Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/I/19

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Lecomte (p. 156-163).


XIX

LE CHASSEUR DE THUGS.



Le lendemain, lorsque les débats reprirent à l’heure accoutumée, l’auditoire vit s’avancer vers la barre des témoins un homme de quarante ans environ, d’une taille herculéenne et à la figure énergique et sombre.

Il était vêtu d’un simple sarreau de toile et ne portait pas de chaussures.

En passant devant les bancs des accusés, il leur lança un regard chargé de haine. On eût dit que de ses bras nerveux, il voulait les étreindre tous, pour n’en faire qu’une victime.

— Votre nom ? lui demanda lord Monby.

— Jabez-Jamrack, le Chasseur de Thugs.

À ces mots « le Chasseur de Thugs » quelques-uns des accusés se levèrent pour mieux voir le témoin, et ils laissèrent échapper aussitôt mille malédictions. Hyder-Ali surtout, le jemadar, paraissait vivement ému.

— Racontez-nous ce que vous savez, dit le président au témoin, après avoir imposé silence aux Étrangleurs.

— Mylord, commença aussitôt Jabez d’une voix ferme, j’appartiens à cette caste repoussée à la fois par les Indiens et les Européens et chassée de partout comme si elle portait la peste dans ses flancs. En un mot, je suis un paria. Vous savez ce que ce nom cache de misère.

« Il y a un an, j’habitais non loin de Madras, dans un endroit désert, une misérable cabane que j’avais bâtie moi-même ; mais si je vivais misérablement avec les quelques poignées de riz que je récoltais, du moins je ne me plaignais jamais de mon sort.

« J’avais entendu dire souvent que les Thugs commettaient des crimes sans nombre, mais peu m’importait. C’était à ceux qu’ils attaquaient de se défendre.

« Un soir, à la tombée de la nuit, des cris de frayeur vinrent tout à coup troubler ma solitude. Je sortis de ma cabane, et j’aperçus, à une centaine de pas, deux hommes enlevant une femme qui se débattait, pendant que d’autres individus arrêtaient une caravane allant à Madras.

« Malgré sa résistance, cette femme fut entraînée par ses deux agresseurs, jusqu’à quelques pas de mon habitation. Là ils se disposèrent à l’étrangler.

« Prompt comme l’éclair, je fondis sur eux et leur brisai la tête avec mon bâton.

« Leurs compagnons, trop occupés, n’avaient rien vu, rien entendu. Je cachai celle que j’avais sauvée dans ma cabane, et je traînai les cadavres des deux Étrangleurs dans ma rizière.

« La nuit était venue ; les assassins emportèrent leur butin et leurs victimes, sans chercher leurs complices absents, et je rassurai celle qui me devait la vie.

« Cette jeune femme devait arriver le soir même à Madras, avec un frère moins heureux qu’elle, puisqu’il avait péri.

« Elle accepta mon hospitalité jusqu’à sa guérison, car elle avait été meurtrie dans la lutte, et je l’entourai de tant de soins, moi qui n’avais jamais approché de ma vie une femme d’une autre classe que la mienne, qu’au lieu de partir lorsque ses forces le lui permirent, elle consentit à partager ma triste existence.

« Pendant deux mois le bonheur habita sous mon toit ; j’avais quelqu’un à aimer, une compagne, non-seulement jeune et belle, mais reconnaissante et dévouée. Je n’enviais plus le sort des autres hommes, mais je bénissais l’heure où Mézibé avait franchi le seuil de ma porte.

« Hélas ! mon bonheur devait être de courte durée. Un matin, en revenant de la pêche, je trouvai ma femme étendue sans vie sur le plancher de ma cabane. Ses meurtriers, avant de s’éloigner, avaient écrit avec du sang sur ma porte :

« Un paria n’a pas besoin de femme, le tienne meurt parce que Kâly l’a voulu. »

« À la vue de cette inscription sanglante, mon courage, qui m’avait abandonné un instant, me revint aussitôt. Je lavai à la source voisine le corps mutilé de Mézibé ; je tressai ses beaux cheveux en deux longues nattes, et je creusai pour elle une tombe dans laquelle je la déposai sur un lit de plantes parfumées.

« Mais, avant de recouvrir d’un frais gazon les restes du seul être qui m’eût souri et aimé, je fis un serment que j’ai tenu jusqu’à ce jour : celui de frapper les Thugs nuit et jour, de les sacrifier sans pitié et sans trêve pour venger mon amie assassinée.

