Le Prince de Jéricho/Partie 4/Chapitre III

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III

Le chef

Il n’entra pas comme un homme qui se précipite vers un but qu’il veut atteindre malgré tout, et le plus vite possible. Il avait dû ralentir sa marche, s’attarder aux souvenirs qui se dressaient de toutes parts, et reprendre possession de lui-même en même temps que de toutes les choses qui l’accueillaient dans cette région de son enfance.

Il demeura sur le seuil. Il était chez lui, maître du logis quitté depuis si longtemps. Nathalie voyait en plein son visage calme, imprégné d’une certaine émotion presque heureuse et, plutôt que la face si souvent pathétique d’Ellen-Rock, elle retrouvait l’image de Jean de Plouvanec’h, telle que la photographie la montrait.

La brise amena par bouffées le son des cloches qui célébraient l’élévation. La vieille pendule se déclencha et frappa onze coups, remplissant la pièce de sa voix grave et familière. D’un regard circulaire, et sans bouger, Ellen-Rock examine les murs, les objets et les meubles, sa vie d’autrefois remonte à la surface avec son cortège de grandes joies, de petites peines et de pures affections. C’est comme une onde bienfaisante qui ranime et rafraîchit tout ce qui sommeille encore dans son cerveau. Quel apaisement ! Quelle résurrection !

En quelques pas résolus, il avance, sachant où il va et ce qu’il veut. Il se dirige vers la table et saisit la photographie de sa mère, qu’il contemple longuement. Ses lèvres murmurent :

— 30 octobre 1914… le jour de sa mort… Oui, j’ai appris cela là-bas, en captivité… La bonne dame de Plouvanec’h…

Il continue son inspection, se remettant en contact avec les heures lointaines. Il prend le volume ouvert et lit à l’endroit marqué : « Quel est ce charme que la troupe des corsaires reconnaissait à son chef ?… »

Il n’achève pas. Il se souvient et prononce tout bas :

— Armelle… Armelle d’Annilis.

Machinalement, il soulève les crayons, les porte-plume, les papiers bien rangés, tous les accessoires d’un bureau d’homme. Le geste vif, sous l’impulsion d’une idée soudaine, il prend dans un coffret une clef avec laquelle il ouvre un tiroir. Il y trouve aussitôt un parchemin qu’il déroule. Il se dresse et lit à haute voix :

« Jean de Plouvanec’h, baron de Bretagne et comte de Normandie, chevalier de Jérusalem et, par ordonnance du roi Saint Louis, rendue en faveur du chef de la Maison après la troisième Croisade, prince de Jéricho.

Il répète anxieusement : « Prince de Jéricho… Jéricho… » Ses yeux fixes réfléchissent. Les cloches s’éteignent au loin.

À cet instant, Nathalie eut l’impression subite et terrifiante que le dénouement allait se produire. Jean de Plouvanec’h ne pouvait s’attarder bien longtemps encore dans cette salle qui n’était qu’une partie du pèlerinage où son élan le poussait de manière irrésistible. Il s’approcherait d’une des fenêtres pour voir le paysage des ruines, et alors il la découvrirait, elle, Nathalie… ou bien il s’en irait vers le palier, et c’était le choc avec les trois bandits !

Drame inévitable… Chacune des secondes que l’horloge annonçait le rendait plus proche. Nathalie maintenant épiait la tapisserie du palier. Les assassins étaient là. Ils se préparaient. L’étoffe tremblait un peu. Entre elle et le chambranle de la porte, le canon du fusil apparut. Et, presque en même temps, deux choses se produisirent : l’appel de Nathalie et une détonation qu’une autre suivit immédiatement.

— Ellen-Rock ! cria la jeune fille, en se jetant en avant.

La double détonation avait retenti. Mais, tout de même, et si peu que ce fut, le cri de secours avait précédé l’attaque de Forville. Ellen-Rock s’était baissé. Les deux balles étoilèrent la glace d’un trumeau qui surmontait un guéridon.

