Le Renard/Douzième Chant

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Le Renard (Reineke Fuchs)
Traduction par Édouard Grenier.
Michel Lévy frères, libraires-éditeurs (Collection J. Hetzel et Jamar) (p. 191-208).


DOUZIÈME CHANT.


Lorsque le roi vit Reineke paraître ainsi dans la lice, tout tondu et, des pieds à la tête, oint d'huile et de graisse luisante, il se mit à rire sans fin. «Renard, qui t'a appris ce tour-là? lui cria-t-il. On a bien raison de t'appeler Reineke le renard; tu es toujours le même; partout et toujours tu sais te tirer d'affaire.» Reineke s'inclina profondément devant le roi, s'inclina encore plus devant la reine et descendit dans la lice d'un pas assuré. Le loup avec ses parents s'y trouvait déjà; ils souhaitaient au renard une fin misérable; il entendit maintes paroles emportées et maintes menaces. Mais Lynx et Léopard, les maîtres du camp, apportèrent les reliques sur lesquelles les deux combattants attestèrent la vérité de leur cause. Isengrin jura avec véhémence et la menace dans les yeux que Reineke était un traître, un voleur, un assassin souillé de tous les crimes, convaincu de violence et d'adultère, faux en tout point; qu'il le soutenait au péril de sa vie. Reineke jura, en revanche, qu'il n'était pas coupable de tous ces crimes, qu'Isengrin mentait comme toujours, se parjurait comme d'habitude, mais qu'il n'avait jamais pu faire de ses mensonges une vérité et qu'il y parviendrait encore moins dans ce jour.

Les maîtres du camp s'écrièrent: «Que chacun fasse son devoir! le bon droit va se montrer.» Petits et grands quittèrent la lice pour qu'on pût y enfermer les deux combattants. La guenon se mit à dire tout bas et vite à Reineke: «Rappelez-vous ce que je vous ai dit; n'oubliez pas de suivre mon conseil!»

Reineke lui répondit gaiement: «Votre bonne exhortation redouble mon courage. Soyez tranquille; je n'oublierai pas en ce jour l'audace et la ruse qui m'ont tiré de tant de périls où je me suis trouvé si souvent, alors que je risquais si témérairement ma vie. Comment ne me conduirais-je pas de même, maintenant que je suis vis-à-vis de ce scélérat? J'espère bien le confondre, lui et toute sa race, et faire honneur aux miens. Qu'il mente tant qu'il voudra, je m'en vais l'asperger d'importance.» En ce moment, on les laissa tous les deux seuls dans la lice et tout le monde regarda avidement.

Isengrin, d'un air sauvage et furieux, étendit ses pattes et s'avança la gueule ouverte, en faisant des bonds énormes. Reineke, plus léger, évita le choc de son adversaire et inonda bien vite son balai de son eau corrosive et le traîna dans la poussière pour le remplir de sable. Isengrin croyait déjà le tenir, lorsque le perfide le frappa sur les yeux avec sa queue et l'étourdit du coup. Ce n'était pas la première fois qu'il employait cette ruse; beaucoup d'animaux avaient déjà éprouvé la fatale vertu de cet acide. C'est ainsi qu'il avait aveuglé les enfants d'Isengrin, comme on l'a vu au commencement; maintenant, c'est au père qu'il en voulait. Après l'avoir aspergé de la sorte, il sauta de côté, se plaça contre le vent, agita le sable et chassa la poussière dans les yeux du loup, qui se dépêchait, et de bien mauvaise grâce, de se frotter et de s'essuyer, ce qui augmentait ses souffrances. Reineke, en revanche, jouait adroitement de son balai pour atteindre encore son ennemi et l'aveugler entièrement. Le loup s'en trouva mal; car le renard profita alors de son avantage. Aussitôt qu'il vit les yeux de son ennemi obscurcis de larmes douloureuses, il se mit à l'assaillir de coups vigoureux, à l'égratigner, à le mordre et toujours à lui asperger les yeux. Le loup, presque sans connaissance, frappait au hasard, et Reineke, enhardi, le raillait en lui disant: «Seigneur loup, vous avez dans le temps dévoré plus d'une innocente brebis et mangé dans votre vie plus d'un animal irréprochable; j'espère que les autres seront en paix dorénavant; dans tous les cas, il vous plaira de les laisser en paix et leur bénédiction sera votre récompense. Votre âme gagnera à cette conversion, surtout si vous attendez patiemment la fin. Cette fois-ci, vous n'échapperez pas de mes mains, que vous ne m'ayez apaisé par vos supplications; dans ce cas, je vous épargnerai et vous laisserai la vie.»

