Le Roi Apépi/V

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Il était près de dix heures du soir. La mère et la fille étaient seules dans leur salon. Mme Véretz brodait au tambour. Mme Corneuil rêvait, enfoncée dans une causeuse ; comme elle ne méditait pas, il était permis de parler.

« C’est donc demain le grand jour, lui dit sa mère, en levant le nez de dessus de son ouvrage.

— Que voulez-vous dire ?

— M. de Penneville est accouché de ce soir, à terme ou avant terme, je ne sais. Ce qui est certain, c’est que demain nous avalerons l’enfant. Il m’a certifié que son manuscrit se composait de soixante-treize feuillets, ni plus ni moins ; tu sais qu’ils sont de conséquence, ses feuillets. Deux heures d’horloge, nous ne nous en tirerons pas à moins. Ce diable d’homme a la voix si claire, si retentissante, qu’on entend sans écouter ; bon gré, mal gré, les oreilles s’imprègnent. Tu es une heureuse femme, ma chère ; M. de Miraval l’a dit, tu as le talent de dormir sans en avoir l’air.

— Voilà une plaisanterie d’un goût douteux, riposta Mme Corneuil avec hauteur.

— Je ne t’en fais pas un crime, on se défend comme on peut contre Apépi ; chacun s’arrange à sa manière pour ne pas recevoir la pluie… Mon Dieu ! ce cher garçon peut avoir des travers, cela n’empêche pas qu’il n’ait un cœur excellent et le reste ; cela ne l’empêche pas non plus d’être adoré.

— Eh ! oui, je l’adore, répliqua Mme Corneuil d’une voix aigre, ou du moins M. de Penneville m’est infiniment cher, et je vous prie de n’en pas douter. »

Mme Véretz se remit à broder, et après quelques instants de silence :

« Bon Dieu ! quel dommage !

— Qu’est-ce encore ?

— Quel dommage que l’oncle ne soit pas le neveu ou que le neveu ne soit pas l’oncle !

— De quel oncle parlez-vous ?

— Du marquis de Miraval.

— De ce conspirateur ? de cet affreux vieillard ?

— Tu ne l’as pas bien regardé, il n’est pas affreux du tout. Le regard est charmant, la voix est jeune, la main potelée et coquette, une vraie main de diplomate ou de prélat. Il te déplaît donc beaucoup ?

— Infiniment.

— Tu es injuste, très injuste, il a plusieurs genres de mérite. D’abord il est marquis, l’autre n’est que comte, et les comtes courent les rues. Ensuite il n’a pas soixante mille livres de rente, il en a plus du triple.

— Deux cent mille, dit Mme Corneuil. A quoi vous arrêtez-vous là ?

— Autre avantage : s’il lui plaisait de convoler, il n’aurait pas besoin de faire agréer son mariage à sa mère. Nous aurons beau faire, Mme de Penneville ne nous agréera jamais. Tu verras qu’elle se brouillera avec son fils, et ce sera une mauvaise note pour toi. Le monde en pareil cas prend toujours le parti des mères. Et puis M. de Miraval n’est pas un antiquaire, c’est un homme du monde et, qui plus est, un grand ambitieux. Il a formé le projet de rentrer dans la vie politique ; avant peu de mois, il sera député ou sénateur, à son choix.

— Qui vous l’a dit ?

— Lui-même, et il ajoutait que son seul chagrin est de n’être pas marié, parce qu’il aura besoin d’avoir un salon, et, sans femme, point de salon. L’autre n’a de goût que pour les caveaux, et il ne soupire qu’après son cher Memphis, où il t’emmènera.

— Vous savez bien, répondit-elle vivement, qu’Horace fera ce qui me plaira.

— Ne t’y fie pas. M. de Miraval le définit un doux entêté. Bon Dieu ! qu’irons-nous faire en Égypte, nous qui considérons la vie comme une mission, comme un apostolat ?… Le moyen d’exercer sa mission au fond d’un hypogée !

— Sur quelle herbe avez-vous marché ce soir ? » dit Mme Corneuil, en secouant sa belle tête de muse ennuyée et en plissant ses lèvres de Junon, d’une Junon qui n’a pas encore rencontré son Jupiter.

Mme Véretz tirait l’aiguille et fredonnait tout bas une ariette. Ce fut Mme Corneuil qui renoua l’entretien.

« Non, je ne sais ce qui vous prend. On dirait que vous vous appliquez à me dégoûter de mon bonheur. Ce mariage, qui l’a voulu, ou du moins qui l’a conseillé ?

— L’amour tient lieu de tout, ma fille. Ne regrette donc rien, puisque tu l’aimes.

