Le Radium qui tue/p03/ch01

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Éditions Jules Tallandier (p. 95-106).

TROISIÈME ÉPISODE

LES QUATRE MANTEAUX GRIS


CHAPITRE PREMIER

La Parade de l’ennemi


Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que le détective était certain d’avoir obtenu ce qu’il souhaitait. Deux hommes, à la physionomie douteuse, l’avaient dévisagé avec insistance, puis s’étaient précipités à l’intérieur de la salle du banquet. Dick ne s’y trompa pas.

— Des amis de Larmette, murmura-t-il avec un sourire. Allons, cela marche.

Cependant il ne voulut pas s’éloigner.

Deux sûretés valent mieux qu’une. Se faire voir par son adversaire serait encore plus sûr que le faire prévenir par des acolytes. Donc, il convenait de se montrer patient, d’attendre la fin du repas des fervents de l’automobile, et de se placer bien en face du joaillier lorsqu’il quitterait la salle.

Au surplus, Fann devait être surpris par la brièveté de sa faction.

Brusquement, les hautes portes vitrées accédant au hall du festin s’ouvrirent, laissant arriver dans la rue le bourdonnement confus de bravos et d’acclamations. Et le détective considéra avec étonnement deux hommes dont la silhouette s’encadrait dans l’ouverture béante.

C’était Larmette en personne, accompagné d’un inconnu. Grand, vigoureux, la face au teint pâle soigneusement rasée, ce dernier s’avançait, avec la préoccupation évidente d’avoir une attitude distinguée, réussissant seulement à donner une expression de morgue et de raideur.

Dick Fann dut saisir ces nuances d’un rapide coup d’œil, car les deux hommes vinrent droit à lui, s’arrêtèrent à deux pas de sa personne, et avant qu’il fût revenu de la surprise provoquée par cette manœuvre inattendue, le joaillier lançait ces paroles qui portèrent au paroxysme l’ahurissement du détective :

— On ne vous avait pas trompé, M. Greggson, voici bel et bien le premier détective du monde, l’incomparable Dick Fann.

Greggson ! Le nom fit sursauter l’Anglais. Ce nom lui révélait que le compagnon de son adversaire n’était autre que l’un des plus hauts fonctionnaires de la police new-yorkaise.

Que signifiait cette présentation ?

Comme pour répondre à cette question intérieure, le bijoutier continua :

— Pareille rencontre est une véritable faveur du sort, à l’instant où se présente cette inexplicable affaire.

— Quelle affaire ? demanda le détective, comme malgré lui.

Cette fois, ce fut M. Greggson qui répondit :

— Oh ! une affaire stupide, ridicule… mais qui intéresse des milliardaires de la 5e Avenue. Vous concevez… des citoyens de cette valeur ne sauraient être molestés impunément… et cela a l’air de l’œuvre d’un fou, ma parole !… Rien ne motive la chose, ne permet d’y accrocher une déduction logique… Pour tout dire, entre nous, on peut parler franc, n’est-ce pas, le service n’y comprend rien.

— Et vous souhaitez mon concours ? grommela Dick Fann.

— Justement ! Vous ne pouvez refuser… J’ai téléphoné votre présence à l’administration, sur le conseil de ce digne tourdumondiste, M. Larmette.

— Ah ! c’est M. Larmette…

— Sûrement. Moi, vous concevez, je n’y aurais pas songé… Nous ne trouvons rien ; il serait bien surprenant que vous trouvassiez mieux. Mais il a l’enthousiasme des gens du Vieux Monde. Il m’a tellement affirmé que vous réussiriez, que cela m’a agacé. Bref, l’administration compte sur vous… Il y a une prime  énorme : cent mille dollars… et puis, maintenant je dois vous prévenir, votre réputation est engagée. Si vous vous récusiez, on penserait que vous avez peur d’un insuccès.

Bien qu’il ne perdît pas une des paroles prononcées, Fann semblait ne plus écouter. Les paupières baissées, il réfléchissait.

