Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/I/31

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Lecomte (p. 223-226).


XXXI

EXÉCUTION.



L’arrivée des condamnés sur le lieu du supplice fut un horrible et dernier scandale.

Hyder-Aly, chef en face de la mort comme il l’avait été au milieu des plus criminels attentats, n’eut pas plutôt aperçu le gibet qu’il entonna en l’honneur de Kâly un hymne que ses compagnons redirent à tue-tête.

Ni les cris ni les malédictions des spectateurs ne purent les interrompre.

Ils ne s’arrêtèrent pas même pour gravir la plate-forme, et la mort vint à peine mettre fin à cet épouvantable scène, car les suppliciés, de leurs bouches grimaçantes, semblèrent murmurer longtemps encore après leur strangulation leurs sinistres refrains.

Toute la journée la foule ne cessa d’occuper le lieu de l’exécution. Le soir seulement, lorsque les silhouettes des cadavres se dessinèrent sur l’azur sombre du ciel, la place se fit déserte, et les oiseaux de proie commencèrent alors à s’abattre sur les gibets.

À Calcutta, où le nombre d’exécutés avait été bien plus considérable, l’autorité avait dû ne pas laisser les cadavres au grand air. Elle avait décidé que trois heures après l’exécution les quatre-vingt-trois corps des suppliciés seraient portés à la cour des Morts pour y être brûlés et jetés dans le Gange.

C’était à l’extrémité du faubourg noir, le Peltah, que se trouvait la cour des Morts.

C’était un grand espace quadrangulaire, fermé de trois côtés par de hautes murailles.

Le côté qui faisait face à la porte donnait sur le fleuve dont les eaux roulaient noire et tumultueuses.

Là, le mur était remplacé par des marches qui descendaient jusque dans les flots.

Lorsque les cadavres des suppliciés y arrivèrent, la nuit était tout à fait tombée, pas une étoile ne brillait au ciel.

De gros nuages noirs couraient de l’est à l’ouest, en annonçant l’orage. Le calme de ce lieu sinistre n’était troublé que par les mugissements des lames contre les gradins de pierre, les crépitements des branches sèches et les psalmodies monotones des prêtres.

L’atmosphère était chargée des exhalaisons fétides qui s’échappaient de quarante bûchers sur lesquels des hommes demi-nus jetaient sans cesse de la poix et du beurre.

Les flammes, attisées ainsi, semblaient s’élever parfois jusqu’au ciel. Tout prenait sous leurs vives et subites lueurs des formes fantastiques.

Pendant que l’opération s’achevait, les serviteurs du lieu allumaient leurs pipes aux charbons des bûchers, les parents des suppliciés chantaient des hymnes à Yama, et les rares curieux qui s’étaient hasardés dans cet endroit redouté du faubourg noir pouvaient suivre jusqu’au sommet des murailles les capricieuses découpures de la flamme, qui se jouaient dans mille sculptures bizarres dont sont couverts les murs de la cour des Morts.

Le long des trois murailles, à des hauteurs différentes, jetées sans ordre et comme groupées par le hasard, sortaient des reproductions en relief de tous ces oiseaux qui planent sur le Gange, objets de la vénération des Hindous.

C’étaient des vautours, aux longs cous dénudés, des aigles aux regards fixes, des milans aux becs et aux serres acérées, des condors à l’aspect hideux.

Mais un grand mouvement se fit tout à coup, les cadavres avaient atteint le degré de carbonisation voulu ; il ne restait plus qu’à accomplir le dernier acte des funérailles des suppliciés, c’est-à-dire jeter dans le Gange ces tristes dépouilles des maudits !

René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs (illustrations).djvu
Le prince Moura Sing.

Les esclaves venaient d’enlever ces corps calcinés et ils se dirigeaient vers le fleuve, lorsque tout à coup mille bruits éclatants, impossibles à rendre, troublèrent le silence de la nuit. Ces sculptures, qui semblaient orner les murailles s’étaient animées ; elles étaient devenues des oiseaux de proie qui s’élançaient au-dessus des eaux sacrées pour y attendre et s’y disputer les cadavres.

C’était le dernier et sinistre épisode du procès des Thugs.

Dans la cour des Morts, des bûchers où crépitaient des débris humains, et autour desquels s’agitaient les ombres des Hindous ; à quelques pas de là les flots noirs et boueux du fleuve qui se refermaient avec un bruit sourd sur les cadavres ; et dans l’espace, mille oiseaux farouches envoyant aux échos des rives leurs clameurs vibrantes, en multipliant autour de leur horrible curée les cercles concentriques et les ellipses de leur vol.

Au loin, à l’horizon, les guirlandes de feu de l’illumination de la ville que réfléchissaient des eaux sacrées, et la société européenne qui fêtait sa délivrance et le châtiment des sectateurs de Kâly !