— Mon Dieu ! vous savez bien que je n’ai pas rencontré l’homme de mes rêves. Mais j’aime Horace ; je veux dire qu’il m’a plu, qu’il me plaît… Enfin vous ne m’expliquez pas pourquoi ce soir…

— Bon, pensa Mme Véretz, nous n’en sommes plus à l’adoration. »

Et elle reprit :

« Ma toute belle, M. de Penneville est un superbe parti, je n’en disconviens pas, et je te l’ai recommandé parce que je n’en avais pas un plus beau encore à te proposer.

— Tandis que ce soir ?…

— Eh ! ce soir, j’en sais un autre. »

Mme Véretz se leva de son fauteuil, et, après avoir fouillé dans sa poche, elle s’approcha de sa fille et lui dit :

« Lis ces deux lettres ; je ne te les donne pas, je te les prête, car M. de Penneville s’est aperçu que je les avais gardées, et je les lui renverrai demain matin. »

Mme Corneuil passa dédaigneusement les yeux sur la première de ces lettres ; mais, quand elle eut commencé à lire la seconde, elle changea d’attitude, elle secoua sa langueur, son teint mat se colora, et il se passa au fond de ses yeux je ne sais quoi que ses longues paupières ne prirent pas la peine de cacher.

Cependant, quand elle fut au bout de sa lecture, elle se leva, prit une enveloppe dans un tiroir, y enferma les deux lettres, pria sa mère d’y mettre l’adresse, sonna Jacquot et lui dit :

« Qu’à l’instant on porte ce pli à M. le comte de Penneville ! »

Après quoi elle se rassit dans sa causeuse.

« Ces pattes de mouche te brûlaient les doigts ? lui dit en souriant Mme Véretz.

— Vous auriez pu vous dispenser de me faire lire ces billevesées, répondit-elle.

— Des billevesées, ma chère ? Que dirait le marquis s’il t’entendait ? Il est terriblement allumé, ce pauvre homme. C’est sa faute ; pourquoi s’est-il approché de deux beaux yeux, qui sont accoutumés à faire des miracles ?

— Ah ! plus un mot ! lui repartit sa fille. Vous savez que je ne puis souffrir certain genre de badinages. »

Mme Véretz retourna à son tambour. Mme Corneuil se leva, se promena quelques instants dans la chambre d’un pas inquiet et fiévreux. Puis elle s’assit au piano et soupira d’une voix émue, passionnée, cette chanson de Mignon qu’Horace aimait tant. Elle s’arrêta au milieu du dernier couplet, et se retournant vers sa mère :

« Non, je ne vous comprends pas. Pouvez-vous bien me proposer sérieusement de renoncer à un homme qui a toute sorte de bonnes qualités, à un homme digne de mon estime, bien fait de sa personne ?

— L’autre matin qu’il riait tant, il avait l’air d’un superbe mouton qui a appris le copte, interrompit Mme Véretz.

— A un homme, reprit-elle, qui a ma parole. Vous craignez les mauvais propos ; c’est bien alors qu’on trouverait à gloser.

— Il n’est que de prendre ses précautions. Nous ne le quitterons pas, il nous quittera.

— Et à qui le sacrifierais-je ? A un septuagénaire.

— Ah ! permets, le marquis n’a que soixante-cinq ans, et il ne les paraît pas. C’est un homme d’un beau passé et d’un aimable avenir. Je lui prédis les plus beaux succès de tribune, ce genre de succès qui fait qu’on pense à vous pour un portefeuille. La France est si pauvre en hommes ! Et puis, ma chère adorée, dis-toi bien qu’il n’y a que les vieillards qui sachent aimer. Ils vous savent tant de gré de ce qu’on leur fait la grâce de les supporter ! J’ajoute que M. de Miraval a le goût fin, il apprécie notre littérature. C’est écrit, il la trouve « du premier ordre ».

Là-dessus, Mme Véretz quitta de nouveau sa broderie, courut à sa fille, et la serrant dans ses bras :

« Tu te fâches ? dit-elle. Eh bien, n’en parlons plus. La partie n’est pas égale entre M. de Penneville et son oncle. L’un te plaît…

— Vous n’avez jamais le mot juste… Il ne me déplaît pas.

— Et l’autre te déplaît.

— Mon Dieu ! il me déplaisait.

— Bien ! les voilà de niveau et de plain-pied, logés à la même enseigne. Les paris sont ouverts.

— Vous avez raison, je finirai par me fâcher sérieusement, » répliqua Mme Corneuil, qui alluma une bougie pour se retirer dans sa chambre.

Elle allait sortir, elle s’approcha d’une fenêtre, contempla un instant la voûte étoilée, comme pour y chercher une inspiration. Puis elle dit à sa mère d’un ton résolu et solennel :

« Soyez certaine que je ne consulterai que mon cœur. Si vous vous méprenez sur mes sentiments, je me réserve le droit de vous désavouer. »

Mme Véretz l’embrassa de nouveau, en lui disant :

« Tu es un vrai roi de Prusse, toi ; tu parles de ton cœur, de ta conscience ; tu laisses faire en te réservant de désavouer. Allons, je serai ton Bismarck. »

Et, à ces mots, elle reconduisit son ange adoré jusqu’à la porte du lieu très saint.

