Le Radium qui tue/p01/ch02

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Éditions Jules Tallandier (p. 16-30).


CHAPITRE II

Un vol étrange


— Eh bien, monsieur Ginat ?

La question fut chuchotée. Dick Fann s’était tourné vers le nouveau venu.

— Eh bien, cher monsieur, commença l’interpellé, je m’excuse d’abord de vous déranger…

— Inutile… Les politesses font perdre du temps, et les criminels en profitent pour tirer au large. Donc, entrons en plein cœur du sujet. Vous venez de procéder à une enquête sans résultat et vous désirez avoir mon avis.

Les yeux de l’agent parisien exprimèrent la stupéfaction.

— Comment voyez-vous que je viens de l’enquête ? murmura-t-il.

— Oh ! trop simple en vérité. Votre question est pour vous amuser.

— Je vous assure que non.

— Je réponds alors. Vous êtes très soigné, monsieur Ginat. Donc, si vous sortiez de chez vous, vos vêtements ne porteraient pas les traces légères de poussière, que je remarque sur vos manches, sur les pans de votre jaquette.

— Ah !

— Enfin, tenez, là ; sur l’épaule, un filament brillant qui me semble avoir appartenu à une toile d’araignée.

— Ce qui vous fait croire ?

— Que vous avez exploré un appartement bien mal tenu, vraisemblablement inhabité.

L’interlocuteur de Dick Fann leva les bras vers le plafond.

— Pourquoi un appartement, et non une usine, une cave ?…

— La poussière n’aurait ni cette apparence, ni cette finesse, monsieur Ginat.

Et avec un sourire, où flottait une imperceptible ironie, le détective amateur poursuivit :

— Je penche décidément pour l’appartement inhabité… Pour vous promener en pareil lieu, il faut qu’il s’y soit produit des faits se répercutant sur des locaux voisins…, habités ceux-là. Conclusion : Un vol commis par des perceurs de murailles. Ces industriels n’opérant guère que chez les manieurs d’or ou de pierreries, les victimes appartiennent à la banque ou à la joaillerie.

Le visage de M. Ginat était bouleversé. Sur ses traits se fondaient, en un mélange burlesque, l’ahurissement et la mauvaise humeur.

— Oui… c’est bien cela… j’ai visité l’appartement contigu à la boutique de bijouterie… je me suis glissé par le trou même qu’avaient percé les voleurs… C’est là, en effet, que j’ai sali mes vêtements… Mais jamais je ne comprendrai comment, avec un grain de poussière, vous arrivez à tomber juste, gronda-t-il.

— Bon, fit placidement Dick… Ma déduction est exacte. Voilà l’important, car c’est un gain de conversation de quelques minutes. Le nom des volés ?

— Larmette et Cie.

— Les grands bijoutiers de la rue de la Paix.

— Établis depuis trois mois à peine…

Un fugitif sourire détendit les lèvres du détective, mais reprenant aussitôt sa gravité :

— Qu’avez-vous relevé comme indices ?

— Rien !

— Oh ! monsieur Ginat, si vous me cachez quelque chose, je ne pourrai à mon grand regret vous être d’aucune utilité.

L’agent frappa le plancher d’un pied impatient.

— Ma présence vous démontre que je ne distingue rien dans cette absurde affaire… Vous savez que les magasins de Larmette et Cie occupent le rez-de-chaussée et l’entresol de la maison ; le premier étage est vacant. Des filous se sont glissés dans cet appartement… Comment ? Quand ? Mystère ! Personne n’a rien vu, rien entendu. J’ai interrogé concierge, locataires, domestiques, boutiquiers voisins… Rien, rien, et cependant les cambrioleurs existent, à preuve qu’ils ont percé le plancher, qu’ils sont descendus par l’ouverture dans les galeries Larmette, et qu’ils…

Ginat tendit les poings devant lui en un mouvement rageur.

— Ici, cela se complique encore. Ils ont fait un choix parmi les bijoux.

Un nouvel éclair joyeux flamba dans les yeux de Dick Fann. Son interlocuteur ne le vit pas. Lui, d’ailleurs, prononça avec une indifférence affectée.

— Naturellement, ils ont pris les pierres de plus grande valeur.

— Cette fois, vous êtes en défaut, cher monsieur Fann, s’écria l’agent avec une satisfaction évidente. Ils ont enlevé des pierres de second ordre : rubis, topazes, saphirs, etc., et ont scrupuleusement respecté les diamants. Que dites-vous de cela ?