Les événements se succédèrent à l’allure rapide et mathématique d’incidents de théâtre réglés par un metteur en scène. Bien que le hasard et l’impulsion déraisonnée des personnages fussent en jeu, on eût dit qu’ils tenaient tous un rôle appris et souvent répété.

Ellen-Rock, qui d’abord ne s’était pas bien rendu compte de l’intervention de Nathalie, et avait reculé pour se mettre à l’abri, revint de l’avant quand il eut reconnu, dans une vision simultanée, Nathalie, Forville et ses deux acolytes. D’autre part, confondue par ce qu’elle avait fait en avertissant Ellen-Rock, Nathalie restait sur place, au lieu de courir à sa rencontre.

Cette double hésitation devait leur être funeste. Sans même se concerter, les trois complices se ruèrent entre eux deux. Boniface menaçait Ellen-Rock de son revolver. Forville prenait Nathalie à la gorge en proférant :

— Toi, si tu t’en mêles, ton affaire est faite.

Sous l’étreinte implacable, elle ne résista pas. Forville donna l’ordre à Boniface et à Ludovic de la surveiller, et lui-même, le bras tendu, se tourna vers Ellen-Rock.

— Haut les mains !

Ellen-Rock n’obéit pas à l’injonction. Il dit à Nathalie :

— Vous m’avez sauvé, mademoiselle. Je vous remercie.

Puis il dit à Boniface :

— C’est donc toi, major Boniface ? Tu t’es donc acoquiné avec cette vermine de Forville ? Ça ne te suffit pas de m’avoir cassé la tête une première fois et jeté à l’eau ? Bigre ! tu es gourmand.

— Haut les mains ! répéta Forville.

— Pas la peine, dit Ellen-Rock. J’ai perdu la partie.

À l’aveu d’Ellen-Rock, reconnaissant sa défaite, Forville répondit par un redressement de tout son être.

« J’ai perdu », disait l’homme qu’il redoutait plus que tout au monde. Victorieux sur toute la ligne, Forville se gonfla d’importance et de vanité et tendit son bras jusqu’à la limite.

— Tes armes ! ordonna-t-il… Et tout de suite… Jette-les par terre…

Ellen-Rock haussa les épaules et s’assit tranquillement.

— Je n’en ai pas. Est-ce que je me doutais de ton alliance avec Boniface et de cette embuscade ?

L’autre avança, pas à pas, son revolver braqué. La sérénité d’Ellen-Rock le mettait hors de lui. Sa figure se tordait en une grimace affreuse, et il bredouillait :

— Tu es fichu, mon bonhomme ! Il faut que tu en passes par où je veux, sinon je tire. Tu entends, crapule ? Rien ne peut m’empêcher de te tuer comme un chien, si tu n’acceptes pas mes conditions.

— Lesquels ? dit Ellen-Rock.

— Le dossier d’abord !… Plus de chantage contre moi !… Ma liberté absolue !… Aucune dénonciation possible… Et puis, par-dessus le marché, cinq cent mille francs.

— C’est tout ce que tu demandes ? dit Ellen-Rock.

Forville frappa du poing sur le bureau et articula furieusement :

— Cinq cent mille francs ! C’est mon chiffre !… Cinq cent mille !…

Le major Boniface s’était approché et, pris d’un vertige subit, ébloui par l’énormité de la somme, criait en même temps que Forville :

— Cinq cent mille francs chacun ! Pas un sou de moins ! C’est ma part ! Tu m’as assez grugé quand j’étais à ton service !… Cinq cent mille francs !

— En or ? ricana Ellen-Rock.

— En or ! répéta bêtement Forville, que son triomphe enivrait et qui ne savait plus trop ce qu’il disait.

— Allons, dit Ellen-Rock, en se levant, je vois que vous bafouillez tous les deux et que vous n’en sortirez pas sans mon aide.

