une indifférence égoïste, et à défaut de l’assistance par les armes, ils accordèrent au malheureux Piémont celle de la diplomatie. Se servant avec habileté de la terreur qu’inspirait à Palmerston l’éventualité de notre descente en Italie, ils l’amenèrent à une médiation ayant pour base l’indépendance de la Lombardie (9 août). Palmerston hésitait à s’engager dans des pourparlers dont il prévoyait l’inutilité, mais informé qu’à défaut de la médiation le gouvernement français irait au secours du Piémont, il ordonne, par une lettre particulière, à son ambassadeur Normanby de s’unir à l’initiative française. L’Autriche ne se décidait pas plus facilement. Excitée à la résistance et au courage par l’empereur de Russie, elle renonçait de plus en plus aux pusillanimités et aux reculades ; on eut grand’peine à lui faire accepter la médiation. Elle ne le fit qu’en des termes vagues qui ne l’obligeaient à rien. Le gouvernement piémontais s’y résigna de même. Bruxelles fut choisi comme siège de la conférence.

Le général Cavaignac se montrait également secourable à Venise, au Pape.

Il maintint dans les eaux de Venise assiégée deux navires français avec ordre de s’opposer à toute attaque de vive force pendant l’armistice et à empêcher même un blocus de famine.

Dans les États pontificaux, Palmerston laissait le champ libre à l’Autriche. Cavaignac déclare à celle-ci que le refus d’évacuer les Légations ouvrirait le casus belli. Il refuse d’intervenir à Rome tant qu’il ne s’agit que de défendre le pouvoir temporel ; mais après l’assassinat de Rossi, il ne voit plus dans la personne de Pie IX qu’une faiblesse à protéger, non une domination à imposer et, sans même consulter l’Assemblée, il envoie à Rome Corcelles, avec mission d’assurer le liberté de Pie IX, sans intervenir d’aucune manière dans les dissentimens existant entre le Saint-Père et son peuple [26]. Pie IX se réfugie à Gaëte : le chef du pouvoir républicain rentre aussitôt dans la rigueur du principe nouveau ; ordre est donné à Corcelles de considérer sa mission comme terminée, et la brigade Mollière réunie à Marseille n’est pas embarquée.

Ces mesures transitoires n’étaient que des palliatifs. L’unique manière efficace de secourir ceux qui allaient succomber eût été de leur envoyer des soldats. Mais toute intervention militaire isolée de notre part aurait déchaîné une coalition européenne. Comment y eussions-nous résisté ? Les Autrichiens, dont les forces croissaient sans cesse, n’ignoraient pas notre faiblesse. « Nous savons très bien, disait à Bastide l’ambassadeur autrichien à Paris, que votre armée est désorganisée, vos finances ruinées, et que vous ne pourriez faire la guerre. — Oui, répondit Bastide, mais nous avons les moyens révolutionnaires. — Sans doute, mais vous n’y aurez pas recours, avait répondu le diplomate en souriant, dans la crainte d’allumer un incendie qui commencerait par brûler votre maison. »

La prétendue assistance de Cavaignac n’était donc en vérité que la forme amicale et attristée de la résignation au triomphe autrichien.

Des infortunes semblables avaient fondu dans le reste de l’Europe sur les révolutionnaires.

Quatre-vingt mille hommes envoyés par le tsar Nicolas avaient mis à l’ordre les fantaisies roumaines. La Porte protestant qu’elle n’avait pas besoin d’être suppléée, réclama contre cette occupation russe et envoya des troupes à Bucharest. En même temps, le recul commença à Posen. Les Polonais, ayant pris les armes pour protester contre le retrait hypocrite des récentes concessions, furent battus ; les Allemands crièrent à la jacquerie ; le sentiment unanime de sympathie qui avait éclaté en Prusse se changea en un sentiment non moins unanime de haine. Dans les journaux et dans les clubs de Berlin, on prêchait ouvertement une croisade contre les Polonais de Posen. Les mesures de rigueur les plus sévères furent déployées contre eux. Tout prisonnier pris les armes à la main était fusillé. Ceux qui étaient remis en liberté étaient marqués sur l’oreille et sur la main droite, au moyen du nitrate d’argent et d’une couleur noire. A l’exception de huit districts sur vingt-six, le duché fut incorporé définitivement à la Prusse.

A Berlin le roi supportait de plus en plus malaisément les entreprises et les discours de la Chambre qu’il avait convoquée pour établir une constitution ; ses votes et ses délibérations l’exaspéraient ; il ne se décidait cependant pas à s’en débarrasser. Parmi ceux avec lesquels il aimait à s’entretenir de cette situation était le fougueux orateur du Landtag Bismarck [27]. « Une action énergique, lui disait un jour le roi sur la terrasse de l’orangerie de Potsdam, pourrait être dangereuse. — L’absence de courage, riposta Bismarck, serait seule périlleuse. Du courage, du courage et encore du courage, et Votre Majesté triomphera. » A ce moment la reine sortant d’un bosquet s’écria : « Mais, monsieur de Bismarck, comment pouvez-vous parler à votre roi en de tels termes ? — Laissez-le dire, répondit le roi en riant, je le mettrai bientôt à la raison, » et il continua à exposer sa tactique défensive. Il finit cependant par comprendre qu’elle n’était qu’une capitulation. Il se décide, rappelle ses troupes, renvoie ses ministres concilians, et constitue, sous la présidence du comte de Brandebourg, un ministère de résistance dans lequel Manteuffel prit les affaires étrangères (9 novembre).

