Le Renard/Troisième Chant

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Le Renard (Reineke Fuchs)
Traduction par Édouard Grenier.
Michel Lévy frères, libraires-éditeurs (Collection J. Hetzel et Jamar) (p. 39-56).


TROISIÈME CHANT.


Hinzé le chat avait déjà fait un bout de chemin, quand il aperçut de loin un merle:

— Noble oiseau, lui cria-t-il, je te salue. Oh! dirige tes ailes vers moi et viens voler à ma droite!

L’oiseau vola et vint chanter sur un arbre à la gauche du chat. Hinzé en fut tout contrit; il y voyait un présage du malheur. Mais il se donna du courage comme on fait d’ordinaire. Il continua son chemin vers Malpertuis, où il trouva Reineke assis devant la maison; il le salua et lui dit:

— Que Dieu vous accorde une heureuse soirée! Le roi vous menace de la peine capitale si vous refusez de m’accompagner à la cour; de plus, il vous fait dire de répondre à vos accusateurs, sous peine de voir toute votre famille en pâtir.» Reineke lui dit: «Soyez le bienvenu ici, mon très-cher neveu! Que le Seigneur vous bénisse selon mes souhaits!» Mais le traître n'en pensait pas un mot dans son cœur; il tramait de nouvelles ruses et songeait à renvoyer encore ce messager honteusement bafoué à la cour. Il appelait le chat toujours son neveu et lui disait: «Mon neveu, quelle nourriture préférez-vous? On dort mieux après dîner, je suis l'hôte aujourd'hui; demain matin, nous irons à la cour tous les deux, cela s'arrange bien ainsi. Je ne connais aucun de mes pareils en qui j'aie plus de confiance que vous. Car ce glouton d'ours est venu à moi avec un air plein de morgue; il est fort et irritable, et pour beaucoup je n'aurais pas risqué le voyage avec lui. Mais maintenant, cela va sans dire, je suis heureux d'aller avec vous. Demain matin, nous partirons de bonne heure; je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à faire.»

Hinzé repartit: «Il vaudrait mieux partir tout de suite pendant que nous y sommes. La lune brille sur la bruyère et les chemins sont secs. Reineke dit: «Il est dangereux de voyager de nuit. Il y a des gens qui vous saluent amicalement de jour, et, si l'on venait à les rencontrer dans les ténèbres, on s'en trouverait peut-être fort mal.» Alors Hinzé répliqua: «Mais apprenez-moi donc, mon neveu, ce que nous mangerons, si je reste ici?» Reineke dit: «Nous vivons pauvrement; mais, si vous restez, je vous offrirai des rayons de miel frais, je choisirai les plus dorés.--Je n'en mange jamais, répliqua le chat en grognant. Si vous n'avez rien à la maison, donnez-moi une souris! avec cela je suis parfaitement traité et vous pouvez garder votre miel pour les autres.--Aimez-vous donc tant les souris? dit Reineke. Si vous parlez sérieusement, je puis vous en procurer. Mon voisin le curé a dans sa cour une grange où il y a tant de souris, qu'on en remplirait des voitures; j'ai entendu le curé se plaindre d'en être ennuyé nuit et jour.» Sans y songer le chat s'écria: «Faites-moi le plaisir de me conduire où il y a tant de souris: car je les préfère à tout le gibier du monde.» Reineke dit: «Eh bien, vraiment, vous allez faire un fameux souper! Maintenant que je sais votre goût, ne perdons pas un instant.»

Hinzé le crut et le suivit; ils arrivèrent à la grange du curé. La muraille était de bauge; la veille, Reineke y avait fait un trou, et avait pris, pendant le sommeil du curé, le plus beau de ses poulets. Martinet, le neveu chéri du bon prêtre voulait en tirer vengeance; il avait adroitement préparé un nœud coulant devant l'ouverture. De cette façon il espérait se venger de la perte de son poulet sur le voleur, qui ne pouvait manquer de revenir. Reineke, qui s'était aperçu du manège, dit au chat: «Mon cher neveu, entrez hardiment par cette ouverture; je monterai la garde au dehors, pendant que vous chasserez aux souris; dans l'obscurité, vous en prendrez par douzaines. Ah! écoutez comme elles sifflent gaiement! comme elles babillent! Quand vous en aurez assez, vous n'avez qu'à revenir; vous me trouverez là. Il ne faut pas nous séparer ce soir; car, demain, nous partirons de bonne heure et nous abrégerons le chemin par de joyeux propos.--Croyez-vous, dit le chat, qu'on puisse entrer là en toute sûreté? car parfois les prêtres ont de la malice en tête.»