D’un geste inconscient, le détective se frottait les mains.

— Vous êtes content ? interrogea M. Ginat, qui surprit ce mouvement.

Mais sans doute son hôte n’avait point souci de lui expliquer sa pensée, car son visage se rembrunit et, d’un ton hésitant, il grommela :

— Très étrange, en effet… Je souhaiterais examiner le terrain.

— Rien de plus facile. Je vous conduirai et vous présenterai à ces messieurs.

Comme si une idée soudaine naissait en son cerveau, Dick Fann secoua la tête.

— Non, au fait, je me suis réfugié à Paris parce que très las… ; je ne veux pas compromettre mon rétablissement en me lançant sur une affaire que je sens captivante.

— Trop mystérieuse, n’est-ce pas ? souffla Ginat, dont la face s’épanouit.

De fait, l’agent, encore qu’il y perdit un allié dont l’habileté émerveillait les policiers de l’Europe, ressentait une joie vaniteuse à l’idée que celui-ci craignait de s’engager dans une enquête à laquelle lui-même ne concevait rien. Le sentiment est humain. L’agent n’était qu’un homme. Aussi tressaillit-il quand Fann reprit :

— Je veux néanmoins coopérer à votre succès.

— Sans vous occuper de la chose ?…

— Sans m’en occuper « personnellement », dear monsieur Ginat. Je vais prier un ami sûr de se rendre chez Larmette et Cie. Prévenez ces derniers et obtenez d’eux qu’ils se soumettent aux investigations de sir Braddy, l’ami en question, un chiromancien absolument stupéfiant

— Un chiromancien ? répéta l’agent d’un air stupide.

— Oui… Il lit dans la main avec une perspicacité incroyable et…

— Lira-t-il le nom des voleurs dans la paume des volés ? plaisanta M. Ginat d’un ton dédaigneux.

Dick Fann ne parut pas discerner l’ironie.

— Non pas les noms, cher monsieur, mais certaines coïncidences, qui, peut-être, vous mettront sur la voie. Bien souvent, je lui ai dû l’orientation de mes enquêtes.

— Ah !… Ah !… Ah !…

Le policier français lança ces exclamations sur trois tons différents.

On devinait une immense satisfaction dans son accent. Ainsi, le détective anglais, ce détective dont on rebattait les oreilles à tous les policiers professionnels, ce détective de génie, ce merle blanc, avouait un collaborateur…, précieux à n’en pas douter, puisqu’il serait chargé de la première reconnaissance du théâtre du vol.

M. Ginat profiterait des lumières de ce sir Braddy, et le prestige de Dick Fann serait amoindri, car l’amateur n’ayant point demandé le secret, on pourrait, les voleurs pris, raconter l’aventure. Il y aurait gloire et jalousie satisfaite… Aussi la voix de l’agent eut-elle des inflexions caressantes pour répondre :

— Je vous suis reconnaissant. Je me rends à l’instant chez Larmette et Cie ; j’annonce votre chiromancien.

— De mon côté, je le préviendrai.

Les deux hommes se serrèrent la main, et M. Ginat sortit en mâchonnant entre ses dents :

— Décidément, la suite vaut mieux que le commencement… Parbleu, un détective anglais n’est pas plus sorcier que moi… C’est ce que je disais toujours…, et je comprends son succès… Du bluff ! du truc !… toujours de l’habileté à se faire valoir.

Peut-être sa joie eût-elle été moins grande s’il avait pu voir son interlocuteur demeuré seul dans son cabinet.

Pendant plus d’une minute, Dick Fann se livra aux contorsions d’un rire silencieux. Ah ! il ne ressemblait plus au gentleman somnolant une heure plus tôt dans son fauteuil. Toute sa personne exprimait la vigueur, la soif de la lutte, et ses yeux brillaient ainsi que des escarboucles.

Enfin, cette gaieté s’apaisa. Le détective marcha vers la porte, l’ouvrit avec précaution et regarda au dehors.

Dans la pièce voisine, deux femmes attendaient, bavardant à voix basse.

L’une était Fleuriane. Le regard scrutateur du détective se fixa sur sa compagne, en qui il devina sans peine la dame de compagnie, Mme Patorne.

