Le Puits de la vérité/La Gloire

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Le Puits de la véritéAlbert Messein (p. 109-110).



LA GLOIRE



Une des renommées de l’heure, dans le monde des amateurs de peinture, est Henri Rousseau, qui mourut l’an passé. On l’appelait communément le Douanier ; il eut mérité plutôt le surnom de Gabelou, car c’est parmi les employés de l’octroi qu’il avait fait sa carrière. Mais pour un Parisien un douanier est quelque chose de plus lointain et de moins comique qu’un gabelou. Il y avait dans son sobriquet beaucoup d’ironie et peut-être un peu de respect. C’était un brave homme. Comme je passe pour l’avoir découvert et que je ne m’en défends pas, la révélation qu’un de ses tableaux s’est vendu l’autre jour vingt-cinq mille francs n’a pas été pour me faire de la peine. Cependant j’en ai eu quelque surprise. J’ai connu Rousseau dans le temps que je m’amusais à une revue d’images qui produisit plusieurs autres artistes inconnus ou méconnus dont le moins ignoré était Paul Gauguin, encore à demi dans sa gangue. Il me donna une lithographie à la plume et me communiqua l’esquisse d’une seconde planche dont je lui avais fourni le sujet : sainte Madeleine au désert apercevant dans l’eau où elle puise la figure de son amant divin. Je crois qu’il me comprit mal, car il m’apporta un Jésus en caleçon de bain qui faisait la planche. Je doutai soudain de son génie, mais je n’en allai pas moins visiter son atelier. Là, il me fit quelques confidences, m’apprit qu’il avait débuté dans la peinture par la décoration des boulangeries, où l’on voit une Cérès, des amours et des gerbes de blé. Est-ce à ce moment-là que je vis quelques uns des tableaux que sa mort a rendus célèbres ? Je ne le sais plus, mais je rapportai de cette visite une impression équivoque. L’homme était un grand naïf, mais sa peinture tout de même était curieuse. Naïf, Rousseau l’était moins que je ne l’avais cru et sa peinture devait trouver de francs admirateurs. Voilà une leçon pour ceux qui font profession de mépriser tout ce qui est nouveau et tout ce qui leur semble baroque. Et cela prouve aussi que la gloire est une loterie, qu’on ne sait rien, qu’il faut croire tout, qu’il faut douter de tout.


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