Alors le rusé renard répliqua: «Qui peut le savoir! Avez-vous peur? Alors nous nous en retournerons; ma femme vous recevra honorablement, elle vous fera un dîner agréable, et, si ce ne sont pas des souris, nous ne le mangerons pas moins de bon cœur.»

À ces mots ironiques de Reineke, Hinzé le chat sauta dans le trou et tomba dans le piège. Telle fut l'hospitalité que Reineke offrit à son hôte.

Lorsque Hinzé se sentit la corde au cou, il tressaillit; la peur le saisit; il se démena et bondit avec force: alors le nœud se rétrécit. Il appela Reineke d'une voix lamentable; mais lui l'écoutait à l'autre côté du trou et se réjouissait malignement; il lui glissa ces paroles dans l'ouverture: «Hinzé, comment trouvez-vous les souris? Elles sont engraissées, je crois. Si Martinet savait seulement que vous mangez de ce gibier, certainement il vous apporterait de la moutarde; c'est un enfant plein d'attentions. Est-ce que l'on chante ainsi à la cour pendant le dîner? Je n'aime pas cette musique. Si seulement Isengrin était dans ce trou pris au piège comme vous, il me payerait tout le mal qu'il m'a fait!» Et Reineke s'en alla.

Mais il ne s'en alla pas pour se livrer à ses voleries ordinaires; pour lui, l'adultère, le vol, le meurtre et la trahison n'étaient pas des péchés; et il s'était mis en tête une autre aventure. Il voulait visiter la belle Girmonde, dans une double intention. D'abord, il espérait apprendre d'elle ce dont Isengrin l'accusait; puis le scélérat voulait renouveler ses vieux péchés. Isengrin était parti pour la cour et il voulait en profiter; car qui en doute? la passion de la louve pour l'infâme renard avait allumé la colère du loup. Reineke entra dans l'appartement de la dame; elle n'était pas à la maison. «Bonjour, petits bâtards,» dit-il, ni plus ni moins, aux enfants en les saluant, et il s'en alla à ses affaires.

Lorsque dame Girmonde rentra le matin, elle dit: «Est-ce que personne n'est venu me demander?--Notre parrain Reineke vient de sortir à l'instant; il avait à vous parler. Tous, tant que nous sommes ici, il nous a appelés ses petits bâtards--Il me le payera!» s'écria Girmonde. Et vite elle courut se venger de cette injure à l'instant même. Elle savait où le trouver; elle l'atteignit et l'apostropha ainsi en colère: «Qu'avez-vous dit? quelles sont ces paroles injurieuses que vous avez prononcées effrontément devant mes enfants? Vous me le payerez!» Telles furent ses paroles. Elle lui montre un visage enflammé de colère, elle le prend par la barbe; il sent la vigueur de ses dents, se sauve et cherche à lui échapper; elle s'élance rapidement sur ses pas. Or, voici ce qui en advint. Il y avait dans le voisinage un château en ruine: ils y entrèrent tous les deux en courant; le mur d'une des tours était crevassé de vieillesse. Reineke s'y glissa; mais ce ne fut pas sans peine, car la crevasse était étroite. La louve s'y précipita aussi la tête la première; grande et forte, comme elle était, elle entra, poussa, tira, voulut poursuivre, s'enfonça toujours plus avant, si bien qu'à un moment elle ne pouvait plus ni avancer ni reculer. Ce que voyant Reineke, il courut par un détour de l'autre côté, revint près d'elle et lui donna de la besogne. Mais elle ne se fit pas faute de paroles d'injures: «Tu te conduis comme un filou!» Et Reineke répondait: «Si l'on n'a jamais vu pareille chose, eh bien, on la voit maintenant.»