« Un an à peine s’est écoulé depuis cette époque, et déjà j’ai éclairci de plusieurs centaines les rangs des Étrangleurs. Hyder-Ali le sait bien, lui, qui avait promis des monceaux d’or à quiconque lui amènerait le meurtrier de sa favorite poignardée par moi, comme l’un des siens avait étranglé ma compagne bien-aimée. C’est que j’avais signé mon œuvre, moi aussi, et je l’avais signée : « le Chasseur de Thugs. »

À ce souvenir évoqué par le témoin, le jemadar Hyder-Ali poussa un cri de rage et se dressa comme pour s’élancer hors de son banc, mais les gardes le forcèrent à se rasseoir.

— Est-ce tout ? demanda le président à Jabez qui n’avait pas même retourné la tête.

— Oh ! non, mylord, j’arrive maintenant au point le plus important de ma déposition.

« Le jour même de la mort de Mézibé, j’abandonnai ma cabane, et je choisis pour retraite une caverne voisine de la mer et située dans les environs de Mavalipouram, la ville morte. Les Thugs s’y réfugiaient souvent.

« Cette caverne a deux issues, l’une au sud, l’autre à l’ouest. Cette dernière débouche sur un sentier très-étroit qui surplombe un immense précipice.

« Afin de surprendre les secrets de mes ennemis, j’avais creusé moi-même, de l’extérieur à l’intérieur, une troisième entrée donnant accès par un boyau jusqu’à un petit observatoire pratiqué dans l’une des parois de la voûte et masqué par de la mousse.

« De cet observatoire, je pouvais voir et entendre tout ce qui se passait dans la caverne. C’est de là que j’ai assisté à l’horrible scène que je vais vous raconter.

« Huit jours avant l’attaque dirigée contre le capitaine Buttler, alors que vous n’aviez pas encore organisé en grand la battue que je faisais tout seul, je me trouvai, vers dix heures du soir, embusqué à cent mètres environ de la caverne. Soudain j’aperçus, au clair de la lune, une dizaine de Thugs qui en sortaient et prenaient rapidement le chemin de Madras. Ces dix Thugs avaient chacun un long roseau à la main.

« C’était l’heure favorite pour leurs expéditions, et je supposai qu’ils allaient me fournir l’occasion de les surprendre isolément. Armé du gros bâton qui ne me quittait jamais, je les suivis à distance.

« Jusqu’aux premières maisons de Madras, la bande marcha d’un pas rapide, puis elle s’arrêta, et après s’être consultés pendant quelques instants, les Étrangleurs se dirigèrent un par un vers le mur d’une habitation éclairée.

« Dès qu’ils furent tous cachés dans l’ombre, profitant d’un exhaussement de terrain, j’allai me poster derrière le mur opposé, qui était, comme le premier, à hauteur d’homme.

« Là, je vis au rez-de-chaussée de l’habitation quatre dames et trois gentlemen assis dans un salon, autour d’une table à thé que dominait un lustre étincelant.

« J’avais à peine fini de me demander quel pouvait être le projet des Thugs, lorsque tout à coup, comme si elles étaient sorties de terre, des têtes d’hommes, cinq à chacune des deux fenêtres du salon, se levèrent brusquement, et j’aperçus au même instant les dix roseaux dont étaient armés les Étrangleurs qui s’allongeaient vers les bougies du lustre.

« Je compris alors !

« En un clin d’œil, l’obscurité la plus complète régna dans le salon ! Puis, j’entendis des cris d’effroi, le bruit d’une lutte, et après que le silence se fût rétabli, je n’eus pas de peine à distinguer dans l’ombre les Thugs qui se sauvaient en emportant les quatre dames évanouies.

« Ce hardi coup de main s’était opéré en moins d’un quart-d’heure. Les victimes furent soulevées par-dessus le mur, et, sans que personne inquiétât les ravisseurs, ceux-ci repartirent comme ils étaient venus.

« J’avais quitté mon poste pour les suivre des yeux et savoir quelle direction ils prendraient.

« En les voyant se diriger vers la caverne, ma première pensée fut d’aller requérir main-forte auprès du commandant des troupes anglaises, et je m’engageai dans les rues de Madras.

« Mais, en route, une idée qui ne m’était jamais venue jusqu’alors se fit jour dans mon cerveau et m’arrêta court. Cette idée conciliait tout, si je la réalisait : ma vengeance et le salut des victimes.

