Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/I/11

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Lecomte (p. 95-119).

XI

LE RÉCIT D’ALPHONSE HAMEL.



Je me nomme Alphonse Hamel. Je suis né à Fontainebleau, près de Paris, et suis voyageur de commerce.

« Mes affaires m’appelaient à Calcutta, et le navire qui m’avait amené de France, continuant sa route vers les mers de Chine, m’avait laissé à Malacca, où je devais attendre le passage d’un bâtiment qui allât au fond du golfe du Bengale. Après trois jours de repos, je fus prendre des informations au consulat français.

« — Nous attendons d’un instant à l’autre le passage de la malle anglaise qui va droit sur Calcutta, me dit le chancelier, c’est une affaire de patience, deux jours peut-être, une semaine au plus.

« — Une semaine ! c’est long !

« — Tenez, poursuivit mon compatriote en me conduisant à une fenêtre, voici un pauvre diable qui vous enseignera la patience. Depuis deux longs mois il attend le vaisseau qui doit le rapatrier, et je vous jure que deux mois durent pas mal, quand on les passe sans manger… ou à peu près, car, à l’exception de quelques poignées de riz que le consulat lui donne par pitié, je ne sais pas de quoi vit ce malheureux.

« En parlant ainsi, il me montrait du doigt un Hindou couché sur le sable, immobile et fixant la mer.

« — Comment ! dans tout le pays, il n’a pu trouver à travailler seulement pour sa nourriture ?

« — Ma foi ! non. Il est vrai, j’oubliais de vous faire part de ce petit détail, qu’on le soupçonne d’avoir assassiné son camarade.

« — Diable !

« — Oui. Nous avions ici un autre Hindou ; c’était un gars solide, adroit et travailleur comme un bœuf, mais taciturne et triste au possible. Ne le trouvant jamais à rire ou à chanter, le consulat, qu’il approvisionnait d’eau chaque matin, l’avait surnommé le « remords ambulant. » Un beau matin, celui que vous voyez couché, arriva dans le pays, je ne sais comment. Les deux Hindous se rencontrèrent ; ils se connaissaient, sans doute, car on vit le nouvel arrivant causer avec notre homme qui, en deux ans, n’avait peut-être pas autant parlé que dans cette conférence qui dura cinq minutes ; puis ils se séparèrent.

« Le lendemain, on trouva notre porteur d’eau noyé dans une citerne.

« — Sa tristesse ou ses remords l’avaient probablement poussé au suicide ?

« — Soit ! mais ce suicide offrait une particularité. Un homme bien décidé à se noyer peut prendre certaines précautions comme celles de se lier bras et jambes ou de s’attacher une pierre au cou ; mais il ne lui vient jamais à l’idée de se couper les oreilles.

« — Le cadavre n’avait plus d’oreilles !

« — Elles étaient enlevées. L’Hindou fut arrêté : on flaira une de ces terribles vengeances indiennes qui vont chercher leur proie au bout du monde, mais les preuves manquaient, et puis, dans ce pays, le meurtre d’un naturel n’étant pas chose si rare qu’il faille y attacher une grande importance, on relâcha bientôt le prisonnier. Mais l’aventure l’empêcha de trouver du travail et lui fit refuser le passage sur les navires qui pouvaient le mener au Bengale.

« — Savez-vous que cela ne m’encourage pas dans mon projet de prendre un naturel pour domestique pendant mon séjour.

« — Allons donc ! ces gens-là se tuent entre eux, mais il ont le saint respect de l’Européen. Tenez, un conseil : prenez justement ce gaillard-là pour serviteur.

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Hyder-Ali.


« — Y pensez-vous ? Il me couperait les oreilles pendant mon sommeil.

« — Après tout, il est peut-être innocent, et vous feriez une bonne action. Que l’Hindou soit bien traité, et il demeure fidèle à son maître. Rappelez-vous ce régiment de cipayes qui, dans la disette d’un siège, disait un jour : « Donnez le riz aux Anglais, nous nous contenterons de l’eau dans laquelle on l’aura fait cuire. » Prenez Nazir. Avec la promesse de le ramener dans ses jungles, vous en ferez ce que vous voudrez. Vous savez déjà qu’il n’est pas coûteux à nourrir, il paraît être encore moins cher à habiller. Je vais l’appeler. Hé ! Nazir !

« À ce cri l’Hindou se leva et marcha vers nous d’un pas lent. C’était un homme de petite taille, maigre et nerveux ; sa chevelure noire tombait longue et plate sur son cou et encadrait sa face cuivrée dont les yeux brillaient d’un feu sombre.

« — Nazir, prends mon compatriote pour maître et il te ramènera au Bengale, lui dit le chancelier du consulat.

« L’Hindou me fixa pendant quelques secondes, puis il vint à moi, me prit la main droite qu’il plaça un moment sur sa tête, et sans dire un mot, sortit et alla s’étendre sur le pas de la porte.

« — L’affaire est faite, il vous a rendu l’hommage d’obéissance et va vous attendre pour nous suivre. Voilà un domestique dont la livrée ne vous ruinera pas.

« — Si je le conduisais à Paris dans ce modeste costume, j’obtiendrais un rude succès.

« J’achevais à peine cette phrase, qu’une voix douloureusement mélancolique murmura derrière moi :

« — Ô ma belle France !

« Je me retournai et bondis de surprise.

« Là, sous le ciel brûlant des Indes, à plus de quatre mille lieues de Paris et par conséquent du bal de l’Opéra, je me trouvais tout à coup en présence d’un homme costumé en magnifique Chicard, car tel était l’étrange habillement de celui qui venait, sans être entendu, de se glisser sans bruits dans la salle.

« Figurez-vous un de ces immenses chapeaux à claque des marchands de vulnéraire, surmonté d’un pyramidal plumet ; un bourgeron bleu ; une culotte de peau et des bottes à l’écuyère, mais si parfaitement usées qu’on pouvait hardiment parier que leur propriétaire marchait sur la plante de ses pieds. Bref ! le costume de chicard dans out ce qu’il a de débraillé et de disparate.

« Mais si le rire m’avait pris à la vue du costume, il cessa tout à coup en regardant celui qui le portait. Je vis un homme de vingt-cinq ans qui en paraissait soixante, au long corps brisé par la douleur, à l’œil cave, à la joue creuse et rougie aux pommettes, dont la poitrine qui râlait semblait à tout instant près de se briser par une toux sèche, qui amenait à ses lèvres une écume rougeâtre.

« En un mot tout l’aspect d’un malheureux que la phthisie a usé jusqu’au dernier souffle et qui va mourir.

« Je me sentis le cœur étreint par une indicible pitié au terrible contraste de ce costume, symbole de joie et de folie, qui flottait sur le squelette décharné de ce moribond.

« Il me salua, doux et humble, et avec le sifflement intérieur qu’il cherchait à arrêter en comprimant à deux mains sa poitrine haletante :

« — Alfred, surnommé Ernest, artiste dramatique, pour vous servir, s’il en est capable, me dit-il.

« Puis se tournant vers le chancelier :

« — Eh bien, mon bon monsieur ? demanda-t-il d’une voix anxieuse.