On gagne peu à oublier sa femme avec celles des autres, ainsi que faisait Reineke. Mais tout était bon à ce scélérat. Quand la louve put se dégager de la crevasse, Reineke était déjà bien loin et courait à ses affaires. C'est ainsi que la louve, qui songeait à se faire justice elle-même, pour défendre son honneur, le perdit doublement.

Mais retournons auprès de Hinzé. Le pauvre diable, quand il se sentit pris, se mit à geindre à la façon des chats d'une manière lamentable. Martinet l'entendit et sauta hors du lit. «Dieu soit loué, dit-il, j'ai dressé mon piège à temps; le voleur est pris, je pense; il faut qu'il paye pour le poulet.» Martinet, plein de joie, allume vite une chandelle (tout le monde dormait à la maison), éveille son père, sa mère et tous les domestiques en criant: «Le renard est pris, son affaire est claire.» Tous, grands et petits, arrivèrent; le curé lui-même se leva et s'enveloppa d'un manteau; la cuisinière le précédait avec deux lanternes; et Martinet, qui était armé d'un bâton, se jeta sur le chat et le bâtonna si bien, qu'il lui creva un œil. Tous se ruèrent aussitôt sur lui; le curé, armé d'une fourche, se précipita sur Hinzé, qu'il croyait le voleur. Hinzé, pensant mourir, s'élança d'un bond désespéré entre les cuisses du prêtre, mordit, égratigna, maltraita horriblement le pauvre curé et vengea ainsi cruellement la perte de son œil. Le curé jeta les hauts cris et tomba à terre sans connaissance. La cuisinière, sans y songer, se désolait, en disant que c'était pour lui jouer un tour à elle-même que le diable avait mis le curé dans cet état. Elle jura deux et trois fois qu'elle eût mieux aimé perdre tout son petit bien plutôt que de voir un pareil malheur à son maître. «Oui, disait-elle avec force serments, j'aurais mieux aimé perdre tout un trésor, si je l'avais eu, et je l'aurais perdu sans regrets.» C'est ainsi qu'elle déplore le malheur de son maître et ses graves blessures. Enfin, ils le portent en gémissant sur son lit, laissant Hinzé avec sa corde au cou, car ils l'avaient oublié.

Lorsque le chat, dans sa détresse, se vit tout seul, roué de coups, grièvement blessé et si près de la mort, l'amour de la vie l'emporta; il se jeta sur la corde et se mit à la ronger. «Pourrai-je m'en tirer jamais?» se disait-il; et il réussit à couper la corde. Jugez de son bonheur! Il se hâta de fuir la place où il avait tant souffert. Il se précipita hors du trou et se dirigea rapidement vers la cour du roi, où il arriva de grand matin. Il se faisait d'amers reproches. «C'est donc ainsi que le diable s'est joué de toi par la ruse du perfide Reineke! il faut donc que tu reviennes ainsi couvert de honte, borgne et roué de coups! Tu devrais te cacher!»

La colère du roi fut terrible. Il jura de faire périr ce traître de Reineke sans miséricorde. Il fit convoquer son conseil; ses barons, ses ministres se rendirent auprès de lui; et il leur demanda comment il fallait s'y prendre pour réduire enfin le rebelle couvert de tant de crimes. Comme les accusations pleuvaient de plus belle sur Reineke, Grimbert le blaireau prit la parole: «Il se peut qu'il y ait dans cette assemblée plusieurs seigneurs qui aient à se plaindre de Reineke; mais il ne se trouvera personne qui veuille oublier les privilèges de tout homme libre. Il faut le citer une troisième fois. Alors, s'il ne vient pas, la loi pourra le frapper.» Le roi répondit: « « Je crains bien de ne pas trouver de messager pour porter la troisième injonction à ce rusé coquin. Qui est-ce qui a un œil de trop? qui est-ce qui est assez téméraire pour risquer sa vie auprès de cet architraître et, en fin de compte, pour ne pas l'amener? Personne, du moins je le suppose.»

