Le Roi Apépi/IV

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Le lendemain, dans l’après-midi, le comte de Penneville se rendit à l’hôtel Gibbon, dans l’espérance d’y voir son oncle ; il ne l’y trouva pas. Il lui laissa sa carte avec un mot pour lui témoigner son regret d’avoir fait une course inutile et lui annoncer que Mme Véretz et sa fille invitaient le marquis de Miraval à venir déjeuner avec elles le jour suivant. Le marquis lui fit porter sa réponse dans la soirée ; il s’y plaignait d’être indisposé, priait son neveu de l’excuser auprès de ces dames, dont l’attention le touchait infiniment. Inquiet de la santé de son oncle, Horace sortit dans la matinée, contrairement à toutes ses habitudes, pour aller prendre de ses nouvelles. Cette fois encore, le nid était vide, et le comte eut tout ensemble le chagrin d’avoir perdu ses pas et le plaisir d’en conclure que le malade se portait bien.

Pressé par Mme Corneuil, il lui écrivit pour lui transmettre une nouvelle invitation à déjeuner. Le marquis lui fit répondre par un exprès qu’il venait de se décider à repartir à l’instant pour Paris, qu’il était fort chagriné de n’avoir pas même le temps de lui faire ses adieux.

Cette résolution subite et ce départ inattendu émurent beaucoup la pension Vallaud. On en parla durant une heure d’horloge, et les jours suivants on en reparla. M. de Penneville fut la premier à se remettre de sa surprise.

« Arrive que pourra, se dit-il ; je serai comme un roc. »

Et il eut bientôt fait de penser à autre chose. La mère et la fille furent moins philosophes. Mme Véretz éprouvait un étonnement pénible, une vive contrariété de s’être trompée à ce point, car elle se piquait de ne jamais se tromper. Mme Corneuil lui disait d’un ton de triomphe :

« Je vous félicite de votre perspicacité. M. de Miraval nous était, disiez-vous, tout acquis. Il se trouve que sa bienveillance ne va pas même jusqu’à la politesse la plus élémentaire. Il était venu en éclaireur, il est retourné bien vite faire son rapport à Mme de Penneville. Nous aurons avant peu de ses nouvelles, qui ne seront pas agréables. Je suis sûre que vous n’avez pas su vous tenir avec lui, que vous lui avez dit des choses compromettantes.

— Ai-je l’habitude d’en dire, ma chère ? répondait Mme Véretz. J’avoue qu’une telle conduite me surprend. Elle est contraire à toutes mes notions du droit des gens. Avant de faire la guerre, un galant homme la déclare. Le monstre a bien caché son jeu.

— Vous avez toujours été d’une confiance aveugle.

— Et pourtant les mauvaises langues prétendent que je suis une mère habile. Ne m’accable pas, ma mignonne. Ce qui m’afflige, c’est qu’un héritage de deux cent mille livres de rente ne se trouve pas dans le pas d’un cheval.

— Vous n’avez que cet héritage en tête. Il est bien question de cela ! Il s’agit d’un noir complot, dont nous verrons bientôt les effets. Ce vilain vieillard nous jouera quelque tour de sa façon.

— Attendons, attendons, répondait Mme Véretz. Il faut du gros canon pour prendre les forteresses. Tu as beau dire, nous pouvons dormir tranquilles sur nos deux oreilles. »

Trois jours plus tard, Mme Véretz, qui, en cachette de sa fille, était sortie de très bonne heure pour aller faire elle-même son marché, s’introduisit à pas de loup dans l’appartement du comte de Penneville, entr’ouvrit la porte de son cabinet de travail, et, la main sur le loquet, elle lui cria :

« Voulez-vous savoir une chose, bel oiseau bleu ? On vous en a donné à garder, et M. de Miraval n’a pas quitté Lausanne. Je viens de le rencontrer qui traversait la place Saint-François.

— Impossible ! répondit-il en laissant tomber sa plume.

— Impossible peut-être, mais encore plus vrai qu’impossible, » dit-elle en se sauvant.

Horace se rendit incontinent à l’hôtel Gibbon et ne fut pas plus heureux que les autres fois. Il y retourna dans la soirée, et sa persévérance fut enfin récompensée. Il eut la joie d’apercevoir M. de Miraval, qui faisait sa digestion en fumant un cigare sur la terrasse de l’hôtel.

