Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/IV/3

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Lecomte (p. 558-559).


III

SEUL !



Le surlendemain, au lever du soleil, le yacht mouillait de nouveau dans la baie de Trinquemale.

Nadir n’avait pas prononcé un mot pendant toute la traversée. Il avait passé la nuit à l’arrière de l’Éclair. Là, les yeux fixés sur l’horizon, on eût dit qu’il voulait voir au-delà de l’espace, lire dans l’avenir.

Ni le capitaine Léoni ni Yago n’avaient osé lui adresser la parole.

Lorsque son canot fut amené, Nadir s’y élança et quitta son bord sans donner aucun ordre.

Les matelots se courbèrent sur leurs avirons et, moins d’un quart d’heure plus tard, l’embarcation accostait au quai de débarquement.

L’Hindou sauta à terre et se dirigea d’un pas précipité vers l’hôtel où il avait laissé Ada aux soins d’Harris.

Au moment où il allait en franchir le seuil, le docteur apparut. Sa physionomie était sombre ; ses yeux étaient rougis par la veille et les larmes.

Nadir s’arrêta brusquement, interrogeant son ami du regard.

Harris vint à lui, lui prit la main, et, sans échanger une parole, les deux hommes gravirent l’escalier du premier étage.

Arrivé là, le docteur poussa brusquement la porte de l’appartement de la jeune femme.

Elle était étendue, immobile, sur un lit au chevet duquel un prêtre était agenouillé.

— Miss Ada est morte sans souffrir, dit l’Anglais à l’Hindou ; son dernier mot a été votre nom !

— À quelle heure a-t-elle rendu le dernier soupir ? demanda Nadir, qui était devenu d’une pâleur livide et qui, de ses ongles, fouillait sa poitrine comme s’il eût voulu en arracher son cœur.

— Avant-hier, à dix heures du soir, répondit Harris.

— Au moment même où l’autre se sacrifiait pour me sauver, murmura le fils de Feringhea.

Et s’élançant vers la couche funèbre, il mit un baiser sur le front de la morte, puis tomba à genoux auprès du prêtre.

Quelques instants après, il se releva en s’écriant :

— Ainsi, voilà où m’a conduit cette puissance qu’une volonté suprême a mise entre mes mains ! Maudits soit cet héritage, c’était l’héritage de Satan ! J’ai frappé des innocents, j’ai perdu tous ceux que j’aimais ; me voilà seul, seul avec le passé terrible, sanglant ! Seul !

— Vous n’êtes pas seul, Nadir, interrompit Harris ; il vous reste les malheureux !

L’Hindou arrêta ses regards sur celui qui lui parlait ainsi, et retrouvant brusquement cette volonté surhumaine dont il avait déjà donné tant de preuves, il étendit le bras au-dessus de la tête de miss Ada en disant :

— Vous avez raison, docteur ; après avoir été si fort pour le mal, ce serait lâche de ne pas être fort pour le bien ! Au nom de celles qui sont mortes pour moi, je jure par Brahma de consacrer ma vie tout entière à ceux qui souffrent ! Ce sera l’expiation !


FIN