« Serrant aussitôt autour de mes reins la corde de mon pagne, je m’élançai sur les traces des ravisseurs, et moins d’un quart d’heure plus tard, j’atteignais la bande de sable dans laquelle ils avaient marché pour se diriger vers leur repaire.

« Je n’avais guère perdu que vingt ou vingt-cinq minutes dans Madras et je me croyais bon coureur ; cependant aucune forme humaine ne se dessinait devant moi. Les Thugs avaient déjà gagné leur antre.

« Sans plus de bruit qu’un serpent dans l’herbe verte, je rampai alors vers mon entrée particulière et j’arrivai bientôt à mon observatoire.

« Au moment où j’écartai légèrement le rideau de mousse, la caverne était inondée d’une vive lumière, un spectacle singulier s’offrait à mes yeux.

« En face de moi, sur un énorme quartier de roc, un monstre grimaçant, image grossière de la déesse Kâly, ouvrait une bouche énorme garnie de dents acérées. Aux pieds de cette statue, au milieu d’une grande pierre plate, se trouvait une large écuelle dans laquelle je vis le terrible mouchoir.

« À droite et à gauche de cette espèce d’autel, des Thugs, en plus grand nombre que je ne le pensais — une quarantaine au moins — étaient accroupis, les bras et la poitrine nus. Ils formaient un demi-cercle.

« Tenant chacun une torche allumée, ils regardaient tour à tour la déesse Kâly et quarante femmes, parmi lesquelles je reconnus celles qui avaient été enlevées devant moi.

« Elles étaient toutes jeunes et d’une grande beauté ; leurs longues chevelures déroulées, descendaient jusqu’à terre. Elles formaient un groupe si merveilleux, que, malgré la gravité de la situation, je ne pouvais m’empêcher de les contempler ; mais j’étais bien décidé à ne laisser commettre aucun attentat ni contre la pudeur ni contre la vie de ces malheureuses, dont les parents pleuraient sans doute déjà la mort.

« Je fus rassuré tout d’abord. Le gooroo réprima les exclamations de quelques-uns de ces hommes et les menaça de la colère de Kâly, c’est-à-dire d’un supplice horrible, s’ils troublaient « le sacrifice des chevelures » par un geste inconvenant, par une parole indécente.

« Puis, il dit aux femmes qu’elles n’avaient rien à craindre si elles ne poussaient ni un gémissement ni un cri, si elles ne versaient pas une larme pendant qu’elles formeraient le tapis sacré.

« — Soyez fières, leur dit-il, dans un élan d’enthousiasme, car vous avez été choisies entre les plus belles femmes pour former chaque soir le tapis vivant consacré à la toute-puissante épouse de Schiba, à l’immortelle Kâly.

« Je compris bientôt ce que cela signifiait.

« À l’ordre de gooroo, vingt femmes se couchèrent l’une contre l’autre sur une même rangée. Leurs chevelures, étendues sur le sol, formaient une gamme harmonieuse de couleurs.

« Quand cette première rangée fut bien en ordre, et que les cheveux des malheureuses qui la composaient furent bien régulièrement allongés, le gooroo fit coucher les vingt autres femmes de l’autre côté, de telle sorte que leurs chevelures vinssent rejoindre celles de leurs compagnes.

« C’était vraiment un tableau extraordinaire.

« Chaque femme avait ramené ses mains sur sa poitrine. Elle n’osaient se plaindre, ni pleurer ; mais les battements précipités de leurs cœurs disaient ce qu’elle devaient souffrir.

« Ces dispositions prises, les Thugs se prosternèrent devant l’ignoble image de Kâly, dont les formes monstrueuses faisaient un si étrange contraste avec les quarante statues vivantes étendues sur le sol.

« Le gooroo entonna une prière et célébra les vertus de la cruelle divinité.

« Les Thugs se relèvent, et le chef mit le pied sur le tapis épais, moelleux et parfumé. Tous les sectateurs de Kâly le suivirent.

« Au contact odieux de ces hommes, qui les souillaient de leurs pieds nus, un frisson d’horreur parcourut toutes ces femmes.

« Cependant aucun cri ne se fit entendre, mais à mesure que cette hideuse procession avançait, les poitrines se soulevaient plus vite, on entendait, pour ainsi dire, battre les cœurs de ces pauvres créatures, dont plusieurs ne pouvant supporter plus longtemps cette profanation, éclatèrent en sanglots.