« — Eh bien, Ernest, nous espérons un très-prochain navire. Il faut attendre, mon brave garçon.

« — Attendre ! c’est là un mot que peuvent écouter ceux qui ont du temps devant eux ; mais moi, mon temps est si court que me dire d’attendre, c’est comme de conseiller à un petit savoyard de manger sa marmotte… Est-ce que je puis attendre ! Ah ! il avait bien raison, là-bas, aux Funambules, ce machiniste qui me disait, un jour que je lui parlais de l’avenir : « Ne te casse donc pas la tête pour un chalet en Suisse dans la vieillesse ; toi, à vingt-cinq ans, tu seras dans la grande boîte à dominos. » Encore un mois et je les aurai, mes vingt-cinq ans… Ai-je assez souffert pour les atteindre ! Et ce marchand de santé qui me disait à la consultation gratis : « Prenez de l’excellent bordeaux, abusez des viandes succulentes et allez faire une saison dans le Midi ! » J’y suis, dans le Midi, avec un soleil qui me dessèche la poitrine !

« — Voyons, ne désespérez pas, l’air natal vous remettra, lui dis-je.

« Le pauvre homme me regarda avec ses yeux pleins de larmes :

« — Non, non, je ne verrai plus mon faubourg Saint-Martin ; je le sens là, c’est fini ! C’est comme qui dirait une carotte dans le plomb, c’est bouché ! Ça ne peut plus aller, voyez-vous !

« Puis il éclata en sanglots, en ajoutant :

« — Ah ! oui, c’est fini… je n’embrasserai plus ma petite Poussette ! Qu’est-ce que j’ai donc fait au bon Dieu pour qu’il me punisse ainsi ?

« J’ai toujours été honnête homme… je n’ai jamais fait de mal à personne… je remplissais bien mes devoirs de figurant à raison de 6 francs par semaine, et, dans le jour, je travaillais au cartonnage… je ne dormais pas plus de trois heures… Tout ça, c’est pas des crimes pour le bon Dieu, n’est-ce pas ? Dame ! j’allais pas souvent à l’église… mais fallait-il pas travailler pour élever Poussette, ma petite sœur… fraîche et rose, elle… Heureusement que j’ai hérité tout seul de la maladie de famille ! Tenez, j’avais tort de me plaindre du bon Dieu ! Il a préservé Poussette. Elle doit avoir ses dix-huit ans aujourd’hui… et je ne la reverrai plus, mon Dieu, je ne la reverrai plus !

« Une épouvantable crise de toux vint interrompre le malheureux. Nous étions muets devant le désespoir de l’artiste ; nous ne pensions plus à son grotesque affublement.

« — Oui, reprit-il, c’est l’ambition qui m’a perdu. À voir jouer M. Debureau, j’avais cru que j’en ferais bien autant. Aussi, quand on m’a démoli les Funambules, je me suis dit : Il faut gagner une dot pour ta sœur, va-t’en jouer les pierrots en Californie ; on y fait vite fortune, tu auras encore le temps de revenir pour mourir. J’avais des économies, j’ai fait deux parts : une pour Poussette, que je confiais à de braves gens ; avec l’autre je me suis monté une petite garde-robe de théâtre, et, le voyage payé par mon directeur, je me mis en route. Je n’avais pas beaucoup de talent, mais le public riait fort de mes drôleries et de mes grimaces. Il est vrai que souvent c’était la souffrance qui me les faisait faire, ces grimaces-là ! Bien des fois j’ai pensé m’évanouir en scène, mais je pensais à Poussette, et cette pensée me rendait force et courage. Enfin, j’avais fini par mettre six mille francs de côté.

« — Que sont-ils devenus ? nous écriâmes-nous.

« Il parut hésiter, puis il reprit :

« J’ai expédié la somme en France. Pour vous finir, un beau jour, le théâtre a fait la culbute ; alors la misère est venue, j’ai vendu pièce à pièce ma défroque d’acteur, les bons effets d’abord, puis les autres. Enfin le jour est arrivé où il m’a fallu m’habiller avec ce que tout le monde avait refusé. Le hasard m’a rassemblé un drôle de costume, vous le voyez ! Des loques qui dureront encore plus que moi ! Cependant, le mal galopait ; la maladie de poitrine, savez-vous, c’est comme un régisseur de théâtre qu’on a offensé, ça ne pardonne pas ! Je me suis donc embarqué pour revenir en France par les Indes ; c’est le plus long, mais on me prenait par pitié, je n’avais pas à choisir. Malheureusement, le navire, en arrivant ici, a trouvé des ordres qui changeaient sa destination, et il m’a laissé en route. Comme je serais déjà loin depuis cinq semaines perdues à attendre !… Je n’aurais vu Poussette qu’une petite demi-minute en arrivant et je serais mort content ! Et vous venez me dire d’attendre encore ! Ah ! oui, attendre la mort… car il est maintenant trop tard pour croire que j’arriverai à temps ! Que je souffre !

« Et le pauvre homme se tordit dans une nouvelle crise douloureuse.

« À écouter le récit d’Alfred dit Ernest, le temps avait passé vite ; la nuit était venue quand je quittai le consulat.

« À la porte une ombre se releva et me suivit.

« C’était Nazir que j’avais oublié.

« Le conseil du chancelier avait du bon quand il m’engageait à prendre Nazir, car à cent pas de là, au milieu de l’obscurité, je glissai dans un de ces énormes crevasses pleines d’eau qui sillonnent les rues.

« Nazir me retira du gouffre où j’aurais pu me noyer.

« Enfin, j’arrivai à ma demeure. Brisé par la fatigue et l’émotion, je tombai comme une masse sur mon lit, et je m’endormis sans avoir le temps d’éteindre ma lumière.

« Une heure après, je fus réveillé en sursaut et sentis une chaleur accablante.

« Ma lumière, enflammant mon moustiquaire, avait allumé l’incendie qui allait me dévorer, lorsque j’aperçus Nazir qui s’avançait vers mon lit.

« Le brave Hindou se jeta sur moi et m’emporta à travers les flammes.

« J’étais sauvé une seconde fois.

« — Diable ! m’écriai-je en songeant aux deux dangers dont Nazir m’avait arraché, les bonnes femmes de Fontainebleau, mon pays, ne manqueraient pas de citer le proverbe : Ceux qui doivent être pendus ne peuvent mourir par l’eau ou par le feu.

« Cependant, Nazir avait un étrange sourire.

« La reconnaissance m’empêcha d’y prendre garde.

« Le lendemain, on m’envoya prévenir du consulat que le navire de Bordeaux, le Saint-Remy, arrivé, pendant la nuit, du Japon, continuerait dans l’après-midi sa route pour Calcutta. Mes préparatifs ne furent pas longs, et, trois heures après, je montai à bord suivi de mon sauveur.

« J’y trouvai l’infortuné cabotin pour lequel le consulat avait obtenu un passage jusqu’à Calcutta, où, lui avait-on affirmé, il trouverait de fréquents départs pour la France.

