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Le Puits de la vérité/Superflus

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Le Puits de la véritéAlbert Messein (p. 30-31).



SUPERFLUS



A-t-on quelquefois remarqué que plusieurs des petits agréments, des petits superflus de notre civilisation nous viennent des sauvages ou de ces peuples très différents de nous et que nous appelons volontiers des barbares ? Le café et le thé sont des produits barbares, mais le cacao et le tabac sont des produits sauvages. Les barbares et les sauvages ont donc ajouté quelque chose, qui n’est pas sans importance sensible, aux anciens plaisirs de l’humanité blanche. D’où me viennent ces réflexions ? De lectures à travers le xviiie siècle où le chocolat eut un rôle si amusant. C’était une denrée fort connue, mais qui était encore à peu près étrangère au peuple, probablement à cause de son prix, de l’incertitude de sa préparation et aussi de sa mauvaise qualité, la fraude y étant déjà pour quelque chose, vraisemblablement. Qu’il soit à cette époque un aliment raffiné et coûteux, il n’y a aucun doute. Quelques tablettes constituent un cadeau apprécié. Casanova, qui se pique de bon goût, quoi qu’il apparaisse souvent comme un homme assez vulgaire, emporte toujours avec lui une provision. Et où la tient-il ? Dans sa cassette, avec ses bijoux. Il donne une livre de chocolat aux gens qu’il veut honorer. Un valet qu’il prend à son service le séduit par son art de faire le chocolat. Costa, espagnol, retire de ce talent un certain lustre provisoire. Un homme chez qui on mange de bon chocolat monte aussitôt dans son estime. C’est une preuve de délicatesse. Le chocolat a encore un autre mérite aux yeux de Casanova. C’est un réconfortant, et le perpétuel amoureux prétend y avoir souvent réparé ses forces. Cette réputation n’est pas tout à fait morte. Elle contribue à établir ses mérites tout en les rendant un peu suspects. C’est amusant de retrouver dans de vieux écrits l’origine aristocratique de nos plaisirs les plus communs.


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