— Eh bien, mon oncle, lui dit-il, ce départ ?…

— L’esprit est prompt, la chair est faible, s’écria le marquis. Lausanne est une ville si charmante, que je n’ai pas eu le courage de m’en arracher.

— Daignerez-vous au moins m’instruire ?…

— Montons dans ma chambre, interrompit-il ; nous y serons mieux pour causer. »

Dès qu’ils y furent entrés, le marquis se laissa tomber sur un sofa en murmurant :

« Ouf ! que je suis las ! »

Puis il offrit du geste un fauteuil à son neveu, qui lui dit :

« Une fois pour toutes, expliquons-nous. Ami ou ennemi ?

— Recourons au distinguo. Ami du cher garçon que voici, mais ennemi résolu, ennemi juré, ennemi mortel de son mariage.

— Ainsi Mme Corneuil n’a pas eu le bonheur de vous plaire ? repartit Horace sur un ton d’amère ironie.

— C’est tout le contraire, dit le marquis en s’échauffant tout à coup. Tu ne m’avais pas dit assez de bien de cette femme. Il n’y a qu’un mot qui serve : elle est adorable.

— Eh bien ! mon oncle, cela étant…

— Adorable, te dis-je ; mais elle n’est pas du tout ton fait. Et d’abord, tu crois l’aimer, tu ne l’aimes pas.

— Seriez-vous assez bon pour m’en fournir la preuve ?

— Non, tu ne l’aimes pas. Tu la vois à travers vos communs souvenirs de voyage, à travers le plaisir que tu as eu à lui expliquer le tombeau de Ti ; tu la vois à travers l’Égypte, à travers les Pharaons. Du haut des pyramides, quarante siècles ont contemplé vos fiançailles, et c’est pourquoi ton amour t’est cher. Pur mirage du désert que cet amour ! Supprime l’Égypte, supprime Ti, et souffle sur le reste, il ne reste rien.

— Si c’est là votre seule objection…

— J’en ai une autre. Tu n’es pas de son âge.

— Elle a dix-sept mois deux semaines et trois jours de plus que moi. Est-ce la peine d’en parler ?

— Je veux croire que ton compte est juste ; je connais ta rigoureuse exactitude en toute espèce de calculs. Mais cette femme a l’esprit mûr, et tu n’es et ne seras toute ta vie qu’un enfant. C’est bien de toi qu’on pourra dire comme de l’évêque d’Avranches : « Quand donc monseigneur aura-t-il fini ses études ? » Si tu étais dans les affaires, dans la diplomatie, dans la politique, je te dirais : « Épouse ce phénix, tu es sûr de ton avenir. » Mais ce perpétuel étudiant épouser une Mme Corneuil, là, c’est absurde. Tu te flattes de lui communiquer tes goûts et tes fureurs, qui ne lui inspirent qu’une indulgente pitié. Quand tu lui parles de Manéthon, tu l’assommes ; mais comme elle a tous les talents, elle a celui de dormir sans qu’on s’en aperçoive.

— Est-ce tout, mon cher oncle ?

— Mon doux ami, je te fais grâce du reste.

— Et vous n’attendez pas que je prenne la peine de vous répondre ?

— Je t’en dispense ; ma conviction est faite.

— Avez-vous écrit à ma mère ?

— Pas encore, je ne sais que lui écrire. Mon embarras est extrême.

— S’il vous en souvient, vous m’avez donné votre parole d’oncle et de gentilhomme que vous ne feriez rien à mon insu.

— Parole d’oncle et de gentilhomme, tu verras mes lettres. Reviens dans deux jours, à la même heure, car je ne rentre qu’au moment du dîner. Je te montrerai mon brouillon.