Le lendemain, il tomba dans les premières heures de la matinée une petite pluie fine, qui mouillait ; cependant le marquis ne rendit pas visite à son neveu, ce qui affligea fort Mme Véretz ; peut-être s’était-elle promis de l’arrêter, de s’emparer de lui au passage. Dans l’après-midi, le temps s’éleva, et elle proposa à sa fille de sortir avec elle en calèche. Horace ne les accompagna pas ; il tenait à revoir une fois encore son manuscrit, pour que le soir il n’y eût pas d’accroc dans sa lecture ; il estimait que la mariée ne serait jamais assez belle.

Comme ces dames revenaient de leur promenade en longeant la belle esplanade de Montbenon, qui commande une vue admirable sur le lac et les Alpes, Mme Véretz, dont les yeux de furet voyaient tout, aperçut par la portière le marquis mélancoliquement assis sur un banc solitaire. Elle descendit lestement de voiture et pria sa fille de retourner au logis toute seule. Quelques minutes après, sans faire semblant de rien, elle passait à dix pas devant le marquis et poussait un petit cri de joyeuse surprise. M. de Miraval s’aperçut qu’entre les Alpes et lui il y avait un chignon du plus beau rouge ; il aimait mieux les cheveux blonds, mais il prit galamment son parti.

« Bénie soit Sa Majesté le Hasard ! s’écria Mme Véretz. Vous êtes mon prisonnier, monsieur la marquis ; rendez-vous à discrétion. »

Il lui offrit son bras, en lui disant :

« Mon geôlier me plaît beaucoup, chère madame.

— Je vous dispense d’être galant, répondit-elle. Je vous demande seulement de me parler à cœur ouvert, si toutefois c’est une chose à demander à un diplomate. Voyons, voulez-vous être sincère !

— Je le serai autant qu’Amen-Heb, surnommé le Véridique, lui dit-il, intendant des troupeaux d’Ammon et grammate principal.

— Convenez d’abord que j’ai le droit de vous questionner. Votre conduite à notre égard n’a-t-elle pas été singulière ? Depuis le jour où M. de Penneville vous a présenté à nous, vous avez pris à tâche de nous éviter, de nous fuir.

— Oh ! croyez, madame…

— En vérité, qu’avons-nous bien pu vous faire ? Vous avez sûrement découvert que je suis une sotte.

— Chère madame, dès la première minute où j’ai eu l’honneur de vous voir, je vous ai tenu pour une femme de beaucoup d’esprit, et je ne m’en dédis pas.

— En ce cas, est-ce ma fille qui a eu le malheur de vous déplaire ?

— Votre fille ! s’écria le marquis. Serais-je assez maudit de Dieu et des hommes ! .. Mais elle est adorable, votre fille.

— C’est le mot de la lettre, pensa Mme Véretz ; il a raison de s’y tenir. »

Puis elle reprit :

« Monsieur le marquis, quel est donc ce mystère ?

— Eh ! madame, lui dit-il en la regardant de travers, vous êtes une femme très fine, et vous vivez avec des gens qui déchiffrent des hiéroglyphes. Je crains bien que vous ne m’ayez deviné.

— Vous vous faites une idée exagérée de ma clairvoyance : je n’ai rien deviné du tout. Voyons, serait-il vrai, comme le prétend M. de Penneville, que vous ayez un secret ?

— Est-ce que par hasard mon neveu l’aurait pénétré, ce secret ? Vous m’épouvantez ; il est le dernier homme du monde à qui j’oserais faire mes confessions !

— Je le crois sans peine, pensa-t-elle. Allons, nous tenons le lièvre par les oreilles. »

Elle pressa doucement le bras du marquis et lui dit :

« Décidément je ne vous comprends pas, et j’ai la passion de comprendre. Vous ne voulez pas me le révéler, ce terrible secret ?

— Jamais, madame, jamais. Je n’ai pas encore perdu le respect du mes cheveux blancs, ils me font peur ; voulez-vous que je les couvre d’un ineffaçable ridicule ?

— Vous êtes seul à vous apercevoir qu’ils sont blancs, dit-elle en lui jetant une œillade des plus encourageantes.

— Et puis, reprit-il, vous me trahiriez auprès d’Horace. C’est la première fois qu’un oncle a tremblé devant son neveu.

