Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/II/2

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Lecomte (p. 237-242).


II

LA ROUTE DE GOLCONDE.



Au point du jour, la cour du palais de Moura-Sing offrait le plus pittoresque des spectacles.

C’était d’abord l’éléphant caparaçonné sur lequel le maître devait passer une partie du jour, et le lourd palanquin de voyage avec sa double série de beras (porteurs) et ses massalchi (porteurs de torche), dans lequel il devait s’étendre pendant la nuit, soir que la caravane fût en marche, soit qu’elle eût prit campement sur la rive d’un fleuve ou au bord de la route.

Puis c’était, plus léger, celui de la bayadère, délicieux palkee de bois de sandal et d’érable, avec ses coussins et ses rideaux de soie, ses emblèmes amoureux comme ceux de la chaise à porteurs d’une courtisane de Louis XV, ses narghilés d’ambre et de cristal, ses cassolettes de parfums, ses mille riens enfin qui en faisaient une chambre à coucher en miniature.

Gaya y était blottie, impatiente et curieuse, suivant des yeux ce innombrables cavaliers, ces piétions, ces serviteurs, presque tous si nouveaux dans la maison, que le prince et elle ne les connaissaient même pas de vue.

Il allaient et venaient, empressés, affairés, n’attendant que l’ordre de se mettre en marche et prenant bruyamment leurs dernières dispositions.

La plus grande partie de ces hommes devaient n’accompagner leur maître que jusqu’à Bombay ; certains autres devaient le suivre en Europe.

Les chevaux hennissaient d’impatience, les grands lévriers persans bondissaient de joie.

Un seul individu faisait un contraste étrange avec cette foule brillante, chamarrée, aux vêtements de mille couleurs. C’était un pauvre mendiant, un paria, qui depuis quelques jours était venu s’accroupir entre les pattes du lion de pierre qui dormait à la porte du palais.

Les menaces et les moqueries des domestiques auxquels Shubea, par pitié, avait cependant recommandé de l’épargner, l’avaient trouvé insensible. Rien n’avait pu l’éloigner.

Dès le matin, ceux qui étaient descendus les premiers l’avaient trouvé à son poste, étalant toujours les plaies hideuses dont ses bras et ses jambes étaient couverts, et psalmodiant ses interminables prières.

Le malheureux semblait ne pas pouvoir se traîner. Une lèpre affreuse avait dévoré ses chairs. Ses jambes, gonflées par l’éléphantiasis, étaient informes et ne le soutenaient qu’avec peine. Chacun de ses pas paraissait lui causer d’affreuses douleurs.

Il suivait de son œil glauque et mort tous ces préparatifs de départ, espérant sans doute quelque aumône du passage de la caravane, lorsque soudain et comme malgré lui ses regards lancèrent un éclair.

Moura-Sing descendait l’escalier de la varende, et, en même temps, ceux de ses amis qui voulaient l’accompagner entraient dans la cour au galop de leurs chevaux, et le saluaient de hourras bruyants.

Gaya, après un sourire à son maître, avait laissé tomber les stores de son palanquin, afin que les étrangers ne pussent la voir, et, pendant que Moura-Sing se hissait avec l’aide de ses gens sur son éléphant, ses porteurs la soulevaient et se plaçaient selon les indications de Seler, chargé de régler l’ordre de marche.

Un quart d’heure après, la caravane franchissait le seuil du palais et se dirigeait vers la porte de Golconde.

Au même instant le mendiant qui s’était traîné en gémissant sur le sol pendant une centaine de pas, se glissa derrière un arbre à l’abri de tous regards.

Là, il enleva rapidement les bandelettes noircies à l’aide desquelles il avait simulé ses horribles infirmités et bondit jusque sous le porche de la pagode, où un Hindou l’attendait, la bride de son cheval à la main et semblant faire ses dévotions.

Ils n’échangèrent que quelques paroles, et l’inconnu sauta en selle.