— Voilà qui est entendu, répondit Horace ; c’est la guerre, mais une guerre loyale. »

Et il prit congé de son oncle sans lui donner la main, tant il avait sur le cœur les impertinents propos que M. de Miraval lui avait tenus ; mais en chemin il ne tarda pas à les trouver plus plaisants qu’impertinents. Il finit par se les répéter en riant, et ce fut aussi en riant qu’il les rapporta à Mme Corneuil et qu’il lui fit un récit fidèle, minutieusement exact de sa visite à l’hôtel Gibbon. Il fut récompensé de sa sincérité par un sourire enchanteur, par des témoignages de tendresse pleins de saveur et de délices. Comme dans la charmille, il vit un front radieux se pencher vers lui pour venir chercher ses lèvres. On a tort de dire qu’il n’est rien de tel que le premier baiser : le second plongea Horace dans une si douce ivresse qu’il lui fut impossible de travailler sans distraction le reste du jour. Il était occupé à se souvenir.

Il n’était pas au bout de ses étonnements. En arrivant le surlendemain au rendez-vous que lui avait donné son oncle, il apprit que la veille M. de Miraval était parti, et cette fois tout de bon. Pour où, c’est ce qu’on ne put lui dire. Il avait soldé sa note, quitté l’hôtel sans autre explication. Le marquis se doutait-il que les inconséquences, que le décousu de sa conduite portaient le trouble dans le cœur d’une femme adorable et attentaient même au repos de ses nuits ? Mme Corneuil se trouva replongée dans ses perplexités, qui prirent sur son humeur. Mme Véretz eut beaucoup de peine à se défendre, quoique à vrai dire elle n’eût rien à se reprocher.

« Bah ! leur disait Horace, nous nous affectons trop de tout cela. A quoi bon nous tourmenter, nous mettre martel en tête ? Ne soupçonnons pas de noirs mystères où il n’y en a point. Je n’avais pas vu mon oncle depuis deux ans. Peut-être, si vert qu’il paraisse, l’âge lui fait-il sentir ses atteintes ; peut-être n’a-t-il plus toute sa tête. Autrefois, il savait à merveille ce qu’il voulait, il ne le sait plus. J’en suis désolé, car je l’aime beaucoup, et, si son esprit s’est affaibli, je lui pardonne de grand cœur toutes les énormités qu’il a pu me dire. »

Il ne sut plus que penser quand, au bout d’une semaine, un matin qu’il pleuvait à verse, il vit entrer dans son cabinet de travail M. de Miraval, l’air mélancolique et sombre, le front nuageux, l’œil éteint.

« D’où sortez-vous, mon oncle ? lui cria-t-il.

— Et d’où sortirais-je, si ce n’est de mon hôtel ? répondit le marquis.

— Mais vous l’avez quitté depuis huit jours.

— Je parle de l’hôtel de Beau-Rivage, situé au bord du lac, à Ouchy, port de Lausanne, où je me suis installé depuis que j’ai pris l’hôtel Gibbon en déplaisance.

— Je sais très bien, dit Horace, que l’hôtel de Beau-Rivage est à Ouchy, et je n’ignore pas non plus qu’Ouchy est le port de Lausanne. Ce que je ne sais pas, par exemple, c’est pourquoi vous avez changé de domicile sans daigner m’en avertir.

— Mille excuses, mon garçon. Je suis si occupé !

— A quoi donc ?

— C’est mon secret.

— J’en suis fâché, mon oncle, mais votre secret ne vous rend pas heureux. Qu’est devenue votre brillante gaieté ? Vous me semblez sombre aujourd’hui comme un verrou de prison. Ne seriez-vous pas tourmenté par quelque remords ?

— Où prends-tu que j’aie des remords ? C’est cette maudite pluie qui m’agace. Regarde le lac, il est trouble et hideux. Pleut-il toujours dans ce pays ? As-tu un baromètre ?

— En voici un, derrière vous, et tout à votre service. Mais, je vous prie, racontez-vous vos secrets à ma mère ? Ce brouillon de lettre que vous deviez me montrer, l’avez-vous dans votre poche ? »

Le marquis ne répondit ni oui ni non. Il allait et venait dans la chambre, en maugréant contre la pluie qui rendait tout impossible, et de temps en temps il retournait au baromètre, qu’il tapotait avec insistance dans l’espoir de le décider à marquer beau fixe. Puis, au milieu d’une jérémiade, il prit son chapeau et sortit aussi brusquement qu’il était entré, malgré les efforts que fit son neveu pour le retenir à déjeuner.