Lui, Fann, allait se trouver lancé dans une affaire embrouillée. Les paroles de Greggson ne laissaient aucun doute à cet égard. De là immobilisation à New-York, alors que Fleuriane quitterait la ville, resterait seule, exposée aux coups du redoutable bandit qu’il s’agissait de démasquer.

Que faire ? À quoi se résoudre ?

Évidemment, il lui était impossible de se refuser à l’appel de la police de la grande cité.

Alors, accepter ?

Cela certainement donnerait confiance au joaillier… Puis, selon toute probabilité, durant les premiers jours du voyage des automobiles, l’homme espérerait sans cesse voir apparaître M. Defrance ; l’impatience, la colère, les suggestions violentes ne lui viendraient que plus tard, avec la conviction que ses espérances seraient définitivement déçues.

En hiver, les machines mettraient plusieurs semaines à gagner la côte du Pacifique… Dick pourrait les joindre par chemin de fer, les trains effectuant le parcours New-York-San-Francisco en moins de six jours.

Le tout serait donc de liquider rapidement l’affaire que son ennemi lui jetait sur les bras.

Toutes ces réflexions se succédèrent en son esprit, avec la rapidité de l’éclair, et M. Greggson, prononçant d’un ton interrogatif :

— Eh bien ?

Dick répliqua sans la moindre hésitation apparente :

— Eh bien, mais… je suis à votre entière disposition. Très heureux si je puis vous être utile… ce que, ajouta-t-il modestement, je n’espère pas ; il me semble bien difficile d’éclairer ce qui, d’après vos propres paroles, vous semble obscur.

— Obscur, ce n’est pas assez dire, s’exclama l’Américain, enchanté par l’attitude réservée de son interlocuteur… obscur n’est rien, on peut éclairer, comme vous l’exprimez si bien… Mais l’affaire est stupide, voilà le terrible ! On la classerait bien s’il ne s’agissait de grosses fortunes ; seulement avec des victimes aussi riches, ce n’est pas possible… Il faut trouver le coupable… Vous concevez, une police qui ne protégerait pas les milliardaires n’aurait plus de raison d’être.

Tout en souriant de la conception des devoirs de la police avouée par le fonctionnaire américain, Dick Fann avait noté un mouvement de satisfaction de Larmette, lors de son acceptation.

Le joaillier avait donc vraiment cherché à être certain que le détective ne le suivrait pas à travers le continent nord-américain. Le moyen de déconcerter les projets du personnage serait donc d’agir vite.

Aussi, prenant familièrement le bras de son collègue yankee, le jeune homme murmura à son oreille :

— Alors, dear (cher) monsieur Greggson, conduisez-moi en un endroit où nous puissions causer sans craindre les indiscrets, et mettez-moi au courant de ce que vous attendez de moi.

Puis, saluant amicalement le bijoutier :

— Je vous remercie, monsieur, de la bonne opinion que vous avez de mes mérites, opinion que vous avez fait partager à mes confrères du Nouveau Monde. J’espère vous en remercier un jour en mettant mes faibles talents à votre service.

Phrase qui amena une grimace sur les traits du négociant parisien. Mais ce dernier n’eut pas le loisir de répondre.

Dick Fann avait entraîné Greggson, et déjà tous deux se perdaient dans la foule, se dirigeant vers Mulberry street, où se trouve le Central Police Station ou Poste central de la police.

Un instant, Larmette les suivit du regard, puis il haussa les épaules, et rentra dans la salle du banquet en grommelant :

— Des mots tout cela. Le fait, et les faits seuls importent, le fait est que nous le laisserons en arrière, et que la charmante Fleuriane sera à ma merci.

Cependant Dick et son compagnon arrivaient dans Mulberry street. Ils s’engouffrèrent dans l’immeuble portant le n° 300, et bientôt tous deux s’enfermaient dans un bureau sis au premier étage.

