Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/I/20

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Lecomte (p. 163-166).


XX

LE SAVANT DON GOMEZ.



Ce nouveau témoin n’avait, ni de tournure ni de ton, le moindre rapport avec le pauvre et courageux paria qu’il remplaçait devant la cour ; c’était un grand diable d’espagnol qui sentait son hidalgo et son savant d’une lieue.

Ainsi que ceux de la plupart de ses compatriotes, son nom était une véritable litanie : on l’appelait : Don Nicodemes-Francisco-de-Paula Domingo-José de Mendoza-Salazan y Gomez.

Cet illustre gentilhomme, qui était né à Cadix, pria tout d’abord le président de lui faire donner un interprète, car, bien qu’il comprit l’anglais, il ne le parlait que fort peu.

L’honorable magistrat, qui avait prévu cette difficulté, fit avancer le señor José-Maria del Rosario, et par l’organe de ce négociant de Madras, don Gomez déposa en ces termes :

— Je suis président de la Société scientifique, géographique et cosmopolite des Colombistes. Notre but est d’explorer et de décrire des pays inconnus. Nous ne cherchons pas à découvrir de nouveaux mondes, nous ne ferions pas nos frais, mais, suivant les traces de l’illustre navigateur dont l’Espagne a favorisé les projets, nous consacrons notre existence à visiter les pays où les Européens n’ont pas pénétré ou qu’ils n’ont pas suffisamment étudiés.

« Il y a trois ans, un de mes collègues les plus distingués, el señor Matteo y Guesde, vint dans l’Inde avec moi ; nous voyageâmes longtemps ensemble, puis mon ami étant rappelé en Europe pour des affaires de famille, j’allai prendre congé de lui à Lakhipoor. Je le trouvai en conversation avec un Bengali qu’on m’a dit être au nombre des accusés présents.

— Pourriez-vous le reconnaître ? fit demander le président à don Gomez.

— C’est le vingt-septième du second rang, répondit l’Espagnol après avoir parcouru du regard la masse des Étrangleurs.

— Levez-vous, Bahadour ! commanda le magistrat à l’Hindou.

Celui-ci obéit.

— C’est bien l’homme que vous avez vu avec el señor Guesde ?

— Parfaitement lui.

— Continuez.

— Félicitez-moi, me dit Matteo y Guesde, j’entreprends une expédition superbe et voici le chef de mon escorte. Quatre éléphants porteront nos provisions, nos livres et nos instruments. Je veux remonter le Brahmapoutra depuis son embouchure jusqu’à sa source dans les monts Langsan.

« — C’est hardi, lui fis-je observer, n’allez-vous pas être arrêté par les affluents du grand fleuve ?

« — Presque tous ces affluents, le Goomnty, le Katchar, le Brat, sont à gauche, je prendrai par la droite et ne rencontrerai ainsi que le Godado.

« Mon ami était un homme intrépide et entêté. Je ne cherchai pas à le détourner de son projet ; je savais que c’eût été inutile. Il partit accompagné de douze Bengalis sous la conduite de Bahadour.

« Le troisième jour de son voyage, don Guesde reposait sur son lit, mais sans dormir, lorsqu’il aperçut Bahadour, qui le croyant plongé dans un profond sommeil, était entré sous sa tente et fixait sur lui des regards farouches.

« Mon ami eut alors de vagues soupçons et, résolu de savoir à quoi s’en tenir, il ne fit pas un mouvement, n’appela pas Bahadour, mais se glissa sur ses traces.

« Il le suivit ainsi dans l’ombre jusqu’au bord d’une enceinte circulaire formée par de grandes roches granitiques.

« Les douze hommes de l’escorte étaient réunis à cet endroit.

« — Il dort, leur dit Bahadour, nous pouvons causer sans crainte.

« — Est-ce aujourd’hui que nous l’étranglons ? demanda aussitôt l’un des Bengalis.

« Matteo n’était nullement rassuré.

« Bahadour répondit :

« — Non, nous sommes en face de Gowahati, où réside, vous le savez, le juge Clary, l’implacable persécuteur des Thugs, qu’il a fait massacrer sans qu’ils aient pu jusqu’à ce jour se venger de lui. N’attirons point son attention ; attendons à demain. Nous avons à traverser une immense forêt ; nous y frapperons impunément le riche voyageur pour nous partager ses dépouilles. Il ne nous échappera pas, car nous sommes les Thugs !

« — L’heure ? demanda l’un des bandits.

« — Minuit ! répondit Bahadour. Séparons-nous et que Kâly nous soit propice !

« — Qu’elle extermine nos ennemis ! murmurent-ils tous.

« Et ils s’éloignèrent en défilant entre les rochers comme une procession de spectres.

