Le Roi/L’enfant II

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Le Roi (1900)
Flammarion (p. 10-16).

II


Escortée des Gascons qui la rapatriaient en Béarn, la reine songeait.

Le prince inconnu qu’elle emportait dans son flanc, sur le doux tapis de la selle, l’enfantelet måle prédit par les « sorts », quelles seraient plus tard ses destinées ?

Ses deux premiers fils n’étaient plus, légères vies effacées, peut-être, pour faire place à l’autre, et le vieux d’Albret reprochait à sa fille ces deux morts. Dans un moment de dépit, même, il avait fait un testament dont Jeanne redoutait le mystère pour le troisième fils qui allait venir. Qu’y avait-il de tracé là-haut ? L’enfant une fois né vivrait-il ? Serait-ce une inutile fille, un net garçon ? et cette vie encore en les limbes ne serait-elle pas condamnée un jour, par la fureur du grand-père, à l’impuissance et à l’ombre ? Houssine pendante, silencieuse, la petite reine de futaine, la Dame de Navarre ne voyait rien : les villes avaient beau passer sous son cheval, ni fêtes ni discours ne l’otaient des craintes du testament de son père, et par les chemins du soir, tristes, s’égrenaient ses pensers brumeux… Auss i, la première question qu’elle fit à son père, un jour que rentrée à Pau elle causait avec lui en un cabinet, fut de lui demander, caressante, ce qu’il avait fait de ce dangereux testament. Le roi rude tira de ses coffres une boîte d’or :

— Je te la donnerai, Jeannoun, avec le testament qui est dedans, le jour où tu feras ce que je vais te demander.

— Et que faudra-t-il faire, monseigneur, pour détruire ce qui serait notre honte à mon enfant et à moi ?

Le vieux d’Albret prit les poignets de sa fille, et lui expliqua, lent, les dures conditions. Aucun témoin. Les murs eux-mêmes n’eussent pu entendre. Les paroles de ce contrat fondirent au feu du cœur de la reine ; et hagarde, les mains sur son pauvre ventre, elle eut peur du vieillard féroce :

— Oh ! cria-t-elle, non ! Je ne pourrai pas… ja- mais ! Non ! non !

— Tu obéiras ! dit rageusement le Pyrénéen. Lorsque tu naquis, ma fille, les Espagnols dirent de ta mère : « Voyez ! la vache a enfanté une brebis. » Eh bien ! je leur écraserai l’injure aux dents ; je veux qu’ils disent bientôt, lorsque ton enfant naitra : « Voyez ! voyez ! la brebis, cette fois, vient d’enfanter un lion ! » Si tu as du courage, si tu accomplis ce que je t’ordonne, j’aurai le lion de ma race, tu jetteras bas un héros, un homme, et non un enfant « pleureux et rechigné ». Mais il te faudra reprendre alors mes paroles, mes ordres, et les exécuter au serré, sans barguignades ni prières. Prépares-y ton cœur et tes reins ; va, et souviens-toi.

— Je me rappellerai, mon père, je me rappellerai…

Elle s’en alla, défaillante, aux bras des femmes, et se mit au lit.

Et dès lors, l’ours d’Albret se promena seul dans les salles, lugubre, une flamme inquiète dans l’œil. On n’entendait tout le jour, toute la nuit, que ce glissement de bête soupirante, de fantôme mince et courbé, à l’ombre longue. Le château averti faisait silence.

Pendant ce temps, brisée de fièvre, påle en son lit, et faisant signe aux femmes qui la veillaient d’étouffer leurs pas, de se taire, la Dame de Navarre, en terreur, écoutait son enfant remuer, détordre lentement ses bras, ses jambes, relever la tête, et se préparer dans le mystère de son sein au règne et à la vie. Le 12 décembre, elle devina le roi prêt.

— Voici le moment… soupira-t-elle.

Une ombre ondoya au seuil de la porte ; Albret regarda sa fille, leva un doigt… Dressée dans le dégoût et la peur, elle eut l’épouvantable force de lui sourire.

— J’obéirai…

Comme si ce mot eût été le signe, le château, en bas, s’emplit de paysans, de gardes. Massé, assis dans les cours, dans les escaliers, dans les salles, le peuple attendait le prince.

Au milieu de la nuit du treize, un râle profond descendit, traversa les cœurs…

Et le chant promis, tout à coup, l’affreuse chanson de la reine en transes monta !


