Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/II/1

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Lecomte (p. 229-237).

LE PROCÈS
DES THUGS

DEUXIÈME PARTIE
L’HÉRITAGE DE SATAN
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L’AVATAR[1]

____

I

LE PALAIS DE MOURA-SING.



Il y avait quelques instants à peine que la nuit, tiède et parfumée, nuit mystérieuse des régions tropicales, était descendue sur la grande cité d’Hyderabad, la ville du Lion, l’ancienne capitale du Nizam, aujourd’hui possession anglaise, et déjà tout semblait endormi.

On n’entendait plus résonner çà et là, sur les larges chaussées de granit que les pas pesants des soldats anglais, qui regagnaient en courant la citadelle de Golconde.

L’écho ne redisait que les psalmodies des brahmines attardés et les grondements des gongs, rappelant aux sectateurs de Vichnou que l’heure de la prière du soir avait sonné.

Le mouvement avait cessé surtout dans le faubourg de la ville, bien qu’il s’y élevât encore plus de dix de ces palais luxueux, où les princes hindous cachent soigneusement à tous les regards, depuis la conquête, leur abaissement, leur vie contemplative et leurs débauches.

Ces immenses demeures, tristes et désolées, paraissaient n’être plus que de vastes nécropoles, debout seulement pour protester au nom d’un passé glorieux.

Pas un rayon de lumière ne jaillissait d’aucune d’elles ; pas un éclat de voix joyeuse ne s’en échappait.

On eût dit qu’elles n’étaient plus habitées que par des ombres.

L’un de ces palais était celui du prince Moura-Sing, le plus proche parent de Nizam, et l’héritier de ce fantôme de puissance que les vainqueurs ont bien voulu accorder aux descendants dégénérés d’Aureng-Zeyb.

C’était une de ces grandes et bizarres constructions, si nombreuses dans la presqu’île, où les invasions successives ont laissé dans les religions, les mœurs et les arts, des traces impérissables de leur passage.

Il offrait aux yeux un mélange étrange du style musulman et de l’art indien, mélange qui a peut-être donné naissance à l’architecture mauresque.

Dans certaines de ses parties, l’influence grecque elle-même s’y faisait sentir.

Autour de vastes cours pavées de mosaïques et ornées de larges bassins, couraient de longues galeries soutenues par de grêles colonnes de marbre ; un peu plus loin, le poids énorme des monolithes des voûtes était supporté par des piliers de pierre, massifs et cannelés.

La petite pagode consacrée à Vischnou, qui s’élevait, ainsi que dans toutes les demeures princières, dans un des angles du jardin, avait été copiée sur un des vieux monuments brahmaniques de l’Inde.

La façade du palais était au contraire d’une construction élégante et nouvelle et se terminait par une terrasse, sur laquelle, au moment où nous commençons ce récit, se promenaient deux jeunes hommes, qu’on eût pu prendre au premier aspect pour deux frères, tant ils se ressemblaient.

Ils étaient évidemment tous deux du même âge ; tous deux ils avaient ce type pur et originaire des Tudas[2] qui tend à disparaître.

C’était le même teint olivâtre, la même stature, les mêmes longs cheveux noirs tombant sur les épaules, les mêmes grands yeux humides, la même bouche aux lèvres fortes et carminées, la même voix douce, rendue plus douce encore par l’usage du dakhni, l’harmonieux idiome indoustani dans lequel ils s’entretenaient.

Et cependant, à l’examen attentif, ces ménechmes bronzés laissaient deviner entre eux d’étranges dissemblances morales.

L’un était bien le type efféminé du prince hindou courbé sous la domination des conquérants.

Sa démarche était lente et lascive, son regard sans vigueur, sa parole monotone et paresseuse. On eût dit qu’il se lassait de vivre.

L’autre, au contraire, avait des pâleurs soudaines, des éclats de voix stridents, des mouvements contenus de tigre indompté, et sous leurs longs cils recourbés, ses yeux avaient parfois des éclairs de diamant noir.

Le premier de ces hommes était le prince Moura-Sing ; le second s’appelait Nadir.

On ne connaissait à ce dernier d’autre nom. Pour tous ceux qui l’entouraient et pour lui-même, sa naissance était un mystère.

Le père de Moura-Sing qui, jusqu’au dernier moment de sa vie, avait conspiré contre les conquérants de son pays, était revenu un jour d’une expédition sanglante avec Nadir entre ses bras.

L’enfant avait alors un an à peine, était enveloppé de langes soyeux et portait au cou, solidement retenue par une chaîne d’or, une large émeraude plate, sur laquelle était gravé en pracrit[3] un signe hiéroglyphique qui avait été reproduit sur son bras gauche à l’aide d’un tatouage indélébile.