René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs (illustrations).djvu
Le Brahmapoutra.

« Deux Thugs se détachèrent du groupe pour leur imposer silence. Elles se turent et le gooroo continua sa promenade.

« Quand il fut revenu à son point de départ, il s’élança sur la pierre plate où était la coupe, y prit un mouchoir fatal, l’approcha des lèvres de Kâly, et montrant du geste l’une des deux femmes qui avaient troublé la cérémonie par ses plaintes, il s’agenouilla à droite de l’autel.

« Deux Étrangleurs soulevèrent la victime désignée et l’étendirent en travers de l’autel.

« L’heure du sacrifice était venue.

« Je jugeai que c’était, ou jamais, le moment d’agir.

« Avec toutes les précautions qu’exigeaient les circonstances, je m’avançai sans bruit, je poussai devant moi le rideau de mousse, et portant la main gauche à mon gosier pour comprimer légèrement ma respiration, j’imitai le roucoulement de la tourterelle.

« À ce bruit familier, les Thugs, qui suivaient attentivement tous les mouvements du gooroo, relevèrent vivement la tête.

« Au milieu du silence religieux qui régnait dans la caverne, mon second roucoulement allait produire un effet plus terrible encore que le premier.

« Pour indiquer aux misérables que le danger qui les menaçait était imminent, je le prolongeai, ainsi qu’ils me l’avaient appris eux-mêmes sans se douter qu’il me fournissaient des armes contre eux ; et voyant que la panique s’emparait de leurs esprits, je me hâtai de quitter ma retraite.

« Mais je n’avais encore exécuté que la première partie de mon plan ; la seconde était plus dangereuse et plus difficile.

« Il s’agissait pour moi de me placer à la sortie ouest de la caverne, pour y faire, tout seul, la tâche dont je n’avais pas voulu confier l’exécution à des soldats, de peur qu’ils n’arrivassent trop tard.

« Ainsi que je l’ai dit, le sentier était tellement étroit au-dessus du précipice qu’un seul homme pouvait y passer à la fois.

« En outre, l’ouverture de la grotte, qui était presque au niveau du sentier, avait à peine cinquante centimètres de hauteur sur un mètre de largeur. Les Thugs ne pouvaient donc y passer qu’un à un.

« Cinq minutes me suffirent pour venir me poster à gauche de cette fissure de la montagne.

« Quelques secondes de plus, il aurait été trop tard, car à peine étais-je à l’endroit que j’avais choisi, que j’entendis le bruit d’un homme qui rampait pour sortir.

« Debout, mon bâton levé, j’attendais immobile.

« Un Thug, se traînant sur les genoux, parut enfin en dehors de l’ouverture et se releva pour examiner le chemin qu’il devait suivre.

« Mon bâton s’abattit aussitôt et le bandit, perdant l’équilibre, roula dans l’abîme sans même pousser un cri.

« Permettez-moi d’abréger les détails de ce massacre.

« En moins d’une heure, quarante fois mon bras se leva pour retomber ; à chaque coup un Étrangleur disparut dans le précipice.

« J’accompagnai d’un cri de triomphe la chute du dernier des sectateurs de Kâly, et je rentrai dans la caverne.

« Aucune des victimes n’avait été sacrifiée, mais toutes mouraient de terreur. Je les rassurai et courus à Madras demander les secours nécessaires.

« Ici se termine ma déposition, mylord. Tout le monde sait comment des soldats anglais, guidés une nuit par un pauvre Hindou, délivrèrent quarante femmes de la caverne de la Terreur. Les prisonnières ont raconté elles-mêmes à leurs familles le danger qu’elles avaient couru.

« L’Hindou, c’était moi, Jabez-Jaurack le paria ! Je ne demande qu’une seule récompense à celles que j’ai arraché au fatal mouchoir, c’est d’être moins dures à l’avenir que dans le passé pour ceux de ma race maudite. »

Une triple salve d’applaudissements accueillirent ces derniers mots que Jabez avait prononcés avec douceur et résignation, et cent mains cherchèrent et saisirent la sienne lorsqu’il rentra dans les rangs de la foule que son récit avait profondément émue.

L’honorable sir George Monby laissa à l’auditoire quelques instants pour se calmer, puis, après avoir adressé quelques mots de satisfaction au malheureux paria, il ordonna d’introduite le témoin suivant.