« L’espoir, qui veille au cœur du plus malade, l’avait encouragé, et il s’était fait hisser tout mourant sur le navire.

« La vue de son costume étrange et ce nom « Alfred dit Ernest, » inscrit sur le livre des passagers, avait d’abord égayé l’équipage, mais une sympathique pitié avait bientôt remplacé l’hilarité, et chacun à bord entourait le moribond de soins empressés.

« Le capitaine lui avait offert des vêtements de marin, mais, chose étrange, le malade avait énergiquement refusé de quitter ses haillons.

« J’ignore si l’air de la mer lui était favorable, mais il parut renaître un instant, ou plutôt l’agonie sembla s’arrêter.

« Le Saint-Remy comptait peu de passagers : deux femmes d’officiers du Bengale qui rejoignaient leurs maris, un gros Espagnol insignifiant, puis deux Anglais, qui tout d’abord fixèrent mon attention.

« Le premier, que l’on appelait le colonel Ireton, était un homme de quarante ans, froid, distingué, d’une excessive politesse.

« Cet officier supérieur retournait dans l’Inde, où il avait longtemps combattu.

« Son nom, inscrit parmi ceux des plus braves, avait jadis fait trembler les Thugs.

« La mort d’un frère aîné, en donnant au colonel une des grandes fortunes de l’Angleterre, l’avait forcé à quitter les Indes ; mais bientôt, fatigué de la vie de millionnaire, il avait regretté son ancienne existence si remplie de périls, de fatigues et d’âpres jouissances. Alors son originalité avait trouvé un singulier prétexte pour retourner aux Indes en simple amateur.

« Il avait invoqué la cuisine.

« Calm, le second passager, ne s’était jamais séparé du colonel, dont il était le frère de lait. Il s’était engagé pour le suivre au régiment, et il aurait refusé tous les grades que lui méritait son indomptable bravoure pour ne pas quitter Ireton. Comme lui, il était revenu en Europe et, comme lui, il avait pris en haine l’existence tranquille.

« L’ennui lui avait suggéré une occupation : il s’était fait cuisinier du colonel et passait son temps à lui confectionner tous ces plats indiens qu’ils mangeaient jadis, pendant leurs campagnes.

« Un beau matin, le colonel appela Calm et lui dit :

« — Ton karrick à l’indienne est raté, mon brave.

« — En quoi ? colonel.

« — Je l’ignore, mais il y manque quelque chose.

« — J’ai mis tous les ingrédients de ma recette.

« — C’est possible ! Mais là-bas il avait un parfum, un goût, que sais-je ? un rien qui manque ici. Je parie que tu as fait un oubli ?

« — Je vous affirme que la recette…

« — Alors ta recette est mauvaise.

« — Si nous écrivions aux Indes, au capitaine Clowe, de nous en envoyer une autre ?

« Faisons mieux. Allons la lui demander nous-mêmes.

« Calm ne fit qu’un bond à sa chambre pour préparer sa valise, et le soir même, Ireton et Calm se mettaient en route pour aller au bout du monde chercher une recette de cuisine.

« Il s’étaient fait suivre d’un fidèle compagnon, Black, un grand épagneul au poil noir.

« Vingt-quatre heures après mon embarquement sur le Saint-Remy, les petits soins que nous prodiguions ensemble à l’artiste moribond m’avaient lié avec le colonel.

« — Votre compatriote est perdu ; l’air de la mer le soutient, mais il va mourir en débarquant à Calcutta, me dit-il.

« — Oui, colonel, mais peut-être vivrait-il encore quelques semaines s’il n’était miné par l’inquiétude du souvenir d’une sœur aimée.

« Et je lui contai l’histoire de dévouement du pauvre pierrot pour sa sœur Poussette.

« Je terminais, quand Calm vint nous dire que le malade demandait à nous parler.

« Nous descendîmes dans la chambre où il était étendu sur un divan.

« — Mon bon monsieur Hamel, me dit-il, j’ai voulu, en présence du colonel, vous avouer une faute. Pour la première fois de ma vie, je mentais en vous disant, l’autre jour, que j’avais expédié en France les six mille francs économisés pour Poussette. J’avais eu trop de mal à les amasser pour les confier à personne ; je voulais les apporter moi-même. Le jour de mon départ, je les avais encore… et je n’avais pas mangé depuis l’avant-veille, mais, vous comprenez, la dot de ma petite sœur, c’était sacré… j’aurais traversé le monde à pied, crevant de soif et de faim, sans jamais y toucher.

« Seulement la somme était en or, lourde, embarrassante. Les poches de ce costume étaient trop mûres pour leur confier pareil poids et j’étais fort en peine d’emporter mon trésor, en le dissimulant, quand je fis une heureuse rencontre.

« C’était un mineur américain que j’avais connu au théâtre et dont ma conduite rangée m’avait valu l’amitié :

« — Tu dois te faire un joli magot avec tes économies ? me disait-il souvent… par intérêt pour moi, bien entendu. Le jour en question, il me répéta sa demande et je lui confiai mon embarras. — « Le moyen est bien simple, me dit-il ; convertis ton saint-frusquin, non pas en billets, car ils sont à peu près tous faux dans ce pays, mais en diamants ; c’est petit, léger, et ça peut se coudre dans un vêtement. Tiens, j’en connais un à vendre chez un changeur… il vaut plus de six mille francs, je t’en réponds : c’est moi qui le lui ai cédé et je l’avais payé neuf mille. L’argent comptant est rare à San-Francisco, tiens bon, et le changeur consentira au marché. »

« Il me conduisit chez l’homme, qui se fit bien tirer l’oreille pour lâcher le diamant à six mille francs ; mais je l’obtins, et, une heure après, il était cousu dans la ceinture de mon pantalon.

« C’est pour cela que je refusai l’autre jour de changer de costume.

« Surpris à ce moment de son récit par un violent accès de toux, Alfred s’arrêta ; mais faisant appel à son courage, il reprit bientôt :

« — Vous me dites et j’ai beau m’efforcer de croire que je reverrai ma Poussette… il faut pourtant se faire une raison… l’Inde sera mon Père-Lachaise. Aussi je vous ai choisi pour vous confier l’unique fortune de la petite sœur… c’est peu, mais ça suffira pour ouvrir un commerce qui la garantira de la misère et de pis encore ! Le bon Dieu vous surveillera après ma mort, monsieur Hamel, et il vous bénira si vous avez bien rempli le dernier vœu du saltimbanque. Tenez, regardez mon trésor !

« Et, ouvrant la main, il me tendit une pierre de la grosseur d’une noisette.

« Je n’eus besoin que de la regarder un instant :

« — On vous a trompé, m’écriai-je.

« Je ne saurais décrire la vigueur que retrouva le mourant pour se lever convulsivement et la voix déchirante avec laquelle il répéta ces mots pleins d’angoisse :

« — Trompé ! dites-vous, trompé !

« Son désespoir était effrayant.

« À ce moment le colonel me retira le diamant des doigts :

« — Mais oui, mon garçon, on vous a trompé, lui dit-il de sa voix calme, ce diamant ne vaut pas 6,000 francs, il en vaut 10,000 ; la preuve, c’est que je vous l’achète.

