Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/I/30

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Lecomte (p. 220-223).


XXX

MORT DE FERINGHEA.



Après ces dernières paroles, ce qui restait de la foule s’écoula lentement, pour rejoindre celle qui ne cessa d’occuper toute la nuit la place du Gouvernement, dans l’espérance de voir passer les condamnés.

Mais le peuple fut trompé dans son attente, car le matin même, sans retourner au fort Saint-Georges, ceux des Étrangleurs dont l’exécution devait avoir lieu dans les villes du Centre et du Sud quittèrent Madras sans être aperçus.

Il ne restait à Madras, sous la garde de nombreux soldats, et au fort, que les douze accusés principaux et Feringhea.

On ne savait au juste quand devait avoir lieu l’exécution, et chaque jour la foule se rendait aux abords de la prison et à la porte de Méliapour, lorsqu’elle y apprit une étrange nouvelle :

Feringhea était mort en prison, et l’autorité, en raison des services qu’avait rendus ce chef trop célèbre, n’avait pas cru devoir refuser son corps à sa veuve et à ses parents, afin qu’il fût enseveli selon les rites hindous.

Les bruits les plus extraordinaires circulaient à propos de cette mort arrivée si brusquement la veille du supplice ; on n’y croyait pas.

Dans la haute société européenne, on voulait que ce fût l’autorité elle-même qui, par respect pour sa parole engagée, eût laissé Feringhea s’échapper.

Dans une classe moins élevée, on ne voyait qu’un accord entre la justice et le chef des criminels.

Dans le peuple, on pensait, au contraire, que Feringhea était trop puissant pour mourir, et on disait que les portes de la forteresse s’étaient ouvertes à son premier ordre.

C’est qu’on ignorait la scène mystérieuse dont le cachot de Feringhea avait été le théâtre.

Le surlendemain de l’arrêt de la cour criminelle de Madras, le terrible chef des Thugs avait fait prier lord William Bentick de lui envoyer sir Harry Moor, l’un des officiers qui avaient été chargés de l’instruction du procès.

Le gouverneur de Madras, supposant que le prisonnier voulait faire quelque dernière révélation, s’était hâté de satisfaire à son désir, et sir Harry Moor s’était rendu au fort Saint-Georges.

Feringhea occupait dans la prison un cachot séparé, assez vaste, où, sans doute en reconnaissance des services qu’il avait rendus à la justice, il était traité avec une humanité relative.

Il n’avait les fers qu’aux pieds, et les nattes qui lui servaient de lit étaient épaisses et propres.

Lorsqu’il vit entrer l’officier anglais, il n’attendit pas que celui-ci l’interrogeât, il lui dit aussitôt :

— Sir Harry, je pourrais me plaindre du manque de parole dont je suis victime. On m’a promis la vie et la liberté, et je suis encore en prison ; demain on me conduira au supplice. Mais je n’adresse aucun reproche à l’autorité anglaise ; je veux au contraire mieux faire encore. Je lui rends sa parole ; elle pourra sans remords m’envoyer au gibet.

— Je ne sais si c’est là l’intention de sir William Bentick, interrompit sir Harry, frappé de la résignation et de la dignité de Feringhea.

— J’en suis certain, moi, reprit Feringhea, et je ne crois pas que le noble lord puisse faire autrement. Ce n’est donc ni de ma liberté ni de ma vie dont il s’agit. C’est une grâce de tout autre ordre que je sollicite de Sa Seigneurie, si elle croit me devoir l’ombre de gratitude.

— Laquelle ?… Je ne doute pas que sir William ne vous l’accorde.

— Nous autres Hindous, nous avons la faiblesse de croire à nos dieux et à une autre existence ; nous respectons et aimons nos prêtres, les interprètes des Vedas, et nous écoutons volontiers leurs conseils au moment où Yama nous appelle à lui. Eh bien, je désire voir un de nos brahmines.

— Dites-moi son nom.

— Romanshee, le savant brahmine de la pagode de Wichnou.

— Romanshee ! N’a-t-il pas été au nombre des accusés ?

— C’est vrai, mais seulement au début de l’instruction et l’innocence de Romanshee a éclaté bientôt d’une façon si complète que vous n’avez pu même le maintenir en état d’arrestation. C’était justice, car il ignore le premier mot du Thugisme. C’est un érudit dont tous les instants sont consacrés depuis déjà de longues années à l’étude de nos poëmes religieux. C’est lui que je voudrais voir avant de mourir.

