Le Pyrrhonisme de l’histoire/Édition Garnier/29

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Le Pyrrhonisme de l’histoireGarniertome 27 (p. 285-287).
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CHAPITRE XXIX.
bévue énorme de chiniac.

Le prétendu Chiniac de La Bastide Duclaux a répondu que les paroles par lui citées se trouvent dans le Militaire philosophe, non pas précisément et mot à mot, mais dans le même sens. Ce Militaire philosophe[1] est, dit-on, du sieur Saint-Hyacinthe, qui fut cornette de dragons en 1685, et employé dans la fameuse dragonnade à la révocation de l’édit de Nantes. Mais examinons les paroles dans ce Militaire[2].

« Voici, après de mûres réflexions, le jugement que je porte de la religion chrétienne. Je la trouve absurde, extravagante, injurieuse à Dieu, pernicieuse aux hommes ; facilitant et même autorisant les rapines, les séductions, l’ambition, l’intérêt de ses ministres, et la révélation des secrets des familles ; je la vois comme une source intarissable de meurtres, de crimes, et d’atrocités commises sous son nom ; elle me semble un flambeau de discorde, de haine, de vengeance, et un masque dont se couvre l’hypocrisie pour tromper plus adroitement ceux dont la crédulité lui est utile ; enfin j’y vois le bouclier de la tyrannie contre les peuples qu’elle opprime, et la verge des bons princes quand ils ne sont pas superstitieux. Avec cette idée de votre religion, outre le droit de l’abandonner, je suis dans l’obligation la plus étroite d’y renoncer et de l’avoir en horreur, de plaindre ou de mépriser ceux qui la prêchent, et de vouer à l’exécration publique ceux qui la soutiennent par leurs violences et leurs persécutions. »

Ce morceau est une invective sanglante contre les abus de la religion chrétienne, telle qu’elle a été pratiquée depuis tant de siècles, mais non pas contre la personne de Jésus-Christ, qui a recommandé tout le contraire. Jésus n’a point ordonné la révélation des secrets des familles. Loin de favoriser l’ambition, il l’a anathématisée ; il a dit en termes formels : « [3]Il n’y aura ni premier ni dernier parmi vous ; — le fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir. » C’est un mensonge sacrilége de dire que notre Sauveur a autorisé la rapine. Ce n’est pas assurément la prédication de Jésus « qui est une source intarissable de meurtres, de crimes, et d’atrocités commises sous son nom ». Il est visible qu’on a abusé de ces paroles : « [4]Je ne suis point venu apporter la paix, mais le glaive ; » de ces autres passages :

« [5]Que celui qui n’écoute pas l’Église soit comme un païen ou comme un douanier ; — [6]Contrains-les d’entrer. Si quelqu’un vient à moi, et ne hait pas son père et sa mère, et sa femme et ses enfants, et ses frères et ses sœurs, et encore son ami, il ne peut être mon disciple ; » et enfin des paraboles dans lesquelles il est dit que[7] le maître « fit jeter dans les ténèbres extérieures, pieds et mains liés, celui qui n’avait pas la robe nuptiale à un repas ». Ces discours, ces énigmes, sont assez expliqués par toutes les maximes évangéliques qui n’enseignent que la paix et la charité. Ce ne fut même jamais aucun de ces passages qui excita le moindre trouble. Les discordes, les guerres civiles, n’ont commencé que par des disputes sur le dogme. L’amour-propre fait naître l’esprit de parti, et l’esprit de parti fait couler le sang. Si on s’en était tenu à l’esprit de Jésus, le christianisme aurait été toujours en paix. M. de Saint-Hyacinthe a donc tort de reprocher au christianisme ce qu’on ne doit reprocher qu’à plusieurs chrétiens.

La proposition du Militaire philosophe est donc aussi dure que le blasphème du prétendu Chiniac est affreux.

Concluons que le pyrrhonisme historique est très-utile, car si, dans cent ans, le Commentaire des Libertés gallicanes et le Militaire philosophe tombent dans les mains d’un de ceux qui aiment les recherches, les anecdotes, et si ces deux livres ne sont pas réfutés dans leur temps, ne sera-t-on pas en droit de croire que, dans le siècle de ces auteurs, on blasphémait ouvertement Jésus-Christ ? Il est donc très-important de les confondre de bonne heure, et d’empêcher Chiniac de calomnier son siècle.

Il n’est pas surprenant que ce même Chiniac, ayant ainsi outragé Jésus-Christ notre Sauveur, outrage aussi son vicaire. « Je ne vois pas, dit-il, comment le pape tient le premier rang entre les princes chrétiens. » Cet homme n’a pas assisté au sacre de l’empereur, il aurait vu l’archevêque de Mayence tenir le premier rang entre les électeurs ; il n’a jamais dîné avec un évêque, il aurait vu qu’on lui donne toujours la place d’honneur ; il devait savoir que, par toute l’Europe, on traite les gens d’église comme les femmes, avec beaucoup de déférence : ce n’est pas à dire qu’il faille leur baiser les pieds, excepté peut-être dans un transport de passion. Mais revenons au pyrrhonisme de l’histoire.

  1. Naigeon était l’auteur du Militaire philosophe.
  2. Chap. IX, page 85 de la dernière édition. (Note de Voltaire.)
  3. Matth., ch. XX, v. 27 et 28. (Note de Voltaire.)
  4. Matth., ch. X, v. 34. (Id.)
  5. Ibid., ch. XVIII, v. 17. (Id.)
  6. Luc, ch. XIV, v. 23 et 26. (Id.)
  7. Matth., ch. xxii, v. 12 et 13. (Id.)