« La secousse avait été trop forte pour l’artiste ; il s’évanouit sans répondre.

« Pendant que Calm lui prodiguait des soins, nous remontâmes sur le pont.

« — Êtes-vous fou ? colonel, dis-je à l’Anglais, la pierre est fausse !

« — Parbleu ! je le sais bien, me répondit-il ; ce pauvre diable a été dépouillé par deux coquins qui s’entendaient ; mais est-ce un raison pour lui enlever l’illusion qui adoucit son agonie ?

« Nous fûmes interrompus par les cris de l’équipage.

« Mais d’abord, un mot d’explication. À notre arrivée à bord, Nazir était allé s’étendre à l’avant du navire, où, depuis le commencement de la traversée, il était resté muet et sombre, mais non pas aveugle, car il épiait nos moindres gestes.

« J’avais respecté ce calme de l’Hindou, dont les services m’étaient inutiles, puisque j’avais à ma disposition les domestiques du bord. L’équipage avait fini par ne plus faire attention à Nazir, qui avait d’abord repoussé toutes les avances.

« L’Hindou avait pourtant à défendre sa solitude contre un importun, ou, pour mieux dire, contre un ennemi, car Black, l’épagneul du colonel, avait conçu pour Nazir une aversion qu’il manifestait à sa vue par de sourds grognements et l’exhibition d’une menaçante mâchoire.

« L’animal, qui jusqu’à ce jour s’était borné aux démonstrations, venait d’ouvrir les hostilités en se précipitant sur son ennemi couché. Il lui avait arraché son turban qui, en se déroulant dans la lutte, avait laissé tomber un objet que l’animal tenait à pleines dents.

« C’était la vue de cet objet qui avait mis l’équipage en rumeur.

« Le colonel siffla Black, qui vint déposer sa capture aux pieds de son maître.

« On comprendra mon saisissement quand je reconnus dans cet objet une oreille desséchée à laquelle pendait encore un anneau d’or, gravé de signes mystérieux.

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Les terribles rongeurs se tournèrent vers cette tête.

« Aussitôt l’histoire qui m’avait été racontée à Malacca me revint à la mémoire.

« Nazir s’était levé et venait à notre rencontre. Il se baissa et ramassa le débris humain, qu’il replaça avec le plus grand calme dans un pli de son turban.

« — C’est donc toi l’assassin de ton compatriote ! m’écriai-je.

« — Je n’ai pas assassiné, maître, j’ai puni. Le traître avait trompé ma fille. Un homme s’est présenté qui consentait à l’épouser si le séducteur était mort. Nazir s’est mis en route. Il a puni et il rapporte la preuve du châtiment à celui qui doit épouser son enfant.

« Tout cela était dit de ce ton doux et lent que prête à la voix le dialecte de l’Hindoustan.

« J’étais convaincu que cet homme me mentait, mais il m’avait deux fois sauvé la vie, je ne pouvais manifester hautement l’horreur qu’il m’inspirait ; je me contentai donc de détourner la tête.

« Nazir, sombre et impassible, retourna prendre sa place.

« Le colonel le suivit des yeux, en me disant :

« — Voilà un singe qui m’est suspect ; si je le rencontrais dans les jungles, je lui enverrais une balle avec aussi peu de remords que si je tirais sur une bête féroce.

« Soixante-douze heures plus tard, au point du jour, nous jetions l’ancre devant Calcutta.

« À peine débarqué, je me rendis chez l’agent de notre maison. Depuis la veille, il était parti pour ses achats à Kryagar, dans l’intérieur des terres. À toute force, il me fallait au plus vite aller le rejoindre.

« Je volai, pour faire mes adieux au colonel, à North India, l’hôtel où il était descendu.

« La bravoure et les hauts faits du colonel étaient assez connus dans l’armée coloniale pour que le bruit de son arrivée se fût vite répandu. Je le trouvai attablé avec une douzaine d’officiers supérieurs qui riaient à gorge déployée, en l’entendant raconter qu’il venait chercher aux Indes la vraie recette du karick à l’indienne.

« Au même instant parut Calm, porteur d’un plat tout fumant qu’il plaça devant son maître.

« Ireton y goûta.

« — Oui, Calm, celui-ci est meilleur que ton dernier à Londres ; mais ce n’est pas encore celui que m’a fait un jour manger ici le capitaine Clowe. Au fait, qu’est-il donc devenu, mon brave Clowe ?

« — Il a rejoint sa nouvelle garnison à Nagpour.

« — Dès demain je partirai pour aller lui demander sa recette. Soixante lieues dans les terres ne t’effrayent pas, vieux Calm ?

« — Ah ! colonel, je vous suivrais à cloche-pied jusqu’en Chine.

« — À propos, et les Thugs ? demanda tranquillement le colonel, ces animaux-là existent-ils toujours ?

« — Oui, dit un major ; mais vous n’avez rien à craindre pour votre voyage. À cette époque de l’année, les changements de garnisons nécessitent le déplacement de troupes qui sillonnent la route jusqu’à Nagpour. Attendez à demain, et vous partirez avec le détachement qui va relever celui de Sumbulpour.

« — C’est convenu. »

Pendant que le premier clerc du secrétariat de la justice lisait des dernières phrases, un murmure étrange s’était élevé de la place où étaient groupés les accusés.

On entendit distinctement les mots de la prière par laquelle les Thugs invoquent Kâly :

« Ô Kâly ! Kur-Kâly ! Burd-Kâly ! Ô Kâly ! Maha Valy ! Calcutta Valy ! veuille que tous les voyageurs passent par les mains de tes esclaves ! »

Ces misérables protestaient contre la déposition du Français Hamel, et, dans leur implacable orgueil, ils voulaient prouver à la cour que la secte des Thugs n’était pas anéantie.

— Interprètes, commanda sir Monby indigné, dites à tous les accusés que si une manifestation semblable se renouvelle, les débats se continueront sans qu’ils puissent y assister. Ils seront mis à la chaîne et au cachot.

Terrifiés par la menace qu’ils venaient d’entendre, les Étrangleurs baissèrent la tête.

Le clerc reprit sa lecture :

« Le colonel m’aperçut et vint à moi !

« — Vous paraissez inquiet, me dit-il.

« Je lui fis part de l’obligation où j’étais de partir immédiatement pour rejoindre notre agent à Kryagar.

« — Mais vous ne pouvez vous aventurer sans guide, observa-t-il.

« — J’ai Nazir.

« — Un singulier guide ! qui m’a l’air d’avoir fort envie de votre peau.

« — Il m’a deux fois sauvé !

« — Est-ce qu’on peut jamais savoir à quoi s’en tenir avec de pareils singes ? Voyons, pouvez-vous retarder votre départ jusqu’à demain ?

« — Impossible, colonel.

« — Eh bien ! comme Kryagar est sur la route de Nagpour, où je me rends, c’est moi qui vous servirai de guide.

« Il se tourna vers les officiers :

« — Messieurs, leur dit-il, je vous fais mes adieux ; je pars à l’instant.

« — Comment ! colonel, vous n’attendez pas le détachement ?