Tout de noir vêtue, grande, osseuse, assez masculine d’allure, celle-ci pouvait compter quarante-cinq ans, âge fatal où l’on commence à n’avoir plus que les restes de la beauté d’antan. Les restes de Mme Patorne indiquaient une laideur remontant à la naissance, laideur dont la propriétaire avait dû cruellement souffrir si l’on en jugeait par ses mines, ses gestes remplis d’afféterie. Évidemment, l’existence de la dame avait dû être un incessant combat entre l’invincible laideur et la recherche de grâces artificielles. Comme il advient en général en ces sortes de luttes, Mme Patorne avait atteint à ce degré de ridicule où l’on amuse tellement la galerie qu’elle vous pardonne de n’être point jolie à voir.

— Une bête à bon Dieu qui fait des grimaces, formula le détective pour lui-même.

Puis, à haute voix, il appela :

— Mademoiselle Fleuriane, voulez-vous venir un instant ?

La jeune fille tressaillit et s’empressant vers son interlocuteur :

— Qu’y a-t-il donc ?

Pour toute réponse, Dick la fit entrer dans son cabinet et s’y enferma avec elle. Fleuriane le considéra avec surprise. Il lui semblait changé depuis tout à l’heure. Sous le calme de ses traits on devinait la circulation formidablement active de l’idée. Elle ouvrit la bouche pour l’interroger, il parla plus vite qu’elle-même.

— Écoutez, je vous juge droite, courageuse, intelligente. Je vous donnerai, en preuve, la grande marque d’estime de me confier à vous.

Elle remercia du geste, comprenant toute la valeur des paroles prononcées.

— Seulement, acheva-t-il, je vous demande une promesse. Mme Patorne ne doit rien savoir. Il ne faut jamais qu’elle connaisse le but ou les causes.

— La croiriez-vous capable de trahir ?

— Les sots ne trahissent pas, mademoiselle. Ils se laissent circonvenir sans en avoir conscience.

Fleuriane parut songer un instant. L’affirmation si nette du détective l’avait tout d’abord interloquée. Probablement reconnut-elle la justesse de la pensée, car elle répondit franchement :

— Je promets.

Alors, le visage de Dick s’éclaira, et reprenant le langage cynégétique auquel il avait emprunté sa dernière phrase, lors de la venue de Ginat, il murmura d’une voix assourdie :

— La bête a passé.

La gracieuse Canadienne frissonna. La bête, c’était l’ennemi inconnu, insaisissable, contre lequel elle était venue demander protection. Dick Fann lui apparaissait doté d’un pouvoir surhumain, car, à peine la requête formulée, il affirmait être sur la piste.

Il lut la pensée de la jeune fille, et, avec simplicité :

— Non, mademoiselle, il n’y a rien de merveilleux là dedans. Voici trois mois que j’attendais la nouvelle que l’on m’apporte ce matin. Une coïncidence vous a fait choisir le même jour pour vous présenter chez moi.

— Vous attendiez depuis trois mois ? murmura-t-elle d’une voix incertaine, touchée de la loyauté de l’explication.

Il inclina la tête.

— Tout vous sera clair. Quand je dressai mon rapport sur l’affaire du radium, j’en autorisai la publication, uniquement parce que je voulais obliger le chef de ce vol mondial à se démasquer lui-même.

— Je ne comprends pas.

— Aussi j’expliquerai, mademoiselle. L’homme, qui avait voulu… truster le radium, avait un but. Lequel ? J’ai supposé une entreprise de bijouterie, transformation de corindons communs en pierres rares ; mais je n’avais point la certitude mathématique.

— Continuez, je vous en prie, car je ne devine pas comment…

— Je l’ai, maintenant, cette certitude. Écoutez : l’homme habite Paris ; il vous surveille, vous qui devez lui faire découvrir le gîte des corindons enlevés sur tous les marchés par M. votre père.

— Jusque-là, je pense comme vous.

— Ma présence à Paris l’inquiète, ce qui démontre un homme très intelligent. Il estime que peut-être je possède certains indices dangereux pour lui. Sans nul doute, toutes mes démarches sont épiées. Comme je n’en ai fait aucune, l’inquiétude de mon adversaire a dû redoubler. Il vient d’arriver fatalement là où je souhaitais l’amener : se poser en volé afin de faire chercher le voleur ailleurs que chez lui.