Tout en lui disant rapidement ces paroles, Reineke tenait son adversaire par la gorge et se croyait sûr de le vaincre. Mais Isengrin, plus fort que lui, se démena furieusement et se dégagea en deux secousses. Cependant Reineke eut le temps de l'attraper à la figure, de le blesser cruellement et de lui arracher un œil de la tête; le sang coula le long du nez à grands flots.

Reineke s'écria; «Voilà ce que je voulais! j'ai réussi!» Le loup, tout en sang, se sentit défaillir. Mais la perte de son œil le rendit furieux, et, malgré ses blessures et ses douleurs, il s'élança contre Reineke, qu'il renversa par terre. Le renard se trouva alors dans une triste situation et toute sa prudence lui était de peu de secours. Isengrin lui prit rapidement entre ses dents une de ses pattes de devant dont il se servait en guise de main. Reineke gisait à terre tristement; il craignait de perdre la main à l'instant même et mille pensées se croisaient dans son esprit, tandis qu'Isengrin lui grognait d'une voix creuse ces paroles: «Brigand! l'heure de ta mort est arrivée! rends-toi à l'instant ou bien je te fais périr pour toutes tes perfidies. Je m'en vais régler ton compte maintenant; cela ne t'aura pas servi à grand'chose d'avoir gratté la poussière, d'avoir mouillé ta queue, d'avoir fait tondre ta fourrure et graissé ton corps. Malheur à toi maintenant! tu m'as fait tant de mal, tu m'as calomnié et éborgné. Mais tu ne m'échapperas pas.»

Reineke se disait: «Me voici dans un bien triste état; que dois-je faire? Si je ne me rends pas, il m'égorge, et, si je me rends, je suis déshonoré à tout jamais. Oui, je mérite cette punition. Car je l'ai trop maltraité, trop grièvement offensé.»

Alors il essaya d'attendrir son adversaire par de belles paroles. «Mon cher oncle, lui dit-il, je deviendrai avec joie à l'instant même votre vassal avec tout ce que je possède. J'irai pour vous en pèlerinage au tombeau sacré dans la terre sainte et dans toutes les églises pour vous en rapporter des indulgences. Elles serviront au salut de votre âme et il en restera encore assez pour faire profiter aussi de ce bénéfice votre père et votre mère dans la vie éternelle; qui est-ce qui n'en a pas besoin? Je vous vénère comme si vous étiez le pape et vous jure, par ce qu'il y a de plus sacré, d'être dorénavant entièrement à vous avec tous les miens. Tous vous obéiront au premier signe; je vous en fais serment! Je vous offre encore ce que je n'ai pas promis au roi lui-même. Acceptez-le, vous serez un jour le maître du pays. Tout ce que je sais capturer, je vous l'apporterai: oies, poulets, canards et poissons; avant d'y toucher, je vous en laisserai le choix, ainsi qu'à votre femme et à vos enfants. De plus, je veillerai sur votre vie pour que nul mal ne vous advienne. On me dit malin et vous êtes fort; à nous deux, nous pouvons faire de grandes choses. Il faut nous allier; l'un armé de la force, l'autre de la ruse, qui pourra nous vaincre? Nous avons tort de combattre l'un contre l'autre. Vraiment, je ne l'eusse jamais fait, si j'avais pu éviter ce duel d'une façon honorable; mais vous m'avez provoqué et l'honneur me faisait une loi d'y répondre. Cependant je me suis conduit poliment et je ne me suis pas servi de toutes mes forces pendant la lutte. Épargner ton oncle, me disais-je, est une action qui te fera honneur. Si je vous avais détesté, vous vous en seriez trouvé pis. Je vous ai fait peu de mal, et, si, par mégarde, je vous ai blessé à l'œil, j'en suis cordialement affligé. Mais ce qu'il y a d'heureux, c'est que je sais un remède pour vous guérir et vous m'en remercierez quand je vous l'aurai dit. Si votre œil ne revient pas, une fois que vous serez guéri, il n'y aura rien de plus commode; vous n'aurez qu'une fenêtre à fermer quand vous voudrez dormir; nous autres, nous avons le double de peine. Pour vous apaiser, tous mes parents s'inclineront à l'instant même devant vous. Ma femme et mes enfants, sous les yeux du roi et devant toute l'assemblée, viendront vous prier et vous conjurer de me pardonner et de me faire grâce de la vie. Alors je confesserai publiquement que je n'ai pas dit la vérité, que je vous ai calomnié et trompé de tout mon pouvoir. Je promets de faire serment que je ne sais rien de mal sur votre compte et que dorénavant je ne vous offenserai jamais. Quand avez-vous jamais rêvé une satisfaction aussi complète que celle que je vous offre à cette heure? Si vous me tuez, quel profit en tirerez-vous? Vous aurez toujours à craindre mes parents et mes amis; tandis que, si vous m'épargnez, vous quitterez avec gloire et honneur le champ de bataille, vous paraîtrez à tous de grand cœur et de grand sens; car il n'y a rien de si grand que le pardon. Vous ne trouverez pas de sitôt une pareille circonstance, profitez-en! Au reste, il m'est à présent tout à fait indifférent de vivre ou de mourir.