Le lendemain, qui était un dimanche, il ne plut pas, grâce à Dieu ; mais en revanche il venta grand frais. Le lac, fouetté par la bise, ne se possédait plus ; il avait des attitudes et des colères d’océan. Le marquis revint à la même heure, l’air aussi maussade, aussi déconfit que la veille, pestant contre la bise aussi énergiquement qu’il avait protesté contre la pluie. Il ne put parler d’autre chose, et il tapota de nouveau le baromètre, mais cette fois pour le faire descendre.

« L’imbécile a trop monté, murmura-t-il.

— Il n’aura pas compris ce que vous lui demandiez, fit Horace.

— Maître gouailleur, je ne suis pas d’humeur à plaisanter, répliqua-t-il, et je me sauve. »

Horace tenta vainement de le faire rester, il gagna la porte et l’escalier ; mais son neveu le suivit et, s’emparant de son bras, se déclara résolu à le reconduire jusqu’à son hôtel. Il espérait le faire parler en chemin d’autre chose que de la bise. Ils n’avaient pas fait cinquante pas lorsqu’ils virent arriver une voiture qui allait bon train, comme pour échapper à l’ouragan, et dans laquelle se trouvaient Mme Véretz et sa fille. Ces dames revenaient d’entendre la messe à Lausanne, où l’on peut l’entendre depuis qu’il y a une église catholique sur la Riponne.

Au moment où l’on allait se croiser, Mme Véretz, qui n’avait jamais les yeux au talon, donna un ordre à son cocher, et la voiture s’arrêta net. Horace n’eut garde de lâcher le bras de son oncle, qu’il obligea à faire halte. Apparemment le charme opérait de nouveau, car, en s’approchant de la portière, le marquis rencontra le regard de Mme Corneuil et perdit aussitôt contenance. Il s’inclina gauchement, rougit, marmotta quelques mots qui n’avaient ni sens ni l’air d’en avoir un. Puis, se dégageant de l’étreinte de son neveu, il fit un second salut, tourna le dos et gagna pays.

« Il devient de plus en plus inexplicable, dit Mme Véretz. Je commence à croire qu’il a mauvaise conscience.

— C’est un conspirateur qui a des scrupules intermittents, dit Mme Corneuil.

— Il m’a confessé hier qu’il avait un secret, dit Horace.

— Je le devinerai, son secret, reprit Mme Véretz.

— Et moi, pour en avoir le cœur net, j’écrirai dès ce soir à ma mère, » répondit-il.

Le soir même, comme il arrive quelquefois, la bise tomba brusquement ; il en résulta que le lendemain on ne revit pas le marquis. Mme Véretz alla aux informations ; peut-être avait-elle ses mouches, elle en mit une en campagne. Quelques heures après, elle eut la satisfaction d’apprendre à sa fille et à M. de Penneville que chaque matin, sauf les cas de pluie ou de vent furieux, M. de Miraval s’embarquait sur le bateau qui traverse le lac d’Ouchy à Évian, qu’il passait la journée en Savoie et revenait entre chien et loup dîner à son hôtel. Qu’allait-il faire en Savoie ? On se perdit en conjectures. La plus vraisemblable, à laquelle on s’arrêta, fut que Mme de Penneville avait quitté Vichy pour Évian, que chaque jour son émissaire, son suppôt, allait l’y rejoindre et conférer avec elle, qu’avant peu la bombe éclaterait. Mme Véretz émit sérieusement, quoique sous forme de plaisanterie, le désir qu’on filât le marquis et que M. de Penneville se transportât dès le lendemain à Évian pour s’assurer de ce qui s’y passait. Sa fille et Horace goûtèrent peu son idée et déclinèrent sa proposition, l’un par dignité, l’autre par prudence. Toujours craintive depuis cette nuit où elle avait fait de si mauvais rêves, Mme Corneuil se disait : Loin des yeux, loin du cœur. Elle ne se souciait pas qu’une journée durant son bien-aimé mît le lac entre elle et lui ; elle avait peur que, dans les hasards de son expédition, il ne tombât dans les mains des Philistins et qu’on ne le lui volât.