En quelques mots, avec une lucidité singulière, Dick Fann mit son interlocutrice au courant de la visite des perceurs de murailles à la maison Larmette et Cie. Ah ! M. Ginat eût été stupéfié s’il avait entendu celui qui, si prestement, s’était débarrassé de lui.

— Tout me démontre, conclut ce dernier, que le vol est simulé. Par le choix des pierres dérobées, on a voulu jeter dans mon esprit la double conviction que les voleurs du radium et des corindons ne sont pas les mêmes et que le volé est un innocent. Or, ma déduction est autre. C’est le même coupable qui a opéré, et le voleur se trouve parmi les volés. J’ai affirmé que le radium devait transformer des corindons sans valeur, on vole des corindons de prix, à l’exclusion de toute autre pierre précieuse, vous voyez le lien.

— Certes… guidée par vous, je vois. Mais le personnage me fait plus peur, car je le comprends audacieux, doué d’une habileté…

— Infernale, dites le mot. Seulement, il a commis une faute grave. Il nous a révélé son gîte. J’espère qu’aujourd’hui même, il nous révélera sa personnalité.

— Et je cesserai de trembler pour mon père, pour moi.

Dick arrêta la jeune fille d’un sourire mélancolique.

— Vous tremblerez moins, mademoiselle, car il est plus aisé de se défendre du connu que de l’inconnu.

— Vous ne le ferez donc pas arrêter ?

— La loi ne condamne que sur des preuves matérielles, mademoiselle. L’homme ne doit pas se douter de nos soupçons. À nous de le suivre des yeux et de le prendre en flagrant délit.

Avec une intonation singulière, le détective ajouta :

— Je le réduirai à l’impuissance, je vous le promets… ou bien…

Il s’arrêta, pour reprendre d’un ton plus calme :

— Nul n’est à l’épreuve d’un coup de couteau ou d’une balle de revolver, et dame ! un défunt n’est point coupable s’il ne remplit pas les engagements pris par le vivant.

Fleuriane ne répondit pas. Son visage s’était décoloré à ces dernières paroles. Un instant, elle ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, ses regards brillaient d’un éclat inaccoutumé. Elle tendit la main à son interlocuteur et, d’une voix profonde, elle prononça :

— Monsieur Dick Fann, je remets entre vos mains l’existence de mon père et la mienne.

Le même jour, vers deux heures, un auto-taxi s’arrêtait en face des magasins Larmette et Cie, installés rue de la Paix.

Un homme entre deux âges, d’une mise correcte, en descendait. À première vue, rien ne semblait attirer l’attention sur ce personnage, et cependant les passants le considéraient avec un étonnement manifeste.

En suivant la direction de leurs regards, on en comprenait la cause.

Les yeux de l’inconnu disparaissaient sous des lunettes d’or, lunettes bizarres, certes. Les verres étaient fixés sur une sorte de tambour d’environ un centimètre de hauteur, et ce tambour lui-même figurait une mosaïque de cristaux prismatiques qui, à chaque mouvement de l’individu, jetaient des feux comme l’eût fait une parure de diamants.

Au surplus, le propriétaire de cet étonnant appareil optique ne s’émut pas de la curiosité dont il était l’objet. Il régla le chauffeur, puis d’un pas mesuré, il traversa le trottoir, gagna l’entrée principale des magasins de joaillerie Larmette et Cie, dans lesquels il disparut.

Tout le monde connaît les salles somptueuses, aux vitrines de style, dont l’ouverture a fait sensation dans le monde, pourtant difficile, de la joaillerie.

Le visiteur parut chercher, avisa un employé, et d’une petite voix pointue, comme essoufflée, il demanda :

— MM. Larmette et Cie… Je suis sir Braddy, dont on a dû leur annoncer la venue.

Avant que l’employé eût pu répondre, un homme râblé, au visage rougeaud, assis jusque-là devant un comptoir, avait bondi vers le questionneur.

— Sir Braddy, c’est vous… Parfait ! je vous attendais… Je suis Ginat, l’inspecteur de la Sûreté, Dick Fann a dû vous parler de moi… Bien… Alors, vous me connaissez… Ces messieurs seront ici dans un quart d’heure, ils sont allés déjeuner un peu tard…

Le policier s’interrompit brusquement.

— Tiens ! tiens ! tiens ! fit-il avec un étonnement plus accentué sur chacune des monosyllabes… Excusez, mais vous portez des lunettes tout à fait originales.