« — Il nous rejoindra en route. Ne m’avez-vous pas dit que les chemins étaient sûrs ? Calm, fais tes préparatifs ; une simple valise, des provisions de bouche, nos carabines et des munitions. Fais vite !

« On eut beau insister auprès de l’excentrique officier pour le décider à attendre le lendemain ; il tint bon.

« Allons faire nos adieux à l’artiste, me dit-il.

« — Tiens ! je l’avais oublié, répondis-je.

« — Je l’ai fait installer dans la meilleure chambre de l’hôtel, et, sur mon compte, on lui donnera tout ce qui peut adoucir ou égayer ses derniers jours.

« Nous trouvâmes le malade sur une chaise longue.

« — Vous partez ? s’écria-t-il, et vous croyez que je vais rester là !… À qui parlerai-je de ma sœur ? Non, mes derniers jours appartiennent à ceux qui m’ont payé mon diamant, l’avenir de Poussette. Je ne vaux pas quatre sous ; mais, qui sait ?… je puis vous être utile ; on a vu des miracles. Non, non, ne me laissez pas finir ici, seul, comme un chien ! Je suis encore assez fort pour aller mourir sur le bord d’une route, mais au grand air, au milieu d’amis.

« Il y avait tant d’irrésistible prière dans son accent que le colonel fut attendri.

« — Allons ! Vous nous suivrez en palanquin. On va vous monter des vêtements.

« — À quoi bon ? je n’aurais même pas le temps de les défraîchir… et puis, ceux-ci, c’est un souvenir… J’ai été comédien, mauvais comédien, je le sais… mais laissez-moi agir comme ces anciens chevaliers qui voulaient être enterrés dans leur armure.

« — Soit ! dit le colonel en souriant.

« Dix minutes après, nous étions en marche.

« Les officiers nous firent escorte jusqu’aux portes de la ville, et nous quittèrent avec cette dernière recommandation :

« — Ne vous pressez pas, le détachement vous rejoindra demain en route.

« À ces mots je crus voir je ne sais quel sinistre sourire agiter les lèvres de sombre Nazir.

« À notre troupe s’était joint un musicien cipaye, sorti de l’hôpital. Il regagnait son cantonnement et nous lui avions prêté une monture, car nous escortions à cheval le palanquin où Alfred dit Ernest, dans son costume de chicard, était porté par des Hindous.

« L’épagneul Black bondissait à droite et à gauche sur la route.

« Quant à Nazir, il précédait à pied le palanquin, mais gardait un farouche silence, car, au début du voyage, comme nous longions un petit bois et qu’il avait commencé un chant traînard :

« — Mon garçon, lui avait dit le colonel, ta musique est charmante, mais comme elle peut fort bien être un signal, je t’avertis que si tu ne la cesses pas, je vais te loger une balle dans la tête.

« L’Hindou s’était tu aussitôt.

« Nous marchâmes pendant six heures.

« Tout à coup, nous vîmes Black, qui nous précédait au loin, tomber en arrêt.

« — Ah ! ah ! dit Calm, il y a du nouveau ; ça allait trop bien, ça m’étonnait ! Voyons un peu.

« Et, pressant sa monture, il partit en éclaireur.

« Il avait à peine reconnu ce qui tenait le chien en arrêt qu’il fit un signe d’appel au colonel.

« Celui-ci le rejoignit au galop.

« En les voyant parler au loin, l’impatience me prit, je lâchai la bride à mon cheval et les atteignis au moment où Calm disait à Ireton :

« — Mon colonel, je crois que nous allons avoir bien de l’agrément ! By God ! je préfère ce pays et ses surprises à la stupide tranquillité de votre maison de Londres.

« — Ah ! voilà que ça se complique là-bas ! dit tranquillement l’officier qui regardait la route.

« Je me retournai vers le palanquin.

« Nazir et les porteurs hindous avaient disparu.

« — Bien ! très-bien ! Décidément, nous allons rire ! s’écria Calm en examinant la batterie de sa carabine.

« L’arrêt de Black et la conférence de Calm et du colonel étaient motivés par une découverte qui aurait ému le plus indifférent.

« C’était un pied humain sortant d’une terre fraîchement remuée.

« Calm se pencha, prit l’orteil du pied et en fit jouer l’articulation :

« — Pas encore raidi par le froid de la mort, dit-il ; ce pied est celui d’un homme qui vivait il y a moins d’une heure. Voyez, la terre n’est pas foulée ; on l’enterrait quand on nous a entendus et on n’a pas eu le temps de finir la besogne.

« Le colonel regarda le ciel, promena un regard circulaire sur les environs, et dit :

« — Nous avons encore deux heures de jour, et l’ennemi nous entoure.

« — La chose est sûre, colonel. Un coup de feu tiré sur le premier buisson venu en ferait sortir autre chose qu’un lièvre, répliqua Calm.

« — Que devons-nous faire ? demandai-je.

« — À franc étrier nous aurions la possibilité de gagner le prochain village, mais nous ne pouvons abandonner le malade sur la route, dit le colonel. Il faut donc trouver un bon retranchement, dans lequel nous nous défendrons en attendant le passage du régiment qui vient de Calcutta. Tant qu’il fera jour, nous n’aurons rien à craindre des Thugs. Fussent-ils mille, ces drôles-là ont peur de quatre hommes armés.

— Monsieur le président voudrait-il me permettre de donner à la cour une explication ? demanda soudain Feringhea à cet endroit du récit d’Hamel.

— Parlez, répondit sir Monby.

— Le témoin dont on lit la déposition dit l’Hindou, raconte les faits à son point de vue : son récit ne tend à rien de moins qu’à nous faire passer pour des lâches, ce qui est pour les Français le plus sanglant des outrages. Si nous préférons la nuit au jour, c’est que nous sommes obligés, par les ordres de la déesse Kâly, d’agir par ruse.

— Assez, interrompit avec indignation le magistrat. Nous connaissons vos prétendues inspirations de la divinité. La cour n’a pas à apprécier par quel moyen vous commettez les meurtres, mais à les punir.

Puis, se retournant vers le clerc, il ajouta :

— Continuez la lecture de la déposition.

Le clerc poursuivit :

« L’endroit était du reste peu favorable pour une attaque.

« — Tous ces animaux-là doivent être couchés sur le ventre à nous écouter, observa Calm.

« Effectivement, à plus de quinze cents mètres le site était découvert : pas autre chose qu’une herbe assez haute pour cacher un homme couché.

« Mais au milieu de cette plaine, par je ne sais quel caprice de la nature, s’élevait un rocher, haut d’une vingtaine de pieds et coupé à pic sur ses quatre faces. On eût dit le piédestal d’une statue gigantesque.

« L’œil du colonel se fixa sur ce rocher.

« — La situation est mauvaise, dis-je tout bas à Calm.

« — Allons donc ! est-ce qu’il y a du danger avec le colonel ! Vous verrez que ça tournera si bien que nous en serons malades de rire.

« J’avoue que la confiance de Calm ne me rassura pas complètement.