Forville s’effara d’apercevoir, debout en face de lui, la haute silhouette d’Ellen-Rock et, tout en le menaçant une fois encore de son revolver, il enjoignit à Boniface :

— Va-t’en ! Retourne près de Nathalie, et si elle bouge, coupe-lui la gorge, à la petite.

Boniface se hâta et leva son poignard sur la jeune fille, tandis que Forville répétait :

— Cinq cent mille francs. Deux chèques de cinq cent mille francs !… avec la garantie de Nathalie !… Hein ! c’est convenu, Nathalie, tu le jures ?… Et on me rendra le dossier… Non ? Tu dis non, Ellen-Rock ? Frappe, Boniface ! Un coup de pointe dans la gorge…

Ellen-Rock dit paisiblement :

— Pas un mot, mademoiselle… Ne bougez pas et ne craignez rien.

— Frappe, Boniface. Et moi, je tire.

Le canon du browning effleurait le visage d’Ellen-Rock.

— Oui ou non, Ellen-Rock ? Pas de phrases ! Mais pas de silence non plus. Oui ou non ?

— Non.

— Alors, je tire… Boniface, tu es prêt ? Je compte jusqu’à trois…

Il compta lentement.

— Un… deux… trois…

Ellen-Rock ne bronchait pas. Nathalie, sous la menace du couteau, toute pâle, mais droite et impassible, les yeux fixés sur Ellen-Rock, ne remuait pas davantage. Quelques secondes s’écoulèrent. Aucune détonation.

— Eh bien ? plaisanta Ellen-Rock, ça ne marche plus ? Vous avez la frousse tous les deux ?

Il attendit. Forville et Boniface semblaient figés dans leur attitude de meurtre. Il fit signe à Boniface.

— Laisse tranquille Mlle Manolsen et donne-lui une chaise.

Puis, s’adressant à Forville :

— Ne te fatigue pas non plus, Forville. Ta minute est passée, mon garçon. En tirant ton double coup de fusil, tu as donné tout l’effort dont tu es capable. Tu m’as raté. Tant pis pour toi ! C’est fini. On ne recommence pas deux fois ces choses-là.

Forville recula pour reprendre haleine. Une table les sépara. Ellen-Rock y appuya les deux mains et prononça posément, ses yeux dans les yeux de l’adversaire :

— Tu n’auras pas un sou… et tu n’auras pas ton dossier. Quand on tient un scélérat de ton espèce, on en le lâche pas ! Le dossier est en sûreté. Si tu m’avais démoli tout à l’heure, demain, après-demain, la justice était à tes trousses. Alors, à quoi bon ? Maintenant, je conclus. C’est notre deuxième rencontre. Elle ne se terminera pas comme celle de Versailles. Tu vas dégringoler l’escalier, la tête la première.

Forville tressaillit sous l’injure. Il contourna la table et se planta devant Ellen-Rock pour mieux le défier.

— Et c’est peut-être toi qui vas me jeter dehors ? dit-il, essayant de prendre le même ton de moquerie que son adversaire.

— Pourquoi me salir ? dit celui-ci. J’ai des gens pour cette besogne-là.

— Appelle-les.

— Pas la peine. Ils sont là.

Forville glissa les yeux vers Boniface et Ludovic.

— Tu es fou, dit-il.

— Ah ! ah ! tu commences à t’inquiéter.

— Moi ?

— Dame ! tu sens bien que j’ai gagné la partie !

— En vérité !

— Mon Dieu, oui, et sans violence, tout doucettement.

— Qu’est-ce que tu chantes ? fit l’autre qui semblait mal à l’aise.

— Je ne chante pas. Je parle. Et c’est là ton grand tort, vois-tu ? Du moment que tu me laissais parler et agir, la situation changeait du tout au tout.

— Hein ?