Ce furent d’abord des boquets, des souffles qui semblaient crever d’une caverne, des cris, le début d’un chant, des tronçons farouches de gaies paroles ; puis, longue et hennissante, une phrase entière, l’appel d’un cantique : Nousté Dame deü cap deü poun, et le peuple, reconnaissant la chanson patoise, tressaillit ! Ce qu’on devinait là-haut deux yeux terribles, des poings, une convulsion, tout cela mentait ; au lieu de sanglots, un chant. Chant d’espoir et d’horreur, chant d’obéissance, il montait plein de force, tombait, se cassait dans des trous de douleur, s’élançait aigu, ferme comme un appel en mer : adjudat me a d’aqueste ore, et ses accents se prolongeaient, cinglaient la nuit d’échos si joyeux qu’entraînés invinciblement mille bérets se dressèrent vers la chambre close. La voix, de plus en plus, bondissait haut, rageait de délices, filait en cris ténus, courts et rigides : c’était un mot, démaillé du chant, qui soufflait sur la chair en fusion du prince, ou sur un ramassement de souffrance éclatait contre les murailles en aboiments sombres ! A ces cris de douleur, d’autres s’ajoutèrent, tumultueux : Perçant la brouée d’hiver qui couvrait le château royal, une troupe de torches enflamba les noires arcades. Trépignante, une foule s’y anima ; et à poupe, à proue, grinçant et s’assaillant, les hommes des villes et des villettes, les laboureurs, les marchands, les soldats, les femmes et les valets bondirent, un rugissement à la gorge, vers ce roi qui naissait au monde dans un chant ! D’autres clameurs, encore, augmentèrent la hurlée sauvage : les orgueilleux cris terribles de l’accouchée qui battaient sans cesse les murs, le croulement de houle de la foule, aux torches qui traînaient du sang sur les marbres, le refrain de la reine vigoureusement appuyé, bramé, broyé, rejeté en éclats sonores vers les astres ivres énerva partout mille vies cachées ; tout fraternisa vers ce germe qui entrait dans la grande ronde éternelle, vers ce grain d’enfant qui s’ajoutait et se confondait, malgré son titre, à la terre, au rythme commun, à la Vie, et un énorme salut martial monta des alentours du château : Les nobles bœufs, faiseurs de force et de blé, meuglèrent vers la femme en couches et sortirent, se montrèrent dans les jardins ; les écuries, les bergeries, les porcheries ouvertes éveillèrent leurs voix paysannes, ce fut un désordre de foire, un tohu-bohu de bêlées, de rognonnements, de cris aigres ; la grosse vie animale, délivrée de ses liens par la frénésie des bergers, aborda familièrement les salles basses, les logis des gardes, les cuisines, creva les portes, et guidée par l’épouvantable chant, par les clameurs allègrement rauques de la reine, monta, comme encouragée par le futur maître, les escaliers de lune et de roc. Des raidillons qui allaient aux toits descendirent, subitement réveillées, criardes, trente chambrières et fileuses qui sentaient l’échalote, le graillon et le foin. Deux femmes s’étant abordées firent un murmure, quatre un caquet, dix un marché, trente une mêlée de guerre. Au son de ces cris, se précipitaient les seigneurs, les paysans, les gardes, et leurs bras à travers les bêtes se boutaient vainement dans l’espoir d’entrer, car c’était là, tout près d’eux, dans la joie rouge et le sang rouge, que se bâtissait le prince gascon ! Mais par-dessus ce hourvari d’autres voix tout à coup montèrent, à l’écho brutal, dur, souverain : au seuil de cette chambre close, la campagne conviée réclama aussi son jeune maître ; par ses groins, ses gorges, ses becs, ses mufles, ses naseaux, elle se mit à hulluler et à brâmer à son tour, grouma, renâcla, piailla sa supplique, son chant d’étable et de haute plaine. Des vaches pansues, des mules, d’entêtés porcs roses qui gaffaient les chiens malfaisants, an couple d’ânes de Navarre, des moutons, une autruche évadée du parc, des coqs, un nuage de poules noires, truies glouttes, oies égaillées dans les ruades des chevaux, chats d’écuelle et de paille, un ours, des lévriers, le singe d’Isabelle et des boues bleus en expectative sur les balustres confondirent l’ahurissant désordre de leurs voix au choc sourd des pieux, des hallebardes grinçantes, aux cris des capitaines, des femmes broyées, au sanglot tremblé des brebis, grogneur et sifflé des ânes, à l’insolite et profond appel des paons dardés, queues ouvertes, sur les hauts dressoirs, et au heurt, à l’ahan d’orage, au halètement de roue, au refrain régulier, féroce, mais quand même fier, joyeux « par ordre » de la mère qu’on délivrait ! Ces chants d’enthousiasme, de terreur et de joie grossiers annoncèrent le monde à l’enfant royal. On l’arracha de la reine horrible dont la voix se tut, cassée soudain, — et repoussant la tapisserie, blanc comme un fantôme, Henry II d’Albret, les bras hauts, l’éleva sur la foule humaine et animale :

Voici le lion ! cria-t-il, le lion de France enfanté en chantant par la brebis de Navarre !

Un silence tomba : gens et bêtes regardaient celui qui allait tous les aimer…

— Place ! commanda une voix.

Au signe de la canne blanche de l’huissier, une haie se creusa entre les animaux et les hommes, et on vit du fond de la salle s’avancer vers l’enfantelet deux domestiques de la bouche qui présentaient sur deux plateaux de vermeil, l’un la gousse d’ail, et l’autre le vin.