« Nous arrivâmes au pied du rocher qui, sur ses quatre faces, était droit comme un mur. Un cocotier avait poussé à son abri, et çà et là ses branches touchaient l’étrange monticule. Ireton fit nouer ensemble les cordes du palanquin et les donna à Calm en lui disant :

« Le cipaye et toi, vous allez monter au cocotier, d’où, à l’aide des branches, vous gagnerez la plate-forme du rocher.

« Deux minutes après il y étaient rendus. Je suivis aussitôt le même chemin.

« Jetez-moi maintenant, dit le colonel, un bout de cordage.

« On le lui lança et il arrangea le malade dans une couverture.

« — Hissez ! cria-t-il.

« Nos efforts réunis amenèrent l’artiste, puis ce fut le tour de Black. À la troisième ascension, la couverture nous apporta les vivres et les munitions.

« — À vous, colonel, montez, dit Calm à son maître.

« — Coupons d’abord la route à l’ennemi, répondit Ireton.

« Et de la hache qu’il tenait à la main, il se mit à frapper le cocotier qui, bientôt, s’inclina et s’abattit avec un épouvantable craquement.

« Mais au même instant, un horrible cri de guerre retentit dans la prairie ; cent Thugs bondirent des hautes herbes et s’élancèrent vers la roche pour s’emparer du colonel. Ils comptaient sans l’agilité de l’officier.

« Avant qu’ils eussent franchi la distance qui les séparait de lui, Ireton avait saisi la corde, et, avec l’adresse d’un acrobate, s’était hissé près de nous.

« Les Thugs poussèrent un nouveau hurlement, mais, cette fois, de rage inassouvie.

« — Nous voulons du nanan ?… leur cria ironiquement Calm.

« Et épaulant son fusil :

« — Monsieur Hamel, dit-il, vous voyez bien là-bas ce grand escogriffe jaune ; dans que œil voulez-vous que je lui envoie ma politesse ? Va pour l’œil gauche.

« Il fit feu et le Thug s’abattit la face sur le sol.

« — Voilà un mort qui restera borgne, je vous le garantis.

« — Êtes-vous adroit tireur ? me demanda Ireton.

« — Pas le moins du monde, répondis-je.

« — Alors, comme nous n’avons pas de munitions à perdre, bornez-vous, ainsi que le cipaye, à charger les armes. Calm et moi, nous ferons le reste de la besogne.

« Cette besogne était en bonnes mains.

« Chaque coup tuait son homme.

« Les Thugs sont des bandits qui procèdent par surprise et hésitent devant une lutte régulière.

« La rage leur avait fait commencer l’attaque, mais à la vue de leurs pertes, ils reculèrent, et, sur un signe de Nazir, qui commandait la bande, ils disparurent en rampant dans les hautes herbes.

« — Maintenant, nous pouvons dîner tranquilles, dit le colonel, ils ne nous attaqueront pas cette nuit ; car avant une heure, aucun rôdeur n’osera s’aventurer dans la prairie ; nous voici garantis pour une nuit paisible.

« Il nous montrait, à cent pas de la roche, un petit étang bordé de narcisses jaunes et de trèfles d’eau, et couvert de nénuphars blancs.

« — À la nuit, ajouta-t-il, les tigres viendront s’y désaltérer, et jusqu’au jour, ils nous feront bonne garde.

« En effet, tant que dura l’obscurité, je fus éveillé par les rauques cris des fauves, auxquels répondait Black.

« Le malade resta enveloppé dans nos couvertures.

« Quant au colonel et à Calm, ils ne firent qu’un somme.

« La matinée s’écoula paisiblement. Nous attendions le passage du régiment dans l’après-midi. Les Thugs paraissaient au loin, hors de la portée de nos carabines.

« — Le calme de ces drôles ne présage rien de bon, murmurait parfois l’officier.

« Cependant la journée s’écoula tranquillement ; mais rien n’annonçait l’approche de nos libérateurs.

« — Est-ce que ces magots-là seraient parvenus à détourner le régiment de son chemin ? demanda Calm, qui sondait la prairie du regard.

« Tout à coup il s’écria :

« — Voilà qui est particulier ? Ils ont oublié d’emporter deux de leurs morts, que je vois là-bas étendus sur le dos.

« Puis il se mit à rire.

« — Suis-je assez niais de n’avoir pas deviné de suite leur malice cousue de fil blanc ! Ces deux corps-là appartiennent à deux espions bien vivants qui nous surveillent. Ah ! mes garçons, vous faites les morts. Vous ne savez que la chanson, je vais vous en apprendre l’air.

« Chargez-moi la carabine à longue portée, me dit-il.

« — Où sont les balles ? lui demandai-je, ma provision est épuisée.

« — Là, dans un sac… Trouvez-vous ? non ! cherchons bien.

« Nos recherches furent vaines.

« Le colonel se pencha en dehors de la plate-forme et dit :

« — Le sac est tombé, je le vois au bas de la roche ; dans notre précipitation à monter, nous ne l’aurons pas solidement attaché.

« — Diable ! ça se complique, fit Calm. Bah ! laissez venir la nuit, et je descendrai.

« Deux heures après, avant l’arrivée des tigres, nous tenions la corde à Calm, qui se laissa glisser dans l’ombre.

« Au bout d’un instant, nous entendîmes le piétinement d’une lutte, puis la voix de notre ami nous criait :

« — Colonel, je suis pr…

« Et la voix s’éteignit comme celle d’un homme qu’on bâillonne ou qu’on étrangle.

« On comprend l’horrible émotion qui nous saisit en entendant la voix mourante de notre brave compagnon.

« Sans munitions et sans vivres, nous allions bientôt nous-mêmes aussi nous trouver à la merci d’un ennemi impitoyable.

« Le colonel se rapprocha de moi :

« — Si Calm est encore en vie, me dit-il à voix basse, les Thugs ne l’immoleront pas avant le lever du soleil. Peut-être qu’avant, le régiment passera pour nous délivrer. Qui sait s’il n’est pas campé à quelques milles de nous, en attendant le jour pour se mettre en route ?

René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs (illustrations).djvu
Une partie de la bande a été prise par le colonel Sleeman.

« Le cipaye nous avait écoutés.

« — Si mon colonel me le permet, dit-il, je descendrai dans la prairie et saurai si bien tromper les tigres et les Thugs, qu’ils me laisseront gagner la route et courir au-devant de nos libérateurs.

« — Es-tu bien décidé, mon brave ? demanda Ireton.

« — Dites un mot, et je pars, répondit l’Hindou.

« Le colonel, pour tout consentement, lui serra la main.

« Nous tînmes la corde le long de laquelle le cipaye se laissa silencieusement glisser, puis nous écoutâmes, penchés sur le vide.

« Pendant dix minutes, aucun bruit ne se fit entendre dans la prairie. C’était plus de temps qu’il n’en fallait pour gagner la route.

« — Il a su leur échapper, murmura le colonel. Maintenant, attendons. À la grâce de Dieu !

« Nous passâmes la nuit dans une indicible angoisse.

« Un peu avant le jour, notre malade, que la mort gagnait, secoua sa torpeur pour demander à boire. C’est alors que nous reconnûmes que notre provision d’eau allait être épuisée.