— Enfin, quoi ! t’imagines-tu que j’aie perdu mon temps depuis cinq minutes, crétin, et qu’une seule de mes paroles ait été prononcée pour toi ?

— Pour qui alors ?

— Pour ces deux-là, dit Ellen-Rock, en montrant Boniface et Ludovic. Ce n’est pas en vaincu que je combats, mais en chef.

— Le chef de qui ?

— Le chef de Boniface, mon camarade de bataille, qui a reconnu ma voix. Voyons, quoi, on n’a pas travaillé dix ans sous les ordres de Jéricho pour que l’on puisse échapper au baron d’Ellen-Rock ! Quand Jéricho commandait, Boniface obéissait. Pourquoi n’obéirait-il pas quand Ellen-Rock commande ? Je ne suis pas même bien sûr qu’il ait compris ! À quoi bon ! C’est ma voix qu’il écoute, et c’est la voix du chef qui le soumet. Tu l’as bien vu tout à l’heure quand je lui ai dit : « Avance un fauteuil à Mlle Manolsen ? » Tout de suite, Boniface et Ludovic ont avancé le fauteuil. Allons, tu est liquidé, Forville. Vous étiez trois contre moi tout à l’heure. Nous sommes trois contre toi. C’est deux de trop. Prépare-toi à sauter dans le vide.

Forville hésitait, épiant ses complices et tâchant de se rassurer. Il murmura :

— Toujours du boniment. Mes amis et moi, nous sommes d’accord. N’est-ce pas, Boniface ? Hein, Ludovic ? On marche la main dans la main ?

Boniface et Ludovic ne répondirent pas. Brusquement, Forville eut la sensation précise que les choses, en effet, avaient tourné contre lui et qu’il était le prisonnier de l’homme qu’il avait tenu au bout de son fusil. Sa décision fut immédiate. Il s’élança vers le palier.

Boniface s’y trouvait déjà, comme un planton de garde.

Il se précipita vers une des fenêtres.

Ludovic s’y dressait.

Ellen-Rock cria, dans un accès de gaieté :

— Est-ce réglé comme manœuvre ? Quel jeu de scène ! Ah ! les bougres… Pas même besoin de les commander pour qu’ils obéissent.

Il se posta lui-même devant la petite porte basse. Les trois issues étaient gardées. Rien à faire. Il ordonna :

— Dix pas en avant, camarades ! Mouvement convergent de manière à traquer la bête puante. À la bonne heure ! Bravo !

Boniface et Ludovic avançaient sans hâte, et Ellen-Rock ricanait :

— Ça y est ! Tu vas être empoigné. Ah ! ce n’est plus comme à Versailles, hein ! où ta sortie fut, somme toute, assez digne. Cette fois c’est la dégringolade.

Forville éclata en jurons et se mit à courir dans la salle, comme une bête qui se heurte aux barreaux de sa cage. Il trépignait. Il injuriait Ellen-Rock. Il ramassa son fusil et tenta vainement, avec des mains qui tremblaient, de le recharger. À la fin, épuisé, trébuchant, la figure en sueur, il se campa de nouveau devant Ellen-Rock et bégaya :

— Eh bien, tu y passeras comme moi. Si tu me dénonces, j’en fais autant. Forville en prison, soit ; mais Jéricho aussi. Hein ! c’est une bonne prise, Jéricho le pirate… Et pour toi, l’échafaud..

On eût dit qu’il allait avoir une crise de nerfs. Il dansait d’un pied sur l’autre, en criant :

— L’échafaud, oui… l’échafaud !

Il se produisit alors un fait d’une étonnante simplicité. Avec la même aisance qu’il eût déplacé une chaise, de ses deux mains Ellen-Rock saisit au collet son massif adversaire, le souleva et le coucha sur les bras tendus de Boniface et de Ludovic.

— Ouste ! le plongeon, et vivement !

On entendit la dégringolade du misérable, puis quelques jurons, puis des menaces dont la clameur s’éloignait.