Le prince avait confié l’enfant à la mère de Moura-Sing, mais il ne dit jamais à personne où il l’avait recueilli, et Nadir avait été élevé dans le palais de son père adoptif sur le pied de l’égalité la plus parfaite avec le fils du radjah.

Les deux enfant s’étaient bientôt aimés comme deux frères.

Lorsqu’il se sentit près de mourir, le père de Moura-Sing appela Nadir à son chevet, et après l’avoir contemplé quelques instants avec orgueil, il lui dit à voix basse, de façon à n’être entendu que de lui :

— Tu es jeune, Nadir, mais il faut que tu n’oublies jamais mes dernières paroles. Brahma t’a miraculeusement sauvé pour une œuvre de rédemption et de vengeance. Le mystère de ta naissance te sera révélé par Romanshee lorsque sonnera ta vingt-cinquième année.

« Aie pour lui le respect que tu as pour moi et jure-moi par Yama, le souverain juge des morts, que tu ne failliras pas à ta mission.

« Un jour, il te sera remis une pierre semblable à celle que tu portes au cou depuis que tu es né. Tu comprendras alors, et tu suivras ton chemin, ton cœur dût-il se briser et le sang de ta chair te rejaillir au visage.

— Je le jure par Yama, avait répondu Nadir, épouvanté, mais sentant vibrer en lui des fibres inconnues à ces mots mystérieux de l’irréconciliable ennemi du lion britannique.

Puis le vieux prince était mort, sans pouvoir en dire davantage, et depuis dix ans, Nadir attendait, donnant à l’étude des religions et des révolutions de l’Inde le temps que Moura-Sing consacrait au plaisir, et n’entrant dans le palais de son ami que lorsqu’il était certain de n’y pas rencontrer ces officiers anglais qu’il était bien forcé, par sa situation, de voir parfois, mais dont le fils du redoutable radjah, sans souci de l’orgueil de sa race, avait fait ses complaisants et les compagnons habituels de ses fêtes.

Nadir habitait seul, avec quelques serviteurs dévoués qu’il avait toujours eus près de lui depuis son enfance et à cent pas du palais de Moura-Sing, une petite demeure modeste, autour de laquelle il voyait souvent rôder le soir des gens qui lui étaient inconnus.

Il sentait que des protecteurs mystérieux veillaient sur lui depuis la mort du radjah, et son orgueil s’en irritait.

Vainement il avait interrogé, à propos du passé le brahmine Romanshee qui avait partagé ses soins entre le prince et lui.

Le vieillard s’était contenté de lui répondre que l’heure n’était pas venue, et par l’étude constante de la conquête de l’Inde, depuis l’invasion musulmane jusqu’au massacre de Cawnpore, il entretenait dans l’esprit de son élève, devenu homme fait, l’exaltation patriotique et religieuse qui semblait le but unique de ses efforts.

Il le faisait rougir au récit des lâchetés de ses aïeux, vendant pour un peu d’or leur souveraineté séculaire aux étrangers.

Il lui montrait la possibilité de la vengeance dans ces associations occultes et terribles, toujours décimées et toujours debout, dispersées un instant, puis tout à coup réunies et prêtes, aujourd’hui comme jadis, à frapper dans l’ombre et à se soulever pour la guerre sainte.

Romanshee avait voulu s’attacher Nadir par un lien plus puissant encore ; il l’avait conduit auprès de sa fille Sita, ravissante enfant de seize ans dont le pied n’avait jamais foulé que les nattes de soie de la pagode ; et la jeune vierge, dans les veines de laquelle coulait le sang des Sicks indomptés, s’était sentie envahir, pour celui que son père lui offrait comme époux, d’un amour profond, sauvage, dont Nadir lui-même était effrayé.

Il n’aimait pas Sita, quoiqu’elle fût belle, enfant de sa race et de sa religion, et lorsqu’il sortait d’un de ses entretiens brûlants avec Romanshee, il sentait parfois le doute pénétrer en son âme.

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La façade du palais était au contraire d’une construction élégante.

Son cœur tressaillait alors à un nom que ses lèvres osaient à peine murmurer, car c’était celui d’Ada Maury, la fille d’un des oppresseurs les plus impitoyables que l’Angleterre eût jamais envoyés à sa patrie.

Sir Arthur Maury était colonel du 1er régiment de cavalerie d’Hyderabad et commandant de la citadelle de Golconde.

Nadir l’avait rencontré plusieurs fois chez le gouverneur d’Hyderabad, où Romanshee avait exigé que son élève se rendît de temps en temps pour étudier de près les mœurs des ennemis de sa race, et là aussi il avait vu miss Ada.