Le blaireau répliqua à haute voix: «Sire, si vous l'exigez, je me chargerai du message, quoi qu'il arrive. Voulez-vous m'envoyer officiellement? ou bien dois-je partir comme si je venais de mon propre mouvement? Vous n'avez qu'à ordonner.» Alors le roi le congédia en lui disant: «Partez donc! vous avez entendu tous les griefs; mettez-vous à l'œuvre avec prudence; car vous avez affaire à un homme dangereux.» Et Grimbert dit: «Je veux pourtant l'essayer; j'espère réussir à vous le ramener.»

C'est ainsi qu'il partit pour le château de Malpertuis; il y trouva Reineke avec sa femme et ses enfants; et il lui dit: «Mon oncle Reineke, je vous salue! Vous êtes un homme savant, sage, prudent: et nous sommes tous étonnés de vous voir mépriser, je dirai même bafouer l'injonction du roi. Ne vous semble-t-il pas qu'il est temps d'en finir? Les plaintes et les mauvais bruits ne font que grandir de tous côtés. Je vous le conseille, venez à la cour avec moi, sans plus de délais. Beaucoup, beaucoup de griefs ont été portés devant le roi; aujourd'hui, l'on vous invite à paraître pour la troisième fois; si vous ne venez pas, vous serez condamné. Alors, le roi, à la tête de ses vassaux, viendra vous assiéger dans votre fort de Malpertuis; et vous périrez, corps et biens, vous, votre femme et vos enfants. Vous n'échapperez pas au roi; c'est pourquoi, faites ce qu'il y a de mieux à faire, venez avec moi à la cour! Vous ne manquerez pas de détours pleins de ruses; ils sont déjà prêts et vous vous sauverez; car déjà plus d'une fois, aux assises de la justice, vous avez eu à passer par des épreuves plus difficiles et toujours vous vous en êtes tiré heureusement en confondant vos ennemis.» Tel fut le discours de Grimbert, et telle fut la réponse de Reineke: «Mon neveu, vous avez raison de me conseiller de me rendre à la cour pour me défendre moi-même. J'espère que le roi m'accordera ma grâce; il sait combien je lui suis utile; mais il sait aussi combien je suis détesté des autres par cela même. Sans moi, la cour ne peut pas exister. Et, quand j'aurais fait dix fois plus de mal, je sais très-bien qu'aussitôt que je puis regarder le roi entre les yeux et lui parler, toute sa colère s'évanouira. Car il y en a beaucoup qui accompagnent le roi et viennent s'asseoir dans son conseil, mais cela le touche médiocrement: à eux tous, ils ne font rien qui vaille; tandis que partout où je suis, à quelque cour que ce soit, c'est mon avis qui l'emporte; car, lorsque le roi et les seigneurs se rassemblent pour trouver un expédient habile dans les affaires épineuses, c'est toujours Reineke qui doit le trouver. C'est ce que beaucoup d'entre eux ne peuvent me pardonner; ce sont ceux-là que j'ai à redouter: car ils ont juré ma mort, et justement les plus acharnés sont à la cour maintenant. Il y en a plus de dix et des plus puissants. Comment pourrais-je leur résister, seul? Voilà la cause de mon retard. N'importe! je trouve qu'il vaut mieux aller à la cour avec vous pour me défendre; cela me fera plus d'honneur que de précipiter ma femme et mes enfants dans un abîme de maux par tous ces délais; nous serions tous perdus. Car le roi est trop puissant pour moi, et, quoi qu'il arrive, il me faut obéir quand il l'ordonne... Peut-être pourrons-nous essayer d'entrer en arrangement avec nos ennemis.»

Reineke ajouta ensuite: «Dame Ermeline, prenez soin des enfants; je vous les recommande: surtout le plus jeune, Reinhart; il a les dents si bien rangées dans sa petite gueule! ce sera tout le portrait de son père, et Rossel, le petit coquin, que j’aime autant que l’autre. Oh! régalez bien les enfants pendant mon absence, je vous saurai gré à mon retour, s’il est heureux, d’avoir suivi mes recommandations.

C’est ainsi qu’il partit, accompagné de Grimbert, laissant dame Ermeline avec ses deux fils sans autre adieu. Dame Renard en fut affligée.