— Perfide renard, répondit le loup, comme tu aimerais à en être quitte! Mais, quand toute la terre serait d'or et que tu me l'offrirais pour rançon, je ne te lâcherais pas. Tu m'as fait tant de fois de faux serments, parjure que tu es! à coup sûr, si je te laissais aller, tu ne me donnerais pas même des coquilles d'œuf. J'estime peu ta famille, je l'attends de pied ferme et j'espère supporter sa haine sans trop de peine. Toi qui n'as de plaisir qu'au mal d'autrui, quelles ne seraient pas tes railleries, si je te délivrais sur tes belles promesses. Qui ne te connaîtrait pas serait trompé. Tu m'as épargné aujourd'hui, dis-tu, effronté coquin? et n'ai-je pas perdu un œil? scélérat, ne m'as-tu pas déchiré la peau en vingt endroits? et m'as-tu laissé respirer seulement lorsque tu as eu l'avantage? Je serais bien fou d'être pour toi clément et miséricordieux pour tout le mal et l'opprobre dont tu m'as couvert. Traître! tu as déshonoré et ruiné ma femme et moi; cela te coûtera la vie.»

C'est ainsi que parla le loup. Pendant ce temps-là, son fripon d'adversaire avait passé son autre patte entre les cuisses du loup. Il le saisit par les parties sensibles et se mit à les tirer et à les tordre d'une façon cruelle, je n'en dis pas davantage. Le loup se mit à crier et à hurler d'une façon lamentable en ouvrant la gueule. Reineke retira bien vite sa patte du milieu de ses dents et empoigna le loup à deux mains, en tirant et pinçant de plus en plus fort; le loup hurla avec tant de violence, qu'il cracha le sang; une sueur froide inonda ses poils et il se vida de détresse. Le renard s'en réjouit; maintenant, il espérait vaincre. Il ne le lâcha ni des mains ni des dents et le loup tomba dans l'angoisse et dans le désespoir; il se regarda comme perdu. Le sang lui sortait des yeux; il tomba sans connaissance. Le renard n'aurait pas donné ce spectacle pour des montagnes d'or; sans lâcher prise, il tira et traîna le loup pour que tout le monde vît son état misérable, et se mit à pincer, mordre et griffer l'infortuné, qui se roulait dans la poussière et ses propres ordures en poussant des hurlements étouffés avec des convulsions et des gestes désespérés.

Ses amis poussèrent des cris de douleur, et prièrent le roi d'arrêter le combat, si tel était son bon plaisir. Et le roi répondit: «Si c'est votre avis à tous, et votre désir, qu'il en soit ainsi, je ne demande pas mieux.»