Le ministère Brandebourg entra vivement en matière. Il débute par lire à l’assemblée un décret royal qui suspend ses séances et la transfère dans la ville de Brandebourg. Les députés refusent de se retirer, le général Wrangel les bloque jusqu’à ce qu’ils aient quitté la place. Ils se rassemblent le lendemain en dehors de l’enceinte législative sous la protection de la garde, civique. La garde civique est dissoute, l’état de siège proclamé, les chefs révolutionnaires arrêtés. A Brandebourg le ministère propose une constitution ; la Chambre surprise, au lieu de la bien accueillir, s’ajourne au 7 décembre. Le 5, une proclamation prononce sa dissolution en annonçant l’octroi de la constitution. Quelques tumultes dans les rues sont facilement réprimés. Le roi était redevenu maître de son Etat.

La volonté de résistance, désormais réveillée, du gouvernement impérial d’Autriche, se heurtait en Hongrie à des difficultés plus redoutables que celles auxquelles le roi de Prusse avait dû pourvoir. La vaillante nation, depuis la reconnaissance de son autonomie, se consumait en dissensions intestines. Les Croates se croyaient vis-à-vis des Magyars dans les mêmes conditions à peu près que ceux-ci vis-à-vis de l’Autriche. Ils réclamèrent aussi des franchises nationales. A Pesth, on les leur refusa. Ils s’armèrent sous leur ban Jellachich afin de les arracher. Les Serbes sous Joseph Rajacsics s’unirent à eux. Les Magyars réclamèrent l’appui de l’empereur. Pour se le rendre propice, Kossuth déclarait qu’on devait aider l’Autriche dans la guerre d’Italie en lui fournissant des troupes, car cette guerre était dirigée contre Charles-Albert et non contre la nation italienne. Le ministre Batthyany promit des secours considérables si l’empereur l’aidait à rétablir l’ordre et la paix intérieure, c’est-à-dire à écraser les Croates et les Serbes. Pour la forme seulement, afin de ne pas trop heurter l’opposition, il exprima le désir vague « que les droits et la dignité de la couronne fussent conciliés avec la liberté constitutionnelle et les vœux équitables de la nation italienne (juillet). » L’empereur fait la sourde oreille et sous-main il favorise, il excite les Croates et les Serbes… Les Magyars menacés, exaspérés, lui adressent une sommation suprême : par une députation de la Diète, ils lui demandent de sanctionner l’émission de deux cents millions, la levée de deux cent mille hommes, et de se rendre à Pesth. Cette sommation est repoussée. Sur quoi les députés remplacent à leur bonnet la plume aux couleurs réunies de l’Autriche-Hongrie par une aigrette rouge, et Kossuth donne le signal de la révolte. Le gouvernement autrichien, rassuré du côté de l’Italie par la reddition de Milan, dirige vers la Hongrie Jellachich et ses Croates et y envoie le maréchal de camp Lambert en qualité de commissaire de l’empereur. A son arrivée à Pesth, Lambert est assassiné (29 septembre). Le grand magyar Szerhenyi, désespéré du naufrage de l’œuvre de sa vie, devient fou à la suite d’une discussion véhémente avec Kossuth et veut se jeter dans le Danube ; l’archiduc palatin Etienne quitte le pays ; le dernier représentant du système constitutionnel, Deak, refuse de s’associer à une politique radicale dont il n’attend que des désastres et sort du ministère (octobre). Kossuth, désormais sans rival et sans contradicteur, devenu le dictateur populaire, proclame la rupture de tous liens avec l’Autriche et l’indépendance de la Hongrie. Le peuple viennois soutient sa révolte, empêche le départ des troupes envoyées contre lui, assassine le ministre de la guerre La tour, et oblige l’empereur à s’enfuir.

Cherchant des auxiliaires, le dictateur, de germanique qu’il avait été jusque-là, se fait Slave et appelle les Polonais à la rescousse. Quelques-uns, tels que le prince Czartoryski, se refusent. « Un Polonais, dit le prince, ne saurait s’attacher exclusivement à la fortune de la race dominante en Hongrie sans forfaire d’une manière patente à ses devoirs de nationalité. » D’autres, tels que Bem et Dembinski, accourent, et la guerre s’engage furieusement de part et d’autre.

Le général autrichien Windischgraetz reprend Vienne, et, par représailles de l’assassinat du général Latour, fait fusiller l’un des députés de Francfort, Robert Blum. Néanmoins, la guerre est loin d’être terminée. En cette extrémité, l’empereur se décide à confier ses affaires au prince Félix de Schwarzenberg. Les plaisirs avaient épuisé le corps du prince ; un tremblement nerveux constant agitait ses mains, mais dans ce corps délabré était intacte une âme impétueuse, forte, résolue. Schwarzenberg n’acceptait le pouvoir qu’à la condition que le vieil empereur abdiquerait au profit de son neveu François-Joseph, âgé de dix-huit ans (2 décembre 1848).