Puis, il s’était retrouvé avec elle à la cour du Nizam, à ces fêtes luxueuses, où Hindous et Anglais se coudoient sans scrupule ; et, sans une de ces chasses terribles dont les créoles se font un jeu, il avait sauvé la vie de la jeune fille au péril de la sienne, en se jetant au devant d’une panthère furieuse qui s’était précipitée vers elle.

C’est alors seulement qu’il s’était rendu compte de ce qui se passait en lui.

Depuis ce jour-là, miss Ada n’avait plus revu son sauveur.

Il la fuyait comme on s’éloigne d’un danger contre lequel on se sent sans défense.

Romanshee savait tout cela, et cependant, à l’étonnement de Nadir, qui ne lui avait rien caché, il ne l’avait pas détourné de cet amour.

On eût dit qu’il pressentait qu’il pourrait un jour servir à ses projets.

Quant à Sita, elle avait deviné en partie seulement ce qui se passait dans le cœur de son fiancé ; mais le vieux brahmine avait rassuré sa fille en lui jurant que, le jour où lui le voudrait, le jeune Hindou l’aimerait et n’aimerait qu’elle, car elle lui donnerait la puissance.

L’enfant s’était alors efforcée de dompter sa jalousie et espérait.

Le lecteur sait maintenant quels étaient ces deux jeunes hommes qui se promenaient sur la terrasse du palais du faubourg d’Hyderabad.

Moura-Sing venait de faire part à son ami du projet qu’il avait formé d’aller passer un an ou deux en Europe ; Nadir s’efforçait de le dissuader d’exécuter ce voyage.

— Il est trop tard maintenant, répondit le prince à une dernière objection de son compagnon d’enfance.

— Pourquoi trop tard ? demanda Nadir.

— Parce que j’ai donné à Seler, mon intendant, l’ordre de tout préparer pour mon départ, et que le vice-roi vient de me faire remettre par le colonel Maury les lettre de recommandation que je lui avait demandées pour Londres. Je dois reconnaître qu’il a mis le plus gracieux empressement à se rendre à mes désirs.

— Tu en es étonné ?

— Un peu.

— Eh bien, moi, mon ami, c’est le contraire qui m’eût surpris. Sois certain que le gouvernement anglais voir toujours avec le plus vif plaisir les héritiers des radjahs s’éloigner de leurs États, si faible qu’y soit leur puissance. Il sait bien qu’à leur retour d’Europe, ils ne rapporteront pas dans leurs palais l’amour de la liberté, ni le rêve de l’indépendance, mais seulement une certitude nouvelle de la force britannique et un complément de vices qui, mieux que tous les traités et que tous les serments, font de leurs tributaires de fidèles alliés. Voilà pourquoi, mon cher prince, le vice-roi s’est empressé de te faire parvenir les lettres d’introduction dont tu lui sais si bon gré. Pour peu que tu le désires, il te fournira même des gardes jusqu’à ton port d’embarquement. On fait aussi escorter le condamné qu’on conduit au gibet.

— Tu es fou ! mon pauvre Nadir. Ah ! Romanshee a semé dans un bon terrain ses chères illusions : la révolte, la régénération de l’Inde, la guerre sainte, tous ses rêves !

— Tu n’y crois plus ?

— Non, l’histoire des peuples est pour moi l’histoire des hommes. Ils naissent, grandissent et meurent. Nous avons eu nos siècles de gloire comme ces grandes nations occidentales dont le savant brahmine nous apprenait l’histoire lorsque nous étions jeunes. L’Empire du Grand-Mogol vaut l’empire romain et celui de Charlemagne ; Aureng-Zeyb n’est point inférieur à Alexandre. Eh bien ! l’empire romain et celui de Charlemagne ont disparu, et Alexandre, comme Aureng-Zeyb, n’est plus qu’un héros légendaire. Pourquoi l’Inde, la plus ancienne de toutes les nations, aurait-elle le privilège de renaître ? Pourquoi me soucierais-je de tous vos songes. Vischnou-Scharma, notre grand poëte, ne dit-il pas que le bonheur est dans l’absence des inquiétudes ? Laisse-moi être heureux à ma guise, et toi, deviens, si tu le peux, le Rama de notre époque.

— Soit ! répliqua Nadir, qui depuis quelques instants regardait son ami avec un sourire de pitié ; je vois que mes conseils n’auront pas sur toi plus de pouvoir que les avertissements mystérieux qui t’ont été donnés.

— Quels avertissements ?

— Mais la perte ou la disparition de la plupart de ceux des serviteurs que tu voulais emmener avec toi ; la mort étrange et subite de cette jeune femme que tu avais désignée pour t’accompagner.