Et le roi ordonna aux deux maîtres du camp, Lynx et Léopard, d'aller trouver les deux combattants. Ils entrèrent dans le champ clos et dirent au vainqueur Reineke que cela suffisait; et que le roi désirait arrêter le combat, et faire cesser le duel. «Il désire, ajoutèrent-ils, que vous lui cédiez votre adversaire en accordant la vie au vaincu; car, si l'un de vous deux périssait dans ce duel, ce serait dommage des deux côtés. Vous avez l'avantage! petits et grands, tout le monde l'a vu. Vous avez aussi pour vous tous les seigneurs les plus braves, vous les avez gagnés pour toujours à votre cause.»

Reineke dit: «Je ne serai pas un ingrat! c'est avec plaisir que j'obéirai au roi et que je ferai ce qui doit se faire; j'ai vaincu et je ne demande rien de plus dans ma vie! que le roi me permette seulement de consulter mes amis.» Alors tous les amis de Reineke s'écrièrent tous: «Nous sommes d’avis qu'il faut suivre la volonté du roi.» Ils accoururent en foule autour du vainqueur, tous ses parents, le blaireau, le singe, la loutre et le castor. Il eut alors aussi pour amis la martre, la belette, l'hermine, l'écureuil et beaucoup d'autres qui lui étaient hostiles auparavant et naguère encore n'osaient pas prononcer son nom; ils accoururent tous près de lui. Il se trouva alors avoir pour parents ceux qui l'accusaient jadis; ils venaient lui présenter leurs femmes et leurs enfants, les grands, les moyens, les petits, et même les tout petits; chacun le fêtait, le flattait; cela n'en finissait pas.

Dans le monde, il en est toujours ainsi. À celui qui est heureux on souhaite santé et bonheur; il trouve des amis en foule. Mais celui qui est tombé dans la misère n'a qu'à prendre patience. C'est ce qui arriva en cette circonstance; chacun voulait avoir le premier rôle auprès du vainqueur. Les uns jouaient de la flûte, les autres chantaient, d'autres encore jouaient de la trompette ou des timbales. Les amis de Reineke lui disaient: «Réjouissez-vous! vous avez jeté un nouveau lustre sur vous et votre race dans cette journée! Nous étions bien affligés de vous voir succomber; mais la chance a tourné bientôt et par un coup de maître.» Reineke dit modestement: «Le bonheur m'a favorisé.» Et il remercia ses amis. Ils s'en vinrent tous à grand bruit, précédés par Reineke et les juges du camp. Ils arrivèrent ainsi devant le le trône du roi et Reineke s'agenouilla. Le roi lui ordonna du se lever et lui dit devant tous les seigneurs: «C'est un beau jour pour vous; vous avez défendu votre cause avec honneur. En conséquence, je vous proclame quitte. Vous êtes relevé de tout châtiment; je tiendrai prochainement à cette occasion un conseil avec mes gentilshommes, aussitôt qu'Isengrin sera rétabli; pour aujourd'hui, la cause est entendue.