— De Churchil et Natanson, de Londres, à qui j’en ai une reconnaissance infinie, répliqua sir Braddy. Grâce à ces opticiens de génie, je vois ; sans eux, je serais aveugle ou à peu près.

Et avec volubilité :

— Un accident de laboratoire m’a brûlé les yeux. La cornée transparente, lisse chez les êtres normaux, est devenue chez moi à facettes comme chez les insectes. Chaque facette donnait une image qui, se confondant sur la rétine, me donnent l’impression d’un brouillard fauve. Churchil et Natanson ont cherché deux ans, avant de trouver la combinaison de prismes amenant la superposition des images, tellement précise, que la rétine n’en perçoit plus qu’une seule et que je vois comme tout le monde. C’est la théorie du stéréoscope multiplié par quinze ; car j’avais trente facettes…

— Ah ! ah ! modula Ginat d’un ton d’autant plus convaincu qu’il n’avait rien compris à l’explication scientifique, sinon que les lunettes correspondaient à une maladie de la vue.

Mais le chiromancien le rappela au but de sa visite.

— Alors, monsieur l’inspecteur de la Sûreté, le vol commis dans cette maison est important ?

— Je crois bien… Près de mille deux cents saphirs, rubis, émeraudes, béryls… enfin tout ce qu’il y avait de corindons en magasin… C’est à croire que ces gaillards-là avaient dressé à l’avance un catalogue de la maison… Ils n’en ont pas laissé un, monsieur. Pas un. Et rien que des pierres de prix… Les corindons vulgaires, ils n’y ont pas touché, et cependant cela leur eût été facile. Voyez !

Ginat ouvrit un tiroir dans lequel s’amoncelaient en vrac des corindons de prix infime. Sir Braddy regarda, prit même quelques pierres dans sa main.

— Je comprends les voleurs, fit-il en riant.

— Parbleu ! riposta le policier, s’égayant en écho, ces cailloux valent à peine de un franc soixante-quinze à trois francs le carat.

— Tant que cela… Mais alors, vu leur nombre, ceux-ci pourraient encore tenter la cupidité… Il me semble qu’il y en a bien un millier dans ce tiroir.

— Exactement quatorze cent cinquante… j’ai compté ; vous concevez, l’enquête ne doit rien négliger.

Sir Braddy garda le silence… Un léger mouvement avait seul décelé l’intérêt que les paroles de son interlocuteur éveillaient en lui.

Au surplus, la haute porte vitrée accédant à la rue venait de s’ouvrir, et trois messieurs entraient, salués par cette exclamation de Ginat :

— M. Larmette… Ses associés : MM. Mohler et Roflay !

L’inspecteur reprit aussitôt :

— Sir Braddy, dont je vous ai annoncé la visite.

Le liseur de mains s’inclina cérémonieusement.

Larmette apparaissait grand, maigre, légèrement voûté. La tête au front puissant décelait le penseur. Sous les cheveux, que commençaient à cendrer les premiers grisons de la quarantaine, le visage glabre étonnait par une pâleur, non point maladive, mais étrange. On eût cru qu’un opérateur habile avait débarrassé la peau de tout pigment coloré. Et dans cette face blanche, immobile, glaciale, des yeux noirs, ardents, inquisiteurs, jetaient un éclat de phares.

Cet homme était, sans doute possible, le chef de la maison. Mohler et Roflay, ses associés, semblaient « éteints » par lui. Ils offraient le type moyen du commerçant parisien, et se tenaient un peu en arrière, marquant ainsi une déférence instinctive au principal de la raison sociale.

Larmette tendit la main à sir Braddy, et avec une rondeur affectée :

— Soyez le bienvenu, monsieur. Nos mains sont à votre disposition, bien que je ne voie pas en quoi la lecture des lignes de nos paumes puisse servir l’enquête.

— Ah ! moi non plus, répliqua l’interpellé de sa petite voix essoufflée. J’avoue n’avoir jamais pu suivre le travail de pensée qui, de mes constatations, amenait mon ami Dick Fann à des conclusions judiciaires… Il y a là un phénomène qui échappe à la théorie scientifique.

Ginat eut un gros rire.

— Bon, bon… Commençons la représentation… Si Dick Fann a tiré des conclusions, j’en tirerai bien aussi… Un policier a une conception spéciale, et le raisonnement d’un détective vaut le raisonnement d’un autre.

— Passons donc dans mon bureau, acquiesça Larmette. M. Braddy aura toute facilité pour nous montrer ses talents.