En effet, depuis le jour où Moura-Sing avait parlé de son voyage en Europe, il s’était fait un vide étrange autour de lui. Plusieurs de ses serviteurs avaient disparu ; il avait vu succomber près de lui, dans son palais même, son cuisinier, son valet de chambre et cette jeune femme que Nadir venait de lui rappeler.

Il s’était peu inquiété d’abord de la disparition de ses domestiques, et il avait pensé que la crainte d’un long voyage seulement leur avait fait déserter son service, mais après la mort de deux de ses gens et de cette femme enlevée en quelques heures de maladie, il avait eu comme un pressentiment lugubre.

Il s’était alors demandé, avec ce reste de superstition dont le contact des étrangers ne l’avait pas complètement affranchi, s’il ne devait pas voir dans ces morts inexplicables un avertissement de Vischnou.

La fin de sa maîtresse surtout l’avait profondément attristé, non pas qu’il l’aimât à l’excès, mais cette mort avait été si inattendue, si mystérieuse, qu’il avait été sur le point de renoncer à son projet de voyage.

Schubea, son nouveau valet de chambre, l’y avait promptement ramené.

Quoi qu’il ne fût que depuis quelques semaines au service du prince, cet homme avait su prendre déjà sur son maître indolent un empire réel.

C’était un grand et bel Hindou, Télinga d’origine, très-actif, fort intelligent et parlant presque tous les idiomes de la presqu’île.

Il était venu s’offrir un matin, le lendemain même de la disparition de celui qu’il voulait remplacer, et sa physionomie expressive et ouverte avait si bien séduit Moura-Sing, que malgré les observations du vieux Seler, le prince ne pouvait plus se passer de lui.

Cependant il n’avait pas cédé à Schubea, lorsque celui-ci lui avait conseillé de n’emmener aucune femme.

Après la mort de celle qu’il avait désignée d’abord, il avait arrêté son choix sur une jolie bayadère qui, depuis quelques mois, grâce à un caprice du prince qui l’avait remarquée un soir de fête, avait déserté le temple de Brahma pour son harem.

C’était une charmante et insouciante jeune fille.

Elle bondit de joie en apprenant qu’elle accompagnerait son maître et seigneur jusqu’à Bombay, et en chantant comme l’oiseau gracieux dont elle portait le nom — elle s’appelait Gaya, — elle avait fait exprès ses préparatifs de départ.

Moura-Sing avait bien aussi communiqué ses pensées à son intendant, mais Seler était un vieil Hindou de cette indomptable race Sick que les Anglais n’ont jamais pu soumettre, et il désirait trop voir chez eux les conquérants de sa patrie, pour ne pas pousser son maître à l’exécution de son projet.

— Ainsi tu es bien décidé à partir ? reprit Nadir, en voyant son ami ne répondre que par un sourire à ses dernières observations.

— Tout à fait décidé. Je quitterai Hyderabad demain matin : rien ne m’y retient plus.

— Pas même l’amour de la patrie ?

— Ni celui des deux grands yeux bleus dont Sita est jalouse, je te préviens.

— Moura-Sing !

— Pardon, Nadir, je ne te demande pas ton secret. Tout ce que je veux de toi, c’est le serment de ne pas m’oublier trop vite.

— Pars sans crainte, ami, je me souviendrai toujours que tu es le fils de l’homme qui m’a recueilli, mon frère bien-aimé. Pars et que Vischnou te protège !

Et après avoir serré une dernière fois Moura-Sing dans ses bras, Nadir sortit rapidement de ce palais dont l’atmosphère semblait l’étouffer.

Il se dirigea vers sa maison.

Il avait fait dix pas à peine lorsqu’un Hindou, qui se tenait blotti dans l’ombre, s’approcha de lui.

La lune venait de se lever derrière la citadelle de Golconde, qui se dressait à l’horizon comme une silhouette menaçante ; un de ses rayons frappait l’Hindou au visage ; Nadir le reconnut avec étonnement pour un cipaye qu’il avait vu souvent chez le colonel Maury.

— Seigneur, lui dit cet homme, miss Ada veut te voir, ce soir même, avant que tu rentres chez toi. Il y va de ta liberté, peut-être de ta vie. La petite porte du parc est ouverte ; elle t’y attend.

— C’est bien, répondit Nadir, en restant maître de lui malgré les battements de son cœur ; retourne auprès de miss Ada, et dis-lui que je te suis.

L’Hindou se perdit aussitôt dans les ténèbres, et l’ami de Moura-Sing, après s’être assuré qu’il n’était pas surveillé, prit lentement et tout rêveur le chemin de la Ville-Blanche.

  1. Mot hindou qui signifie transformation.
  2. Ancienne et noble race hindoue.
  3. Langue des savants.