Dick s’assura que les doubles portes matelassées joignaient bien, puis revenant s’asseoir en face de Greggson :

— Nous sommes seuls, parlez donc et exposez-moi clairement votre affaire.

— Une affaire ridicule, je vous le répète.

— Et je vous crois, soyez-en certain. Seulement, puisque je dois collaborer à sa solution, il n’en est pas moins indispensable que j’en connaisse les détails.

— D’accord. Je vais vous narrer cela, et après, vous serez de mon avis. C’est l’œuvre d’un fou. Impossible de relever une piste.

— Ah ! ne m’influencez pas, interrompit le jeune homme. Racontez sans appréciations. Sur votre bureau, j’aperçois papiers, enveloppes… Permettez-moi d’écrire deux pneumatiques, que je vous prierai d’expédier par le tube spécial de Mulberry street.

— Volontiers, mais je puis attendre que vous ayez fini.

— Inutile, perte de temps à éviter. Ma main est à cette correspondance, mes oreilles sont à vous…

Et Fann se prit à écrire, tandis que son interlocuteur, tant soit peu ahuri par sa façon de procéder, commençait ainsi son récit :

— Vous savez que nos élégantes ont la manie de s’habiller à Paris… Old Nick (le diable) me rôtisse si je sais pourquoi, car le goût américain est certainement supérieur au goût français… Enfin, c’est comme cela… Eh bien, voilà précisément ce qui nous crée à cette heure l’embarras, grâce auquel je jouis de votre présence.

— Allez toujours, murmura Dick sans lever la tête, je ne perds pas une de vos paroles.

— Or, poursuivit docilement Greggson, non sans une grimace dépitée, quatre de nos « beautés », ayant remarqué qu’elles avaient sensiblement les mêmes mesures, se sont entendues. Quand l’une d’elles fait le voyage d’Europe, elle se rend à Paris, s’habille à la dernière mode de cette cité, et commande ce qui lui plaît par quatre exemplaires !… Par quatre, vous comprenez… quatre robes, quatre manteaux… mêmes mesures ; au prix de quelques retouches insignifiantes, tout va admirablement, et ces dames peuvent toujours être au « dernier cri de Paris », tout en économisant la fatigue de voyages trop fréquents.

— Fort bien imaginé, souligna Dick Fann, cachetant ses missives pneumatiques qui portaient ces suscriptions :

« M. Jean Brot, cabine 16,
à bord du paquebot Lorraine
et Señor Antonio, 155, W. M. 10 Street East-River. »

Antonio était le faux nom dont il était convenu avec M. Defrance, lors de sa récente rencontre.

— Bien imaginé, reprit-il. Cher monsieur Greggson, voulez-vous être assez aimable pour expédier ces deux lettres, afin que je ne paraisse pas dans ceci ?

Et, d’un ton confidentiel, il ajouta :

— Je me fais libre de petites affaires en cours, afin de me consacrer entièrement à ce qui vous intéresse.

Le policier américain s’inclina, prit les enveloppes, les introduisit dans une sorte de boîte appliquée à la muraille ; puis il appuya à plusieurs reprises, suivant un rythme évidemment convenu, sur le poussoir d’une sonnerie électrique. Après quoi, il revint à son bureau en expliquant d’un ton aimable :

— J’ai ordonné la plus grande diligence.

— Ce dont je vous suis obligé, repartit Dick Fann, à présent, me voici tout à vous. Et pour commencer, puis-je sans indiscrétion vous prier de me faire connaître les noms des élégantes ladies dont vous m’avez parlé à l’instant ?

— Les voici : La première est miss Marily, de Madison square ; la seconde, Mrs. Doles, a son hôtel sur la Cinquième Avenue, en face même de l’hôtel Vanderbilt ; la troisième, Mrs. Lodgers, réside dans une propriété voisine ; enfin, la quatrième et dernière, Mrs. veuve Tolham, est à cette heure absente de New-York. Elle se repose des fatigues mondaines qu’elle a dû supporter pour marquer la fin de son deuil, dans sa propriété de Stone-Hill, aux environs de New-Haven.