On fut bientôt hors de peine. Horace avait écrit à sa mère ; il en reçut la réponse suivante :

« Mon cher enfant, M. de Miraval s’était chargé de te faire connaître toute ma pensée sur le mariage que tu médites. Que parles-tu de complots ? Ton oncle m’a écrit ; pour te prouver à quel point je suis de bonne foi dans cette affaire qui me donne tant de soucis, je prends le parti de t’envoyer sa lettre, en te suppliant de ne lui en rien dire, car sûrement il aurait peine à me pardonner mon indiscrétion. Tu verras par cette lettre combien il est peu prévenu contre la femme que tu aimes, et partant combien les objections qu’il fait à ton projet méritent d’être prises par toi en sérieuse considération. Ta mère, qui ne souhaite que ton bonheur. »

La lettre du marquis était ainsi conçue :

« Ma chère Mathilde, j’ai tardé à prendre la plume, et je t’en fais mes excuses. La cas est tout autre que je ne pensais et demande beaucoup de réflexions. Je n’ai que peu d’espoir de réussir à détacher Horace de celle que j’appelais « sa couleuvre du Nil ». Je t’avais promis d’exercer en cette rencontre tous mes talents diplomatiques. J’avais tort de me faire blanc de mon épée ; que peut la diplomatie contre une pareille femme ? Tu n’ignores pas que je suis arrivé ici armé de préventions jusqu’aux dents ; tu n’ignores pas non plus que je me connais en hommes et en femmes, que je ne manque pas d’une certaine vivacité de coup d’œil. J’ai vu et j’ai été vaincu ; je n’ai pu m’empêcher de le dire à Mme Corneuil elle-même. Je ne te parle pas de sa miraculeuse beauté, des grâces de son esprit, de son talent littéraire, qui est de premier ordre, de la noblesse de ses sentiments. Un mot suffira. Tu sais quelle était mon horreur pour le mariage ; j’ai fait campagne et j’ai gardé du service un déplaisant souvenir. Eh bien, pour la première fois… tu crois rêver, ma chère, et pourtant cela n’est que trop vrai. Oui, si Horace n’existait pas, si Mme Corneuil avait le cœur libre, si mes soixante-cinq ans ne lui faisaient pas peur, oui, je franchirais le pas sans hésiter, et je croirais assurer le bonheur des quelques années que j’ai encore à vivre. Tu te moques de moi, tu as mille fois raison. Heureusement, Horace existe ; au surplus, rassure-toi, je n’aurais aucune chance d’être agréé. Laissons là ma petite utopie et parlons de ton fils. — Cela étant, diras-tu, qu’il épouse ! — Non, ma chère Mathilde, je ne crois pas que cette union fût heureuse. Il y a entre ces deux êtres un désaccord absolu d’humeurs, de goûts, de caractères ; il m’est impossible d’admettre qu’ils soient faits l’un pour l’autre. Je m’en suis expliqué franchement avec Horace ; mais parlez donc raison à un amoureux. Autant vaut jouer un air de flûte à un poisson. Amoureux et poissons, j’en ai fait la fâcheuse expérience, sont les gens du monde les plus difficiles à persuader. Je répéterai pourtant mes tentatives ; je reviendrai à la charge dans un moment propice, et tu auras avant peu de mes nouvelles. Mais, soit dit sans reproche, je regrette amèrement d’être venu à Lausanne ; tu ne te doutes pas du triste service que tu m’as rendu en m’y envoyant, des journées orageuses et des nuits agitées qu’y passe ton vieil oncle, qui t’embrasse. »

Cinq minutes après avoir lu cette lettre, c’est-à-dire à dix heures du matin, Horace, transgressant toutes les lois du pays, accourait au chalet, où Mme Véretz le reçut. Il était hors de lui, et la première chose qu’il fit fut de partir d’un grand éclat de rire.

« Chut ! lui dit-elle vivement, en lui pinçant le bras. Oubliez-vous qu’on ne rit jamais ici le matin ? »

Horace jeta un baiser passionné dans la direction du sanctuaire, et il dit à Mme Véretz :

« Chère madame, allons-nous-en bien vite dans le fond du jardin, car il faut absolument que je rie. »

Dès qu’ils furent installés dans la charmille :

« Oh ! décidément, reprit-il, cette aventure est par trop plaisante !

— Quelle aventure ? de quoi s’agit-il ?