Ils avaient déjà fait un bout de chemin, lorsque Reineke dit à Grimbert:

— Mon très-cher neveu et très-digne ami, je dois vous avouer que je tremble d’effroi! Je ne puis me soustraire à l’horrible pensée que je marche réellement à la mort! Je vois devant moi tous les péchés que j’ai commis. Ah! vous ne sauriez croire toute l’inquiétude que j’en ressens. Confessez-moi, il n’y a pas d’autre prêtre dans le voisinage; quand j’aurai soulagé mon cœur, je paraîtrai plus facilement devant mon roi.

Grimbert dit:

— Renoncez d’abord au vol, au brigandage, à la trahison, à vos ruses habituelles; sans cela, la confession ne vous servira de rien.

— Je le sais, répliqua Reineke; maintenant, commençons et écoutez-moi avez recueillement Confiteor tibi, pater et mater, que j’ai fait bien des tours à la loutre, au chat et à maint autre; je le confesse et j’en ferai pénitence.

— Parlez français, dit le blaireau, si vous voulez que je vous comprenne.

Reineke dit:

— J’ai péché, comment pourrais-je le nier? contre toutes les bêtes vivantes. Mon oncle l’ours, je l’ai pris dans un arbre; il y a laissé sa peau; il a été assommé de coups. Hinzé, je l’ai mené à la chasse aux souris; mais, pris au piège, il eut grandement à souffrir, et il y a perdu un œil. Henning se plaint avec raison de ce que je lui ai volé ses enfants, grands et petits, et que j’ai pris plaisir à les dévorer. Je n’ai pas même épargné le roi, et j’ai eu l’audace de lui jouer plus d’un tour, à lui et à la reine elle-même; elle le découvrira plus tard. Je dois confesser, en outre, que j’ai déshonoré bien volontairement Isengrin le loup; je n’aurais pas le temps de tout dire. C’est ainsi que je l’ai toujours nommé mon oncle, en badinant, et nous ne sommes nullement parents. Une fois, il y a de cela bientôt six ans, il vint me voir au couvent d’Elkmar, où je demeurais. Il venait me demander ma protection, car il songeait à se faire moine. Il pensait que ce serait un bon métier pour lui. Il se mit à tirer la cloche; le carillon le ravit; en conséquence, je lui liai les pattes de devant avec la corde de la cloche; il se laissa faire et, debout, se mit à tirer la corde avec bonheur: on eût dit un apprenti sonneur. Mais cet art devait peu lui réussir; il continua ainsi à sonner à tort et à travers. Les gens se précipitèrent de tous côtés vers le couvent, croyant qu’un grand malheur était arrivé; ils trouvèrent en arrivant le loup dans sa posture, et, avant qu’il eût pu leur expliquer qu’il voulait embrasser l’état ecclésiastique, il fut presque assommé par la foule. Cependant l’imbécile n’abandonna pas son projet. Il me pria de lui faire une tonsure convenable; et je lui brûlai si bien les poils sur la tête, que toute la peau ne fut plus qu’une croûte. C’est ainsi que maintes fois je l’ai exposé aux coups et aux bourrades avec force infamies.» Je lui ai appris à prendre des poissons; mais la pèche lui a mal réussi. Une fois, nous allâmes ensemble dans le pays de Liége; nous nous glissâmes dans la maison d’un prêtre, le plus riche de tout le pays. Le révérend père avait un magasin de jambons délicieux, entremêlés de longues bandes de lard appétissant; de plus, un quartier de viande salée tout fraîchement se trouvait dans le garde-manger. Isengrin parvint à pratiquer dans la muraille une ouverture assez large pour le laisser passer. Je le poussai à tenter l’aventure, et sa convoitise le poussa encore plus. Mais il ne sut pas se modérer dans le bonheur. Il se remplit démesurément , et son corps, tout gonflé de nourriture, ne pouvait plus passer par le même trou. Ah! comme il se plaignait de cette perfidie! Le trou la laissé passer affamé et l’arrête au retour quand il est rassasié. Moi, sur ces entrefaites, je fis grand bruit dans le village, de manière à mettre tout le monde sur la piste du loup. Car je courus à la maison du bon prêtre; il était en train de diner et l’on venait de lui servir un chapon gras bien rôti; je sautai dessus et m’enfuis avec; le curé voulut courir après moi en toute hâte, se