— Sire, répondit modestement Reineke, votre conseil est bon à suivre; vous savez ce qu'il y a de mieux à faire. Lorsque je parus devant vous, j'avais beaucoup d'accusateurs qui dirent force mensonges pour plaire au loup, mon puissant ennemi. Celui-ci voulait me perdre, et, quand il m'eut presque en son pouvoir, ses acolytes s'écrièrent: «Qu'il meure!» Ils m'accusèrent en même temps que lui, uniquement pour me pousser à bout et pour lui être agréable; car tout le monde pouvait remarquer qu'il était plus en faveur que moi et personne ne songeait à la fin ni à ce qui pouvait être la vérité. Je les comparerais volontiers à ces chiens qui avaient l'habitude de stationner par bandes devant la cuisine, dans l'espérance que le maître queux voudrait bien leur jeter quelques os. Pendant qu'ils miaulaient ainsi, les chiens aperçurent un de leurs confrères qui venait de prendre à la cuisine un morceau de rôti et qui pour son malheur ne s'était pas sauvé assez vite, car le cuisinier l'échauda d'importance et lui brûla la queue; cependant il ne lâcha pas sa prise et se mêla aux autres chiens qui dirent entre eux: «Voyez comme le cuisinier favorise celui-là! Voyez quel morceau exquis il lui a donné!» Le chien leur répondit: «Vous ne vous y entendez guère; vous me louez et vous m'enviez en me considérant par devant, où vos regards caressent ce délicieux rôti; mais regardez-moi par derrière et vantez encore mon bonheur, si toutefois vous ne changez pas d'opinion.» Quand ils virent comme il était cruellement brûlé, que ses poils étaient tous tombés et sa peau toute ratatinée, ils furent saisis d'horreur; personne ne voulut plus aller à la cuisine. Ils s'enfuirent tous et le laissèrent là. Sire, c'est l'histoire des gloutons que je viens de faire. Tant qu'ils sont puissants, chacun veut les avoir pour amis. On les voit à toute heure la gueule pleine de bons morceaux. Ceux qui ne les flattent pas le payent cher; il faut toujours les vanter, quelque mal qu'ils fassent; et de la sorte on ne fait que les encourager au mal. Voilà ce que font tous les gens qui ne considèrent pas le résultat final: ces personnages voraces sont souvent punis et leur prospérité a une triste fin. Personne ne les souffre plus; ils perdent à droite et à gauche tous les poils de leur fourrure: ce sont les amis d'autrefois, grands et petits, qui se détachent d'eux et les laissent tout nus, comme ont fait les chiens qui abandonnèrent immédiatement leur camarade, lorsqu'ils virent son mal et son croupion déshonoré. Sire, vous comprenez qu'on ne pourra jamais dire cela de Reineke, car ses amis ne rougiront jamais de lui. Je vous remercie mille fois de toutes les grâces que vous m'avez faites, et, toutes les fois que je pourrai connaître votre volonté, je me ferai un vrai bonheur de la mettre à exécution.

— Nous n'avons pas besoin de tant de paroles, répondit le roi; j'ai tout entendu et j'ai compris tout ce que vous vouliez dire. Je veux comme autrefois vous voir siéger dans mon conseil en qualité de noble baron et je vous impose le devoir de participer à toute heure à mon conseil intime; je vous rends tous vos honneurs et tout votre pouvoir, comme vous le méritez, je l'espère. Aidez-moi à gouverner tout pour le mieux. Je ne puis guère me passer de vous à la cour, et, si vous joignez la vertu à la sagesse qui vous distingue, personne n'aura le pas sur vous et ne fera prévaloir ses conseils sur les vôtres. Dorénavant, je n'écouterai plus les plaintes que l'on pourrait porter contre vous, et vous agirez toujours à ma place, en qualité de chancelier de l'empire. Mon sceau vous sera confié, et ce que vous aurez fait et écrit restera fait et écrit.»

Voilà de quelle façon Reineke arriva au comble des honneurs et comment tout ce qu'il conseille et décide, en bien ou en mal, a force de loi.

Reineke remercia le roi en disant: «Mon noble souverain, vous me faites beaucoup trop d'honneur; je ne l'oublierai jamais, tant que je jouirai de ma raison. L'avenir vous le prouvera.»

Nous dirons en peu de mots ce que faisait le loup pendant ce temps-là. Il gisait dans la lice vaincu et en piteux état; sa femme et ses enfants allèrent à lui, et Hinzé le chat, l'ours, son enfant, sa maison et ses parents; ils le mirent en gémissant sur une civière que l'on avait bien garnie de foin pour le tenir chaud, et ils l'emportèrent loin du champ clos. On sonda ses blessures, on en trouva vingt-six; plusieurs chirurgiens vinrent qui pansèrent ces blessures et y versèrent quelques gouttes de baume; tous ses membres étaient paralysés. Ils lui frottèrent l'oreille avec une herbe et il éternua fortement par devant et par derrière. Et ils dirent ensemble: «Il faudra le frotter d'onguent et le baigner. «C'est ainsi qu'ils rassurèrent la famille du loup plongée dans la tristesse. On le mit au lit; il s'endormit, mais pas pour longtemps. Il s'éveilla, les idées encore confuses, et l'inquiétude le prit; la honte, les douleurs l'assaillirent. Il se lamenta à haute voix et parut désespéré. Girmonde le veillait attentivement, le cœur plein de tristesse, songeant à tout ce qu'elle avait perdu; elle était debout, accablée de mille douleurs, et pleurait sur elle, sur ses enfants, sur ses amis en voyant son mari si souffrant: le malheureux ne put pas se contenir; il devint furieux de douleur; ses souffrances étaient grandes et les suites bien tristes. Pour Reineke, il se trouvait on ne peut mieux; il causait gaiement avec ses amis et entendait retentir ses louanges tout partout; il partit fièrement. Le roi lui donna gracieusement une escorte et le congédia avec ces paroles affectueuses: «À bientôt!» Le renard s'agenouilla devant le trône en disant: «Je vous remercie de tout mon cœur, vous, sire, notre gracieuse reine, le conseil du roi et tous ces seigneurs. Que Dieu vous réserve, sire, toutes sortes d'honneurs! Je ferai votre volonté; je vous aime certainement, et en cela je ne fais que mon devoir. Maintenant, si vous voulez bien le permettre, je vais retourner chez moi pour voir ma femme et mes enfants, qui attendent dans les larmes.