— Il y faut renoncer, se dit Mme Véretz avec quelque dépit ; ses cheveux blancs et son neveu le gênent. Il ne parlera pas avant que l’autre ait quitté la place. »

Après une pause :

« Monsieur le marquis, si vous aviez été moins avare de vos visites, vous nous auriez fait à la fois honneur et plaisir, car il me tardait de vous voir pour vous entretenir d’une inquiétude qui me travaille. J’ai mon secret, moi aussi, et je désirais vous le confier. Oui, depuis quelques jours j’ai l’esprit fort troublé. M. de Penneville, qui a la fâcheuse habitude de tout dire…

— Très fâcheuse en effet, madame, je la lui ai souvent reprochée.

— Sans le corriger, poursuivit-elle, puisqu’il nous a rapporté une conversation qu’il avait eue avec vous, sans nous taire aucun des scrupules qui vous sont venus au sujet de son mariage.

— Je le reconnais bien là, le malheureux, fit le marquis.

— Cela m’a donné beaucoup à penser, et je suis obligée de rendre hommage à votre haute raison. Je dois passer condamnation, je m’étais cruellement abusée. Il n’y a pas entre ces jeunes gens cette harmonie des caractères et des goûts qui est la première condition du bonheur.

— Que j’ai de plaisir à vous entendre ! s’écria-t-il. L’harmonie des goûts, c’est là le point ; encore n’est-ce pas assez. Dans les vues de la Providence et dans les miennes, le mariage doit être une société d’admiration mutuelle. Or il est venu à ma connaissance… Oui, chère madame, je connais une femme du plus rare mérite. Elle a publié d’admirables sonnets, que lui envierait Pétrarque, s’il était encore de ce monde, et un traité sur les devoirs et les vertus de la femme que Fénelon consentirait à signer, si Bossuet ne lui en disputait l’honneur… M’écoutez-vous ? .. Elle a fait don de ces précieux volumes à un homme qui prétend l’aimer ; l’infortuné n’a pu les lire jusqu’au bout. Que dis-je ? je les ai vus, ces deux volumes ; l’un n’est coupé qu’à moitié, l’autre est encore vierge, absolument vierge… Le plus beau de l’affaire est que le pauvre garçon s’imagine qu’il les a lus, et il est prêt à jurer qu’il les admire… Mais n’allez pas conter mon historiette à Mme Corneuil.

— Quand Mme Corneuil, ce qui ne peut manquer d’arriver un jour ou l’autre, répondit-elle en souriant, publiera un livre sur les devoirs des mères, soyez sûre qu’elle comptera l’indiscrétion au nombre de leurs vertus. Hélas ! oui, les mères sont tenues quelquefois d’être indiscrètes, et l’historiette que vous m’avez contée est bien propre à éclairer ma fille sur ses sentiments et sur ceux qu’on affecte d’avoir pour elle. Au surplus, je dois vous confesser qu’elle-même…

— Parlez, madame, parlez. Vous devez, dites-vous, me confesser qu’elle-même…

— Oh ! ma fille est une âme profonde qui renferme ses sentiments. Mais, depuis quelque temps, je la vois pensive, soucieuse, presque triste, et je me demande si elle n’a pas fait, elle aussi, ses réflexions. »

Le marquis lâcha le bras de Mme Véretz pour s’essuyer le front avec son mouchoir. Il y a dans ce monde des sueurs de joie.

« Ah ! tu jubiles, mon bonhomme, lui disait intérieurement Mme Véretz, et tu ne penses plus à tes cheveux blancs… Voyons si tu vas parler. »

Le marquis ne parla pas. On eût dit que son allégresse lui faisait oublier où il était et avec qui. Il finit pourtant par s’en souvenir. Il s’empara de la main de Mme Véretz et la porta presque amoureusement à ses lèvres, si bien qu’elle crut à une méprise. Puis, après quelques instants de méditation :

« Madame, lui dit-il, ce qu’il y a de plus difficile au monde, c’est de perdre son chien. »

Elle se mit à rire et lui répondit :

« Je vous avais prévenu que je vous demanderais un conseil.

— Chère madame, répliqua-t-il, dans tous les hommes qui se mêlent d’écrire, il y a une passion plus forte et qui a la vie plus dure que l’amour : c’est l’amour-propre, et, pour tuer l’amoureux, il suffit quelquefois d’égratigner l’auteur avec la pointe d’une épingle.

— Nous sommes faits pour causer ensemble, lui dit-elle ; nous nous comprenons à demi-mot. Mais, je vous prie, monsieur la marquis, si l’épingle produit cet effet miraculeux, me direz-vous votre secret ?

— Non, madame, mais je vous l’écrirai.

— Voilà qui est bien entendu, » répondit-elle en lui tendant ses deux mains, qu’il serra dans les siennes avec une reconnaissance convulsive.

Après quoi elle reprit le chemin de la pension Vallaud en se disant :

« Cet homme est le gendre idéal, celui de mes rêves. »

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