Sur ces mots, il se mit en marche, suivi par les quatre personnages.

M. Ginat marchait à son côté, lui expliquant le fonctionnement des singulières lunettes chevauchant le nez de sir Braddy, lunettes qui vraisemblablement avaient motivé une question du joaillier.

Cinq minutes plus tard, les cinq hommes étaient réunis dans le bureau situé au bout de l’enfilade des salons de vente.

Avec une gravité qui parut amuser énormément M. Ginat, sir Braddy fit passer les joailliers d’un côté de la table-bureau, meuble principal de la pièce, et il se plaça en face d’eux.

Puis il les pria de poser leurs mains gauches sur le dit bureau, les paumes tournées vers le plafond. Sa requête ayant été exaucée, il s’absorba dans l’étude des mains ainsi soumises à sa pénétration.

Ginat s’accouda sur la table, cherchant à deviner ce que le praticien pourrait déduire de l’enchevêtrement des lignes striant les mains des bijoutiers.

S’il avait observé ces derniers, il eût pu remarquer que Roflay avait légèrement pâli, que Mohler était plus coloré que de coutume et qu’une moiteur se marquait à ses tempes. Il eût saisi un regard rapide et dur de Larmette à ses associés. Mais le digne inspecteur était bien loin de songer à scruter les visages. Toute son attention s’hypnotisait sur les mains ouvertes devant lui. Qu’est-ce que ce Braddy allait bien y lire ?

Soudain, il sursauta. Le chiromancien s’était redressé brusquement, disant d’un ton surpris :

— Étrange !… Étrange !…

— Quoi donc ? questionna Larmette, qui couvrit son interlocuteur d’un regard aigu.

— Oh ! une coïncidence véritablement curieuse. Voici la première fois que je rencontre pareille concordance.

— Mais encore ?

— Le vol dont vous avez été victimes doit vous conduire tous trois à la fortune ou au bonheur.

Mais arrêtant les exclamations de ses auditeurs, il se pencha de nouveau sur les mains qu’il maintenait sur la table.

— Un instant… Vous avez environ quarante ans, monsieur Larmette ?

Une indécision flotta sur le visage du joaillier, mais cela n’eut que la durée de l’éclair. Le négociant répondit :

— Quarante et un.

— Bien. Vous avez récemment fait un long voyage ?

Nouvelle indécision, plus marquée cette fois. Puis, nouvelle réplique :

— En effet une tournée mondiale pour l’établissement de correspondants, tournée qui m’a fatigué…

— Et cependant, vous allez entreprendre un autre voyage.

Une stupeur se peignit dans les yeux de Larmette.

— Est-ce vrai ? insista le liseur de lignes.

Son interlocuteur prit un ton jovial.

— Parbleu ! ce n’est pas un mystère. Un peu surmené par le travail, j’ai voulu réagir contre une neurasthénie menaçante, en me retrempant par la saine fatigue sportive, et je me suis fait inscrire dans la course automobile Matin-New-York-Alaska-Paris. Si j’avais su que des cambrioleurs… Certes, je n’aurais pas signé…

— Et vous auriez eu tort.

— Tort ?

— Votre main, celle de ces messieurs le disent. Et la nature, en inscrivant l’avenir, ne se trompe pas. Sur toutes trois, je lis : double voyage, personnel chez vous, par procuration chez ces messieurs.

Il désignait Mohler et Roflay dont l’attitude exprimait un malaise stupéfait.

— Un accident grave, le vol dans l’espèce, est indiqué dans l’intervalle des deux déplacements ; mais ses conséquences seront heureuses…

— Heureuses ! Une perte de près d’un million ?…

À ce cri de Larmette, sir Braddy riposta avec le plus grand flegme :

— Regardez vous-même. Ce petit trait qui coupe la ligne de chance… Voyez comme il se recourbe pour se confondre, un peu plus haut, avec cette marque cruciale signifiant raid, déplacement…

— Eh bien ?

— Eh bien, cela indique que les résultantes du vol vous seront profitables.

— Comment pourraient-elles l’être ?

Braddy leva les mains vers le plafond.

— Je n’en sais rien… moi, je ne puis autre chose que lire la main… Ce serait maintenant à mon ami Dick Fann à tirer des conclusions.

Du coup, M. Ginat poussa un véritable rugissement :

— Au diable ! Que voulez-vous que votre Dick Fann trouve dans ce fatras de bateleur ?