Cinq minutes plus tard, il dépassait la caravane qui venait à peine de quitter la ville et de s’étendre sur la route qui conduit d’Hyderabad à Bider.

Il disparut bientôt à l’horizon.

La matinée était fraîche et parfumée ; le long ruban gris du chemin se déroulait au loin, tâché çà et là seulement par quelques troupeaux de bœufs ou quelques pèlerins qui avaient voyagé de nuit.

Le soleil dorait le sommet des palmiers ; Moura-Sing et ses amis échangeaient de joyeux propos, et les chiens, se jetant en avant, faisaient lever dans les rizières des volées de pigeons bleus et de perdrix rouges qui fuyaient à tire d’aile.

Selon le vieux Seler lui-même, le voyage ne pouvait commencer sous de plus favorables auspices.

À mi-chemin de Golconde et de Bider, la caravane fit une première halte.

C’était là que Moura-Sing et les amis qui l’avaient accompagné devaient se quitter.

Après une légère collation dont chacun prit gaiement sa part, après force adieux et recommandations de tous genres, on se sépara.

L’Indien continua sa route vers l’Ouest.

Il voulait faire encore quelques milles avant de camper, pour laisser passer les plus grandes chaleurs du jour et arrêter définitivement avec Seler et Schubea l’itinéraire qu’il désirait suivre pour gagner Bombay.

Remonterait-il la vallée de la Manjura, ou se dirigeait-il immédiatement vers Panderpoor et Sutera ?

La première de ces routes l’isolait un peu jusqu’à Pangoum, mais elle était plus douce pour ses hommes, qui n’auraient pas à franchir les cent bras de la Kistnach, et Schubea en ayant fait ressortir tous les avantages, Moura-Sing décida que c’était celle-là que la caravane prendrait.

Quoique, depuis les dernières excursions contre les Thugs, on pensât les chemins parfaitement sûrs, le choix à faire parmi ceux qu’on devait suivre n’était cependant pas indifférent.

Aux Indes, lorsqu’elles ont une longue route à parcourir, les caravanes ne vont pas de ville en ville ; mais, au contraire, elles marchent le plus possible droit devant elles, n’ayant le plus souvent avec les centres de population que les relations nécessaires pour renouveler les provisions.

Durant leur trajet, elles suivent des sentiers à peine tracés dans le désert, ou côtoyent des jungles ; plus loin elles descendent un cours d’eau, ou campent dans la forêt.

C’est ce mode de voyage qui avait rendu si dangereuse la sinistre association des Étrangleurs, dont les attentats avaient lieu le plus souvent dans des endroits solitaires qu’on ne pouvait découvrir.

Un voyageur partait, il avait deux cents lieues à franchir par des chemins à peine connus, à travers des populations de mœurs, de coutumes et de langages différents. Il n’arrivait pas au terme de son voyage ; comment pouvait-on retrouver ses traces ?

L’ami assez dévoué pour se décider à un semblable pèlerinage, les suivait parfois jusqu’aux environs de la demeure d’un pauvre Hindou, fakir, derviche ou brahmine dont le toit de bambou s’abritait sous des ombrages touffus qui ne semblaient cacher mystérieusement que le calme et la dévotion, puis il ne les revoyait plus au-delà.

Le voyageur, séduit par le charme du lieu, s’était reposé sous ces grands arbres ; il s’était délassé dans cette pittoresque retraite, et son corps était peut-être sous les eaux de ce petit étang, où le saint homme faisait dévotement ses ablutions en l’honneur de Vischnou, le dieu de la conservation.

Mais Moura-Sing était à toute autre pensée, et la caravane avançait toujours en bon ordre, sans que le moindre incident fût venu rompre la tranquillité de sa marche.

Elle parvint ainsi un soir, huit à dix jours après son départ d’Hyderabad, à quelques milles de Rangoum, sur les bords d’un des bras de la Manjura, dont la rive était le plus charmant et le plus poétique lieu de halte qu’elle eût encore rencontré.