« — Monsieur Hamel, me dit péniblement l’artiste, je ne verrai pas se coucher le soleil qui va se lever dans un instant ; c’est mon dernier jour. Je devrais partir content, puisque l’avenir de Poussette est assuré, et pourtant je vais mourir avec le remords de vous avoir mis dans cette horrible position, car c’est pour n’avoir pas voulu m’abandonner sur la route que vous vous êtes exposés au danger.

« Aux Indes, les jours n’ont pas d’aurore ni de crépuscule ; la nuit et le jour se succèdent presque sans transition ; aussi la prairie sortit-elle bientôt de l’ombre.

« Les Thugs, qui, la veille, se tenaient cachés sur la lisière de la forêt, avaient quitté leur retraite. La capture de Calm leur avait indiqué que nous manquions de balles, et ils étaient venus camper à trente mètres du rocher.

« Nous les entendions s’appeler par leurs noms.

— Je ferai remarquer à la cour, dit à ce moment le président, que le sieur Hamel a joint à sa déposition une liste des noms de Thugs qu’il a recueillis en cette circonstance. Presque tous ceux qui les portent sont parmi les accusés. La communication de cette liste sera données à MM. les juges. Continuez la déposition.

Le clerc reprit sa lecture :

« Bien que la position fût épouvantable, notre cœur tressaillit de joie en apercevant Calm garrotté et couché par terre. Bientôt Nazir s’approcha du prisonnier et lui parla ; puis, sur son ordre, on retira le bâillon et on délia les jambes de notre ami qui, sous la garde de quatre Étrangleurs, se dirigea vers le rocher.

« — Eh ! bonjour ! nous cria-t-il de sa joyeuse voix ; comment avez-vous passé la nuit ? Bonne n’est-ce pas ? Moi je n’ai pu fermer l’œil ; tous ces animaux-là m’ont tenu éveillé par le bruit de l’élection d’un chef. Ils ont fini par choisir notre Nazir. Il paraît que le dernier chef, saisi de remords, a renoncé à son petit commerce et s’est enfui à l’autre bout de l’Inde. Nazir l’a poursuivi et l’a tué pour empêcher ses révélations, et, comme preuve de sa petite opération, il a rapporté aux siens ces fameuses oreilles pour lesquelles il nous a conté je ne sais plus quelle bourde sur le navire. Bref ! en sa qualité de chef, Nazir m’a dépêché vers vous comme ambassadeur.

« — Que veut-il ? demanda le colonel.

« — Il paraît que vous et moi, sans nous en douter, nous plaisons énormément à leur bonne dame Kâly. Elle veut à toute force nous avoir en offrande. Malgré votre manque de balles, Nazir ne veut pas tenter un assaut que vos haches pourraient lui faire payer cher ; il préfère compter sur ses alliés la faim et la soif qui, dans un temps donné, vous livreront. Mais comme le gaillard est impatient, il désire jouir de suite et vous propose une transaction.

« — Laquelle ?

« — Si vous voulez vous rendre, nous serons simplement étranglés. Si vous refusez, les plus horribles supplices nous attendent, et pour vous procurer un avant-goût de la chose, c’est sur ma modeste personne qu’ils vous donneront d’abord une première représentation.

« — Que devons-nous faire ?

« — Refusez, mordieu !

« — Écoute, Calm, il faut gagner du temps, dit le colonel.

« Et il lui raconta l’évasion nocturne du cipaye qui, à cette heure, devait avoir rencontré depuis longtemps le régiment.

« — Parfait ! je vais dire à ces magots que vous demandez trois heures de réflexion. Hein ! sommes-nous assez heureux d’avoir tant plu à leur déesse Kâly !

« Et, sur cette réflexion, Calm, de son pas le plus tranquille, rejoignit Nazir à qui il rendit compte de sa mission.

« Les trois heures s’écoulèrent bien vite pour nous, qui guettions dans le silence de la forêt le bruit du pas cadencé de nos soldats ; mais Nazir était décidé à ne pas nous accorder un instant de plus. Nous le vîmes s’approcher de Calm et nous entendîmes qu’il lui disait :

« — Tes amis se rendent-ils ?

« — Non, double brute ! répondit le hardi compagnon, tu as perdu stupidement trois heures.

« — Veux-tu essayer le nouveau à les persuader ?

« — Jamais !

« — Alors, pour te décider à aller leur parler, tu vas juger sur un autre du supplice qui t’attend, ainsi que tes amis, si vous refusez la mort sans souffrance que je vous offre.

« Nazir fit signe à quatre hommes qui coururent vers la lisière de la forêt, où se tenait un avant-poste de Thugs.

« Nous respirâmes avec joie à l’annonce du supplice d’un autre, sans nous apitoyer sur le sort du malheureux, car c’était encore un délai, et tout délai pouvait être le salut pour nous. D’un instant à l’autre, les soldats ne pouvaient manquer d’arriver, guidés par le cipaye.

« Nous vîmes les Thugs revenir de la forêt portant sur les épaules un prisonnier solidement garrotté.

« Je vous laisse à juger de notre horrible stupeur quand nous reconnûmes dans cet infortuné le soldat que nous pensions si loin. Le malheureux s’était fait prendre !

« — Notre situation se corse, dit le colonel ! Que vont-ils faire à ce pauvre diable et que feront-ils ensuite de nous ?

« Pendant qu’on était allé chercher le cipaye, d’autres Thugs avaient creusé une fosse étroite et profonde.

« — Regarde ce qui t’attend, cria Nazir à Calm.

« — Je ne perds pas un détail, vilain singe ! répondit bravement notre intrépide compagnon.

« Le cipaye, garrotté, fut descendu debout dans la fosse, puis la terre fut rejetée dans le trou, et bientôt la tête de l’Hindou apparut seule au-dessus de la fosse comblée.

« On avait tourné de notre côté cette figure pâle dont le corps était enfoui.

« Après avoir pesé avec un manche de poignard sur les mâchoires du supplicié pour le forcer à les ouvrir, un Thug plaça à chaque coin de sa bouche un caillou qui l’empêchait de la refermer.

« Par-dessus sa tête, on posa un large panier sans fond, semblable à une cage et dont les barreaux espacés laissaient voir cette tête ainsi enfermée ; puis, par la partie supérieure, les thugs vidèrent un autre panier qui contenait une vingtaine de gros rats affamés et furieux.

« Calm avait regardé tranquillement tous les préparatifs du supplice qu’il devait endurer à son tour.

« À la vue des rats, nous l’entendîmes dire avec son sang-froid ordinaire :

« — Tiens ! il y a une idée là-dedans ! Il faut avouer que ces canailles-là ont une certaine imagination !

« Après avoir vainement cherché une issue pour fuir de la cage, les terribles rongeurs se tournèrent enfin vers cette proie offerte à leur voracité et ils se précipitèrent dessus à pleines dents.

« Dix-huit mois se sont écoulés depuis ce drame, et cependant, à l’heure où j’écris ces lignes, je crois entendre encore les horribles cris que poussa le malheureux en se sentant ainsi dévoré.