— Toutes richissimes.

— Toutes… Pour, l’instant, les deux premières seulement sont en cause : miss Marily et mistress Doles… Voici dans quelles circonstances.

Greggson gonfle ses joues d’un air important et, après une expiration profonde, continua :

— Miss Marily revint de Paris, il y a six jours. Elle était accompagnée de nombreux vêtements à son usage et à celui de ses trois amies, selon l’habitude de ces dames que je vous signalais à l’instant.

— Bien.

— Entre autres colis, une caisse contenant quatre manteaux-sorties-de-bal, de couleur gris brouillard printanier, une création nouvelle des damnées couturières, paraît-il ; les dits brouillards printaniers garnis de passementeries, galons et paillettes gorge de paon olympien et doublés de soie changeante rose opalin. Ne croyez pas, remarqua modestement le policier américain, que je sois familier avec ce jargon de la coquetterie, mais j’ai étudié le dossier et je le récite mot pour mot.

Dick Fann approuva de la tête.

— Vous avez raison, dear monsieur Greggson, le plus menu détail peut mettre sur la voie.

— La caisse aux manteaux fut transportée chez miss Marily. Celle-ci la fit ouvrir, vérifia son contenu. Le voyage avait quelque peu fripé les étoffes. Aussi, miss Marily, soucieuse de présenter à ses amies les vêtements à elles destinés, sous le jour le plus favorable, enjoignit à l’une de ses filles de service de leur donner un coup de fer. Sur chaque manteau était épinglée une fiche de papier portant le nom de la destinataire. Pour repasser, la servante enleva ces fiches, et avec la légèreté habituelle aux domestiques, ne songea à les réépingler qu’après avoir fait subir à tous quatre l’opération commandée… Vous voyez d’ici son empêchement. À quel manteau revenait maintenant chacune des fiches ?

— Oui, oui, Je vois.

— Heureusement, cette fille est douée de franchise. Elle fit part de son étourderie à sa maîtresse. Et celle-ci convia ses trois amies à venir choisir elles-mêmes les sorties-de-bal qui leur conviendraient, décidée à garder pour son propre usage celle qui resterait disponible. Comme je vous l’ai dit, ces dames ayant sensiblement les mêmes mesures, la chose en elle-même présentait peu d’inconvénients.

Ici, Greggson fit une pause, gonfla ses joues, soupira profondément et se décida enfin à reprendre son récit.

— Jusque-là, rien que de clair et d’aisé à comprendre. Le choix fut fait. Miss Marily et Mrs. Doles se rendirent, abritées sous leurs manteaux gris brouillard printanier, à une fête donnée par Coram Dirk, le propre neveu de Carnegie. Mrs. Lodgers était retenue chez elle par une légère grippe, et la veuve Tolham par sa retraite de repos près de New-Haven.

« La soirée fut éblouissante, je n’ai pas besoin de vous l’affirmer. Chez les milliardaires, on jongle avec l’argent. Comme indication, je vous conterai seulement que les accessoires du cotillon, des bijoux que les invités furent priés d’emporter, avaient coûté cent mille dollars (cinq cent mille francs).

« Le vestiaire était tenu par des agents de la police municipale, costumés en chasseurs Lafayette… on se défie des voleurs dans ces réunions, où se pressent quatre ou cinq mille personnes… Eh bien ! malgré cette précaution, malgré la vigilance des agents…

— Achevez, murmura Dick Fann, voyant que son interlocuteur s’arrêtait.

Celui-ci haussa rageusement les épaules.

— C’est que c’est dur à avouer pour un policier. Il s’est trouvé un gaillard assez adroit pour découdre les passementeries des manteaux gris brouillard et pour les enlever avec l’ourlet du bas des deux vêtements.