Moura-Sing donna l’ordre de prendre toutes les dispositions pour passer là la nuit entière.

Schubea lui avait fait observer que les porteurs étaient fatigués, et qu’il était indispensable de leur donner un jour de repos.

On n’eût pu choisir un plus délicieux campement.

La rivière, augmentée des pluies torrentielles des jours précédents, roulait avec fracas entre ses bords escarpés, que des tecks, des banians et des sapans ornaient, en laissant pendre leurs feuillages jusque dans les flots ; et ses eaux rafraîchissaient tout autour d’elle.

Une rapide exploration des lieux permit bientôt à Seler de choisir l’endroit où allait se dresser la tente de son maître.

À cent pas du pont, vieille construction que le torrent minait chaque jour, un bouquet d’amandiers aux branches disposées par étages semblait s’élever exprès pour recevoir les voyageurs.

En moins de dix minutes, tout fut prêt, et Moura-Sing put prendre possession de sa tente, au fond de laquelle reposait le palanquin de Gaya, tout heureuse, elle aussi, de mettre pied à terre.

Il venait à peine d’y entrer qu’il appela Seler, qui donnait des ordres pour le repas du soir.

— À combien sommes-nous de Rangoum ? demanda le prince au vieux serviteur, en l’entraînant hors de la tente.

— À trois ou quatre milles au plus, répondit celui-ci.

— N’y a-t-il pas dans cette ville une célèbre pagode de Vischnou ?

— Oui, maître.

— Eh bien ! tu vas dire à Schubea de monter à cheval et d’aller de ma part prier le brahmine du temple de m’envoyer quelques-unes de ses danseuses et ses musiciens. On donnera à chacune d’elle une roupie d’or. Cette longue route m’ennuie, et je voudrais me distraire avant de traverser la chaîne des Ghattes.

René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs (illustrations).djvu
La caravane s’ébranla pour se diriger vers Bombay.


Les désirs du prince étaient des ordres, Seler s’inclina.

Quelques secondes plus tard, Schubea prenait au galop du plus rapide coureur de la caravane, le chemin de Rangoum.

Il se hâta tellement qu’il était de retour au moment où Moura-Sing sortait à peine de table.

Il ne précédait que de quelques pas les palanquins des bayadères.

Bientôt, en effet, on aperçut les massalchi qui escortaient, en agitant leurs torches de résine, les palanquins dorés des prêtresses de Vischnou, portés par des bahîs vêtus de blanc.

Les musiciens, chargés de leurs instruments, couraient auprès d’eux.

Arrivées en face de la tente du prince, légères comme des gazelles, les danseuses sautèrent à terre et vinrent s’agenouiller devant lui.

Moura-Sing les remercia d’un geste gracieux et fit signe qu’on disposât tout pour la fête.

Gaya qui, par jalousie peut-être, n’avait pas voulu y assister, était rentrée sous la tente et s’était couchée dans son palanquin.

Les serviteurs avaient étendu sur le gazon des nattes qu’ils avaient recouvertes de tissus soyeux.

Moura-Sing y prit place, son houka d’ambre aux lèvres.

La nuit était tombée, tiède et étoilée, pleine de rêves et de parfums.

La vue de ce campement joyeux et bizarre au milieu de ces profondes solitudes avait quelque chose qui charmait les yeux et l’imagination.

L’éléphant broutait à quelques pas les jeunes pousses de cannelliers et se régalait des baies de slaikais ; les chevaux étaient couchés dans les benjoins ; les musiciens accordaient leurs instruments pour charmer la soirée du maître ; les domestiques préparaient leur souper ; les bahis, enveloppés dans leurs longues pièces de mousseline, se séchaient des ablutions qu’ils venaient de faire à la rivière, et les grands chiens, dans des poses de sphinx, dormaient déjà autour de la tente.

À un ordre de Moura-Sing, les musiciens firent entendre un premier accord et les bayadères laissèrent tomber leurs voiles.