« Matteo demeura un moment atterré. Il avait de la résolution comme tous les Colombistes, car nous n’admettons au sein de notre société que des hommes de cœur, mais il était seul contre treize Hindous robustes et barbares, qui avaient prononcé contre lui un arrêt de mort exécutoire dès le lendemain. S’il continuait sa route, il perdait tout espoir d’assistance, il tombait sous les coups d’assassins sans merci.

« À Gowahati, sur l’autre rive du Brahmapoutra, étaient peut-être le salut et la vie !

« Mais comment traverser le fleuve à l’insu des Thugs ?

« Au milieu de ses angoisses, une idée le saisit.

« Dans une bassine de terre, sur un amas de cendres chaudes et de menus charbons, cuisait lentement une provision de riz destinée aux repas du matin des douze péons et de leur chef.

« Matteo y versa un narcotique puissant, produit de la distillation de diverses plantes chingulaises et des fleurs du bohom-upas.

« Puis il regagna sans bruit sa tente.

« Le jour reparut ; tout le monde se leva. Les éléphants se mirent à brouter les fruits du jacquier et les larges feuilles du bananier, et les Bengalis se groupèrent autour de leur déjeuner.

« Deux heures après, Matteo, qui sur son meilleur éléphant avait passé le Brahmapoutra, malgré la violence du courant et les attaques des crocodiles, revenait sur la rive droite avec le juge Clary, cinquante cipayes et le bourreau, et les Thugs, en s’éveillant, se trouvaient solidement garrottés.

« Sans daigner entrer en explication avec eux, le magistrat tout-puissant dit à l’exécuteur des hautes-œuvres :

« Allons, fais ton devoir !

« Le bourreau compta les coupables et, montant sur un éléphant, attacha des cordes à nœuds coulants aux branches inférieures des grands baobabs qui formaient une avenue près de là.

« Quand il eut achevé, deux coolies grimpèrent à ses côtés pour lui servir de valets.

« Des cipayes leur remirent entre les mains une premier Thug, au cou duquel ils passèrent un nœud coulant. L’éléphant fit un pas en avant, et le Thug resta suspendu.

— Les douze Thugs et leur chef furent sans doute pendus de la même manière ? demanda sir Georges Monby.

— Je ne serais pas exact, mylord, si je disais cela. Don Matteo y Guesde et le juge Clary, qui avaient hâte de s’éloigner, ne s’aperçurent pas, dans leur précipitation, qu’il manquait un des bandits.

« Oui, il manquait un Thug qui, dès que la caravane eut passé le Brahmapoutra, grimpa sur les baobabs avec l’agilité d’un jaguar, dépendit tous ses compagnons et s’efforça de les rappeler à la vie ; mais il n’y réussit pas, je l’espère du moins.

« Quant à Matteo, renonçant à son excursion aux monts Langsan, il quitta l’Inde quelques jours après et continua ses pérégrinations à travers le monde.

« Plus de deux années s’étaient écoulées, et il ne songeait plus à la scène terrible dont il avait été instigateur et témoin, lorsqu’il arriva en Australie à la tête d’une commission scientifique chargée d’explorer l’intérieur de ce continent.

« Après avoir péniblement gravi les flancs boisés d’une montagne, Matteo y Guesde et ses compagnons de voyage parvinrent au bord d’un escarpement à pic, d’où ils dominaient une plaine immense. La coupure verticale de la montagne était trop nette pour qu’il fût possible de tenter une descente de rochers en rochers ; mais nos voyageurs, prévoyant cet obstacle, avaient apporté une échelle de cordes de plus de 35 mètres de longueur.

« Elle fut solidement attachée au pied d’un chêne, et pour qu’elle ne fût rompue ni par le poids, ni par les secousses, les Colombistes descendirent un à un.

« Matteo y Guesde restait le dernier, et il venait de s’emparer de la corde pour rejoindre ses compagnons, lorsqu’une figure hideuse se pencha sur l’abîme.

« C’était celle de Bahadour.

« — Européen, cria-t-il à mon malheureux ami, tu as fait périr douze Thugs par la corde, c’est par la corde que les Thugs se vengent.

« Et tirant son poignard, l’infâme que j’ai reconnu au milieu des accusés, que je reconnaîtrais entre mille, trancha l’échelle de corde.

« Matteo y Guesde tomba mutilé, brisé, sanglant, aux pieds des ses collègues épouvantés.

— Vous le voyez, messieurs, dit le président, jamais ces sectateurs fanatiques ne pardonnent ; c’est à plus de mille lieues d’ici qu’ils ont exercé leur vengeance. Cela nous donne la mesure de ce qui est encore réservé à ces contrées si nous ne coupons pas le mal jusque dans sa racine. Don Gomez, vous pouvez vous retirer, la cour vous remercie.

L’Espagnol salua gravement et s’éloigna à pas lents, pour faire place à un témoin dont le récit allait singulièrement intéresser l’auditoire.