— Les passementeries et l’ourlet, aux deux manteaux ?

— Aux deux, oui.

— Et la section présentait sans doute même apparence ?

Greggson considéra le questionneur avec un étonnement manifeste.

— Ma foi, j’avoue ne pas m’être inquiété de ce détail. Au surplus, je ne devine pas en quoi il importe à l’enquête.

— Vous avez peut-être raison, dear sir Greggson. Seulement, en vertu même de l’axiome que nous formulions tout à l’heure, aucun détail ne saurait demeurer indifférent.

— Je le reconnais… Cependant que le coupable ait coupé…

L’Américain rit bruyamment du rapprochement de ces deux mots.

— Ait coupé, dis-je, de droit fil ou de biais, les manteaux n’en sont pas moins hors d’usage.

— D’accord.

— Nous avons évidemment affaire à un de ces maniaques qui détruisent pour le plaisir de détruire… C’est de l’ouvrage fou…

— Peut-être, grommela Fann entre ses dents.

— Vous dites ? interrogea son compagnon, qui n’avait point perçu le sens de son exclamation.

Sans nul doute, le détective ne se souciait pas de lui faire part de sa pensée, car il répliqua du ton le plus convaincu :

— Je dis que votre supposition me paraît très vraisemblable. Et l’incohérence qui préside aux actes d’un insensé nous permettra de l’arrêter aisément.

Greggson fit entendre un sifflement qui, dans son esprit, marquait le doute.

— Pas sûr, pas sûr, ajouta-t-il.

L’Anglais s’inclina poliment.

— Tenez donc compte, reprit son interlocuteur encouragé par ce mouvement approbatif, que, pour suivre une piste, il faut avoir un point de départ. Eh bien, dans notre cas, où voyez-vous le point ? Il n’y en a pas, master, il n’y en a aucun. Les agents préposés au vestiaire, des nos 1601 à 1700, c’est dans cette série que miss Marily et son amie avaient déposé leurs manteaux, n’ont jamais abandonné leur poste. Selon l’autorisation qu’ils avaient reçue, ils sont allés, à tour de rôle, se rafraîchir à la cuisine. Mais toujours, l’un d’eux est demeuré à la garde des effets confiés à leurs soins. Et ils n’ont rien vu, rien remarqué d’anormal.

Un éclair fugitif passa dans les yeux de Dick Fann, mais il s’éteignit aussitôt, et ce fut d’un ton presque indifférent que le détective demanda :

— Vous êtes sûr de ces agents ?

— Si je suis sûr ?…

Et Greggson pouffa de rire.

— Si je suis sûr ? mais ce sont deux gaillards de la brigade 17… notre brigade des médaillés pour leur conscience dans le service. Je me soupçonnerais moi-même avant de suspecter Austin et Hermann…

— Ce sont là les noms de vos agents ?

— Oui.

Tranquillement, Dick prit un crayon sur le bureau et nota les noms indiqués.

— Que faites-vous ? interrogea curieusement l’Américain.

— Vous le voyez, j’écris… pourriez-vous également me donner l’adresse privée de ces hommes ?

— Dans quel but ? Je ne comprends pas l’utilité…

— Je veux être en mesure de les joindre à toute heure. Ils ne se souviennent pas à présent, et cependant, ils ont certainement vu le découpeur des vêtements. Si on les mettait en sa présence, ils le reconnaîtraient. Si je découvre la piste, je souhaite être en mesure de recourir à leur contrôle sans aucun retard.

— Juste ! juste ! Eh bien, tous deux habitent à côté de Jolin Jay, au bord de l’East-River. Est-ce tout ce que vous désirez ?

— Veuillez encore me les présenter. Il est bon qu’ils me connaissent.

Greggson approuva du geste et actionna une sonnerie électrique.

Un instant après, les agents Austin et Hermann se trouvaient, côte à côte, en face des causeurs.