« Cette épouvantable agonie dura vingt minutes, puis les cris s’éteignirent, et une demi-heure après, il ne restait plus qu’un blanc squelette, entièrement dépouillé des chairs.

« — Es-tu maintenant décidé à persuader à tes amis de préférer une mort prompte qui doit être agréable à Kâly ? demanda Nazir à Calm.

« — Est-ce que tu crois que je suis au monde pour faire plaisir à ta stupide Kâly, mauvais chien ! riposta le courageux soldat.

« — Alors, à ton tour ! hurla le chef.

« Et sur un signe de Nazir, les Thugs conduisirent Calm vers une seconde fosse qu’ils avaient creusée.

« À l’idée du supplice qu’allait subir son brave serviteur, le colonel bondit de colère.

« — Non, je ne peux pas laisser mon pauvre Calm périr de cette atroce mort ! s’écria-t-il ; mieux vaut le tuer moi-même. Ah ! pas une balle à lui envoyer ! répétait-il en tâtant avec désespoir ses poches.

« Tout à coup il poussa un cri de joie.

« Il venait de sentir un corps dur et rond qu’il retira de son gilet.

« C’était la pierre, ce diamant faux, qu’il avait achetée à l’artiste.

« Il le glissa dans le canon de sa carabine et épaula.

« Calm, qui nous regardait, comprit la pantomime :

« — Tiens ! mon colonel, comme on se rencontre !… j’y avais songé, mais je n’aurais pas osé vous le demander. Du moment que vous me l’offrez, j’aime mieux ça que de jouer le rôle d’un morceau de lard mis dans une ratière.

« Et pendant que les Thugs achevaient les derniers préparatifs, il tourna froidement sa poitrine vers le canon de la carabine.

« Je n’eus que le temps d’arrêter le coup.

« — Attendez ! dis-je à Ireton, voici, je crois, du nouveau.

« En effet, un Thug, sanglant et essoufflé, accourait à travers la prairie.

« Il alla droit à Nazir et lui dit quelques mots qui semblèrent le consterner.

« Calm comprenait l’hindou. Voisin de Nazir, il avait tout entendu et nous cria aussitôt :

« — Nos affaires vont mieux. Si le régiment n’arrivait pas, c’est qu’il y avait une expédition urgente à faire contre ces singes féroces commandés par Hyder-Ali. Il paraît que cette nuit une partie de la bande a été prise par le colonel Sleeman ; le régiment s’est remis en route en emmenant ses prisonniers ; mais, avant peu, il doit passer par ici.

« Je ne saurais peindre la joie qui nous monta au cœur en entendant ces mots.

« Nazir était resté pensif un instant.

« Il se tourna bientôt vers Calm et lui parla : puis, toujours escorté de quatre Thugs, notre compagnon se rapprocha vers le rocher.

« Seulement il se tordait de rire, en nous criant :

« — Ah ! ah ! j’avais bien raison de dire que, dans cette affaire, ce qui pouvait nous arriver de plus désagréable, c’était de mourir de rire. Ah ! ah ! j’en ferai une maladie ! Vrai ! je prendrais bien une tasse de thé pour me remettre.

« Puis, à travers ses éclats de rire, il ajouta :

« — Je viens encore en parlementaire. Nos camarades ont fait tant de prisonniers que, pour les délivrer, Nazir veut vous proposer un important échange. Ainsi, à vous et à moi, il nous propose la vie sauve si… Ah ! ah ! laissez-moi rire… si nous voulons lui livrer le général.

« — Le général ! quel général ? demandâmes-nous tout surpris.

« — Ah ! ah ! voilà le comique. Figurez-vous qu’avec sa culotte de peau, ses bottes à l’écuyère et son chapeau à plumet, ils ont pris notre malade pour un général. Or ils veulent s’assurer de ce précieux otage pour l’échange en question.

« — Livrer notre compagnon, jamais ! répondit Ireton.

« — Parbleu ! je le sais bien ; mais ça n’empêche pas de rire un peu de la bêtise de ces animaux qui prennent un pareil costume pour un uniforme.

« L’artiste avait tout entendu. Il se dressa pâle et résolu sur ses jambes qui tremblaient et se dirigea vers le bord de la roche.

« — Où allez-vous ? lui demanda le colonel.

« — Croyez-vous que je vais marchander les trois ou quatre heures d’existence qui me restent quand elles peuvent sauver la vie de trois braves cœurs qui ont eu pitié de moi ? Vous m’avez juré de veiller sur Poussette, que me faut-il donc de plus ?

« — Nous ne vous laisserons par partir ! lui répondîmes-nous.

« L’artiste était sur le bord de l’abîme, il se retourna à ces mots :

« — Colonel, je jure de me briser la tête en me jetant en bas, si vous ne me donnez pas la corde. Seulement, hâtez-vous, car il me reste juste assez de force pour rejoindre ces misérables.

« Devant une telle fermeté, il fallait obéir.

« Le malade fut descendu, et Calm, délié par les Thugs, remonta par la corde.

« Alfred avait dit la vérité en parlant de ses forces épuisées ; il s’affaissa entre les mains des Thugs, qui comprirent que leur otage allait mourir.

« Ils poussèrent un cri de rage.

« Mais, au même instant, un son, d’abord incertain, s’éleva derrière la forêt ; puis le bruit augmenta et nous reconnûmes les fifres du régiment des cipayes qui arrivait enfin.

« Nous étions sauvés !

« Saisis de terreur, les Thugs s’enfuirent aussitôt, abandonnant le mourant à terre.

« Nazir seul resta.

« Avant de disparaître, il voulait une dernière proie à sa rage ; il bondit vers l’artiste et lui entoura le cou de ses mains.

« Mais il n’eut pas le temps de serrer les doigts, le colonel, qui l’épiait, épaula sa carabine et fit feu.

« Nazir tomba, en se tordant dans une dernière convulsion.

« — Voici un gaillard qui coûte cher à tuer, dit le colonel.

« L’Hindou avait été percé d’outre en outre par cette pierre fausse que l’anglais avait payée dix mille francs au pauvre comédien.

« Cinq minutes après, le régiment débouchait dans la prairie.

« Nous courûmes à l’artiste.

« C’était bien fini pour lui.

« Il se souleva encore.

« — Allons, adieu, nous dit-il d’une voix presque imperceptible ; ma tâche est remplie, puisque je laisse deux protecteurs à ma petite Poussette.

« Et, nous serrant faiblement les mains, il se renversa en murmurant :

« — La pièce est jouée, au rideau !

« Puis il expira.

« Le colonel fit présenter les armes à ce mort qui s’en était allé paisible de cette vie dont les étapes avaient été pour lui si douloureuses, et il le fit ensevelir au pied du rocher même qui nous avait servi d’abri.

« Cette pieuse cérémonie terminée, nous nous remîmes en marche et j’arrivai heureusement au terme de mon voyage. »


Après la lecture de cette déposition qui, malgré ses épisodes dramatiques, avait un peu remis l’auditoire de la douloureuse émotion causée par le récit de sir William Buttler, le président ordonna d’introduire un autre témoin.