D’une taille haute, bien prise, d’une physionomie sérieuse niais éclairée par un sourire bienveillant, le jeune souverain inspirait dès lors la sympathie et le respect. Il comprit la lourdeur du devoir qui lui était imposé. « Adieu, ma jeunesse ! » s’écria-t-il à l’annonce de son élévation au trône. De ce moment son visage n’exprima plus que par échappées les épanouissemens heureux. Il se met à l’œuvre sous la direction de l’intrépide ministre, et le relèvement de l’autorité impériale s’opère à vue d’œil. En résumé, quand le prince Louis-Napoléon s’installa à l’Elysée, le souffle manquait partout à la révolution de Février ; partout elle était compromise ou perdue ; partout elle dissipait par la folie de sa méthode révolutionnaire les biens acquis par la sagesse de la méthode constitutionnelle ; partout la liberté, traitée en séditieuse importune, était exilée ou mise aux fers, et le principe des nationalités, loin d’être descendu de la théorie dans les réalités, se trouvait à la veille d’être égorgé par le droit delà conquête refait en forces. Une réaction pire que celles de 1819 et de 1832 semblait imminente : déjà on entendait les grincemens de dents dans les cabines des pontons, sous les huttes de la transportation, dans les cachots des forteresses, et dans le lointain de l’horizon apparaissait, intact, immense, les foudres de l’ordre en ses mains, le Tsar de la sainte Russie, contemplant d’un regard impatient et courroucé les grouillemens ensanglantés de la vieille Europe.

Quel parti prendrait le nouveau chef du gouvernement de la France ? Se prononcerait-il pour ou contre la réaction ? Braverait-il Nicolas ou s’inféoderait-il à lui ? Demeurerait-il le penseur compatissant de Hani, ou se transformerait-il en rigide César ? Se maintiendrait-il par les idées auxquelles il avait dû sa popularité, ou les renierait-il ? Hâterait-il ou conjurerait-il la catastrophe de la révolution ? Allait-il secourir ou achever la liberté et les nationalités agonisantes ? On se le demandait anxieusement.


EMILE OLLIVIER

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1895.
  2. Lettre de Jérôme à Piétri, du 11 juillet 1847.
  3. Thiers au roi Jérôme, juillet 1847.
  4. A Vieillard, 11 mai 1848.
  5. Discours du 17 mars 1834.
  6. Consulat et Empire, liv. XIX.
  7. 22 mars 1848, lettre au procureur-général Borelli.
  8. A Panizzi, 20 mars 1848.
  9. Un exemple entre beaucoup d’autres. Séance de la Chambre des députés du 26 janvier 1841. « — Thiers. Vous figurez-vous Henri V dans Paris à la tête des armées étrangères ? — De Larcy avec vivacité. Il n’y sera jamais. (Rire général. ) — Thiers. L’honorable M. de Larcy me dit qu’il n’y sera jamais. Cette interruption est digne de ses généreux sentimens que je connais bien. Il ne me reste qu’à faire un vœu, c’est que Henri V soit de cet avis. — Le duc de Valmy. Il en est. — Thiers. J’ajoute que, en renonçant à cette chance, il est d’autant plus généreux qu’il renonce à la seule que je lui connaisse. (Hilarité bruyante et prolongée. ) »
  10. Ce fait vient d’être révélé par M. Ch. de Lacombe dans son intéressante Vie de Berryer, t. II, p. 580.
  11. Discours au Sénat, 16 décembre 1851.
  12. Ces mots sont soulignés dans l’article.
  13. Risorgimento, 22 marzo 1848.
  14. A lord Ponsonby, 31 août 1848.
  15. A lord Normanby, 31 mars 1848 ; à Léopold, roi des Belges, 15 juin 1848.
  16. A Léopold, ibid.
  17. A Westmoreland, à Berlin, 6 avril 1848.
  18. Mazzini, « Gli aiuti di Francia a quei giorni erano, per chi le avesse voluti, immancabili. » Cenni intorno l’insurrezione lombarda.
  19. Dépêche 12 avril 1848.
  20. Lamartine, Révolution de 1848, t. II, p. 282 : « Mazzini (loco citato) prétend avoir la certitude que le parti modéré avait pris secrètement l’obligation de céder la Savoie. Dans une carte du futur royaume, faite à Turin, la Savoie était éliminée. » Une certitude de Mazzini n’est pas une preuve.
  21. Risorgimento du 20 mai 1848.
  22. Journal des Débats des 4 avril, 11 avril, 15 mai 1848 ; Revue des Deux Mondes du 1er novembre 1849.
  23. Nicomede Bianchi, t. V, 224, 233, 246, 249.
  24. 2 mars 1848. Bianchi, t. V, p. 172.
  25. Nicomedo Bianchi.
  26. Bastide, ministre des affaires étrangères, à Corcelles, 27 novembre 1848.
  27. Emile Ollivier, l’Empire libéral, t. Ier, p. 263.