Les talons réunis, les bras tombant naturellement, le petit doigt sur la couture du pantalon, ils se tenaient immobiles, dans l’attitude correcte prévue par les règlements de police en présence de supérieurs.

C’étaient deux robustes gaillards : Austin, brun, basané, la figure soigneusement rasée ; Hermann, blond, le teint rose, le maxillaire inférieur orné d’un collier de barbe dorée.

— Voici master Dick Fann, l’illustre policier anglais, qui veut bien nous prêter son concours dans cette affaire des manteaux, prononça Greggson d’un ton cérémonieux. Il se peut qu’il ait à faire appel à vos souvenirs. Vous serez à son entière disposition.

All right ! répondirent les deux hommes avec un ensemble parfait.

— Bien, rompez…

Déjà les agents esquissaient un demi-tour pour gagner la porte. Dick les arrêta.

— Un mot, je vous prie. Vous êtes de service actuellement ?

— Parfaitement.

— Jusqu’à quelle heure ?

— Jusqu’à minuit.

— Je vous remercie.

Et les roundsmen (policiers) s’étant retirés, Greggson s’exclama :

— Vous pensez donc, master Fann, avoir besoin d’eux ce soir même ?

L’interpellé eut un sourire.

— On ne sait jamais, dear confrère. La sagesse consiste à être prêt.

— Ah ! bon, bon… Je me figurais que vous aviez découvert une piste… et, entre nous, cela m’étonnait…

Le sourire de Dick s’accentua. De toute évidence, pour qui le connaissait, la présomption de l’Américain l’amusait. Mais rien dans son accent n’avertit son interlocuteur de cet état d’esprit, lorsqu’il répondit :

— Je vais me mettre en campagne, ce soir même. Il est à peine huit heures… je puis agir. Croyez que je vous communiquerai toute découverte de nature à vous intéresser.

— Vous ne souperez pas avec moi ?

— Non, excusez-moi. En face d’une enquête, je ne tiens plus en place. Nous nous reverrons, n’est-ce pas, et vous aurez en moi un convive moins absorbé… Ah ! à propos, un mot encore : Austin et Hermann sont-ils célibataires ?

— Austin, oui ; Hermann, lui, s’est marié dernièrement avec une charmante petite femme…

Dick s’était levé. Il serra la main de Greggson, interloqué par ce brusque départ, et accompagné jusqu’au seuil par le policier new-yorkais, il quitta le bureau de Mulberry street.

À cette heure même, deux personnages se rencontraient sur le quai du débarcadère, à peu de distance du Central-Hôtel.

Ces deux êtres, ombres indistinctes dans la nuit, échangèrent ces répliques :

— En bien, quand part la jeune fille ?

— Demain, monsieur Larmette.

— Bien. Elle n’a fait aucune difficulté pour t’engager, mon garçon ?

— Aucune. Pourquoi en aurait-elle fait, d’ailleurs ?

— Oh ! le Dick Fann est bien malin.

— Il ne pouvait se douter que je vous appartiens.

— Il ne s’en doutait évidemment pas. Sans cela, sa protégée ne t’eût pas admis.

— Je le pense aussi.

— Enfin, il ne nous ennuiera pas de quelques jours. Je lui ai donné de l’occupation avec la police de New-York.

Natson eut un gros rire :

— Le fil à la patte, alors ?

— Juste ! Et la possibilité de le surveiller ici… Davisse s’en charge jusqu’à son départ pour l’Europe.

— Bon !… nous avons donc huit jours de bons.

— Et l’avance prise durant ces huit jours… Seulement il se peut que ce damné Dick trouve le moyen de nous joindre.

— Vous craignez…

— Je crains… pour lui, car je suis décidé à supprimer l’obstacle…

— Alors, si je le rencontrais sur ma route…

— Ne te gêne pas, Natson. En le supprimant, tu m’éviteras de la besogne.

Un ricanement ponctua la phrase. Les bandits venaient de condamner Dick Fann !