— Bateleur !

Le chiromancien s’était figé en une attitude menaçante, mais il s’apaisa aussitôt et, se tournant vers les joailliers :

— Vos mains droites, messieurs… Un fait de cette importance doit être tracé en dextre et senestre (terme de chiromancie, du latin sinistra, gauche).

Et ses interlocuteurs tendant leurs mains droites, il les saisit et les examina avec un soin méticuleux, puis désignant un point de la ligne de vie, il murmura triomphalement :

— Tenez… moins net naturellement ; à droite, la main fatigue davantage, les inscriptions s’effacent… Cependant, clair encore… Double voyage, accident heureux.

Puis se dressant sur ses ergots, rivant le rayon de ses lunettes à facettes sur les yeux de l’inspecteur de police, il lança de sa voix grêle :

— Monsieur l’Inspecteur, vous avez dit : bateleur… Cela mérite dommages-intérêts… Je vous propose un pari, cinq mille livres (cent vingt-cinq mille francs.)

— Oh ! gronda Ginat, j’aime mieux retirer le mot qui vous offusque. La police française n’est pas assez généreuse pour que ses agents engagent de tels paris.

Et les poings, serrés, colère et conciliant :

— Seulement, de par tous les diables, comment voulez-vous qu’un policier trouve un point de direction dans vos petites histoires !

— Dick Fann trouvera certainement, laissa flegmatiquement tomber le chiromancien.

Ginat crispa ses deux mains sur sa figure, sans doute pour arrêter les paroles violentes qu’il avait envie de jeter à la face de ce bonhomme, qui l’écrasait si tranquillement sous la supériorité du détective anglais.

Le geste l’empêcha de voir le frémissement, l’échange de regards furtifs des associés de l’importante maison de joaillerie.

Ceux-ci, d’ailleurs, après s’être assuré d’un coup d’œil que leurs interlocuteurs ne s’occupaient point d’eux, reprirent leur attitude indifférente.

— Je n’ai pas eu l’intention de vous offenser, monsieur l’inspecteur, reprit sir Braddy. Je rentre au Grand Hôtel. Sans nul doute, Dick Fann me viendra voir dans la soirée… Eh bien, je suis sûr qu’avant une huitaine, si on ne le dérange pas, il aura tout expliqué.

Le causeur tournait le dos aux joailliers. L’émoi révélé par leurs physionomies à cette déclaration lui échappa donc. Et le plus paisiblement du monde, il exécuta un demi-tour qui le remit en face d’eux.

— Messieurs, fit-il, je ne veux pas abuser de vos instants. Soyez assurés que l’épreuve dont vous êtes victimes se terminera à votre entière satisfaction.

— Ma foi, se récria Larmette, j’en accepte l’augure.

Il secoua énergiquement la main du visiteur, et lentement :

— Quand vous aurez vu ce M. Dick Fann dont vous vantez la clairvoyance, voudrez-vous me tenir au courant ?…

— Question inutile. Vous êtes le principal intéressé, et vous avez le droit…

— Je vous en serai reconnaissant pour mes associés et pour moi.

Sur ce, on reconduisit l’homme aux lunettes jusque sur le trottoir. Au moment de le quitter, le joaillier demanda encore :

— Vous allez peut-être essayer de rencontrer M. Dick Fann ?

— Ma foi, non. C’est un fantaisiste. On ne le rencontre que s’il lui plaît. Je rentre au Grand-Hôtel, tout simplement. Mais ne vous inquiétez pas. C’est lui qui m’a envoyé chez vous ; donc il viendra réclamer le résultat de ma… lecture.

Puis il s’éloigna à petits pas pressés, tandis que Larmette et Cie, ainsi que M. Ginat réintégraient les magasins. Seulement, un instant plus tard, un employé en sortait et se lançait sur les traces du chiromancien.

Vingt minutes s’étaient à peine écoulées que cet agent revenait et, rencontrant Larmette dans le premier salon, il lui disait rapidement, à voix basse :

— Bien rentré au Grand-Hôtel, occupe l’appartement n° 4, au premier, sur le balcon.

Le joaillier sourit, regagna son bureau, où M. Ginat amusait énormément Mohler et Roflay, en criblant de plaisanteries acérées le détective Dick Fann, faisant des enquêtes avec le concours de chiromanciens et autres tireurs de cartes.