— Dans un instant, je ferai part de votre désir à lord William Bentick.

— Je vous remercie, sir Harry ; c’est là tout ce que j’avais à vous dire.

Et saluant l’officier anglais, Feringhea s’étendit sous la natte qu’il avait quittée pour recevoir son visiteur.

Sir Harry Moor sortit.

Deux heures plus tard, la porte du cachot du chef des Thugs s’ouvrait de nouveau, mais cette fois pour livrer passage à un homme d’une quarantaine d’années, à la physionomie grave et douce.

C’était Romanshee, le brahmine de la pagode de Wichnou.

Un geôlier l’accompagnait, mais comme il avait ordre de laisser le prêtre seul avec le prisonnier, il ne franchit pas le seuil du cachot. Après avoir introduit le visiteur, il tira la porte derrière lui.

Dès qu’il se vit seul avec Feringhea, le brahmine se jeta à genoux et courba la tête jusqu’à terre devant celui qui était enchaîné.

Il murmurait :

— Maître, ton esclave est à tes pieds, ordonne.

— Relève-toi, Romanshee, lui dit le prisonnier affectueusement, les moments sont précieux ; approche et écoute-moi.

Le prêtre obéit et s’accroupit sur la natte auprès du chef des Thugs.

Ce que se dirent ces deux hommes, aucun étranger n’aurait pu le comprendre, car ils échangèrent leurs pensées dans un idiome connu seulement de quelques érudits hindous.

Feringhea parla longtemps. La physionomie de son auditeur exprimait le respect et la plus vive admiration.

— Toutes vos volontés seront faites, jura le brahmine lorsque Feringhea eut terminé.

— Et tu es certain de l’asile qu’a trouvé mon fils ? demanda le maître avec un soupir.

— Votre fils est en sûreté ; nul de songera jamais à aller le chercher chez celui qui l’a pris sous sa protection.

— C’est bien. Grave maintenant dans ta mémoire mes dernières paroles.

— Vos dernières paroles !

— Les dernières, oui, Romanshee. Voici une médaille que tu suspendra sur la poitrine de mon enfant à l’aide d’une solide chaîne d’or et une bague que tu lui donneras lorsqu’il aura atteint sa vingtième année.

En disant ces mots, Feringhea remettait au brahmine une large émeraude gravée et un anneau orné d’une grosse perle noire.

— Cette perle, ajouta-t-il, renferme, à la volonté de celui qui s’en servira, la vie ou la mort.

— Ainsi que cette autre, alors, dit Romanshee, en désignant une seconde bague que l’Hindou portait à l’index de sa main droite.

— Non, répondit Feringhea, cette autre bague ne contient que la mort, et elle est pour moi.

— Comment, vous voulez mourir !

— Je le dois : si je survivais à ceux que j’ai envoyés au supplice, je serais un lâche et le but que je me propose par les ordres de Brahma ne serait jamais atteint.

— Maître, je vous en conjure !… supplia le prêtre.

— Pas un mot de plus, Romanshee, souviens-toi de mes moindres paroles, et laisse-moi, l’heure est arrivée. Que Wichnou te protège et que Yama me reçoive sans colère !

Et portant à ses lèvres la perle noire enchâssée dans sa bague, Feringhea la broya entre ses dents.

Un quart d’heure plus tard, lorsque le geôlier qui avait conduit Romanshee entra dans le cachot du chef des Thugs, il n’y trouva plus que le brahmine qui priait auprès d’un cadavre.

C’est pour cela que le troisième jour qui suivit sa condamnation, lorsque les troupes sortirent à sept heures du matin du fort Saint-Georges, elle n’escortaient de leurs rangs pressés que douze condamnés. Ces hommes marchaient la tête haute et semblaient défier la mort et le peuple, dont rien ne put arrêter les imprécations, pendant la demi-heure de marche qu’il fallut au lugubre cortège pour gagner la porte de Méliapour.

Là, à l’extrémité du champ de manœuvre, on avait dressé douze potences grossières, au pied desquelles se tenaient les exécuteurs, que l’autorité avait dû prendre parmi les cipayes, et les condamnés européens, car aucun Hindou libre n’aurait osé devenir, en semblable circonstance, l’auxiliaire de la justice anglaise.