démena et culbuta la table avec les mets et les boissons. «Prenez-le, battez-le, percez-le, tuez-le ! » criait le prêtre en fureur. Il tomba et rafraîchit sa colère sur le parquet inondé; car il n’avait pas vu la flaque liquide où il gisait. Tout le monde arriva et cria : « Tue ! tue ! » Je m’enfuis, ayant à mes trousses tous les gens de la maison, qui voulaient me faire un mauvais parti. Celui qui criait le plus, c'était le curé : « Quel fieffé voleur ! il a osé me prendre un chapon sur ma table ! » Et je courais toujours : j’arrivai au garde-manger ; là, je laissai tomber le chapon bien malgré moi, je le trouvais trop lourd à la fin; je m’échappai par le trou, et la foule de mes perscécuteurs me perdit de vue. Ils trouvèrent le chapon, et, en le ramassant, le révérend père aperçut le loup et tout le monde aussi. Le révérend se mit à crier de plus belle : « ici, ici! ne le manquez pas celui-là! Voici un autre voleur, un loup qui nous est tombé dans les mains! S’il s’échappait, ce serait une honte, on se moquerait de nous dans tout le pays de Liège. » Quant au loup, il faisait ce qu’il pouvait. Les coups se mirent à grêler sur lui et à le blesser grièvement. Tous criaient à qui mieux mieux. Les autres paysans accoururent et le laissèrent pour mort sur la place. Il ne se trouva jamais dans une pareille détresse. Si jamais on en fait le sujet d’un tableau, il sera curieux de voir comment il paya le lard et les jambons du curé. Ils le jetèrent sur la route, ils le trainèrent dans les pierres et les broussailles; il ne donnait plus signe de vie. Comme il s’était souillé dans sa détresse, on le jeta avec dégoût hors du village, dans un fossé plein de boue; car on le croyait mort. Il resta sans connaissance, je ne sais combien de temps, avant de revenir à lui-même et au sentiment de sa misère. Je n’ai jamais pu savoir comment il en était réchappé. Après cette aventure (il y a de cela un an), il me jura fidélité à toute épreuve; mais cela ne dura pas longtemps. Car j avais compris facilement la cause de la persistance de son amitié : il aurait bien voulu une bonne fois de la volaille tout son soûl. Pour le tromper de la bonne façon, je lui fis la description d’une poutre sur laquelle un coq avec sept poulets se perchaient ordinairement le soir. Je le conduisis dans cet endroit, une belle nuit, en silence; minuit venait de sonner. Le volet de la fenêtre, retenu par une petite cheville, était encore ouvert (je le savais d’avance), je fis comme si je voulais entrer; mais je cédai le pas à mon oncle : « Entrez, lui dis-je; si vous voulez travailler, vous ne manquerez pas d’ouvrage; je parie que vous trouvez des poulardes. » Il se glissa prudemment dans le poulailler et tâta doucement çà et là, et finit par me dire en colère : « Oh! comme vous me guidez mal ! je ne trouve pas seulement une plume de poule. » Je répondis : « J’ai déjà pris les poulets qui étaient devant ; les autres sont perchés derrière. Allez toujours en avant, mais avec prudence. » La poutre sur laquelle nous marchions était très-étroite. Pendant qu’il marchait toujours en avant, je m’arrêtai, je repassai par la fenêtre et tirai la cheville; le volet se mit à battre avec force ; le loup, effrayé et tremblant, tomba lourdement de la petite poutre sur le plancher. Les gens qui dormaient près du feu se réveillèrent en sursaut. « Qui est-ce qui est entré par la fenêtre?» s’écrièrent-ils tous, ils se relevèrent bien vite, allumèrent une lampe et découvrirent dans un coin messire le loup, à qui ils tannèrent fortement la peau. Je suis bien étonné qu’il ait pu en réchapper. Pour continuer ma confession, je m’accuse d’avoir souvent visité dame Girmonde, J’aurais dû ne pas le faire. Plût à Dieu que ne fût jamais arrivé ! Car toute sa vie elle ne se lavera pas de cette tache. Voilà toute ma confession, tout ce que je peux me rappeler et qui pesait sur ma conscience. Donnez-moi l’absolution, je vous en prie; j’accomplirai humblement toute pénitence, si dure qu’elle soit, que vous m’imposerez.»