— Allez-y, répondit le roi, et ne craignez plus rien.» C'est ainsi que partit Reineke, favorisé comme personne. Il y en a bien de son espèce qui ont le même talent. Ils n'ont pas tous la barbe rouge, mais ils n'en sont pas moins à leur aise.

Reineke quitta fièrement la cour avec sa famille et quarante parents; on leur rendait honneurs et ils s'en réjouissaient. Reineke marchait le premier comme leur seigneur; les autres suivaient. Il était radieux; sa queue s'épanouissait, il avait conquis la faveur du roi, il était rentré au conseil et songeait au parti qu'il pourrait en tirer: «Je partagerai ma faveur avec ceux que j'aime et mes amis en jouiront, se disait-il; la sagesse est plus précieuse que l'or.»

C'est ainsi que Reineke, accompagné de tous ses amis, prit le chemin de Malpertuis, sa forteresse. Il se montra reconnaissant pour tous ceux qui lui avaient été favorables et qui étaient restés à ses côtés, au moment du péril. Il leur offrit ses services en revanche; ils se quittèrent et chacun retourna dans sa famille. Pour lui, il trouva chez lui sa femme Ermeline en bonne santé; elle le salua avec joie, lui demanda comment il avait fait pour échapper encore à ses ennemis. Reineke lui dit: «J'y suis parvenu! j'ai reconquis la faveur du roi; je siégerai comme autrefois dans le conseil, et ce sera à l'éternel honneur de toute notre race. Le roi m'a nommé tout haut devant tous chancelier de l'empire et m'a confié le sceau de l'État. Tout ce que Reineke fait et écrit reste à tout jamais écrit et bien fait; que personne ne l'oublie, j'ai donné au loup en peu d'instants une rude leçon; il ne m'accuse plus. Il est aveugle, blessé et toute sa race déshonorée; je l'ai bien arrangé! il ne servira plus à grand'chose en ce bas monde. Nous nous sommes battus en duel et je l'ai vaincu. Il n'en guérira pas de sitôt. Que m'importe! je suis son supérieur et celui de tous ceux qui faisaient cause avec lui.»

La femme de Reineke se réjouit fort; le cœur des deux petits renards se gonfla aussi d'orgueil au récit de la victoire de leur père. Ils se dirent entre eux joyeusement: « Nous allons maintenant vivre des jours heureux, honorés de tous, et nous n'aurons qu'à penser à fortifier notre château et à vivre gaiement et sans souci.»

Reineke est honoré de tous maintenant. Que chacun se convertisse donc bientôt à la sagesse, évite le mal et respecte la vertu! Voilà la morale de ce poëme, dans lequel le poëte a mêlé la fable à la vérité, afin que vous puissiez distinguer le mal du bien et cultiver la sagesse, et aussi afin que les acheteurs de ce livre s'instruisent journellement jouniellement du train de ce monde. Car c’est ainsi qu il en est, c’est ainsi qu’il en sera, et voilà comment se termine notre poëme des faits et gestes de Reineke. Que Dieu nous accorde l’éternité bienheureuse ! Amen !



FIN