Le Rat et l’Éléphant

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Fables, deuxième recueil : livres vii, viiiClaude Barbin et Denys Thierry3 (p. 160-163).

XV.

Le Rat & l’Éléphant.



SE croire un perſonnage, eſt fort commun en France.
On y fait l’homme d’importance,

Et l’on n’eſt ſouvent qu’un Bourgeois :
C’eſt proprement le mal François.
La ſotte vanité nous eſt particuliere.
Les Eſpagnols ſont vains, mais d’une autre maniere.
Leur orgueil me ſemble en un mot
Beaucoup plus fou, mais pas ſi ſot.
Donnons quelque image du noſtre
Qui ſans doute en vaut bien un autre.
Un Rat des plus petits voyoit un Élephant
Des plus gros, & railloit le marcher un peu lent
De la beſte de haut parage,
Qui marchoit à gros équipage.
Sur l’animal à triple étage
Une Sultane de renom,
Son Chien, ſon Chat, & ſa Guenon,

Son Perroquet, ſa vieille, & toute ſa maiſon,
S’en alloit en pelerinage.
Le Rat s’eſtonnoit que les gens
Fuſſent touchez de voir cette peſante maſſe :
Comme ſi d’occuper ou plus ou moins de place,
Nous rendoit, diſoit-il, plus ou moins importans.
Mais qu’admirez-vous tant en luy vous autres hommes ?
Seroit-ce ce grand corps, qui fait peur aux enfans ?
Nous ne nous priſons pas, tout petits que nous ſommes,
D’un grain moins que les Élephans.
Il en auroit dit davantage ;
Mais le Chat ſortant de ſa cage,

Luy fit voir en moins d’un inſtant
Qu’un Rat n’eſt pas un Élephant.