— Ah ! mon oncle, mon pauvre oncle ! »

Et il se mit à rire de plus belle.

« De grâce, expliquez-vous, lui dit Mme Véretz.

— Eh ! oui… « Honteux comme un renard qu’une poule aurait pris !… » Je sais mon La Fontaine aussi bien que lui.

— Qui est la poule ? demanda-t-elle.

— Imaginez-vous qu’il est éperdument, follement amoureux d’Hortense. »

Mme Véretz bondit.

« Vous me faites un conte à dormir debout ! s’écria-t-elle.

— Écoutez plutôt, écoutez, s’il vous plaît. »

Et là-dessus il lut à haute voix les deux lettres, en s’interrompant par intervalles pour donner un libre cours à sa gaieté.

Le premier mouvement de Mme Véretz fut de rire aussi, le second d’écouter avec une religieuse attention, le troisième de prendre des mains d’Horace les lettres qu’il venait de lire et d’en vérifier les passages les plus intéressants. Il est bon de n’en croire que ses yeux.

« Oh ! mon pauvre oncle, s’écriait-il, voilà donc son fameux secret ! Il a dû refaire dix fois son épître avant de l’envoyer ; il craignait que ma mère ne se moquât de lui. Et regardez un peu la peine qu’il se donne pour plaisanter et comme malgré lui le sérieux de sa passion se trahit. Ah ! oui, il a « des journées orageuses et des nuits agitées ». Je le conçois. Voyez, je vous prie, comme tout s’explique, les incohérences de sa conduite, ses rougeurs, son trouble, ses accès bizarres de sauvagerie, les impolitesses qu’il vous a faites, lui si poli, si esclave des bienséances ! Il a juré de ne plus remettre les pieds ici, comme le papillon se jure de ne plus retourner à la flamme de la bougie. Chaque matin il se dit : « Quittons Lausanne, partons. » Et il n’a pas le courage de partir. Et pourtant il ne peut tenir en place, il promène ses amoureux soucis sur le lac. Nous nous demandions ce qu’il allait faire en Savoie. Eh ! parbleu ! il va à Meillerie, pour y contempler le rocher de Saint-Preux, pour y raconter ses douleurs à cette grande ombre. Puis il se dit de nouveau : Partons ! Il ne part pas, et chaque jour il recommence à décrire sa lointaine et monotone orbite autour du chalet, où son cœur est resté.

— Eh oui ! c’est bien cela, dit Mme Véretz. Il faut croire que les planètes aiment le soleil et que pourtant il leur fait peur. C’est pour cela qu’elles tournent en cercle autour de lui.

— A vrai dire, répondit-il en reprenant son sérieux, ce n’est pas tout à fait ainsi que les astronomes expliquent la chose.

— Dieu les bénisse ! » dit Mme Véretz.

Et, à ces mots, elle coula doucement dans sa poche la lettre du marquis, qu’Horace ne songeait pas à lui redemander.

« En vérité, reprit-il, j’aime et je respecte mon oncle, et je me fais une conscience de me moquer de lui. Mais, là, il m’est impossible de le plaindre. Il s’était chargé d’une vilaine mission, et notez qu’il se flatte encore de gagner la partie ; il caresse je ne sais quel vague espoir… Dieu ! qu’il me tarde de conter cette histoire à Hortense ! Va-t-elle s’en divertir !

— Si vous m’en croyez, mon cher comte, vous ne lui en toucherez pas un mot, un seul mot, répliqua gravement Mme Véretz. Rions entre nous comme deux écoliers, mais vous savez qu’Hortense n’aime pas à rire. C’est une vraie sensitive, et ce qui nous amuse pourrait bien la blesser ou la chagriner.

— Dieu me garde en ce cas !… Toutefois votre défense m’afflige. Elle est si bonne, cette histoire ! Convenez qu’on en pourrait faire une jolie comédie. Il faudrait l’intituler Le renard ou le diplomate pris au piège.

— Le titre serait peut-être un peu long, dit-elle. Bah ! quand nous composerons notre affiche, nous aviserons. »

Là-dessus il la quitta ; mais il se dit en rentrant chez lui :

« C’est égal, je trouverai tôt ou tard un moment pour en parler à Hortense. »

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