Grimbert savait ce qu’il y avait à faire en pareille circonstance: il coupa une baguette sur le bord de la route, et dit: «Mon oncle, frappez-vous trois fois sur le dos avec cette baguette, puis placez-la par terre comme je vous le montrerai, et vous sauterez trois fois par-dessus; ensuite, baisez humblement la baguette et montrez-vous obéissant. Telle est la pénitence que je vous impose. Je vous absous de tous vos péchés, vous exempte de tout châtiment et vous pardonne tout au nom du Seigneur, quelque grands qu’aient été vos péchés.»

Lorsque Reineke eut accompli volontairement sa pénitence, Grimbert lui dit: «Prouvez, par de bonnes œuvres, mon oncle, que vous vous êtes amendé; lisez les psaumes, fréquentez assidûment les églises et

jeûnez les jours prescrits; montrez le chemin à qui vous le demande, aimez à faire l’aumône et promettez-moi de quitter votre mauvaise vie, de renoncer au vol, au brigandage, à la trahison et aux embûches. De cette façon, soyez-en sûr, vous rentrerez en grâce.»

Reineke dit: «Je le ferai; je vous le jure!» Et la confession fut finie.

Ils continuèrent leur voyage; le pieux Grimbert et son pénitent passèrent par une riche plaine, et aperçurent bientôt sur leur droite un couvent. Il appartenait à des nonnes qui servaient le Seigneur, soir et matin, et nourrissaient dans leur cour force poules et poulets, avec maints beaux chapons, qui sortaient parfois pour chercher leur nourriture hors de l’enclos. Reineke avait l’habitude de les visiter. Il dit à Grimbert: «Notre plus court chemin est de passer près du mur.» Mais le rusé pensait aux poulets qui avaient pris la clef des champs. Il y conduit son confesseur et s’approche des poulets; alors le drôle se mit à rouler des yeux pleins de convoitise; par-dessus tout, un coq jeune et gras qui marchait derrière les autres, lui donnait dans l’œil: il ne le perd pas de vue un instant, il bondit et le frappe par derrière. Les plumes volent déjà.

Mais Grimbert, indigné, lui reproche cette rechute honteuse: «Est-ce ainsi que vous vous conduisez, malheureux oncle? Et voulez-vous retomber dans vos péchés pour un poulet, à peine au sortir de la confession? Voilà un beau repentir!» Et Reineke dit: «J’ai pourtant commis ce péché en pensée, ô mon cher neveu! Priez Dieu qu’il me le pardonne encore! Je ne le ferai plus jamais, et j’y renonce volontiers.» Leur chemin les conduisait tout autour du couvent; ils eurent à passer sur un petit pont, et Reineke se retournait pour regarder encore les poulets. C’

est en vain qu’il se contraignait; si on lui avait coupé la tête, elle aurait d’elle-même volé vers les poulets; telle était la violence de ses désirs. Grimbert le vit et lui criait: «Malheureux oncle, où égarez-vous vos yeux? Vraiment, vous êtes un affreux glouton!» Reineke répondit: «Vous avez tort, mon neveu; ne vous pressez pas tant, et ne troublez pas mes prières. Laissez-moi dire un _Pater noster_ pour l’âme des poulets et des oies que j’ai volés en si grand nombre à ces saintes femmes de nonnes!» Grimbert se tut, et Reineke le renard ne détourna pas les yeux des poulets aussi longtemps qu’il put les voir. Enfin, les deux voyageurs retombèrent sur la grande route et s’approchèrent de la cour. Mais, lorsque Reineke aperçut le donjon du roi, il tomba dans une profonde tristesse, car il était gravement inculpé.